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Classiquesen Ligne

«93, CE POINT CULMINANT DE L'HISTOIRE; LA CONVENTION, CETTE ILIADE, NOS PÈRES, CES GÉANTS!»

Quand je dis que nous sommes d'accord, nous avons failli nous battre plus d'une fois: j'ai, un jour, appelé Robespierre un pion et Jean-Jacques un «pisse-froid».

«Pisse-froid» a failli me brouiller avec toute la bande.

On me passait la pionnerie de Robespierre, quitte à y revenir et à discuter ça plus tard, mais «pisse-froid» appliqué à Rousseau était trop fort.

Que voulais-je dire par là? Quand on lance des mots pareils, il faut les expliquer… Que signifiait «pisse-froid»?

Eh! mon Dieu, je ne suis pas médecin, mais j'ai entendu toujours appeler pisse-froid, même par ma mère, les gens qui n'étaient pas francs du collier—qui avaient l'air sournois, en dessous!

_«_Alors, Jean-Jacques était en dessous?»

J'ai eu bien du mal à m'en tirer et j'ai dû faire quelques excuses, j'ai dû retirer pisse-froid. Je l'ai fait à contrecoeur et pour avoir la paix. Il ne rit jamais, ce Rousseau, il est pincé, pleurard; il fait des phrases qui n'ont pas l'air de venir de son coeur; il s'adresse aux Romains, comme au collège nous nous adressions à eux dans nos devoirs.

Il sent le collège à plein nez.

Pisse-froid, oui, c'est bien ça!

Je tiens pour Voltaire. Je préfère Voltaire à Rousseau.

«Voltaire?» crie Matoussaint.

Il me lance à la tête les vers d'Hugo…

… Ce singe de génie!

Je laisse passer l'orage et maintiens mon dire, en aggravant encore mes torts; le Voltaire qui me va, n'est pas le Voltaire des grands livres, c'est le Voltaire des contes, c'est le Voltaire gai, qui donne des chiquenaudes à Dieu, fait des risettes au diable, et s'en va blaguant tout…

«ALORS TU ES UN SCEPTIQUE??» dit Matoussaint, s'écartant de deux pas et croisant les bras en me fixant dans les deux yeux.

J'ai retiré pisse-froid pour Rousseau, je maintiens sceptique pour moi.

«Et tu te prétends révolutionnaire!…

—Je ne prétends rien. Je prétends que Rousseau m'ennuie, Voltaire aussi, quand il prend ses grands airs, et je n'aime pas qu'on m'ennuie; si pour être révolutionnaire il faut s'embêter d'abord, je donne ma démission. Je me suis déjà assez embêté chez mes parents.»

«Tu fais donc de la révolution pour t'amuser?» reprend Matoussaint en jetant un regard circulaire sur toute la bande, pour montrer où j'en suis tombé.

Je suis collé et je balbutie mal quelques explications. Mon embarras même me sauve. Matoussaint, qui a peur que je ne trouve à la fin quelque chose à répondre, me déclare qu'il sait «que j'ai été plus loin que je ne voulais, que ce n'est pas moi qui traiterais la Révolution comme une rigolade et qui promènerais le drapeau de nos pères comme un jouet…

«Seulement, vois-tu, tu as la manie de contredire, tu t'y trouves pris quelquefois, dame!» et il rit d'un air de vainqueur indulgent.

On trouve généralement que je n'ai pas d'enthousiasme pour deux sous.

Pas d'enthousiasme! Que dites-vous là?

À l'heure où la Voix du peuple paraît, je vais frémissant la détacher de la ficelle où elle pend contre les vitres du marchand de vin; je donne mon sou et je pars heureux comme si je venais d'acheter un fusil. Ce style de Proudhon jette des flammes, autant que le soleil dans les vitres, et il me semble que je vois à travers les lignes flamboyer une baïonnette.

Pas d'enthousiasme? Ah! qu'on soulève un pavé et vous verrez si je ne réponds pas présent à l'appel des barricadiers, si je ne vais pas me ranger, muet et pâle, sous la bannière où il y aurait écrit: Mourir en combattant!

Pas d'enthousiasme! Mais je me demande parfois si je ne suis pas au contraire un religieux à rebours, si je ne suis pas un moinillon de la révolte, un petit esclave perinde ac cadaver[5] de la Révolution.

