SCRUPULES
Je ne me rappelle plus bien ce qui s'est passé, ce qu'on a donné de gifles; je sais que je n'en ai pas reçu, mais il y a eu une bousculade et l'on s'est perdus tous dans la foule.
Moi, je tiens une oreille!—Je la tiens entre le pouce et l'index. Cette oreille appartient à un de ceux qui ont applaudi.
«Tu vas demander pardon.»
Je tutoie ce jeune homme sans le connaître.
L'oreille fait la sourde; j'abaisse encore un peu le museau.
Le Saint-Vincent crie, moi je parle et je dis:
«Tu crieras après… Tu vas demander pardon, d'abord. Ah! tu applaudis quand les sergents de ville nous arrêtent!
—Ce n'est pas moi.
—Ce n'est pas toi? Eh bien! jure par le _saint-père le pape _que ce n'est pas toi.»
Je l'ai surpris criant bravo. Nous allons voir s'il osera jurer.
«Vous me lâcherez si je jure que ce n'est pas moi?
—Oui.
—Je vous jure…
—Par le saint… Allons, faut-il épeler?
—Par le saint…
—Père le pape.
—Perlepap.»
Il marmotte, il va trop vite. Ce n'est pas du jeu. Il faut un père le pape plus sérieux:—PET-REU-LEU-PAPP!
Il le donne aussi sérieux que je le veux; je suis bien forcé de le lâcher.
Mais je me ravise au même moment!
Ai-je été parjure en cette occasion? Ai-je violé la foi des serments, manqué à la parole promise? Je me le suis demandé souvent depuis. Je ne sais pas encore si j'eus tort de courir après le Saint-Vincent et de le ramener par l'oreille.
«Que me voulez-vous?
—Viens, que je te donne encore un coup de pied au cul.»
Le Dieu qu'il adore m'est témoin que je n'y mis point de brutalité. Ma voix ne s'enfla pas pour réclamer de lui cette faveur, et je le plaçai sans violence dans la position qui convient le mieux au but que je voulais atteindre. J'avais plutôt l'air de lui faire un cadeau qu'une menace; et je visai avec la froideur et la précision d'un tireur qui a un beau coup de fusil.
Le trouble s'est mis dans la manifestation. Que va-t-elle devenir?
«Chez Michelet!» crie une voix.
Je m'étonne et je proteste.
«Chez Michelet? Non! Restons ici!»
On me demande de développer mon plan.
«Le voici: Nous ne laissons entrer ni sortir personne; c'est nous qui allons arrêter les suspects et chercher les mouchards.
—La police viendra.
—Eh bien?
—Ils tireront l'épée!
—Tant mieux!
—On enverra la troupe!
—Qu'on l'envoie! qu'on pusse dire qu'il a été nécessaire de dégainer contre nous, de dépêcher une brigade, de faire venir des soldats!»
Je rêve ce tumulte, les officiers arrivant au pas de course, les tambours battant, les sommations faites. Reculera-t-on? les étudiants tiendront-ils? Je ne sais; mais il y aura eu au moins une odeur de révolte et de révolution. La foule continue à crier: chez Michelet! chez Michelet!
«Allez-y si vous voulez, moi je reste!»
Il m'a fallu du courage pour parler ainsi et il m'en faut encore plus pour ne pas les suivre, mais je me suis entêté dans ma déclaration et j'ai sacrifié ma curiosité, mon amour de voir, ma passion de la foule, à la conviction que j'ai que cette promenade chez Michelet est une bêtise.
Je me suis trouvé bien sot tout de même quand les derniers traînards ont eu passé devant moi, et que j'ai été seul dans la rue, avec les bourgeois qui se moquaient ou s'irritaient de la démonstration.
«Vous n'allez pas avec ces braillards?» m'a dit un gros ventre…
Quand Matoussaint, de qui j'ai été séparé dès le début par le remous, a entendu dire que je ne venais pas, il a paru atterré, mais autant, je crois, parce que je lui manque que parce que je manque à la manifestation. C'est beaucoup d'avoir quelqu'un qui ne recule pas devant le coup de poing dans ces occasions-là et il a confiance en moi de ce côté.
