§ 1. — Les anciennes philosophies sentimentales et mystiques.
La philosophie n’eut pas toujours la raison pour base. Comme la théologie, elle s’appuya pendant longtemps sur des éléments affectifs et mystiques. L’intuitionnisme moderne n’apporte donc rien de nouveau dans le monde.
L’opposition entre l’intuition et la raison préoccupait déjà les penseurs au temps de Socrate. Ce dernier avait prouvé le rôle de ce qui devait être appelé plus tard l’inconscient, en montrant les artistes et les poètes inspirés, non par la sagesse, mais « par un enthousiasme assez analogue à celui des devins et qui leur fait dire des choses auxquelles ils ne comprennent rien ».
Cette théorie, exposée par Platon dans son apologie de Socrate, est bien voisine de la doctrine moderne de l’intuition. Divers penseurs, dont le mathématicien Cardan et le médecin Paracelse, la reprirent au Moyen Age. De même que certains philosophes actuels, ils considéraient l’intuition comme supérieure à la raison.
En fait, le sentiment et la raison, qui expriment des besoins différents de l’esprit, eurent toujours des défenseurs. Le sentiment fut préféré par les poètes et les artistes, la raison par les savants. Les premiers vivent surtout dans le domaine de la croyance, les seconds dans celui de la connaissance.
Avec les progrès des sciences, la philosophie avait fini, notamment depuis Descartes, par devenir, je l’ai rappelé plus haut, presque exclusivement rationaliste. Substituant de plus en plus l’expérience et l’observation à l’autorité, et repoussant tout ce qui était théologie et croyance, la raison agrandissait considérablement les horizons de la connaissance. Jugé d’ordre inférieur, le domaine des sentiments se voyait abandonné aux littérateurs et aux poètes. L’antagonisme apparaissait complet entre le monde de la croyance et celui de la connaissance.
Devant les résultats obtenus par la science, il fallait bien s’incliner. Mais les grands philosophes rationalistes, quoique fort respectés, n’avaient jamais été populaires. Littérateurs et artistes sentaient parfaitement qu’ils ne pouvaient leur demander aucune inspiration.
Le rationalisme dura, malgré son insuffisance, jusqu’au jour où l’on entrevit la possibilité d’une réaction contre lui. La plus importante, peut-être, fut esquissée par J.-J. Rousseau, sans même qu’il s’en doutât. Tout en prétendant appuyer sa philosophie sur des éléments rationnels, il ne lui donna, en réalité, que des soutiens affectifs et mystiques.
Cette confusion causa son succès. Le célèbre écrivain ne se rendit pas populaire par ses discussions philosophiques, d’ailleurs très faibles, mais par des exaltations sentimentales, des sermons sur le retour à la nature et des rêveries humanitaires. Il fut le père du lyrisme romantique et un peu aussi de l’intuitionnisme actuel. Sa philosophie, ou tout au moins ses romans, exercèrent une grande influence, même en politique, et s’ils ne changèrent pas, comme on l’a dit, la manière de sentir de beaucoup d’hommes, ils exprimèrent en les exaltant les sentiments de son époque.
Plus que personne, Rousseau prépara l’état d’esprit d’où la Révolution devait surgir. Ce fut seulement après avoir passé par l’enthousiasme sentimental qu’elle versa dans la férocité.
Les politiciens qui célébrèrent récemment la mémoire de ce philosophe ne réussirent pas à prouver qu’on pût apprendre quelque chose dans ses livres. La richesse du style y recouvre un formidable entassement d’illusions, de banalités et d’erreurs. Son œuvre suffirait à justifier la méfiance que manifestent parfois les rationalistes contre l’intuition sentimentale.
Si les circonstances historiques au milieu desquelles Rousseau parut ne l’avaient pas rendu aussi populaire, je doute qu’on eût jamais songé à le classer parmi les philosophes. Mais quand un homme ou une doctrine répondent aux besoins sentimentaux d’une époque, il se trouve très vite des esprits ingénieux pour leur fabriquer une philosophie.
C’est ainsi, par exemple, que suivant M. Boutroux on peut, des œuvres de Rousseau, « dégager sans artifice, une véritable philosophie, d’une consistance et d’une unité très réelles ».
En quoi consiste cette « véritable philosophie » ? Le savant académicien qui l’a découverte va nous le dire : « Cette philosophie n’est pas un système statique, c’est l’histoire théorique et mystique de l’humanité. Rousseau distingue, dans cette histoire, trois phases principales, que l’on peut symboliquement caractériser par les mots innocence, péché, rédemption. »
Cette doctrine étant celle des chrétiens depuis deux mille ans, il semble bien difficile de la qualifier de philosophie nouvelle. On sait, d’ailleurs, à quel point les élucubrations sentimentales de Rousseau sur l’état de nature se trouvèrent démenties par les découvertes de l’anthropologie moderne.
Comment d’ailleurs admettre, avec M. Boutroux, que « l’influence prodigieuse des écrits de Rousseau prouve assez la valeur de ses doctrines ». Si le succès était le critérium de la valeur d’une doctrine, on pourrait dire que le succès immense du Coran établit la valeur de son contenu. Je doute fort, d’ailleurs, que beaucoup de savants acceptent l’histoire de l’humanité de Rousseau telle que la résume M. Boutroux.
« Elle se ramène à ces trois moments : 1o état de nature ou régime de l’instinct ; 2o état social, ou état de corruption caractérisé par l’asservissement du sentiment à l’intelligence ; 3o état politique et moral ou régénération : c’est le rétablissement de l’ordre naturel, dans les conditions, à certains égards ineffaçables et salutaires, qui suivent la chute ; c’est la subordination de l’intelligence au sentiment, lequel, depuis la chute, n’est plus simplement l’instinct, mais est devenu proprement ce qu’on appelle le cœur. »
Quelques rares écrivains continuèrent après Rousseau à vanter la supériorité de l’intuition sur la raison. Schopenhauer, par exemple, grand défenseur de l’intuition, jugeait les vérités de sentiment plus proches de la réalité que les vérités rationnelles.
Le conflit entre la raison et le sentiment étant éternel, il ne faut pas s’étonner de voir de temps à autre la philosophie sentimentale se dresser contre la philosophie rationaliste.
Une des phases les plus accentuées de cette lutte est celle à laquelle nous assistons aujourd’hui et que nous allons étudier maintenant.