Pourquoi ce frisson toujours aux premiers mots de rébellion? Pourquoi cette soif de bataille, et même cette soif de martyre? Je subirais le supplice et je mourrais comme un héros, je crois, au refrain de la Marseillaise…

Ils trouvent à l'hôtel Lisbonne que je n'ai pas la foi! Ils m'en veulent de ne pas croire aux gloires et aux livres.—J'ai peur d'y croire trop encore! Il me semble qu'il se mêle à mon enthousiasme le romantisme de lectures ardentes qui font voir l'insurrection pleine de poésie et de grandeur, et qui promettent aux cadavres républicains une oraison funèbre scandée à coups de canon.

Est-ce que je sais au juste pourquoi je voudrais la bataille et ce que donnera la victoire? Pas trop. Mais je sens bien que ma place est du côté où l'on criera: _Vive la République démocratique et sociale! _De ce côté-là, seront tous les fils que leur père a suppliciés injustement, tous les élèves que le maître a fait saigner sous les coups de l'humiliation, tous les professeurs que le proviseur a insultés, tous ceux que les injustices ont affamés!…

Nous, de ce côté.

De l'autre, ceux qui vivent du passé, de la tradition, de la routine, les Legnagnas, les Turfins, les patentés, les fainéants gras!

J'ai assez des cruautés que j'ai vues, des bêtises auxquelles j'ai assisté, des tristesses qui ont passé près de moi, pour savoir que le monde est mal fait, et je le lui dirai, au premier jour, à coups de fusil… Pas d'enthousiasme de commande, non! Mais la fièvre du bien et l'amour du combat!

L'hôtel Mouton a remplacé l'hôtel Lisbonne. L'hôtel Lisbonne est mort; c'est un marchand de vin restaurateur qui a succédé au marchand de vins mastroquet, et qui a pris pour lui toute la maison.

Les chambres des bohèmes se sont converties en cabinets particuliers. Où nous épluchions nos haricots, on sert des poulets marengo et des filets aux truffes; les buissons d'écrevisses— emblème du recul—fleurissent où hurlaient des hommes d'avant-garde! Cette maison, où l'on cassait la coquille aux préjugés, a pris pour enseigne: À la renommée des escargots.

L'hôtel Lisbonne est mort.

Chacun est allé de son côté; Royanny a pris pour maîtresse la fille de la concierge et vit avec elle, comme un bourgeois, dans le coin de la rue Madame.

Voilà ce qu'est devenu Royanny! Ainsi s'en vont les tapageurs d'antan! Du reste Royanny voulait être notaire; il n'était échevelé que par complaisance, et se promettait bien d'être chauve, au besoin,—ses examens une fois passés,—si cela lui était utile pour avoir une étude achalandée.

Matoussaint, lui, s'est attaché au tombeau d'un philanthrope, d'un homme de bien, qui distribuait des soupes dans la rue, et à qui sa famille veut élever une statue; elle a pensé qu'un livre, où seraient les anas de sa bonté, aiderait à consolider la gloire du défunt, que sa renommée tiendrait là-dedans comme une cuiller dans une soupe d'auvergnat, et c'est Matoussaint qui a été chargé de tremper le bol. Il s'en acquitte consciencieusement, écumant les_ bonnes actions_, les traits de charité qui surnagent dans la vie du défunt, comme des yeux sur un bouillon.

Il vit chez les héritiers, où il est très bien, sauf qu'on est obligé de manger la soupe à tous les repas—par respect pour la mémoire du philanthrope—ce qui lui fait venir du bedon. Matoussaint le cache en vain; il a du bedon, ce qui ôte beaucoup d'étrangeté à sa physionomie.

Du reste, il est entré carrément dans le pot du bonhomme; il a le vêtement arrondi des sages—comme en portent aussi les baillis dans les pantomimes; il a un chapeau bas et des souliers lacés.

Je crois qu'Angelina l'a quitté et trompé. Il prétend qu'elle est en villégiature chez une parente; mais cette parente-là a des moustaches et un chapeau pointu, à ce qu'il paraît.

La coiffure nouvelle de Matoussaint soupophore a semblé à
Angelina une bassesse et l'habit de bailli une trahison.

«Puis, a-t-elle confié à quelques-uns, il n'avait plus que des gestes d'homme qui écume le pot-au-feu.»

Mais non; Matoussaint n'a pas trahi, et quoiqu'il ait cette odeur de soupe et ces habits ronds, il n'en reste pas moins attaché aux idées avancées—de toute la longueur de ses cheveux, qu'il n'a pas sacrifiés, mais qu'il coiffe en rouleaux tombant sur un col blanc, large comme une assiette.

Il a fait connaissance d'un poète.