Pour le coup de pied aussi il pourrait avoir confiance. S'il n'avait vu tout à l'heure avec le Saint-Vincent de Paul, j'ose croire qu'il aurait été content, ou alors il est très difficile.
Me voilà bien avancé maintenant! J'avais consacré ma journée à la Révolution et je me trouve sans emploi, au milieu de l'après-midi, dans le Quartier latin désert; devant les cafés vides j'ai l'air de sortir de l'hôpital. Je traîne le long des maisons comme un chien qui cherche une piste et ceux qui me connaissent se demandent comment moi, le rouge, celui qui fait toujours tant de boucan quand je passe et qui ai l'air de vouloir tout manger, je suis là à rôder comme un fainéant, les mains dans les poches, le jour du boucan général!
Ah! il en coûte de se séparer des foules. On passe pour capon auprès de quelques-uns ou bien pour vaniteux et enfin, on s'embête énormément. Car je m'embête énormément. Le malheur est qu'Alexandrine a profité de ce que tout le monde serait dehors toute la journée, de ce qu'il n'y aurait pas de clients à la crémerie, pour aller voir une parente qui reste au diable, sans cela!… Nous aurions été sous les toits. J'aurais pu passer ma tête par la lucarne si j'avais voulu pour regarder du côté de la manifestation. Je ne sais pas si j'aurais voulu.
Où vais-je aller?
Je n'ai pas encore, depuis que je suis à Paris, été seul dans l'après-midi. Je suis tout dérouté l'après-midi quand je ne suis pas deux ou trois—avec Alexandrine ou avec les camarades. Je n'ai rien à me dire. Causer avec moi-même! Pas dans le jour! Le jour, je ne me trouve pas espiègle.
Je vais au Luxembourg, dans la Pépinière, je m'assieds sur un banc, à côté de vieux qui racontent des histoires du temps de l'ancien, et au milieu de jeunes mères que je gêne pour donner à téter à leurs enfants! Oh! si c'était à refaire, j'irais chez Michelet!
Si par hasard ça avait tourné à l'émeute sous ses fenêtres! S'il y avait eu du sang! Mon Dieu, que je voudrais qu'il y eût du sang. Oh! s'il y a eu du sang, mon devoir est d'aller où il coule. Je n'étais pas pour la promenade; je suis pour l'insurrection.
Matoussaint, as-tu perdu un membre? As-tu un des hommes de ta barricade mort?
Je flaire si ça sent la poudre… Ça sent le lait, l'enfant… je ne sais quoi… tout, excepté la poudre.
Tant pis, je vais me mentir à moi-même, manquer de fermeté. Personne ne le saura! Je vais aller voir ce que devient la manifestation.
Une débandade! Des gens qui fuient!
Je reconnais toute ma crémerie qui a les talons près du derrière.
«On arrête, on arrête!» crient les fuyards.
Je suis reconnu par l'un d'eux.
«Filez, filez, mon cher! les sergents de ville pincent tout le monde, ON CERNE, ON CERNE!»
Je ne fuirai pas!
Et je m'engage dans la rue même qui, au dire des fuyards, est cernée.
Mais je ne vois personne.
On ne cerne pas! Où cerne-t-on?
Je cherche, je vais de droite, de gauche, je ne me sens pas cerné; je patauge, je prends cette rue-ci, celle-là, je demande à tous ceux que je rencontre si l'on a vu cerner.
«A-t-on seulement aperçu une manifestation?
—Plaît-il?
—Avez-vous vu une manifestation?»
Je fais un cornet avec mes mains pour qu'on entende mieux.
On n'a rien vu!…
Je reviens comme je peux vers le quartier, pour y retrouver des échappés, avoir des nouvelles; quitte à reprendre l'omnibus pour retourner du côté de la manifestation. Avec un bon plan de la banlieue, je la déterrerai peut-être!
J'apprends à l'hôtel que les fuyards avaient raison.
On a vraiment cerné et arrêté; mais pas du côté où j'étais.
«Et tenez, les voici qui viennent!…
—Combien sont-ils?
—Presque un bataillon. Ils descendent! Regardez donc!»
