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Classiquesen Ligne

IL FAUT LANCER UN JOURNAL.

Ce mot, un jour, a traversé l'espace.

«Allons, que faisons-nous donc? (Nous moulions du café.) Nous n'avons donc rien là! crie Matoussaint.

—Où ça?

Là!…» Il frappe en même temps sur son coeur.

«Tu vas casser ta pipe!… Il faudrait peut-être aussi quelque chose ici.—Je tape sur mon gousset.

—Bourgeois, va!»

On m'accuse de semer la division.—J'ai voué un culte aux intérêts matériels.

Je suis un adorateur du veau d'or!

Je me défends comme je peux.

«Je ne parle pas pour moi; ma plume, on le sait, est au service de la Révolution; mais l'imprimeur! est-ce qu'on trouvera un imprimeur?»

J'emprunte une comparaison à Shakespeare pour imager mon idée:

«L'imprimeur de nos jours! savez-vous comment il s'appelle? Il s'appelle Shylock. Shylock, l'intéressé, l'avare, le juif, le rogneur de chair!

—Non, dit Matoussaint, sautant comme un ressort sur le tabouret; il s'appelle «Va de l'avant!» Oui, oui! Va de l'avant, ou encore Fais ce que dois. Il s'appelle Le Courage, il s'appelle La Foi.»

Je redescends de ma chaise au milieu de l'émotion générale, après m'être couvert d'impopularité.

Je suis mis à l'index pour toute la soirée, et quand on verse le café, je n'en ai qu'une toute petite goutte!

Je demande s'il n'en reste pas.

«Non», dit Renoul qui verse.

Un non sec, qui m'attriste venant d'un compagnon d'armes, et puis j'avais bien envie de café ce soir-là!

J'en ai trop envie! Tant pis! Je fais amende honorable.

«Eh bien, oui, j'ai eu tort! L'imprimeur s'appelle Fessequedoit ou _Vadelavant! _J'ai eu tort… il faut d'abord agir, et ne pas jeter des bâtons dans les roues du char qui porte la Révolution.»

On revient à moi, on me serre la main.

«Donne ta tasse! Il en reste encore un peu au fond de la bouilloire.»

On a retrouvé du café sur ma déclaration, mon aveu m'a raccommodé.

Je regagnai toute leur estime et j'eus à peu près—pas tout à fait—la valeur d'une demi-tasse.

Donc, il n'est plus question de l'imprimeur; ce n'est pas moi qui en parlerai! Il n'est question ni de l'imprimeur, ni du papier, ni du cautionnement. Il est décidé qu'on fera un journal, qu'on _aura un organe, _voilà tout.

La grosse question est de prendre chacun sa partie, celle qui rentre dans nos tempéraments, qui est le mieux dans nos cordes.

«Moi, dit une voix qui a l'air de sortir de dessous terre, je ferai la PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE.»

On cherche, on regarde.

C'est Championnet qui a parlé.

Championnet, penseur! —Avant la scène de la manifestation il n'était guère connu de nous que parce qu'il tournait ses souliers en marchant, mais il les tournait, c'est effrayant! Il les tourne encore. Une paire de bottines neuves lui fait trois jours; les bottines de ce jeune homme ont toujours l'air de vouloir s'en aller de droite, de gauche, comme si elles étaient dégoûtées de ses pieds…

Il veut faire la PHILOSOPHIE DE L'HISTOIRE.

Comment l'entend-il? A-t-il une vue d'ensemble sur le déluge, sur les khalifes, sur Omar, sur les croisades, sur Louis-Philippe?

«Citoyens, fait Renoul qui préside, personne ne dit rien?
Matoussaint, tu n'as pas d'observation à faire?… Vingtras?…
Rock[9]?… On ne demande pas la parole?»

Non, on se tortille sur ces chaises seulement; on a l'air de chercher au fond de sa poche et de ne pas pouvoir atteindre son diable de tabac qu'on a dans le creux de la main… On se tortille beaucoup; il y a de petites toux et un grand silence, troué de rires qui pétillent…

Championnet a perdu la tête; il fait comme beaucoup de gens embarrassés qui regardent le bout de leurs souliers. Il ne peut pas voir le bout des siens, c'est impossible! il attraperait un torticolis. Il a justement tourné énormément, ces jours-ci.

«Citoyen Championnet, reprend Renoul d'un air doctoral, c'est bien la philosophie de l'histoire que vous avez voulu dire, ce n'est pas l'histoire de la philosophie?

—Non, non, c'est bien la philosophie de l'histoire, c'est assez clair!

—Sans doute, mais pourriez-vous indiquer au comité de rédaction (murmures flatteurs dans l'assemblée) comment vous prendrez la chose! Montez sur ce tabouret.»

On a justement ciré le plancher. Championnet a l'air de patiner.

«Ôtez vos souliers!

—Oui, oui.

—Vous savez bien qu'il a été voté que non! On ne peut pas aller contre un vote.»

Championnet se dirige de nouveau vers le tabouret. C'est difficile avec ses chaussures tournées!

«Qu'il parle assis!

—Non, non. À genoux!

—Assis, assis!»

Mais il n'y a plus de chaises—on a caché sa chaise.

Championnet fut simple et grand.

Il s'accroupit à l'orientale et commença à nous expliquer, les jambes croisées, ce qu'il appelait la philosophie de l'histoire.

Il fut long, très long. Nous écoutâmes avec beaucoup de soin, mais personne n'y comprit goutte—et encore aujourd'hui, je ne suis pas bien sûr, pour mon compte, de savoir exactement ce que c'est que la philosophie de l'histoire. Je me la représente toujours sous la forme d'un homme assis en tailleur avec des bottines tournées.

10 Mes colères

«Et toi, Vingtras, que feras-tu?

—Je ferai les Tombes révolutionnaires

L'idée m'est venue de visiter les cimetières où sont enterrés ceux qui sont morts pour le peuple. Je suis parti de bonne heure souvent, pour aller réfléchir devant ces tombes de tribuns et de poètes.

J'ai rôdé autour des grilles, j'ai dérangé des veuves qui apportaient des bouquets.

Je ferai l'histoire de ces morts, je citerai les phrases gravées au couteau sur la pierre—en essayant de jeter un éclair dans le noir de ces cimetières. Il y a des fleurs qui piquent de rouge l'herbe terne: je mettrai des phrases rouges aussi.