Boulimier, notre poète, a le teint rougeaud d'un Bourguignon et l'oeil à lunettes d'un Allemand, les dents de cheval d'un Anglais. Il est grand, s'habille mal avec des redingotes de lazariste qui ridiculisent sa charpente de grenadier. Il a des pieds énormes, il produit sur nous un grand effet. C'est drôle! Nous parlons de la jeunesse tout le temps, nous portons des habits courts, de longs cheveux, nous ridiculisons les lunettes, nous voudrions être pâles, verts même. Boulimier est brique, a des conserves blancs, le poil en brosse, des lévites de quaker, quarante ans. Il est grand homme, le vates du cénacle.

Matoussaint nous amène Boulimier deux fois par mois; on met ce jour-là les petits plats dans les grands. Les pieds de Boulimier tiennent beaucoup de place et gênent sous la table—pendant le dîner, mais au dessert on oublie ses pieds et on lui demande de réciter ses pièces. Il en a de deux tonneaux. Il a une série de petites sur son village qui font pâmer Matoussaint, qu'on ne peut accuser de jalousie, il fait mousser son poète. Boulimier dit-il en vers attendris qu'il aimait à dormir sur l'herbe, Matoussaint appuie mollement sa main sur sa joue et fait mine de sommeiller. Est-ce la pêche, il a l'air d'attacher un ver rouge, quand vient le vers où le poisson est pris, on croit voir Matoussaint prendre le fil de la ligne, puis passer dans les ouïes de l'ablette l'humble paille des champs! Boulimier nous montre-t-il un petit âne qui pétarade dans les champs, Matoussaint fait celui qui pétarade sur sa chaise.

Les pièces natales de Boulimier ne me font pas désirer voir son pays—ça n'a pas le bouquet du vin de Bourgogne, les vers de ce Bourguignon. C'est le vin des livres et pas des caves. Boulimier est de Tournus. C'est Tournus qu'il chante. Au refrain, il a fait rimer Tournus et Bacchus.

«Mais puisqu'il dit Tournus, il ne devrait pas dire Bacchusse», dit dans un coin une petite femme qui s'attire des yeux terribles de Matoussaint.

Je n'aime pas ce Boulimier-là, mais j'aime le Boulimier des pièces à la Barthélémy. Il en a trois ou quatre de cette couleur qui sentent par moments le pain noir, l'outil dur, qui sentent le peuple et la révolte.

Matoussaint n'a pas besoin de souligner celles-là! les vers sonnent comme des coups de tambour.

Cela fait venir le sang à la peau et le vin dans les verres. On boit à la Révolution, l'on trinque à 93. On en a pour huit jours après à boire de l'eau parce qu'on s'est ruiné dans cette heure de trinquerie républicaine, mais cette heure là a été bonne et nous a empourpré les cerveaux pour cinq mois! On y gagne encore.

Tout le monde n'est pas de notre opinion dans l'hôtel; et il faut la situation exceptionnelle que m'a créée mon amour pour que nous puissions faire le tapage que nous faisons, les jours d'enthousiasme. On monte sur les chaises, on attaque la Marseillaise—en basse d'abord—mais bientôt les voix grondent, le père Mouton aussi, et les locataires se fâchent.

Un soir, on s'est battu et l'on nous a menés au poste. En route, Matoussaint a été rencontré par les héritiers de l'homme à la soupe qui lui ont signifié son congé le lendemain.

Il se vengea, a-t-on dit.

Des bruits ont couru qu'il était descendu en cachette à la cuisine et avait déshonoré la soupe—déshonoré! comment? de quelle façon?—Il ne s'en ouvrit jamais à personne; on sait seulement que ce jour-là on trouva un drôle de goût au bouillon, dans la famille du Petit Gilet bleu.

Collège de France.

Depuis que Matoussaint est libre, on n'entend que nous dans le quartier et nous sommes en vue dans tous les tapages.

Le cours de Michelet est notre grand champ de bataille. Tous les jeudis, on monte vers le Collège de France.

On a fait connaissance de quelques étudiants, ennemis des jésuites, qu'on ramasse en route, et nous arrivons en bande dans la rue Saint-Jacques.

Laid, bien laid, ce temple universitaire, enserré entre ces rues vilaines et pauvres où pullulent les hôtels garnis; tout cerné de bouquinistes misérables qu'on voit au fond de leur boutique noire, éternellement occupés à recoller des dos de vieux livres.

Collège! c'est bien un collège, quoique les écoliers aient des moustaches. Cela ressemble beaucoup aux corridors et vestibules silencieux qui menaient aux études ou aux classes. On s'attend à voir passer le proviseur causant avec l'économe, puis croisé par l'aumônier qui rentre vite, comme si les péchés l'appelaient, et qui fait, avec un sourire mécanique et blanc, un grand salut.