Je regarde.
Les prisonniers marchent entre deux haies de sergents de ville. Je reconnais les camarades.
Je m'élance! on me retient.
«Qu'est-ce que vous voulez faire?
—Aller délivrer mes frères!
—Tu es donc devenu fou? me dit tout bas Alexandrine, qui vient de rentrer et me tire par les basques de ma redingote,—et tout haut elle ajoute:
—Tenez, monsieur Vingtras, voilà ce qu'on en fait, de ceux qui veulent délivrer leurs frères!»
Elle me montre une chose qui a l'air d'un torchon et qui a voulu délivrer ses frères. Je reconnais la tête de Championnet, un des locataires,—ce qui reste du moins de la tête de Championnet, enveloppée dans des serviettes comme un pain qu'on veut garder frais.
Il ne peut pas parler; on lui a recousu la langue au galop—un point en attendant;—mais ceux qui l'ont amené ont conté son histoire.
C'était au parc aux Moutons, à l'endroit où la police s'est jetée sur la manifestation.
Championnet a vu là une atteinte au droit de parole sous les fenêtres, et s'élançant au-devant du brigadier qui commandait:
«Savez-vous bien ce que vous allez faire?
—Parfaitement!» et, se tournant vers les agents, le brigadier leur a dit: «Pilez-moi cet homme-là!»
On a pilé Championnet.
Je lui demande si le récit est exact; les serviettes se remuent pour répondre. Il y en a malheureusement une qui se dégomme, Championnet demande par signe qu'on le recolle et paraît décidé à ne plus vouloir essayer de déposer.
Je voudrais savoir pourtant!
Championnet ne peut pas parler.
Veut-il écrire?
Il écrit en allant de la cave au grenier, avec des airs de somnambule. Les caractères tracés par Championnet en bouillie sont tellement confus à certains moments que je ne puis pas trop démêler les détails. Je me contente donc du gros et du demi-gros.
Il semblerait établi, par quelques balancements de tête de Championnet en réponse à des questions (que je pose d'ailleurs avec la prudence d'un médecin qui ne permet pas au juge d'instruction d'aller trop loin), il semblerait établi qu'on a crié sous la fenêtre d'un monsieur qui n'était pas Michelet, qu'on s'est trompé, et que quand on s'est aperçu de l'erreur il n'en restait plus pour Michelet; Michelet a eu une petite ovation très enrouée où perçait beaucoup de mauvaise humeur.
Peu à peu cependant le jour se fait,—les renseignements arrivent. On accourt pour avoir de mes nouvelles, pour savoir si je suis arrêté.
«Ah! vous avez eu bon nez! Vous nous l'aviez bien dit!»
Je triomphe,—triomphe douloureux en face des torchons ensanglantés qui représentent Championnet, douloureux encore à cause de l'arrestation de Matoussaint.
«A-t-il été blessé?
—Non! Ils se sont mis à cinq pour le prendre!»
Je me gratte la tête là-dessus et je me demande si ce ne sont pas toujours les Championnet qui écopent et les Matoussaint qu'on ménage dans ces bagarres! Il faut un corps à l'accusation, et si on présentait un corps pétri par le bout comme celui de Championnet, le gouvernement serait accusé de barbarie. Matoussaint chef, s'il est blessé, envoie sa tête aux journaux, ou fait un effet tragique au banc des accusés, tandis que Championnet que personne ne connaît peut être aplati comme beurre, il peut et doit être aplati parce que la vue de sa motte de beurre sanglante, un peu répugnante même il faut le dire, effraiera et dégoûtera. Il est politique d'arrêter Matoussaint sans lui faire de mal, il est bon de pétrir Championnet. Voilà à quoi je pense, l'idée qui me vient! Avec ça, quand Matoussaint sortira de prison, tout le monde ira lui serrer la main, tandis que Championnet sera négligé, à cause de son obscurité, fui même à cause de ses boutons.
Ce n'est pas seulement Matoussaint qui est arrêté, ils sont une dizaine des nôtres.
«Frères, aux charcuteries!»
J'ai toujours vu que, quand quelqu'un était arrêté, on lui envoyait du saucisson.