«Ce Vingtras qui blague toujours, il choisit ce sujet là!…»

Je blague toujours—mais quand nous sommes entre nous, il ne servirait à rien d'avoir l'air de croque-morts. Il faut être grave quand on parle au peuple.

On ne fait pas le journal, bien entendu.

On aurait un imprimeur qu'on ne le ferait pas davantage. Tout le monde veut écrire le _Premier Paris, _avoir les plus grosses lettres, et un titre très noir dans une masse de blanc. Il n'y aurait que des grosses lettres et des titres énormes. Pas de place pour les articles!

Puis on se battrait deux jours après.

Je serais accusé sûrement de _baver _sur les tombeaux; car il y a des morts que je jugerais à l'égyptienne et dont je souffletterais le crâne.

Quelques phrases de Matoussaint m'ont fait personnellement bondir; je n'oublie pas que c'est lui qui a dit, à propos de Renoul caressé par Béranger: «Bercé sur les genoux de cette tête vénérée

Mais est-ce que nous saurions faire un article tout du long?—
Des vers, oui,—un article, je ne crois pas!

J'ai bien vu, quand j'ai commencé mes Tombes révolutionnaires.— Je répétais toujours la même chose, et toujours en appelant les morts: «Sortez, venez, rentrez, entendez-vous! Ô toi, ô vous!» Et j'avais mis du latin et cherché en cachette dans les discours de 93…

Sparte, Rome, Athènes… J'en plaisantais au collège et je trouvais que c'était inutile, bête, les républiques anciennes, grecques, romaines!… Lycurgue, Solon, Fabricius, et tous les sages, et tous les consuls!… Je vois à quoi cela sert maintenant. On ne peut pas écrire pour les journaux républicains sans connaître à fond son Plutarque. Est-ce qu'il y a une seule page des nôtres, de nos écrivains jacobins, où il ne soit pas question d'Hannibal, de Fabricius, d'Aristogiton, de Coriolan, de Cléon, des Grecs? On ne peut pas s'en passer. Ce serait une impolitesse à faire aux hommes de 93 que de ne pas leur dire qu'ils ressemblent aux grands hommes de nos livres de classe.

Ceux qui se sont retirés dans un village ou ont donné leur démission sont des Cincinnatus. Ceux qui n'ont pas de femme de ménage et fendent leur bois, des_ Philopoemens_.

Je sens bien au fond de moi-même que je ne suis pas né pour écrire. J'ai surpris cela, un matin, en relisant des pages que j'avais brouillonnées la veille au courant de la plume.

Je disais que j'avais remarqué la fille du concierge du cimetière penchée à sa fenêtre, arrosant des fleurs, en camisole blanche, que j'avais failli pleurer en voyant une enfant, à petite robe courte, qui enterrait sa poupée là où sa maman dormait. Failli pleurer, oui—alors que j'étais devant la tombe d'un martyr qui réclamait, au nom de la tradition, toute l'eau de mes yeux.

J'avais oublié mon drapeau pour regarder cette enfant auprès de son père en deuil.

J'avais écouté un chien hurler sur la tombe de son maître.

Je mettrais ces bêtises dans nos articles, si je ne me retenais pas!

Il vaut mieux qu'on n'ait pas fait le journal. Je n'aurais pas pu m'en tirer, je ne sais pas causer de ce que je n'ai pas vu. Ah! je ne suis pas fort, vraiment!

Je ne m'en suis ouvert à personne.—J'emporterai ce secret avec moi dans la tombe.—Mais, je le sens bien, je n'ai rien dans la tête, rien que MES idées! voilà tout! et je suis un fainéant qui n'aime pas aller chercher les idées des autres. Je n'ai pas le courage de feuilleter les livres. Je devrais mettre de la salive à mon pouce, et tourner, tourner les pages, pour lire quelque chose qui m'inspire. Je ne trouve pas de salive sur ma langue, et mon pouce me fait mal tout de suite.

Rien que MES idées À MOI, c'est terrible! Des idées comme en auraient un paysan, une bonne femme, un marchand de vin, un garçon de café!—Je ne vois pas au-delà de mes yeux, pas au-delà, ma foi non! Je n'entends qu'avec MES oreilles—des oreilles qu'on a tant tirées!

J'ai envie de parler de ceux qui se promènent dans les cimetières pendant que j'y suis, plutôt que de parler de ceux qui reposent sous terre.

Requiescant in pace!

Le Béret rouge et les autres croient que je suis intelligent—il paraît qu'ils le croient… Ils n'ont pas vu mes brouillons! Ils ne se doutent pas du chien, de la poupée, de la fille du cimetière!

Nous sommes pourtant simples quelquefois. Les Grecs étaient simples à leurs heures, les conventionnels aussi.

Nous jouons à colin-maillard.

On laisserait passer la Chambre des représentants sous les fenêtres, sans se pencher pour la regarder, lorsqu'on est en plein jeu.

Il n'y a que Matoussaint qui ne veut pas convenir qu'il s'amuse. Il prétend qu'il joue parce que colin-maillard apprend à se cacher, à dépister les mouchards, à tromper l'ennemi.

—C'est un bon exercice pour les conspirateurs, l'apprentissage des Sociétés secrètes.

Quand il a le bandeau—quand c'est lui qui l'est—il se figure être le Comité de Salut public qui cherche les ci-devant dans l'ombre; quand on le poursuit, il croit échapper comme les Girondins; il a envie de demander une omelette comme Condorcet, ou bien il marmotte tout bas le nom du gendarme qui arrêta Robespierre.

Il rigole autant que les autres, quoi qu'il en dise, quand il se cache les pieds sous le lit et la tête dans la table de nuit.

Il y en a un qui l'est bien souvent; c'est Championnet, à cause de ses souliers. On le devine tout de suite. Il n'y a pas une heure qu'il joue, que ses talons sont tournés, et l'on n'a qu'à tâter ses chaussures. On me devine aussi très vite, car je sens toujours la poudre de riz; j'ai toujours un peu embrassé Alexandrine.

Nous avons dix-huit ans, nous sommes un siècle à nous cinq; nous voulons sauver le monde, mourir pour la patrie. En attendant, nous nous amusons comme une école de gamins. Robespierre, s'il apparaissait soudain—ainsi qu'on le voit dans les bons articles—Robespierre trouverait que nous n'avons rien des Spartiates et nous ferait sans doute guillotiner.