C'est triste! Matoussaint refuse d'en convenir:

«Tu trouves tout triste. Ne voudrais-tu pas qu'il y eût des haricots avec des fleurs rouges?

—J'aimerais mieux ça, et aussi que Michelet fût plus clair quelquefois!

—Alors, riposte-t-il d'une voix sourde et avec un rire de pitié, Zoïle n'a pas encore été content de lui à sa dernière leçon?…»

Content? mais il ne comprend rien, ce Matoussaint, et s'il n'y avait pas l'esprit de corps, l'esprit de discipline, ce serait à lui flanquer des gifles! Content!—Eh si! je suis content! Je sais bien que Michelet est des nôtres et qu'il faut le défendre.

L'avant-dernier jeudi, est-ce que je n'ai pas à moitié assommé un réac qui disait juste comme moi—à cette différence près que, lui, il était enchanté que le cours eût été ennuyeux; moi, j'en étais triste, parce que j'aurais préféré que ce fût moins élevé, plus terre à terre.—Oui, Matoussaint—plus terre à terre. Je me figure qu'il y en a beaucoup qui sont aussi terre à terre que moi dans cette foule…

Je parie que les trois quarts de ceux qui applaudissent ne comprennent pas.

On attend toujours pour applaudir.

Quand ce n'est pas tout indiqué par l'intonation ou le geste du maître, deux grands garçons—un qui a de longs cheveux, un autre qui n'en a pas—donnent le signal; pas seulement pour l'applaudissement mais pour le rire aussi; pas seulement pour le rire mais pour le_ ricanement._

J'ai ricané à faux, deux ou trois fois, croyant bien faire, ce qui a produit un très mauvais effet: les voisins qui avaient ricané d'après moi, _de confiance, _croyant que j'obéissais au signal du Chauve ou des Longs cheveux m'en veulent beaucoup et me le montrent.

Aussi j'attends maintenant que le ricanement soit absolument adopté; que le rire soit indiscutable; que le bravo soit bien le bravo qu'il faut, avant de faire n'importe quoi qui indique l'enthousiasme, ou la joie, ou l'amertume. Je ne pars jamais avant les autres.

Je pars après quelquefois!

Je viens trop tard, et ma manifestation attardée, solitaire, me compromet encore. Toute la salle se tourne vers ce monsieur qui semble se moquer du monde.

J'y mets de l'orgueil; je n'ose pas avoir l'air de n'être qu'un écho stupide, et je continue tout seul à faire des gestes ou à pousser de petits cris.

«Mais taisez-vous donc! me crie-t-on de toutes parts. Est-il bête, cet animal-là!»

Pourquoi Michelet a-t-il, de temps en temps, comme des absences?

J'ai lu ses Précis, ses Histoires. Ça vivait et ça luisait, c'était clair et c'était chaud. Je partais quelquefois dans ma chambre avec du Michelet, comme on va se chauffer près d'un feu de sarment.

Quelquefois aussi, quand il parlait, il avait des jets de flamme, qui me passaient comme une chaleur de brasier, sur le front. Il m'envoyait de la lumière comme un miroir vous envoie du soleil à la face. Mais souvent, bien souvent, il tisonnait trop et voulait faire trop d'étincelles: cela soulevait un nuage de cendres.

Cendres ou étincelles, les idolâtres saluaient tout.

À moi, il me semble que ce n'est pas honnête et que c'est hypocrite de mentir pour rien; de s'aveugler et d'aveugler ainsi le maître. Ce n'est pas la peine de crier contre les jésuites.

Quelle belle tête tout de même, et quel oeil plein de feu! Cette face osseuse et fine, solide comme un buste de marbre et mobile comme un visage de femme, ces cheveux à la soldat mais couleur d'argent, cette voix timbrée, la phrase si moderne, l'air si vivant!

Il a contre le passé des hardiesses à la Camille Desmoulins; il a contre les prêtres des gestes qui arrachent le morceau; il égratigne le ciel de sa main blanche.[6]

Les journaux s'en sont mêlés, on a reproduit des passages de quelques leçons—passages à mine ridicule. Le professeur a protesté, il a rebouté les citations, refait le nez de ses phrases.

Pourquoi?

Au lieu de dépenser son éloquence et son ironie à se défendre, je voudrais qu'il me parlât de choses que je n'entrevois point, qu'il me jetât à la tête des idées que j'emporterais—même pour les trouver mauvaises, sans en rien dire à personne—mais auxquelles je penserais en me couchant.

«Il y a des jésuites, a-t-il dit, qui viennent ici écouter mes leçons et les dénaturent.»

