§ 1. — Limites actuelles de notre connaissance du monde physique.
Savants et philosophes ont reconnu depuis longtemps que nous percevons seulement du monde les impressions produites par lui sur nos sens et non la réalité même. L’ensemble de ces impressions forme notre réalité.
Toutes nos acquisitions mentales s’opèrent suivant un mécanisme spécial : la comparaison. Il consiste à établir un rapport entre des choses dont une au moins est connue. L’esprit humain n’a pas encore réussi à trouver d’autre procédé d’investigation. Sans comparaison, rien de connaissable. Elle peut porter sur des objets concrets ou des idées abstraites, mais son processus est invariable. Un objet entièrement nouveau, isolé dans le temps et l’espace et ne pouvant être comparé à un autre, dépasserait la sphère de notre entendement. Il ne serait même pas pensable et ne se trouverait accessible qu’à une intelligence construite sur un autre plan que la nôtre. Le monde est plein, sans doute, de choses fatalement inaccessibles à des esprits incapables d’acquérir leurs connaissances autrement que par voie de comparaison.
Une comparaison impliquant deux éléments, toute connaissance se présente forcément sous forme de relations.
On le reconnaît facilement en constatant qu’une propriété quelconque d’un corps ne peut être définie que par une relation. « Toute propriété ou qualité d’une chose, écrit le grand physicien Helmholtz, se ramène à la propriété de produire quelque effet sur d’autres choses. Ainsi, on appelle solubilité d’une substance la manière dont elle se comporte à l’égard de l’eau, poids la façon dont elle se comporte à l’égard de l’attraction de la terre. Puisque ce qu’on appelle propriété implique toujours une relation entre deux choses, une propriété ou une relation ne peut jamais dépendre de la nature d’un seul agent ; elle n’existe qu’en relation et en dépendance avec la nature d’un second objet qui reçoit l’action. »
Les rapports des choses et non les choses sont donc les seules réalités accessibles et mesurables. Une qualité quelconque, le son ou la couleur, par exemple, représente un rapport entre un objet extérieur et les sens. Inséparable de l’être qui la perçoit une qualité n’est même pas concevable en dehors de lui.
Les éléments associés pour constituer le domaine de nos connaissances peuvent, d’ailleurs, être fort hétérogènes. Toutes nos sciences physiques se sont édifiées par l’établissement de relations entre des grandeurs aussi différentes que le temps, l’espace et la force.
L’association de l’espace et du temps a créé la cinématique ou science des vitesses. La force combinée avec l’espace a permis de formuler la théorie de l’énergie. L’association de la force, de l’espace et du temps rendit possible la mesure de la puissance mécanique.
Pratiquement, ces associations sont fort utiles, mais ne sauraient révéler la nature des phénomènes. Nous n’apprenons rien évidemment de l’essence de la masse en disant qu’elle représente le rapport d’une force à une accélération (M = F/γ). On ne nous dit pas non plus ce qu’est une force en la définissant une cause de mouvement ou en l’enfermant dans la formule (F = m γ), considérée comme l’équation fondamentale de notre mécanique ou du moins de l’ancienne mécanique classique, car, en variant les éléments associés, on bâtit facilement d’autres systèmes de mécaniques.
L’univers est donc simplement l’ensemble des idées que l’homme s’en fait, grâce aux relations artificielles des choses qu’il réussit à établir.
Pouvons-nous espérer jamais atteindre la réalité ? Plus tard peut-être, mais sûrement pas aujourd’hui.
« Une réalité complètement indépendante de l’esprit qui la conçoit, la voit ou la sent, c’est une impossibilité, écrit Poincaré. Un monde si extérieur que cela, si même il existait, nous serait à jamais inaccessible… La seule réalité objective, ce sont les rapports des choses. Ces rapports ne sauraient être conçus en dehors de l’esprit qui les conçoit ou qui les sent… Tout ce qui n’est pas pensée est le pur néant, puisque nous ne pouvons penser que la pensée et que tous les mots dont nous disposons pour parler des choses ne peuvent être que des pensées. Dire qu’il y a autre chose que la pensée, c’est une affirmation qui ne peut avoir de sens. »
Ces assertions deviennent évidentes dès qu’on y réfléchit un peu. Aussi ont-elles été plus ou moins formulées par les philosophes de tous les âges. Les choses, disait Protagoras il y plus de deux mille ans, n’ont aucune réalité en dehors de nous.
« Si la réalité absolue existait, affirmait Gorgias, elle serait inconnaissable, si elle était connaissable, elle serait inexprimable. »
Cette inintelligibilité de l’univers réel n’est pas plus contestée par les savants modernes que par les philosophes antiques. Ils savent tous que si le comment des phénomènes est accessible, le pourquoi reste ignoré et avouent leur impuissance à découvrir les racines des choses. Lors de son jubilé, le plus illustre des physiciens de l’Europe, lord Kelvin, s’exprimait ainsi : « Mes cinquante années de recherches consécutives n’ont été couronnées d’aucun succès. Aujourd’hui, je ne sais rien de plus sur l’électricité, le magnétisme et l’affinité chimique que je n’en savais lorsque je fis à mes élèves ma première leçon. »
Et plus récemment encore, après une conférence prononcée devant une société d’ingénieurs électriciens, l’éminent physicien anglais J. J. Thomson, un peu impatienté par les questions qui lui étaient posées, finit par dire : « Si je pouvais répondre à vos questions, je serais bien près d’avoir résolu les problèmes de l’univers… Je ne sais pas ce que c’est que la matière et je ne sais pas davantage en quoi consiste l’électricité. »
Alors que les plus profonds savants se reconnaissent incapables de dire pourquoi une pierre tombe, pourquoi un bâton de résine frotté engendre de l’électricité, il est merveilleux de voir des philosophes prétendre expliquer longuement les problèmes bien autrement compliqués de l’âme, de la vie, de la conscience, etc.
Ce bref examen des limites de notre connaissance du monde physique et de l’impossibilité de pénétrer la nature intime des choses laisse évidemment supposer qu’il existe des éléments accessibles seulement à des intelligences possédant des modes d’investigation ignorés de nous. Les philosophes anti-intellectualistes modernes croient que l’intuition pourrait constituer un tel mode de connaissance, mais cette faculté rendit si peu de services pendant des siècles, qu’il est bien difficile d’en espérer des révélations nouvelles. L’intuition n’a fait que créer des dieux dont la volonté, comme moyen d’explication des phénomènes, n’est plus acceptable aujourd’hui.