Nous passons nos soirées à cela; quelquefois nous allons au café— rarement, bien rarement.

Renoul reste dans sa robe de chambre, je demeure auprès d'Alexandrine; Championnet pioche dans son coin la philosophie de l'histoire.

Il n'y a que Rock et Matoussaint qui, n'ayant ni Alexandrines, ni robes de chambre, ni la manie de la philosophie de l'histoire, aiment à jouer aux cartes en prenant leur gloria.

Ils ont, paraît-il, découvert un petit café intime où vont des étudiants en médecine, avec des femmes dont ils ont des enfants.

C'est prodigieux! Cela me paraît presque contre nature! Avoir des enfants dans le Quartier Latin! L'odeur de lait et de couches m'en éloigne comme d'une crèche. Je n'y suis entré qu'une ou deux fois pour prendre Rock, et j'ai failli chaque fois m'asseoir sur un moutard qu'on avait mis une seconde sur une chaise, pour pouvoir marquer dix de blanches.

On se rend cependant en bande, de temps en temps, à un grand estaminet qui, tous les soirs, s'emplit d'une foule bruyante et républicaine.

C'est au haut de notre rue justement, au coin de la place Saint-Michel, contre la fontaine. On l'appelle le café du Vote universel.

Il y va des célébrités.

Nous sommes un peu dépaysés dans cette atmosphère de démocratie autorisée, où les têtes sont déjà mûres; où il y a des gens qu'on dit avoir été chefs de barricades à Saint-Merry, prisonniers à Doullens, insurgés de Juin; qui ont le prestige de l'enrégimentation révolutionnaire, du combat et de la prison.

Ont-ils tous cette auréole? On ne peut pas bien voir les auréoles dans cette fumée.

Mais il y a vraiment des figures sympathiques et vigoureuses. Ce qui me frappe le plus, c'est l'air bon enfant de ceux qui ont un nom, dont on dit: «Un tel, c'est lui qui en février tirait sur les municipaux, au Château-d'Eau.—Cet autre, là-bas, a fait six mois de ponton après Juin.»

Je passe et repasse devant ces tables pour voir comment on est fait quand on a reçu ces baptêmes de feu. Oui, ce sont ceux-là qui crient le moins et qui rient le plus.

Un jour Rock m'a tiré la manche.

«Tu vois bien ce grand?

—Là à gauche?

—Oui, ne fais pas semblant de le regarder.

—Qui est-ce?

—Un représentant de la Montagne, X…

—Il ne parle jamais à la Chambre?

—Non, il_ se réserve._»

C'est bien de Rock ce mot-là!

«Il se réserve! pour quand?

—Pour la Convention…»

Rock a l'air convaincu qu'il y aura une Convention; on dirait qu'il en a reçu la nouvelle ce matin; il aurait dû nous en prévenir cette après-midi! Il répète en parlant du représentant X…

«Oui, il se réserve comme Robespierre, qui attendait muet, à la
Constituante, … qui attendait son heure.»

Muet? Non! Il se leva une fois pour demander l'abolition de la peine de mort. Sais-tu ça?

Il y a un indiscipliné, dans un coin, qui hausse les épaules et crie:

«Toute votre Révolution, vos longs cheveux, Robespierre, Saint-Just, tout ça c'est de la blague! Vous êtes les calotins de la démocratie! Qu'est-ce que ça me fout que ce soit Ledru ou Falloux qui vous tonsure?… À la vôtre tout de même, les séminaristes rouges!»

Comme ces mots m'entrent dans le coeur! C'est qu'il m'arrive souvent, le soir quand je suis seul, de me demander aussi si je n'ai pas quitté une cuistrerie pour une autre, et si après les classiques de l'Université, il n'y a pas les classiques de la Révolution—avec des proviseurs rouges, et un bachot jacobin!

Par moments, j'ai peur de n'être qu'un égoïste, comme le vieil ouvrier m'appela quand je lui parlai d'être apprenti. Je voudrais dans les discours des républicains trouver des phrases qui correspondissent à mes colères.

Ils ne parlent pas des collèges noirs et cruels, ils ne parlent pas de la loi qui fait du père le bourreau de l'enfant, ils ne parlent pas de ceux que la misère rend voleurs! J'en ai tant vu dans la prison de chez nous qui allaient partir pour le bagne et qui me paraissaient plus honnêtes gens que le préfet, le maire et les autorités.

Égoïste! Oh! non! Je serais prêt—je le jure bien—à souffrir et à mourir pour empêcher que d'autres ne souffrent et meurent des supplices qui m'ont fait mal, que je n'ai plus à craindre, mais que je voudrais voir crever devant moi…

Matoussaint ne parle que de commissaires à écharpe tricolore ou de tribuns à cocarde rouge, qui prendront la place des rois et des traîtres… Je m'en moque, de ça!

Quand donc brûlera-t-on le Code et les collèges!

Ils ne m'écoutent pas, me blaguent et m'accusent d'insulter les saints de la République!

Ce sont des scènes!—Il y en a eu de terribles à propos de
Béranger!

Béranger!

Oui, c'est lui qui est cause que Renoul prise et a une robe de chambre, on ne me l'ôtera pas de l'idée.

C'est lui qui est cause aussi que Renoul est en ménage.

Avec ses vers, il a mis dans la tête de celui qu'il faisait sauter sur ses genoux, d'avoir une Lisette comme il en avait une.

Je lui en veux moins pour cela.

Cette Lisette est bonne fille. Grâce à elle, nous avons notre salon, avec la gaieté des robes claires qui emplissent la chambre de grâce aux jours d'été et tranchent en bleu ou en rose sur notre rouge sombre.

Nous jouissons de tous les riens qu'une femme éparpille de droite et de gauche de sa main blanche.

Nous avons un moulin à café, des tasses à fleurs, et l'on nous fait même un point à notre habit, quand il y a une déchirure.

Lisette coud aussi de petits drapeaux républicains et nous promet d'être ambulancière s'il y a des blessés.

Encore du Béranger!… les Deux Anges de charité!

N'importe, il me semble que Renoul, aux grands beaux yeux honnêtes, au coeur droit, plein de courage, aurait le langage plus jeune et plus vivant encore, s'il n'avait pas, à dix-sept ans, Lisette, la tabatière et la douillette. Tout cela ramassé dans la houppelande et les poésies de Béranger!