Tous ceux, dans la salle, qui n'ont pas de barbe, qui ont le teint un peu blême, le nez un peu gros, des redingotes un peu longues et des souliers noués; ceux-là sont fouillés d'un oeil menaçant et soupçonnés d'être des échappés du séminaire, qui viennent faire le jeu de l'ennemi. L'orage gronde au-dessus de leurs têtes, il est question de les aplatir. Ils entendent murmurer autour d'eux: «Rat d'église, punaise de sacristie, mange bon Dieu! tête de cierge, on sait bien où sont les cafards, à bas les calotins!»

Un garçon à lunettes, qui prend des notes, est désigné par une main inconnue comme un des suppôts du jésuitisme.

«Celui-là?…

—Où, où donc?

—Au troisième banc.

—Ce grand?

—Oui… quelqu'un vient de dire qu'il était toujours avec les prêtres.»

C'est tombé dans l'oreille d'un pur, qui s'est levé, a demandé ce que faisait l'homme là-bas, l'homme à lunettes…

«Il prend des notes.»

Il y en a bien d'autres qui en prennent—et des Micheletiers enragés—mais le vent est au soupçon.

«À bas le preneur de notes!—Fouillez-le—Sa carte d'étudiant! sa carte! Qu'il montre sa carte!…»

Il n'a pas de carte, moi, non plus! Sur les deux mille individus qui sont là, qui donc a sa carte? Personne! Mais tout le monde demande celle de la redingote longue, qui ne sait pas ce qu'on lui veut, qui croyait d'abord qu'on parlait d'un autre.

À la fin on lui explique. Il se lève et répond.

«Je m'appelle Émile Ollivier, le frère d'Aristide Ollivier, tué en duel, l'autre jour, à Montpellier, dans un duel républicain.»

Il avait bien l'air d'un jésuite, pourtant!

7
Les écoles
Un matin, une rumeur court le quartier.

«Vous savez la nouvelle? On a interdit le cours Michelet. C'est au Moniteur

Nous l'apprenons à l'hôtel Mouton, où se produit tout de suite une agitation qui se communique aux petits cafés et crémeries environnantes.

On sait que l'hôtel est républicain, on connaît nos crinières; sur le pas de la porte, on nous a vus souvent discuter, crier; nous avons notre popularité sur une longueur de quinze maisons et de trois petites rues.

On vient nous trouver.

«Que faire? Que dit Matoussaint?

—Et vous, Vingtras?

—Que faire? mais protester, parbleu! Allons, Matoussaint, mets-toi à cette table et rédige-nous ça. On ira ensuite en bande au Collège de France, et on fera signer tous ceux qui viendront se casser le nez à l'heure du cours.

—À qui enverra-t-on la protestation?

—ON IRA LA PORTER À LA CHAMBRE.»

L'idée m'est venue tout d'un coup. Elle fait sensation. (Oui! oui!)

Matoussaint a déjà sauté sur un morceau de papier.

«Aide-moi! dit-il.

—Eh bien! est-ce fait?» demande-t-on au bout d'un moment.

Non.—Il y a des adjectifs qui se disputent, et trois adverbes en_ ment_ qui font très vilain effet.

Je finis par déchirer nos longs brouillons et par écrire d'un trait quatre lignes, pas plus.

«Les soussignés protestent, au nom de la liberté de pensée et de la liberté de parole, contre la suspension du cours du citoyen Michelet, et chargent les représentants du peuple, auxquels ils transmettront cette protestation, de la défendre à la tribune.»

«Ajoute: À la face de la nation.

—Si tu veux.

—Citoyens! la protestation est ainsi conçue!»

Il lit.

«Bien! bien!»

Nouveaux cris de «Vivent les Écoles! À la Chambre! À la Chambre!»

Ceux qui ont une belle main copient des exemplaires de la protestation. La première transcrite est offerte aux citoyens Matoussaint et Vingtras; ils signent sur la même ligne, en tête et en gros; et tout le monde de se presser pour mettre son nom après le leur.

Il y eut même une crémerie, sur laquelle on ne comptait pas, qui vint et demanda à avoir des feuilles: crémerie d'opinions pâles, où l'on en était encore à l'_adjonction des capacités! _Comment osait-elle se lancer dans le mouvement? Il fallait qu'il fût irrésistible. Cependant elle garda dans cette occasion—tout en apportant son contingent—les traditions bien connues de prudence, qui l'avaient fait surnommer: Au Chocolat pacifique. Sachant bien que dans les poursuites, ce sont toujours les premiers signataires qui étrennent, ils signèrent en rond.

