§ 2. — Les limites de notre connaissance des phénomènes de la vie.
Les phénomènes physiques se présentent avec une simplicité apparente qui cache leur complexité. La complexité des phénomènes vitaux est au contraire tellement visible qu’on ne pourrait guère songer maintenant à les interpréter par des hypothèses simples. Il suffit pour justifier cette impossibilité de rappeler les plus essentiels de ces phénomènes.
La moindre cellule d’un être vivant, de la bactérie à l’homme, exécute, sous l’influence de puissances inconnues, des opérations supérieures à celles réalisées dans nos usines et nos laboratoires.
Chez les êtres un peu élevés, le travail cellulaire est dirigé par des centres nerveux se conduisant comme s’ils étaient capables de raisonnements extrêmement savants. Impossible de prendre ces raisonnements pour des mécanismes aveugles, la besogne que les centres nerveux font exécuter aux cellules variant à chaque instant avec le changement des buts à atteindre ou les ennemis à combattre.
Aussi inexpliquées sont les forces qui formèrent dans le passé les organes conservés par l’hérédité. Le besoin crée l’organe, disent les naturalistes, mais ont-ils beaucoup réfléchi à tout ce que comporte de puissance créatrice une telle assertion ? Nous comprenons à la rigueur que la fourrure de l’animal s’épaississe dans les pays froids, que l’aile de l’oiseau se développe avec l’usage, mais comment le besoin a-t-il pu créer l’organe électrique du gymnote ou l’œil phosphorescent du poisson des grandes profondeurs ? Que de problèmes chimiques et physiques à résoudre pour produire de tels organes ! Si le besoin est capable de semblables créations, il constitue une divinité singulièrement puissante.
J’entends bien qu’on fait intervenir comme explication les lentes acquisitions accumulées grâce à l’hérédité, mais c’est simplement reculer la question. Par quel moyen se produisent chacune de ces petites acquisitions successives ?
Beaucoup de naturalistes anciens et même modernes parlent des buts de la nature. Il semble bien douteux cependant qu’elle ait jamais poursuivi aucun but. Peut-on vraiment lui en supposer un quand elle laisse inlassablement se multiplier les bactéries de toutes les maladies ? Nous savons que le terrible microbe de la tuberculose, qui exerça plus de destructions dans l’humanité que toutes les guerres réunies, réussit à se développer grâce à une enveloppe cireuse, le protégeant contre les sucs de l’organisme. Est-il supposable que la nature l’ait doué de cette armature pour lui permettre de ravager le genre humain ? On ne conjecturera pas davantage que le phagocyte ait été créé afin de lutter contre le microbe, ce qu’il fait d’ailleurs assez mal. Il s’agit sans doute dans tous les cas analogues de phénomènes obéissant à des lois générales, fonctionnant avec une régularité aveugle. La nature n’a pas plus l’idée de nous aider ou de nous nuire que la tuile n’a pour but en tombant du haut d’un toit sur notre tête de nous fracasser le crâne.
L’étude de la vie instinctive montre des phénomènes aussi inexplicables que ceux de la vie purement organique. L’animal accomplit des actes qui font l’étonnement des naturalistes et qu’ils renoncent généralement à interpréter.
Tous ces actes, aussi bien ceux de la vie cellulaire que ceux de la vie instinctive, semblent impliquer une connaissance d’un but plus ou moins lointain. Pareille connaissance existe-t-elle réellement ?
L’hypothèse ne saurait être absolument rejetée mais il faut alors constater qu’une telle connaissance paraît sans rapport avec les conceptions possibles à notre intelligence. M. Bergson a peut-être raison de dire que l’œstre du cheval déposant ses œufs sur les jambes de cet animal, semble savoir que le cheval en se léchant transportera la larve naissante dans son tube digestif, seul endroit où elle puisse se développer. Mais comment le sait-il ? Comment certains insectes ont-ils appris que piquer une chenille à un endroit déterminé la paralyse sans la tuer, de façon qu’elle puisse attendre sans se décomposer le moment où la larve en formation viendra la dévorer ?
Parler, pour expliquer semblables phénomènes, d’intuition, de sympathie divinatrice, etc., constitue une explication simplement verbale. Devant les faits de cet ordre, il faut se borner à dire que les cellules et les centres nerveux des êtres ont des moyens de connaissance autres que ceux dont nous disposons.
Ces procédés de connaissance doivent probablement correspondre à des formes de sensibilité particulières. La sensibilité, considérée comme une aptitude à réagir sous l’influence d’un excitant, est souvent immensément plus grande chez des corps matériels que chez les corps vivants. Le mince fil du bolomètre réagit quand il est frappé par un rayon lumineux n’élevant sa température que de 1/100.000e de degré. Une sensibilité semblable changerait complètement les conditions d’existence des êtres.