Béranger!

Mon père avait un portefeuille qui en était plein.

À côté de vers bachiques imitant un verre, une gourde, il y avait les Gueux:

Les gueux, les gueux
Sont des gens heureux,
Qui s'aiment entre eux,
Vivent les gueux!

«Les gueux sont des gens heureux, qui s'aiment entre eux»—mais on se cogne et l'on s'assassine entre affamés!

«Les gueux sont des gens heureux!» Mais il ne faut pas dire cela aux gueux! s'ils le croient, ils ne se révolteront pas, ils prendront le bâton, la besace, et non le fusil!

Et puis, et puis—oh! cela m'a paru infâme dès le premier jour! —ce Béranger, il a chanté Napoléon!

Il a léché le bronze de la colonne, il a porté des fleurs sur le tombeau du César, il s'est agenouillé devant le chapeau de ce bandit, qui menait le peuple à coups de pied, et tirait l'oreille aux grenadiers que Hoche avait conduits sur le Rhin et dans la Vendée: Hoche qu'il fit peut-être empoisonner, comme on dit qu'il fit poignarder Kléber!…

Ce poète en redingote longue baise les pans de la redingote grise!

Deux redingotes sur lesquelles je crache!

Tiens, imbécile! tiens, lèche-éperons!

Ah, ma foi, je l'ai dit tout haut à Renoul lui-même un jour qu'il vantait la sagesse de Béranger donnant sa démission de député le lendemain de Février.

«Cette sagesse-là, mais c'est de la sagesse de lâche.

—Ne répète pas! a crié Renoul, sautant sur moi.

—Je ne répéterai pas si c'est toi que je blesse, mais si j'ai le droit de dire ce que je pense, je le crierai en pleine rue. Est-ce que tu crois qu'il n'y en a pas d'autres qui voudraient n'être pas à la Chambre et qui y restent par devoir.—Il ne savait pas parler, dis-tu! Pas besoin de savoir parler; il aurait toujours pu en juin se lever, avec ses longs cheveux, sa tête de vénérable, et crier après Lamennais «Anathème, anathème aux fusilleurs!». Il aurait pu au moins aller aux barricades comme l'archevêque. Il aurait pu obliger les bourgeois de la Chambre à lancer un sergent contre lui pour le détacher de la tribune et crocheter ses soixante ans déguenillés par la lutte. Il aurait pu de sa voix de vieillard, pendant qu'on l'entraînait, crier: Armistice, armistice!»

Béranger a presque creusé un abîme entre nous! Tant pis! Je ne croirais pas être honnête si je ne parlais pas comme je le fais.

Je serai peut-être forcé de ne plus revenir; je perdrai ce coin de camaraderie et de bonheur; mais je ne puis cacher mon étonnement, ma douleur, ma colère, de voir saluer cet homme par des révolutionnaires de dix-sept ans.

C'est à faire rire vraiment!

Avec son allure de vicaire de campagne, prenant l'air bon enfant et patriote, il va en mission chez les simples, dans les mansardes, dans les cabanes, pour mettre de la pâte sur les colères, les empêcher de fermenter et d'éclater en coups de feu!

Et il se moque de nous!

Dans un grenier qu'on est bien à vingt ans!

On y est bien, comme un évadé qui, contre un coin de mur, a une minute pour se reposer, mesurer l'espace et bander sa blessure. On y est bien comme moi chez Alexandrine—quand on est l'amoureux de la fille d'en bas, et qu'on ne reste jamais en haut, où il fait trop triste, trop chaud ou trop froid, pour y vivre autrement qu'enfoncé sous les draps, l'hiver, et étendu sur le lit, l'été: où l'on ne travaille pas, parce que l'odeur est horrible, parce qu'on n'a pas de livres, parce qu'on a des puces!—Blagueur de bonhomme!

Eh! misérable, si l'on était bien dans un grenier à vingt ans, pourquoi es-tu allé demander une place à Lucien Bonaparte!…

Personne ne pense comme moi. Je parais un brutal et un fou.

«Montre-nous quelqu'un parmi les _avancés, _qui dise, qui ose dire ce que tu dis!»

En effet les plus écarlates même saluent Béranger!: «Ah! celui-là par exemple!»—et ils se découvrent.

Les plus indulgents, quand ils m'entendent, sourient et me donnent des tapes sur l'épaule d'un air qui signifie: «tu ne sais pas ce que tu dis—allons, mon garçon!…»

«C'est pour se faire remarquer, se singulariser», insinuent en ricanant les autres!

Éternelle bêtise que j'entends sortir de la bouche des jeunes comme de la bouche des vieux! Mais se singulariser, c'est très bête! On se brouille avec tout le monde. J'aimerais bien mieux être de l'avis de la majorité; on a toujours du café, et avec ça des politesses; les gens disent: «Il est intelligent» parce que vous êtes de leur avis.

Me faire remarquer, me singulariser! Quand cela m'empêche d'avoir mon gloria et ma goutte de consolation!

Seul, seul de mon opinion!

Pas un homme, connu ou obscur, pas un livre, gros ou mince, à tranches fades ou violentes, n'a laissé échapper un mot—comme un souffle d'écrasé—contre cette popularité qui met son pied mou, chaussé de pantoufles, sur le coeur du peuple, et qui lui enfonce du coton tricolore dans les oreilles!

Au secours, donc, les fils de pauvres! ceux dont les pères ont été fauchés par la Réquisition! Au secours, les descendants des sans-culottes! Au secours, tous ceux dont les mères ont maudi l'ogre de Corse! ceux qui étouffent dans les greniers, ceux dont les Lisettes ont faim! Au secours!…

J'en suis pour mon ridicule et ma rage, et l'on est arrivé à traiter mon indignation de manie.

La compagne de Renoul m'en veut avec fureur! c'est à elle que je touche en fripant le bonnet de la Lisette du chansonnier.

«Personne ne paie vos toilettes pourtant, lui ai-je dit un soir.

—Insolent!»

Elle a pris contre moi de la haine, et si je n'étais pas un boute-en-train, à mes heures, un rigolo qui sait la faire rire, elle m'aurait déjà chassé.

Renoul, pourtant, l'empêche de me faire trop ouvertement la mine, et c'est lui qui verse le café quand mon tour arrive.

Elle se rattrape sur Hégésippe.

