§ 2. — La renaissance de l’intuitionnisme.
L’intuitionnisme moderne représente une réaction très nette contre le rationalisme ou, pour être plus exact, contre l’impuissance du rationalisme. L’ancienne philosophie n’avait pu, en effet, dépasser certaines limites, ni expliquer aucun des problèmes de nos destinées.
Le rationalisme de Descartes, le scepticisme de Kant, l’étroit positivisme de Comte, l’éternelle ironie de Renan n’ayant jeté aucune lumière sur certains phénomènes de la vie et du sentiment, il était permis de penser avec Pascal que « la dernière démarche de la raison, c’est de connaître qu’il y a une infinité de choses qui la surpassent ».
Sur quels éléments, dès lors, fonder une philosophie ? Comment répondre aux aspirations indestructibles devant lesquelles la science restait muette ?
Diverses découvertes récentes firent espérer que le domaine de l’intuition, déjà tant exploré, n’avait cependant pas encore livré tous ses secrets. La biologie et la pathologie pénétraient un peu sur le terrain de l’inconscient, et, par conséquent, dans la vie intuitive. On entrevoyait chaque jour davantage en cette dernière les sources profondes de nos sentiments et de la vie consciente. L’inconscience affective n’avait pas assurément la clarté de la conscience intellectuelle, mais cependant elle la dominait, car les inspirations de la raison germent souvent au fond de l’inconscient.
L’inconscient, le subconscient comme on dit aujourd’hui, apparaît un mode d’activité mentale dont tous les autres découlent. Il constitue la source même de la vie organique, aussi bien que de l’activité psychique et se retrouve par conséquent à la base des divers problèmes philosophiques. De lui dérivent les éléments du caractère formant la personnalité. Il représente une sorte de réservoir alimenté par la pensée de tous nos ancêtres, dans lequel l’âme consciente puise constamment. Par lui surtout les hommes sont différenciés. Le civilisé ne se distingue du sauvage que grâce à la supériorité de son âme inconsciente. L’inconscient pourrait être défini l’âme condensée des aïeux.
Son étude qui commence à peine est abordée au moyen de diverses méthodes.
La pathologie nerveuse, en examinant les dédoublements de la personnalité et la dissociation des éléments psychiques, a déjà permis d’éclairer un peu cette région si profondément et si longtemps ignorée.
Toutes les philosophies dérivées de son étude demeurent forcément bien incomplètes encore et il est difficile de dire dès à présent ce qui pourra en sortir un jour.
Le représentant le plus éminent de l’intuitionnisme moderne est M. Bergson.
« Quand on va du physique au vital et au psychique, dit-il, la connaissance devient de moins en moins précise, alors intervient l’intuition. »
D’après lui, la nature nous aurait donné l’intelligence pour la vie et non pour l’explication des choses, nous dépassons donc son but en tâchant de les interpréter. Le monde matériel de la science est statique et sans durée alors que le monde de la vie et celui de l’âme se continuent en un écoulement perpétuel, suivant l’antique image d’Héraclite :
« Percevoir signifie immobiliser. » Les choses, pour M. Bergson, se passent comme si le noyau lumineux qualifié intelligence était entouré d’une sorte de nébulosité où s’élaboreraient des forces inconnues.
Cette conception de la mobilité des choses avait déjà été adoptée par d’anciens philosophes, élèves de Démocrite et de Protagoras. Ils considéraient eux aussi que les choses fixées le sont artificiellement et constituent en réalité un moment d’une vie continue.
M. Bergson établit très justement une séparation profonde entre l’instinct et l’intelligence. Je n’ai cessé, dans mes divers ouvrages, de considérer l’inexplicable instinct, avec la vie dont il est une forme, comme une des grandes pierres d’achoppement de la philosophie et de la science. Il élève sur la route de la connaissance une infranchissable muraille qu’aucune investigation n’a pu briser.
Je ne suis pas de ceux qui reprocheront à la nouvelle doctrine intuitionniste son imprécision. En matière de philosophie, il est utile de ne pas trop arrêter les contours afin de permettre des interprétations susceptibles de discussion. Une philosophie trop claire devient vite une philosophie morte. Les dieux fixés ne sont bientôt plus des dieux.
J’ai plusieurs fois employé jusqu’ici le mot intuition, mais sans chercher à le définir. Voici l’explication qu’en donne M. Bergson :
« On appelle intuition, dit-il, cette espèce de sympathie intellectuelle par laquelle on se transporte à l’intérieur d’un objet pour coïncider avec ce qu’il a d’unique et par conséquent d’inexprimable. »
Mais comment se transporter ainsi au sein des objets ? Voilà ce qu’il aurait fallu dire.
M. Bergson ne se contente pas de la recherche du rapport des choses. L’éminent philosophe veut approfondir les réalités et pénétrer dans l’absolu. L’intelligence en étant incapable, il prétend y arriver par l’intuition qui serait une source nouvelle de connaissance. C’est grâce à l’intelligence cependant que cet ennemi de l’intellectualisme croit avoir établi ses principes.
Pouvons-nous vraiment espérer obtenir de l’intuition la révélation de vérités nouvelles quand elle n’en a jusqu’ici découvert aucune ? M. Bergson, auquel j’ai posé verbalement cette objection me répondit, avec justesse d’ailleurs, qu’avant Galilée on aurait pu faire le même reproche à la méthode expérimentale en l’accusant de n’avoir encore rien produit.
La théorie de l’intuition reste dans le domaine des hypothèses qui seront peut-être fécondes un jour mais ne l’ont pas été jusqu’à présent. Continuons donc à explorer le monde de l’intuition inconsciente, sans oublier cependant que l’humanité ne réalisa ses progrès qu’après s’en être évadée. La raison seule, et non l’intuition, parvint à dominer la nature.
Si l’instinct, le sentiment et tout ce qui appartient au domaine de l’intuition constituent de puissants moteurs de la volonté, ils sont aussi des guides dangereux quand la raison ne les maîtrise pas. Redoutons toujours un peu ces forces irrationnelles que l’on essaie de diviniser aujourd’hui.
Quelles que soient les objections pouvant être opposées aux théories de M. Bergson, nous devons bien constater qu’il a tenté un vigoureux effort pour sortir la philosophie du cercle où elle tournait en vain depuis si longtemps. La pensée contemporaine s’est ainsi trouvée orientée par lui vers des problèmes que le lourd rationalisme universitaire s’efforce sans cesse de rejeter dans l’ombre, quoiqu’ils fassent l’objet des préoccupations de l’humanité depuis ses origines et doivent le suivre sans doute jusqu’à sa dernière heure.
M. Bergson est venu au moment précis où la philosophie, lasse de se heurter toujours au même mur, renonçait à créer d’inutiles systèmes. Ce penseur éminent a fait renaître au cœur d’hommes avides de foi des espérances qu’ils semblaient avoir perdues définitivement. Il leur permet d’espérer la survivance de l’âme. Il leur dit que ce monde n’est pas un immense engrenage de forces aveugles, et que l’intelligence ne représente pas la seule formule de la connaissance. Il leur dit encore que l’homme possède, avec un peu de libre arbitre, des moyens de s’insinuer dans l’inconnaissable et ne doit pas se croire la proie résignée de puissances fatales, le poussant dans des ténèbres sans limites. En assurant toutes ces choses, l’illustre philosophe s’est borné peut-être à faire revivre d’antiques illusions, mais il les a réveillées de façon à être entendu, et à l’heure où elles pouvaient préparer les éléments d’une religion nouvelle dont beaucoup d’hommes éprouvent le besoin.