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§ 2. — Les grandes théories scientifiques et leur rôle.

On vient de voir que l’édifice de la science se constituait avec des faits convenablement interprétés. Mais observer et interpréter n’est pas tout le rôle du savant. Quand il possède un certain nombre de faits dont les lois sont bien expliquées, il est conduit à construire des théories générales embrassant l’interprétation d’un grand nombre de phénomènes.

Cette partie de sa tâche est tellement difficile, que les principes directeurs de chaque époque se trouvent fort peu nombreux, alors que les faits dont on les dégage sont innombrables.

Les faits représentent les matériaux indispensables des grandes théories. De nombreux ouvriers doivent être employés à leur découverte avant que se rencontrent les esprits supérieurs capables d’édifier les synthèses qui sont l’âme de la science.

« Une accumulation de faits n’est pas plus une science, écrit Poincaré, qu’un tas de pierres n’est une maison. »

Il peut arriver que celui qui observe les faits parvienne à en établir la synthèse, mais généralement les aptitudes à l’analyse et à la synthèse se rencontrent rarement chez le même savant. Les hommes ayant depuis un siècle — comme Lamarck et Darwin par exemple, — le plus profondément transformé la pensée scientifique ne sont pas ceux qui ont découvert le plus de faits, mais qui ont su voir les liens rattachant des faits déjà connus.

Toute théorie étant obligée de s’appuyer sur des faits, c’est-à-dire sur des fragments de choses et les faits restant toujours incomplets, toute théorie renferme nécessairement des parties hypothétiques. Elle ressemble un peu à ces restitutions d’édifices anciens par des archéologues. A côté d’indications à peu près sûres, il en reste toujours de problématiques.

L’histoire entière de la science montre combien furent fécondes les grandes théories scientifiques, malgré leurs parties incertaines. Ces incertitudes mêmes peuvent être fort utiles par les vérifications qu’elles provoquent. Les conceptions de Darwin sont très hypothétiques, et pourtant bien peu ont joué un rôle aussi fondamental sur la pensée scientifique de toute une génération et suscité autant de recherches. Elles introduisirent l’idée de continuité dans les sciences naturelles, montrèrent la possibilité d’explications scientifiques où l’on n’en voyait pas et permirent la synthèse de faits que rien ne semblait pouvoir rattacher. Il n’est pas démontré que la transformation des êtres se fasse par sélection et il est fort possible que les caractères spécifiques des espèces soient acquis autrement qu’au moyen de petites accumulations héréditaires. Mais tout cela importe peu. Le monde soulevé par Darwin est resté soulevé. La possibilité du transformisme grâce à des moyens naturels demeura établie, la théorie des créations successives des êtres fut ruinée pour toujours et la pensée des savants a profondément évolué.

Il en est de même pour la plupart des grandes théories. Celles de Pasteur ont aussi complètement modifié la science que celles de Darwin. Elles renouvelèrent d’importantes industries, créèrent la médecine moderne, révélèrent un monde ignoré, et cependant, des idées primitives de cet éminent esprit, les plus importantes ont déjà disparu.

Nous ne devons donc pas juger les théories d’après la part de vérité qu’elles contiennent, mais surtout en raison des recherches qu’elles provoquent. Même au seul point de vue pratique de l’utilité pure, on peut les considérer comme des instruments de découvertes d’une incomparable puissance. Elles orientent les recherches de milliers d’investigateurs. Si les théories étaient bannies, il n’y aurait plus ni science ni découvertes possibles. « Les idées théoriques, écrit justement Émile Picard, apparaissent de plus en plus comme le germe fécond d’où sortent la plupart des progrès. »

Toutes nos théories scientifiques sont certainement destinées à se transformer, mais énoncer une telle proposition c’est dire simplement que la science progressera encore. Les théories ne changent pas parce qu’elles sont fausses, mais parce que l’acquisition de faits nouveaux les force de s’adapter à ces faits. Elles sont vraies au moment où on les émet, parce qu’elles expliquent les faits alors connus. Grâce à elles on en découvre d’autres, et la théorie qui enfanta les faits nouveaux se voit ensuite transformée par eux.

Le rôle des théories générales dans la science est donc immense. Le chercheur qui n’en possède pas pour se guider demeurera toujours un modeste ouvrier attendant ses inspirations du pur hasard ou de la direction d’un maître.

A côté de leurs avantages manifestes, les grandes théories ont aussi leurs inconvénients. Pour les esprits simples, elles constituent bientôt des dogmes, et leurs sectateurs se trouvent ainsi ramenés dans le cycle des croyances. Le dogme scientifique est traité par eux comme un dogme religieux devant s’accepter sans discussion. Le finalisme d’Aristote, les créations successives de Cuvier, la sélection de Darwin et bien d’autres théories que les siècles ont vu naître et périr, eurent pendant leur règne la puissance des certitudes religieuses. Nul n’osait par conséquent tâcher d’en scruter les fondements.