J'oppose Moreau à Béranger, la Fermière à Lisette, la pièce sur les Conventionnels aux tirades sur Napoléon.

Lisette Renoul hausse les épaules:

«Ah! tenez! vous me faites rire avec votre Hégésippe!»

Je ne suis pas fou d'Hégésippe—j'en conviendrais s'il ne fallait me défendre à outrance.—Il y a de la pleurarderie; il me semble, par-ci, par-là; mais quelle différence tout de même!

Le soir, quelquefois, quand j'étais seul, je relisais ses vers; et il me semblait que je trempais mes mains, qui sentaient le tabac, dans une eau vive comme celle qui coulait à travers les prés de Farreyrolles, en faisant trembler l'herbe et les clochettes jaunes!…

Qu'es-tu donc en politique? Tu n'es pas pour les Girondins, tu détestes Robespierre, tu dis que Chaumette était un bondieusard tout en insultant le bon Dieu, parce qu'il voulait la fête de l'Être Suprême. Qu'es-tu donc?

Je suis bien embarrassé pour répondre. Cependant je me résume.

«Je suis pour la guillotine.»

C'est mon opinion. Je suis pour qu'on monte sur l'échafaud, pour que les têtes tombent, pour qu'il y ait un comité de salut public, c'est clair. On n'a qu'à lire l'histoire des Montagnards d'Esquiros, celle de Villiaumé, de M. Thiers même, qui couronne la grosse tête de Danton… mais je ne veux pas qu'on s'arrête en route. Il paraît que les Montagnards tombèrent parce qu'ils s'arrêtèrent en chemin. Le 9 Thermidor, Robespierre fut vaincu parce qu'il ne monta pas à cheval…

Je vais apprendre à monter à cheval et je suis Montagnard. Les Girondins rêvaient une liberté aux yeux bleus. J'ai les yeux noirs. Ils étaient d'Athènes, la Montagne était de Sparte. Je suis de Sparte au brouet noir. C'était le brouet noir dans la maison Vingtras.

«Tu veux avoir un habit à revers, un chapeau à plumes, et une ceinture tricolore, m'a dit un gros qui mange avec nous et qui n'a pas d'opinion, mais qui est tout de même—c'est drôle—très bon garçon et très brave.

—Je suis prêt à me battre, je veux mourir, ai-je dit embarrassé et pensant que c'était réponse à tout.

—Je le crois, si tu n'avais pas cela, tu mériterais qu'on te gifle et te tue! Heureusement tu as le courage de ton orgueil et l'héroïsme de ta bêtise. Tu n'es qu'un gamin qui se trompe, un petit cuistre qui s'égare: tu te fera casser la tête au premier jour. Soit! Si on ne la fracasse pas tout entière, s'il en reste un morceau, ça mettra du plomb dedans.»

Pourtant, je ne crois pas faire mal et je pense bien à affranchir le peuple au milieu de tout ça.

C'est vrai que j'aimerais bien un grand chapeau à plumes, un sabre au bout d'une ficelle et la large ceinture tricolore. J'ai été si mal mis quand j'étais petit…

«Tu voudrais la vie des camps parce que c'est encore du bouzin, du grand bouzin, parce que tu sors du collège, que tu n'aimais pas, mais que tu as la haine des pions, parce que tu as été battu, fouetté, humilié, et que tu voudrais fouetter à ton tour. Tu as été fouetté dans les coins, tu voudrais fouetter devant l'histoire. On te mettrait au séquestre; tu voudrais envoyer à Sinnamari, moutard qui crois que tu songes à sauver le monde; tu veux faire payer tes pensums à l'humanité.»

11 Le comité des jeunes

On n'a pas de journal. Du moins, faudrait-il un Comité!

Quelqu'un prend l'initiative, et au moment du café, chez Renoul, nous trouvons un soir, devant nous, des petits bouts de papier attachés avec des épingles.

«Pour minuit! (sans femmes).»

Lisette arrive juste à ce moment. Nous mangeons tous notre bout de papier; Championnet a failli avaler l'épingle avec et s'est à moitié étranglé.

Qui nous a convoqués? Les masques sont impénétrables.

Mais à l'heure de minuit, Renoul, ayant envoyé sa femme se coucher, nous conduit à pas lents dans le cabinet du fond, ferme la porte, pose la lampe sur la table et attend.

Nous avons l'air très bête à nous regarder comme ça.

«C'est moi, citoyens, qui ai pris sur ma tête de vous réunir!» dit
Matoussaint se levant tout d'un coup.

Il est malheureusement à côté de Championnet, qui tient la bouche ouverte depuis l'après-midi à cause du mal que lui a fait l'épingle; Matoussaint le heurte avec son coude. Championnet referme la bouche précipitamment et se mord la langue. Il ne pourra que voter—mais pas parler.—Il lui est défendu de parler!

«C'est moi qui ai pris l'initiative d'une convocation, citoyens, reprend Matoussaint: convocation nécessaire, je crois, au salut de la Révolution…

—Oui, oui», disent tous ceux qui peuvent parler (pas
Championnet).

«Je vous propose, au nom de l'UNE ET INDIVISIBLE, de nous constituer en Comité secret, et je demande qu'on lui donne, dès à présent, un nom!»

Personne ne dit mot pendant un moment, enfin quelqu'un crie: «Le Comité des Jeunes…»

—Oui, oui! le Comité des Jeunes!…

—Silence! fait Matoussaint avec un geste et une voix de vieux de la montagne; sachons bien que nous nous appelons le Comité des Jeunes, mais sachons-le seuls! Que nul sur terre ne nous connaisse! Ne nous révélons que le jour où nous déploierons notre bannière dans la bataille, où nous écrirons ce nom, tout du long, avec du sang, sur une guenille de drap noir.

—Pourquoi une guenille?»

On me fait taire et Matoussaint reprend, avec une modestie digne des temps antiques:

«Mon rôle est fini. Vous vous êtes constitués—le Comité des Jeunes vit. À vous maintenant de nommer votre président; celui qui, en cas de danger, doit mourir et marcher à votre tête.

—À demain, à demain pour l'élection, crient plusieurs voix. À demain!»

Samedi, minuit un quart.

On vient de dépouiller les votes; on a voté sur de vieilles cartes prises dans un jeu de bézigue qui restera dépareillé; on ne fera plus le cinq cents. J'avais le valet de carreau, et j'ai allumé ma pipe avec.