[Image de la signature en rond]

On se rend, muni de tout ce qu'il faut pour écrire, à la porte du
Collège de France.

Matoussaint est l'homme en vue; il se donne un mal de tous les diables, pérorant, protestant, emplissant la rue.

C'est vraiment lui le boute-en-train de cette foule d'étudiants, jeunes ou vieux, qui viennent se joindre au rassemblement.

Il pleut des adhésions.

C'est décidé—MERCREDI. Citoyens, voulez-vous MERCREDI? (Oui! oui!) À MERCREDI!

Mercredi.

Aujourd'hui la manifestation!

Nous sommes sur la place du Panthéon. L'hôtel Mouton est en avance d'une heure; personne ne se montre encore.

Le ciel est gris, le soleil se voile.

On vient lentement, regardant de loin s'il y a du monde, les uns par modestie, les autres par timidité, tous par peur de ne pas être dans la tradition. Enfin, la place se garnit et l'on est déjà une cinquantaine devant l'École de droit.

On est prêt! En avant!

Nous descendons en silence—la consigne a été de ne pas jeter un cri et on l'observe comme des gens de caserne ou d'église.

C'est même un peu triste, cette promenade sans bruit et sans drapeaux.

Les drapeaux, comme les cris, ont été défendus; d'abord il n'y avait pas de drapeaux; on aurait été obligé de les faire faire. Il fallait commander l'étoffe et les ourler. Mais il n'y en avait pas de tout prêts, comme je le croyais d'après les livres, pas de drapeaux des écoles, pas un.

On dirait qu'il pleut!

«Il tombe de grosses gouttes, dis-je à Matoussaint en étendant la main.

—Ce ne sont pas des gouttes, c'est quelqu'un qui a craché», répond-il tout haut; mais tout bas, à l'oreille, il me souffle ses craintes.

Il n'est plus permis de nier les gouttes sans être taxé d'impudence; d'ailleurs nous voyons de loin s'arrondir des parapluies. Le premier qui s'arrondit fit pâlir Matoussaint!

Nous nous regardons trois ou quatre, avec des yeux tristes, mais nous nous contentons de relever les collets de nos habits—comme des colonels qui, contre les balles, en tête des régiments, redressent seulement la tête de leur cheval, et vont crânes sous le feu.

Ça tombe, ça tombe!

Les sergents de ville ne se fâchent pas; au lieu de barrer la révolte, ils s'écartent; ils se mettent à l'abri sous les portes et font même signe qu'il y a encore de la place pour un.

Nous arrivons sur la place Bourgogne.

La sentinelle crie: _Qui vive? _Le poste a couru aux armes.

«Ceignons nos reins, dit Matoussaint. Êtes-vous bien trempés? ajoute-t-il d'une voix de héros en se retournant vers ceux qu'il croit les plus résolus.

Trempés!… Mais oui, pas mal comme ça!»

Dans la Chambre on s'est ému de ce qui se passe sur la place. La nouvelle a couru de bouche en bouche. D'ailleurs, nous avons fait demander des députés républicains.

Il n'en vient pas; il pleut trop! Ils veulent bien mourir fusillés, mais pas noyés.

Tout d'un coup, cependant, un cri s'élève:

«Crémieux! Crémieux!»

Ma foi oui, c'est Crémieux qui arrive—l'avocat Crémieux.

Il s'appuie sur le bras d'un homme jeune, modeste et frêle, qui est aussi, assure-t-on, représentant du peuple; on l'appelle Versigny.

Ils approchent, le pantalon retroussé.

Matoussaint va à eux, ouvre son paletot et retire la pétition qu'il avait mise sur sa poitrine; malheureusement la pluie a traversé son paletot et la pétition est toute verte; le vêtement de Matoussaint est couleur d'herbe et il a déteint sur le papier. On ne peut rien lire, mais Matoussaint sait la pétition par coeur, il la récite.

Le jeune représentant paraît vouloir répondre!

Non, il remue le nez, les lèvres et éternue. Il dit:

«Atchoum!» seulement.

«Citoyen, reprend Matoussaint en allant à Crémieux, je ne vous demande pas de m'embrasser.»

Oh, non! Il est trop mouillé.

«Mais je vous demande une poignée de main que je transmettrai à toute la jeunesse des écoles.»

Le vieillard fin et indulgent donne la poignée de main—qui lui déraidit toutes ses manchettes.

«Vive la République!

Atchoum! Atchoum!» fait le jeune représentant. Et tout le monde fait _atchoum! _comme on se mouche, même sans en avoir envie, quand le prédicateur se clarifie le nez avant le sermon.

