§ 5. — Le sentiment de l’honneur comme expression finale de la morale individuelle.
Quels que soient les facteurs de la morale individuelle, son expression finale se traduit fort clairement par ce qu’il est convenu de nommer le sentiment de l’honneur.
On peut le définir : un besoin de dignité personnelle faisant éviter certains actes et en accomplir d’autres, même contraires à nos intérêts, dans l’unique but de conserver sa propre estime et celle de nos semblables.
Une des caractéristiques des actes accomplis au nom de l’honneur est de rester le plus souvent indépendants des prescriptions du code. Le sentiment de l’honneur se trouve maintenu simplement par la contrainte morale. Fixé dans les âmes, il devient beaucoup plus puissant que les menaces des lois. C’est en matière d’honneur qu’on peut véritablement parler d’impératif catégorique.
L’opinion constitue un grand soutien de l’honneur mais il peut être assez fort pour faire agir en dehors de tout espoir d’approbation et alors même que l’acte accompli sera sûrement ignoré.
Le sentiment de l’honneur varie beaucoup avec les races. Alors, par exemple, que chez les Japonais l’honneur militaire se trouve très développé et l’honneur commercial assez peu, le contraire s’observe chez les Chinois. L’honneur commercial est si puissant parmi ces derniers que les banquiers américains, pourtant fort défiants, leur prêtent de l’argent sans aucune garantie, certains que si l’emprunteur meurt avant l’échéance, sa famille et au besoin ses amis rembourseront la somme due.
Le sentiment de l’honneur fortement développé chez un peuple, suffit à lui créer une morale très sûre. Le Japon en fournit un excellent exemple. Voici comment le professeur Kaneto définit le Bushido, véritable code moral du Japon :
« Le Bushido n’enseigne aucune révélation de l’au-delà, il ne se vante d’aucun fondateur. Sa sanction suprême réside dans un sentiment inné de honte pour tout ce qui est mal, et d’honneur pour tout ce qui est bien… Notre premier devoir est d’être maîtres de nous-mêmes. La conscience est le seul critérium du bien ou du mal. Le courage est la vertu suprême. L’audace et l’endurance sont les devoirs de l’homme. La rectitude ou la justice est inséparable du vrai courage et la bienveillance est l’attribut qui met le sceau à un noble esprit. »
Une telle définition ne suffirait nullement à montrer la puissance de ce code. Elle est tellement grande que les individus croyant leur honneur atteint, même s’ils n’y sont pour rien, n’hésitent pas à se suicider. J’ai entendu des Japonais, pourtant fort civilisés, soutenir que le capitaine d’un navire de commerce pris par un cuirassé était déshonoré s’il ne se suicidait pas.
L’honneur que nous venons de voir se transformer avec les peuples varie également suivant les classes, les castes et les professions. Le soldat, le magistrat, le banquier, le médecin ont chacun leur honneur spécial qu’ils n’oseraient pas violer. Beaucoup d’individus ne possèdent même d’autre morale que l’honneur de leur groupe.
Si de ces généralités, il fallait descendre aux cas particuliers un gros livre suffirait à peine. Les guides classiques de théologie morale servant de règle au clergé, tels que celui de saint Alphonse de Liguori, constituent de volumineux recueils. Il y est d’ailleurs seulement question de ces subtilités rendues célèbres par les fameuses Provinciales de Pascal. Elles n’offrent guère d’intérêt que pour des confesseurs chargés de calmer les scrupules maladifs de vieilles dévotes.
Ces casuistes emploient d’ailleurs des méthodes de raisonnement vraiment bien spéciales.
« Les théologiens distinguent, écrit M. Bayet, le « tutiorisme absolu » ou rigorisme, qui exige, pour qu’on ait le droit d’adopter une opinion, qu’elle soit absolument certaine ; le laxisme, qui se contente qu’elle soit légèrement probable ; le tutiorisme mitigé, qui exige qu’elle soit très probable ; le probabiliorisme, qui veut qu’elle soit plus probable que l’opinion contraire ; l’équiprobabilisme, qui veut qu’elle soit aussi probable, et le « simple probabilisme », qui exige seulement qu’elle soit vraiment et solidement probable, fût-elle moins probable que l’opinion contraire. Saint Alphonse est probabiliste ou équiprobabiliste. La Théologie de Clermont est probabiliste. Elle admet qu’en cas de conflit, on peut suivre l’opinion la moins sûre. »
De telles citations suffiraient à montrer que la morale fondée sur la théologie n’est pas beaucoup plus solide que celle édifiée sur la raison. La morale n’est constituée, je le répète encore, que lorsque étant devenue inconsciente et par conséquent instinctive, elle se trouve hors de la sphère du raisonnement. Alors seulement elle se pratique sans effort.