Mais je trouve dans un étudiant à lunettes qui suit les cours de chimie un adversaire inattendu.
«Du saucisson! dit-il, toujours du saucisson!… N'est-il donc pas temps de songer aux rafraîchissements, citoyens?…»
Il convoque les amis et propose qu'un comité spécialement élu s'occupe, non pas seulement de recueillir les secours en nature, mais de leur donner une direction intelligente.
«Le saucisson, prolongé, enfièvrerait, … le laitage débiliterait.—Et même… Ah! que diraient nos ennemis!» (Vive émotion.)
On constitue le comité, qui entre immédiatement en délibération et se distribue les rôles. L'un ramassera les cotisations en argent, l'autre les cochonnailles, celui-ci les fromages.
Ce fut un de ceux de l'hôtel qui fut chargé des fromages,—pour le malheur de l'hôtel! car il empesta la maison avec des produits trop faits, et je lui trouvai toujours, à lui personnellement dans la suite, une petite odeur de Camembert.
Il paraît qu'ils sont soixante-dix arrêtés, on les a entassés au
Dépôt.
Il y avait de la vermine, mais Matoussaint n'en était point triste, et il disait en se grattant:
«Ces insectes laisseront des germes républicains dans les jeunes têtes, et les punaises s'écraseront plus tard—en gouttes de sang—sur le front de Bonaparte!»
Sur les soixante-dix, soixante-neuf ont été mis en liberté; on garde Matoussaint tout seul. Le pouvoir a donc peur de Matoussaint?
On est bien forcé de le relâcher, pourtant. Mais on nous a laissé le temps de boucaner autour de son arrestation: il nous revient consacré par la souffrance.
«Comme Lazare, nous dit-il au punch qu'on lui offrit le soir; comme Lazare, je viens de soulever, après dix jours, le couvercle de mon tombeau. Je rentre fortifié par le supplice! Ils ont cru m'abattre, ils m'ont bronzé. Ombre du divin Marat, je te jure que je n'ai pas faibli!»
Il est même un peu plus boulot qu'auparavant, il me semble. Je le lui fais remarquer avec plaisir.
«Graisse de prison, dit-il avec un sourire amer et en hochant la tête;—c'est _soufflé, _tiens, tâte, c'est _soufflé! _Pourvu que ça ne me gêne pas pour la lutte!»
Un groupe particulier a pris place à nos côtés: celui qui avait pour guidon, dans la cour de la Sorbonne, le béret du blond au front large, aux beaux yeux gris.
Ils m'ont remarqué, paraît-il, quand, détaché des miens, j'ai, sans consigne, par fureur, sauté sur les Saint-Vincent qui applaudissaient. Nous nous sommes trouvés côte à côte dans cette bagarre.
Au Dépôt, ils ont fait connaissance avec Matoussaint, ils ont partagé le fromage et le saucisson, rompu le pain noir de l'amitié, et quand Matoussaint sort du tombeau, il les invite à dîner avec nous—à la fortune du pot!
«Disons, m'écriai-je en faisant allusion à la résurrection de Matoussaint et à son image biblique: _Au Lazare de la fourchette!… _Le calembour n'empêche pas les convictions! Qu'en dis-tu, Béret rouge?… On se tutoie, n'est-ce pas? Vive la Sociale!»
9 La maison Renoul
Nous voilà donc amis comme tout avec le Béret rouge et sa bande!
Le Béret rouge s'appelle Renoul. Son père est un professeur de faculté de province qui connaît Béranger; gloire dont le fils a le reflet auprès de ses camarades, mais qui ne m'éblouit pas assez, paraît-il.
Quand on m'a parlé, je n'ai pas eu l'air bouleversé.
«Tu entends, me dit-on, son père connaît Béranger. Béranger l'a fait sauter sur ses genoux quand il était petit.
—Oui, j'entends bien.»
On attend toujours une marque de satisfaction sur ma figure, on regarde mon nez, mes yeux, on compte sur une petite grimace. On répète:
«Béranger l'a fait sauter sur ses genoux!…
—Et après?»