Les feuilles réactionnaires se sont amusées de la promenade dans la boue, sous l'averse, et l'on a baptisé cette manifestation, déjà tant baptisée par le ciel: la Manifestation des parapluies.

Il faut une revanche. Matoussaint et moi, nous avons juré de l'organiser sous forme d'une protestation nouvelle.

Nous courons dans tous les coins, nous grattons tous les enthousiasmes, nous mettons les convictions à vif, nous chatouillons la plante des pieds à toutes les passions—petites ou généreuses—qui peuvent aider à rassembler de nouveau les écoles.

Je suis dépêché près des_ anciens_ du quartier qui ont été témoins et acteurs dans les protestations célèbres.

Un petit homme me frappe beaucoup par l'étendue de son dévouement et de son nez.

Il s'appelle Lepolge et jouit d'un certain prestige, parce qu'il passe pour être ou avoir été secrétaire de Cousin. On dit qu'il fait partie en même temps des sociétés secrètes.

Par un hasard singulier, il appartient à ma race, il est né dans le même département, la même ville, presque la même rue.

«Dans mes bras!» s'écrie-t-il, quand il l'apprend.

Son nez qui est colossal me gêne beaucoup pour cette embrassade. Il a une habitude bien gênante aussi: il fait _chut! _dès que vous voulez parler et vous met le doigt sur la bouche.

C'est qu'il est des sociétés secrètes; voilà pourquoi!

«J'amènerai des hommes des Saisons

J'ouvre la bouche pour le remercier, il met son doigt.

«Et de l'Aide-toi, le ciel t'aidera», répond-il.

Je fais un geste, il remet son doigt; il le laisse même trop longtemps. J'ai envie de respirer, tiens!

Quand je dis au Comité directeur (le noyau a pris le nom de _Comité _depuis l'averse) que nous aurons des hommes des sociétés secrètes, l'effet est énorme.

«Alors ce n'est plus une manifestation, c'est une révolution!»

Quelques mots graves sont prononcés: «J'aurais voulu embrasser ma mère avant ce jour-là!—N'avoir encore rien connu de la vie!— Nous irons souper chez Pluton!»

Le grand jour est arrivé.

Je vais chez Lepolge en longeant les murailles, ce qui me salit beaucoup.

«Les Saisons sont-elles averties?»

Il me remet le doigt sur la bouche comme la première fois.

«Chut!…»

«Que t'a-t-il répondu?» me demande Matoussaint, le soir, quand je rentre.

Chut! —Mais je ne lui mets pas le doigt sur la bouche. Je le préviens seulement qu'on m'a défendu de parler à âme qui vive.

Chut…—Et comme si tout en ne voulant rien dire, je tenais pourtant à l'avertir que les hommes d'action sont prêts, je chante avec des couacs qui me désolent moi-même:

Il y avait des hommes sur des pavés! Trois hommes noirs qui étaient masqués…

Matoussaint devine tout de suite que ce chant d'allure naïve est un mot d'ordre! et à son tour comme un simple pâtre qui rentre à la ferme, il continue:

Ces hommes-là furent rejoignis, Par des escholiers de Paris…

Matoussaint sait bien que rejoindre fait «rejoints» au participe passé: «rejoints» et non pas «rejoignis». Mais «rejoignis» a l'air pâtre (ce qui déroute la police; et en même temps m'indique qu'il a compris).

En rentrant dans sa chambre, on entend sa voix qui meurt. Il a interverti:

Par des escholiers de Paris Ces hommes-là furent rejoignis!

Oh! il est né conspirateur!

8 La revanche

Place du Panthéon.

Noire de monde, la place, cette fois!

Noire avec des taches de couleur, il y a des habits dont la couleur crie dans l'ensemble, il y a des chapeaux pointus verts et de loin en loin des bérets écarlates. Comme des fleurs de pourpre en l'épaisseur des blés…

C'est plein de mouvement et de vie.

La première manifestation, malgré son malheur, a été un bon champ de manoeuvre. On a déjà fait campagne. Il pleuvait alors; aujourd'hui le soleil flambe. On était trois cents, on va être deux mille!

Nous verrons ce que c'est que les Écoles sans la pluie!

Est-on prêt? Tous ceux qu'on attend sont-ils venus?

Y a-t-il encore des pelotons de libres penseurs qui ne soient pas en place et qui fassent languir la Révolution?

On y est!

Matoussaint monte les marches du Panthéon, met sa main en abat-jour sur ses yeux, embrasse la foule d'un regard et descend, grave comme un Grecque venant du Capitole: il va donner le signal.