Vingtras, Vingtras, Vingtras. Trois Vingtras. C'est la majorité.

Nous sommes cinq.

(Frémissement.)

Je suis appelé à prendre place au fauteuil. Je passe derrière la table, très pâle…

«Citoyens! Je sais à quoi m'engage l'honneur que vous m'imposez. Le président du Comité des Jeunes doit mourir et marcher à votre tête—ensuite être digne de vous, digne, digne…»

J'ai l'air de sonner les cloches.

«Digne, digne… En attendant, je vous crie: sentinelles, prenez garde à vous!»

Hou, hou!…

Chacun se retourne! C'est le coucou de Renoul que sa mère lui a envoyé. On voit un petit oiseau qui ouvre une porte avec son bec et qui fait: Hou, hou!

_Hou! hou! _Je m'empare de ce hou, hou-là!

«_Hou! hou! _L'oiseau de nuit dit «hou, hou!» mais nous verrons bien ce que dira l'alouette gauloise, celle de nos pères (toujours nos pères!) quand elle partira vers le ciel en effleurant de son aile, la tête, peut-être fracassée déjà, du Comité des Jeunes!»

J'ai lancé ces mots en relevant fièrement mon front, comme s'il venait d'être effleuré par la queue de l'alouette, et en menaçant du doigt le coucou.

Nous nous assemblons en séance ordinaire quelquefois, en séance extraordinaire presque toujours.

On se réunit maintenant chez Rock qui a une grande chambre au fond d'un jardin.

C'est commode, on peut y entrer sans être vu. On prend un corridor où il y a des araignées, on trouve la porte des lieux à droite; à gauche, on avance à travers des gravats; on y est.

Je me fatigue vite de tout. Je suis un drôle de garçon!

Au bout de deux mois, ça finit par m'ennuyer de passer par ce corridor où il y a des araignées, de pousser la porte des lieux (on dérange toujours quelqu'un), de marcher sur ces gravats qui usent les souliers.

Je me relâche comme conjuré.

Quelquefois, je ris comme si l'Histoire ne me regardait pas! Matoussaint nous a assuré maintes fois que l'Histoire nous regardait.

Fin novembre 51.

Mauvaises nouvelles, privées et publiques!

J'ai perdu la leçon de mon Russe… L'actrice des Délassements est partie au diable, il l'a suivie.

Je reste avec mes quarante francs par mois et des habits râpés.
C'est dur!

En politique, le ciel est noir.

La République sera assassinée un de ces matins au saut du lit. Les symptômes sont menaçants, la patrie est en danger. Nous n'avons peut-être pas été si fous et tellement gamins de nous constituer en Comité, quoique j'en aie rougi de temps en temps tout seul, et mes camarades aussi, je crois bien.

Mais cependant, cependant! ne vaut-il pas mieux que nous ayons joué au soldat, même au tribun, et que nous soyons là, ne fût-ce que nous cinq, pour sauter dans la rue et appeler aux armes, si Napoléon fait le coup!

Nous pouvons entraîner, réunir dix, vingt, trente étudiants.

Auprès des jeunes gens, ces mots de «Comité» font bien; ils croient être dans un cadre d'armée, suivre un mot d'ordre venant de chefs élus. Je sens bien que je marcherais, moi, plus confiant, devant un groupe d'hommes qui se seraient triés, qui auraient la gloriole du danger, l'émulation du courage, l'air crâne et un bout de drapeau!

Nous aurons cela—et nous nous surveillerons l'un l'autre.— Nous pensons bien que nous ne sommes pas des lâches, mais nous ne savons pas ce que c'est qu'un coup de fusil, un coup de canon. Seul devant les balles, sous les boulets, on aurait peut-être peur —il ne faut pas se vanter d'avance—mais je sais bien que devant mes amis je ne voudrais pas reculer; et mon courage me viendra beaucoup de ce que j'ai juré d'être brave dans ces séances à la chandelle.

Ces discours, ces phrases, ce latin, ces images, tout cela a eu du bon si nous nous sentons engagés vis-à-vis de nous, sinon vis-à-vis du drapeau!

Ne rions pas trop du Comité des Jeunes!

Rire?—C'est fini de rire!

Tous les matins le journal apporte une menace de plus, et tous les matins nous trouvent plus simples et plus graves.

Tout ce qui était fantasmagorie, parodie de 93, s'est évanoui; la mise en scène des séances de nuit a disparu, nous faisons moins de phrases. On ne se moque plus de Championnet.

Nous sentons venir le froid du danger et nous en avons le frisson. Ce n'est pas la crainte du combat, ni des blessures, ni de la mort, je ne crois pas; mais il y a dans l'air la fièvre de l'orage…

Que fait donc la Montagne?

Elle est, en grand, un Comité des Jeunes.

On dirait qu'ils n'ont que l'envie d'être éloquents et que cela suffit pour écarter le péril.—Révolutionnaires de 4 sous!

Le_ fla fla_ des phrases, que signifie-t-il à côté du _clic clac _des sabres?

Dimanche, 25 novembre.

Quelle journée celle d'aujourd'hui!

Nous étions tous réunis chez Renoul.

Lisette était là; on n'avait plus à se cacher d'elle, à voiler ses paroles. Elles étaient rares, les paroles, et de celles que tout le monde peut entendre: rares et tristes.

Pendant que nous étions au coin du feu, on votait dans Paris— pour nommer un député dans je ne sais quel arrondissement, en remplacement d'un autre.

Lugubre farce! Le vote, par ce temps de menace et de haine, avec ce bruit d'éperons dans les couloirs de la Chambre!

La neige assourdissait les pas dans la rue.

Sans savoir pourquoi, nous avions tous le front chagrin, la poitrine serrée.

On ne s'est point disputé ce dimanche-là; au contraire, il me semble qu'il y avait un rapprochement de coeur entre nous et qu'on se demandait pardon tout bas, l'un à l'autre, de ce qu'on avait pu se dire de blessant et d'injuste depuis qu'on se connaissait, comme si l'on allait être tout d'un coup appelé à se joindre contre le malheur!

12 2 Décembre

«Vingtras!»

On casse ma porte!

«Vingtras, Vingtras!»

C'est comme un cri de terreur!

Je saute du lit et je vais ouvrir, étourdi…

Rock! pâle et bouleversé!