Renoul n'aurait pas été bercé sur les genoux de cette tête vénérée, comme dit Matoussaint, que je n'en aimerais pas moins sa tournure de garçon franc, loyal et droit,—un peu grave quand il parle de ses idées, mais gai comme un moutard quand on est à la farce et qu'il lui part sous le nez quelque mot bizarre ou quelque blague joyeuse.
Il a pourtant contre lui deux choses qui, au premier abord, m'ont terrifié.
Quand j'étais sur le carré, à la première visite que je lui ai faite, j'ai vu sortir un homme avec une robe de chambre, et qui prisait. Il faisait noir, nous nous sommes heurtés, demandé pardon, heurtés encore. Chaque fois que nous nous heurtions, je trouvais qu'il sentait la fève. Après nous être très difficilement débarrassés l'un de l'autre, nous avons reconnu en nous redressant qui nous étions: lui Renoul, moi Vingtras.
Renoul avec une robe de chambre à glands et une tabatière de corne!
Eh bien! moi, je vous dis que c'est la faute de Béranger!
Il y a une autre raison à l'air propriétaire de Renoul. Renoul n'est pas seul. Le coeur de Renoul a déjà battu—le mien aussi, mais en garni.
Celui de Renoul bat dans ses meubles, et ces meubles sont époussetés, cirés, vernis par la main d'une compagne, avec laquelle il vit depuis qu'il est à Paris. Ils sont dans leurs meubles! Ils font leur cuisine chez eux!! Ils mettent le pot-au-feu le dimanche!!!
Ces révélations jettent d'abord une ombre et comme un discrédit sur la réputation révolutionnaire de Renoul.
Un béret rouge dans la rue,—chez lui une douillette!
Que signifie ce double masque?
Cependant la stupeur fait place à la réflexion; et à l'inquiétude que donnait la douillette succède même—en y pensant—une sorte de respect pour ce jeune républicain qui, ayant des meubles et une robe de chambre, ne craint pas de se lancer dans la mêlée tout comme un autre.
Je n'ose pas dire qu'il ne me reste pas un peu de défiance! Je n'ai vu dans aucun poème les héros de dix-sept ans avoir une tabatière et priser. Mais je sens au fond de mon coeur d'homme une certaine envie de cette existence tranquille et claire, dans un appartement dont on est le maître, dont on a la clef, où l'on est roi!
Roi!—Mon Dieu! est-ce que déjà le spectacle de ce bonheur, l'égoïsme qui reste toujours tapi au fond du meilleur de nous, me ramèneraient aux idées monarchiques?
Un mobilier de rien du tout, mais si propre, si frais, avec des reflets luisants et une odeur de cire! Sur le lit, une courtepointe aux dents roses. Aux fenêtres, des rideaux qui tamisent le jour. Je n'ai jamais vu cela depuis que je suis libre! Je ne l'ai vu qu'autrefois en province, et seulement sous les toits de bourgeois, comme chez nous. Mais chez ce jeune républicain, chez ce souffleteur de Saint-Vincent!…
Puis, la saison est belle,—le printemps est venu plus tôt cette année,—et il tombe du soleil par belles plaques dorées sur les meubles et sur nos têtes.
Je garderai longtemps le souvenir d'une de ces plaques d'or qui se teintait de rouge en traversant les grands rideaux; c'était la poésie des églises où les vitraux jettent des reflets sanglants sur les dalles, et le charme intime et doux d'une chambre d'ami; mes regards se noyaient et mon coeur se baignait dans ce calme et cette clarté.
Dans toutes les maisons que j'ai habitées jusqu'ici,—dans l'hôtel même du père Mouton,—les chambres n'ont qu'un lit pauvre, deux chaises vilaines, une table grasse, un lavabo ébréché. Les réduits de dix francs donnent sur la cour, on croirait voir une gueule de puits humide et noire! Si le soleil vient, c'est tant pis! il sert à chauffer le plomb; si la brise entre, elle apporte de la cuisine et de la table d'hôte des odeurs de friture et de graisse.
Dans cette maison de Renoul, la croisée ne s'ouvre pas sur une rue boueuse, mais sur un espace planté d'arbres tout couverts de pousses fraîches comme des petits haricots verts, et où sautent des oiseaux en liberté.