Mais voilà qu'un autre homme que Matoussaint monte comme lui les marches et observe la place! Un grand garçon à moustaches et barbiche brunes, teint blême, oeil louche…

«C'est DELAHODDE, le mouchard, murmure une voix près de moi.

—Plus bas, dis-je instinctivement, en écrasant la main de celui qui a parlé; plus bas; on va l'assassiner!…»

Notre émotion est grande dans le groupe où a éclaté la révélation et où je plaide le silence.

«Si l'on veut le châtier, il faut aller lui brûler la cervelle sur place, tirer au sort à qui s'en chargera; mais si on le livre à la foule, chacun en prendra un morceau, et ce sera odieux et sale, vous verrez! il sera tué à coups de poing, à coups de pied, à coups d'ongle!—Et l'on nous accusera de scélératesse et de lâcheté!…»

Il paraît que je parle comme il faut parler et que j'ai dans la voix une émotion qui porte, car on se range à mon avis; seulement, par curiosité de paysan qui regarde se traîner un crapaud, on se presse sur le chemin du signalé.

«C'est lui, c'est bien lui!» répète le garçon qui ne l'avait vu que de loin.

Ce suspect a-t-il remarqué qu'on le dévisageait? toujours est-il qu'il tourne sa face blême de notre côté et il écarte ses lèvres dans un rire muet, sinistre. Je n'oublierai jamais ce rire-là.— J'ai vu un jour un chien enragé qui agonisait: il avait l'oeil boueux, la lèvre retroussée et montrait ainsi sa mâchoire blanche…

Si ce n'est pas Delahodde, c'est un misérable sûrement; ce rire le dit. A-t-il eu peur, a-t-il eu honte?—Il s'écarte de la foule et disparaît dans la petite rue qui est derrière l'École de Droit…

J'ai peut-être été lâche de ne pas le laisser écharper.

«Où va-t-on?

—À la Sorbonne pour sommer le doyen de paraître et lui lire la protestation contre la fermeture du cours», répondent les meneurs.

Nous sommes dans la grande cour de la Sorbonne—elle est pleine.

J'aperçois tout d'un coup Lepolge, vers lequel je vais, mais qui d'un geste me fait signe de ne pas le reconnaître.

Est-il avec les Saisons[7]_? _Les hommes de Aide-toi le ciel t'aidera[8] sont-ils là? Y a-t-il des armes sous les habits? Je ne le saurai pas de la journée; au moment où nous nous croisons avec Lepolge, je le questionne à l'oreille.

«Chut!»

Et il avance son fameux doigt, il m'agace, à la fin!

Je le mords, s'il y revient.

Je m'agite donc sans savoir si je coudoie des hommes chargés de cartouches, vieux chefs de barricades, qui vont tout d'un coup crier: «Vive Barbès!» et planter le drapeau rouge.

Le rouge, il s'étale en fromage sur la tête de quelques étudiants à cheveux longs.

Sont-ce des chefs, ces porte-bérets? Si ce sont des chefs, qu'ils le disent! Mais ils sont bien jeunes et ont diablement l'air de_ première année!_

Cependant, dans le tas—comme dessus du panier—un de ces bouchons rouges couvre une bouteille, où il m'a l'air d'y avoir du vin généreux. Cette bouteille est un garçon blond, aux grands yeux gris, au front large, à la mine un peu pensive.

Il n'a pas le bouchon sur l'oreille; il l'a planté droit; comme s'il ne voulait pas crâner avec sa coiffure, mais arborer du rouge, simplement parce que c'est la couleur républicaine. Ce porte-béret_ me va _et je le suis d'un oeil ami dans la foule.

Il n'est pas seul, il a avec lui un autre béret et quelques camarades qui me bottent aussi. Ce groupe-là m'inspire de la confiance; si on se bûche, je suis sûr qu'ils en seront.

On se bûche!

Le feu a pris aux poudres par une provocation des Saint-Vincent de Paul.

Les Saint-Vincent se sont insolemment plantés sur les marches du grand escalier.

Ils n'ont encore rien dit, mais voilà qu'ils applaudissent!

Il y avait des mouchards dans la foule, qui, tout d'un coup, se sont jetés sur les bérets; les têtes coiffées de rouge sont traquées par les policiers en bourgeois.

C'est alors que les Saint-Vincent ont crié «bravo!» du haut des marches:

«Emballés, les coquelicots!»

Où est donc mon béret aux yeux gris?

Ah! je l'aperçois avec son ami brun.

Ils gagnent les escaliers d'où la Saint-Vincenterie hue les coquelicots emballés.

Ils ne regardent pas si on les suit; ils vont gifler les
Saint-Vincent… J'en suis!