«Le coup d'État…»

Il me passe un frisson dans les cheveux.

«Les affiches sont mises; l'Assemblée est dissoute; la Montagne est arrêtée…

—Rendez-vous chez Renoul, tous, tous!»

Je grimpe au sommet de l'hôtel et je tire de dessous une planche un pistolet et un sac de poudre. J'ai ce pistolet et cette poudre depuis longtemps, je les tenais en réserve pour le combat!

Alexandrine s'accroche à moi,—je l'avais oubliée.

Elle ne compte plus, elle ne comptera pas un moment, tant que la bataille durera; elle ne pèse pas une cartouche dans la balance.

Je ne lui dis que ces mots:

«Si je suis blessé, me soignerez-vous?

—Vous ne serez pas blessé,—on ne se battra pas!»

On ne se battra pas?—Je la souffletterais. Elle m'en fait venir la terreur dans l'âme!

C'est qu'au fond—tout au fond de moi,—il y a, caché et se tordant comme dans de la boue, le pressentiment de l'indifférence publique!…

L'hôtel n'est pas sens dessus dessous! Les autres locataires ne paraissent pas indignés, on n'a pas la honte, la fièvre. Je croyais que tous allaient sauter dans la salle, demandant comment on allait se partager la besogne, où l'on trouverait des armes, qui commanderait: «Allons! en avant! Vive la République! En marche sur l'Élysée! Mort au dictateur!»

On ne se battra pas?

La rue est-elle déjà debout et en feu? Y a-t-il des chefs de barricades, les hommes des sociétés secrètes, les vieux, les jeunes, ceux de 39, ceux de Juin, et derrière eux la foule frémissante des républicains?

À peine de maigres rassemblements! des gouttes de pluie sur la tête, de la boue sous les pieds,—les affiches blanches sont claires dans le sombre du temps, et crèvent, comme d'une lueur, la brume grise. Elles paraissent seules vivantes en face de ces visages morts!

Les déchire-t-on? hurle-t-on?

Non. Les gens lisent les proclamations de Napoléon, les mains dans leurs poches, sans fureur!

Oh! si le pain était augmenté d'un sou, il y aurait plus de bruit!… Les pauvres ont-ils tort ou raison?

On ne se battra pas!

Nous sommes perdus! Je le sens, mon coeur me le crie! mes yeux me le disent!… La République est morte, morte!

Dix heures.

On est assemblé chez Renoul.

«Y sommes-nous tous?»

Oui, tous, et encore quelques amis. Il doit en venir d'autres à midi…

À midi? Mais d'ici là, il faut commencer le branle bas!

Il faut qu'à midi la rue soit en feu, que la bataille soit engagée, qu'on sache le mot d'ordre, et qu'on crie de barricade en barricade, et pour tout de bon, cette fois: Sentinelles! prenez garde à vous!

On ne se battra pas!

Voilà qu'il vient d'arriver un grand garçon brun, long et gras, frère d'un célèbre de 1848.

Plus vieux que nous, couvert de son nom, il a la parole, on l'écoute.

Que dit-il?

«Citoyens, je vous apporte le mot d'ordre de la résistance.—«Ne pas se lever; attendre; laisser se fatiguer la troupe!»

Et on l'écoute! et on ne le prend pas par les épaules, et on ne le jette pas dans la rue pour faire le premier morceau de la barricade?

Je m'indigne!

«Proclamons plutôt que c'est fini, perdu! Rentrez chez vous, faisons-en notre deuil! Est-ce cela que vous voulez?…»

On se récrie.

«Non?—eh bien faites voir, comme un éclair, que tous les bras, toutes les âmes protestent et se révoltent… À l'oeuvre, tout de suite! Je vous le demande au nom de la Révolution!

—Que veux-tu donc faire?

—Faire ce que nous pourrons, descendre l'escalier, entamer le pavé, crier aux armes! aux armes!… Camarades, croyez-moi!…»

On m'arrête. L'homme brun, long et gras, se tourne vers les amis et demande si l'on veut suivre le mot d'ordre qu'ont donné les députés que l'on a vus; ou bien si l'on veut m'écouter, moi: descendre l'escalier, entamer le pavé, crier aux armes!…

«Il faut obéir aux Comités», dit la bande.

Un autre arrive encore.

Est-il aussi pour_ fatiguer la troupe?_

Oui… et il apporte quelque chose de plus.

«On fera passer, dit-il, un mot d'ordre pour ce soir. Ce soir, rendez-vous place des Vosges…»

Mes camarades me regardent; suis-je convaincu, cette fois?

«Convaincu? Je suis convaincu que nous sommes perdus… Convaincu que nous sommes des enfants, convaincu que si nous étions des hommes d'action, nous aurions déjà une barricade commencée…

—Nous serions tout seuls… hasarde Renoul, le plus prêt à se ranger de mon avis, et la voix frémissante.

—Tout seuls! Mais si tout le monde en dit autant, c'est la lâcheté sur toute la ligne! Que ceux qui parlent de fatiguer la troupe aillent derrière les soldats, les mains dans leurs poches, avec des chaussettes de rechange!…

«Allez chercher des chaussettes, monsieur, moi je dis qu'il faut aller chercher des combattants et en faire venir en commençant le combat.

—Où le commencer?

—Où nous voudrons, encore une fois! Sous ces fenêtres… n'importe où! Et je m'offre à arracher le premier pavé.»

Ce n'est pas pour montrer que j'ai du courage, c'est pour indiquer que je sens venir la défaite à pas de loup! Je ne crois pas que nous pouvons, à nous dix, sauver la République, mais nous monterons sur un tas de pierres, sur le plus haut tas, et nous crierons: «À nous! à nous! Voyez, nous sommes dix; dix hommes de dix-huit ans en redingote… dix des Écoles! Que les Blouses viennent nous commander!»

Je m'accroche aux habits, aux regards de mes camarades… Il paraît que je dis une folie. On me blâme, on me parle même avec colère.

«Tu commences par insulter ceux qui viennent avec nous.

—Je n'insulte pas. Je dis que c'est insensé de croire que la troupe sera fatiguée avant nous; je dis que nos souliers seront usés, nos bas percés, nos talons mangés, nos voix cassées avant que les soldats aient une ampoule…—Fatiguer la troupe!…»

Le dégoût et la douleur m'étranglent.

On ne se battra pas!