Bergson, qui insiste comme nous sur l’impossibilité de l’intelligence à comprendre certains instincts, mais ne se résigne pas à cette incompréhension, croit que l’instinct deviendrait accessible à l’intelligence « s’il s’intériorisait en connaissance au lieu de s’extérioriser en action ». Nous ne connaissons malheureusement aucun moyen de transformer l’instinct en pensée, c’est-à-dire de le faire monter au jour de la conscience.
Alors même d’ailleurs que cette opération serait possible, elle nous éclairerait vraisemblablement fort peu sur la nature intime des actes de la vie organique. Il est très douteux qu’un Dieu initié au mécanisme de la vie cellulaire réussirait à nous l’expliquer. Les choses nous sont seulement connaissables par voie de comparaison. A quoi comparer les phénomènes de la vie ? Ils ne peuvent l’être qu’à eux-mêmes. Les forces dites vitales ne se trouvant comparables à rien de connu ne sont pas encore explicables. Tant que nous étudions les phénomènes vitaux dans leurs manifestations physico-chimiques, l’interprétation est relativement facile, parce que ces forces ont été déterminées. Au delà commence la nuit noire.
L’incompréhensibilité de tous les phénomènes de la vie peut s’appliquer également à ceux de l’intelligence. Ils semblent bien de même ordre. L’instinct qui fait créer à l’abeille son alvéole et à la poule son œuf est de même nature que le travail inconscient qui apporte brusquement à de grands mathématiciens comme Poincaré, la solution de problèmes difficiles, ou à d’illustres compositeurs comme Saint-Saëns, l’air original vainement cherché. Tous ces mécanismes se trouvent peut-être sous la dépendance de lois relativement très simples, mais seulement accessibles lorsque dans quelques milliers d’années notre intelligence suffisamment évoluée aura découvert des moyens nouveaux d’explorer les phénomènes.
Comme conclusion générale, nous pouvons dire, en nous appuyant simplement sur l’observation de la vie cellulaire et de la vie instinctive, qu’il existe des formes de connaissance complètement différentes de celles que la raison fournit.
L’animal guidé par l’instinct, la cellule poursuivant son évolution se trouvent orientés vers un but déterminé. Ignorant jusqu’où va leur connaissance de ce but, nous savons seulement qu’ils se conduisent comme s’ils lisaient clairement leurs destinées.
On se trouve ainsi conduit à étendre l’interprétation du mot connaissance et admettre l’existence de certaines formes de compréhension des phénomènes, entièrement différentes des nôtres. Elles seront peut-être découvertes un jour, mais restent encore inconnues.
Les considérations qui précèdent nous ont amené jusqu’aux frontières de l’immense domaine des vérités ignorées. Notre tâche est donc terminée.
Le but de cet ouvrage se trouvera atteint si nous avons su développer dans une large synthèse l’histoire des grandes vérités ayant successivement orienté les hommes depuis leurs lointaines origines.
La route qui devait conduire des primitives cavernes aux rayonnantes cités actuelles fut longue et dangereuse à parcourir. L’homme y eut souvent pour guides des fantômes illusoires sans doute, mais générateurs d’espérances et d’efforts. Quand les illusions qui mènent un peuple s’évanouissent trop vite, sa destinée s’assombrit et la nuit l’enveloppe. Si l’humanité ancienne avait découvert que ses vérités étaient éphémères et incertaines, elle n’aurait pas poursuivi sa marche vers un avenir meilleur.
L’intolérance qui pèse si lourdement encore sur notre vie sociale résulte d’une incompréhension fréquente des lois d’évolution de l’esprit. Une science assez étendue pour remonter aux racines des choses rend toujours compréhensif et par conséquent tolérant. Une science trop courte conduit fatalement au dangereux domaine d’un imaginaire absolu. De l’antiquité la plus lointaine à l’Inquisition, à la Terreur et aux persécutions de nos jours, le monde fut ravagé par des théoriciens confinés dans l’absolu de leurs rêves et se croyant détenteurs de vérités éternelles. Aucune philosophie, aucune science sociale ne peut s’établir avant d’avoir clairement compris le côté relatif de nos certitudes et saisi les lois de leur genèse. On reconnaît alors qu’il n’est pas plus de vérités définitives pour l’homme que d’êtres définitifs pour la nature.
Dominatrices des choses, souveraines de l’histoire, les certitudes qui mènent les hommes ont une vie souvent très brève, parfois très longue mais jamais éternelle.
FIN