Je n'ai rencontré jusqu'à présent que des oiseaux qui sentaient la vieille femme, la suie ou le cuir:—pies, perroquets, merles, avec des becs qu'on dirait faits à la grosse. Ici j'ai l'oreille chatouillée et le choeur effleuré par de grands froufrous d'ailes!…
La maîtresse de ce petit appartement a deux pièces, dont l'une, meublée par un lit assez grand, l'autre par une bibliothèque toute petite.
Madame Renoul trouve bien que nous faisons un peu de bruit; que moi, en particulier, j'ai une voix qui casse les vitres et des souliers qui rayent tout son parquet: elle trouve bien que Matoussaint, en levant les bras, pour faire comme Danton, s'expose à renverser l'étagère où il y a de petits bibelots de foire:—un chat en chocolat et un bonnet phrygien en sucre rouge —mais nous l'amusons quelquefois; on n'imite pas Danton tout le temps; on n'est pas tribun éternellement, on est un peu farce aussi; et après le tocsin de 93, c'est le carillon de nos dix-huit ans que nous sonnons à toute volée!
C'est le grésil du rire après les tempêtes d'éloquence.
Puis, on fait le café.
Renoul reçoit tous les mois, de sa mère, des provisions de moka en grain qu'on moud à tour de rôle, et le bruit de ce moulin-là, l'odeur de ce café, qui sent les îles, adoucissent nos colères plébéiennes et nous rendent, jusqu'au dernier grain, indulgents pour la société mal faite; ou tout au moins il y a trêve—on met du sucre.
Le pli est pris; tous les soirs on vient discuter, crier et moudre. On verse, on sirote, on fume, on rit—puis l'on se remet en colère et l'on remonte sur les chaises comme à la tribune.
«Pas sur celle-là! crie la maîtresse de la maison en s'arrachant les cheveux; là-dessus si vous voulez!»
Et elle indique un tabouret infirme d'où l'on est sûr de tomber chaque fois qu'on y grimpe.
On salit beaucoup le dessus des chaises.
Quelqu'un propose d'ôter ses souliers chaque fois qu'il y aura une discussion un peu chaude. On vote.
«Non, non!»
C'est la femme qui a protesté le plus énergiquement, elle a levé les deux mains—je présidais, je l'ai bien vu.
Elle préfère encore qu'on garde ses souliers et que l'on abîme ses chaises.
Matoussaint a voté contre le déchaussage. Pourquoi? lui qui n'est pas pour les préjugés. C'est une faiblesse, voyons! mais il s'en explique.
«Si j'ôtais mes souliers, me dit-il tout bas, je ne pourrais plus les remettre, ils ne tiennent qu'avec des ficelles par dessous; ce n'est pas des semelles, c'est du crochet.»
Ah! les bonnes heures, les belles soirées!—avec le soleil, la brise, les colères jeunes, les rires fous; avec le tabouret qui boite et le café qui embaume!
Ce printemps dans les arbres, ce printemps dans nos têtes!… Les oiseaux qui battent la vitre, nos coeurs qui battent la campagne!
Je garderai la mémoire de ces jours-là toute ma vie.
J'ai eu du bonheur de tomber sur ce béret rouge.
Je ne me figurais un intérieur qu'avec un père et une mère qui se disputaient et se raccommodaient sur le derrière ensanglanté de leurs enfants. Je croyais qu'on ne pouvait être dans ses meubles que si l'on avait l'air chagrin, maître d'école, que si l'on paraissait s'ennuyer à mort, et si l'on avait des domestiques pour leur faire manger les restes et boire du vin aigre.
Chez Renoul on ne s'ennuie pas, on ne fouette personne—du moins je n'ai rien surpris de pareil—on ne se dispute pas, on ne fait pas boire des choses aigres aux domestiques. Il n'y a pas de domestiques, d'abord.
Ah! le foyer paternel, le toit de nos pères!
Je ne connais qu'un toit, je ne connais qu'un père, mais je préfère n'être pas sous son toit et moudre le moka chez Renoul, entre une discussion sur 93 et une partie de colin-maillard!