Je reviens à Renoul et aux autres:

«Pour la dernière fois, je vous en supplie. Pas besoin de mot d'ordre! Partons ensemble, prenons un bout d'étoffe rouge, arrachons ces rideaux, déchirons ce tapis et allons planter ça au premier carrefour! Mais tout de suite! Le peuple perd confiance, la troupe devient notre ennemie, Napoléon gagne du terrain à chaque minute qui s'envole, à chaque phrase que nous faisons, à chaque bêtise que dit cet homme, à chaque cri que je jette en vain!…»

On ne m'écoute plus; on fait même autour de moi un cercle de fureur. J'ai trouvé le moyen d'exaspérer mes amis…

Il y en a un qui m'a dit déjà:

«Si nous survivons, tu te battras avec moi.»

Si nous survivons? Mais nous en prenons le chemin.

Il faut se rendre pourtant à l'avis de tous!—Je serais seul, tout seul, et désavoué par les miens. Les étudiants qui me connaissent me demanderont où sont les autres, où est ma bande?

J'ai pensé à aller quand même me planter, comme je l'ai dit, devant la porte, avec une barre de fer pour soulever les pierres. Où la prendrai-je, cette barre? Il faut que je l'arrache à la boutique et aux mains de quelqu'un; on se mettra vingt pour m'assommer et on me la cassera sur le dos.—Puis, avant tout, le tort d'être isolé! Je n'aurai pas qualité d'envoyé de barricade, ni de délégué de résistance…

«Il va faire remarquer la maison, et l'on viendra nous assassiner! voilà ce qui arrivera», a dit Lisette, pendant que je criais si fort.

Il faut se rendre!…

Se rendre à la merci de ce frère d'adjoint!

Je lance encore un suprême appel.

«Vous croyez qu'il faut de la discipline… la discipline, toujours la discipline… mais c'est l'indiscipline qui est l'âme des combats du peuple!… Ah! bourgeois!…»

On me met la main sur la bouche; un peu plus, ils m'étrangleraient. Ils ont leur énergie de leur côté, c'est leur conviction qui parle; mais pourquoi a-t-elle ce caractère d'obéissance, ce respect des mots d'ordre à attendre et du signal à recevoir? Ils veulent des chefs! et pourquoi? C'est le plus brave qui commande.

3 décembre.

Depuis hier, onze heures, nous courons, cherchant le danger et sentant la déroute.

Nous nous sommes réconciliés, pour appeler aux armes, publiquement. On s'est battu, de-ci, de-là, avec une écharpe rouge au bout d'une canne—point comme il fallait pour vaincre. Alexandrine avait raison.

Les_ redingotes_ ont pris le fusil; les blouses, non!

Un mot, un mot sinistre m'a été dit par un ouvrier à qui je montrais une barricade que nous avions ébauchée.

«Venez avec nous!» lui criais-je.

Il m'a répondu, en toisant mon paletot, qui est bien usé cependant:

«Jeune bourgeois! Est-ce votre père ou votre oncle qui nous a fusillés et déportés en Juin?»

Ils ont gardé le souvenir terrible de Juin et ils ont ri en voyant emmener prisonnière l'assemblée des déporteurs et des fusillards.

Quelques hommes de coeur ont fait le coup de feu—les ouvriers n'ont pas bougé.

Cinq cents gantés qui tirent et meurent, ce n'est pas une bataille!…

Le frère de l'adjoint se promène toujours et dit:

«Allons fatiguer la troupe.»

4 décembre, au soir.

Nous n'avons pas fatigué la troupe, et je ne puis plus me tenir, je n'ai plus de voix dans la gorge; à peine s'il peut sortir de ma poitrine des sons brisés, tant j'ai crié: «Vive la République! à bas le dictateur!» tant j'ai dépensé de rage et de désespoir, depuis que Rock a frappé à ma porte…

Il est je ne sais quelle heure. J'ai regagné l'hôtel j'ignore comment—en m'attachant aux murs, en traînant les pieds, en soutenant de mes mains ma tête, pesante comme s'il y était entré du plomb, et je suis tombé sur mon lit.

Je n'ai pas reçu une blessure, je ne saigne pas; je râle…

Le sommeil me prend, mais il me semble qu'une main m'enfonce la bouche dans l'oreiller; je me réveille suffoquant et demandant grâce, j'ouvre ma fenêtre.

J'entends un roulement de coups de fusil!

On se bat donc encore? On m'avait dit que c'était fini, que tous ceux qui avaient du coeur étaient épuisés ou morts.

C'est sans doute des prisonniers qu'on achève; on dit qu'on tue à la Préfecture…

Si la lutte avait recommencé!

Je dois y être!… Ma place n'est pas dans ce lit d'hôtel. Je vais essayer de repartir, d'aller voir…

Mais le sommeil m'accable, mais mes jambes refusent le service, mais j'ai le bras droit qui est lourd comme si j'avais un boulet au bout.

Encore des coups de fusil!

Oh! je descendrai tout de même!

Tout le monde dort dans la maison, excepté deux ou trois personnes qui jouent aux cartes.

Il y en a un qui dit: «Quatre-vingts de rois!» et l'autre qui répond: «Dis plutôt quatre-vingts d'empereurs!»

Et je croyais qu'on se battrait, que les jeunes gens se feraient hacher jusqu'au dernier!—Cinq cents de bésigue, quatre-vingts d'empereurs…

J'ai pu me traîner jusque dans la rue. Comme elle est noire!… Je descends jusqu'au pont. Des factionnaires montent la garde.

«Où allez-vous?»

Si j'avais du courage, si j'étais un homme, je leur dirais où je vais… où je crois de mon devoir d'aller. Je crierais: À bas Napoléon!

Je regretterai plus d'une fois peut-être dans l'avenir, de ne pas avoir poussé ce cri et laissé là ma vie…

J'ai balbutié, tourné à gauche…

La Seine coule muette et sombre. On dit qu'on y a jeté un blessé vivant et qu'il a pu regagner l'autre rive en laissant derrière lui un sillon d'eau sanglante. Il est peut-être blotti mourant dans un coin. N'y a-t-il pas quelque part une flaque rouge?

Je n'entends plus la fusillade, mais les factionnaires reparaissent, victorieux et insolents.

C'est fini… fini… Il ne s'élèvera plus un cri de révolte vers le ciel!

Je suis rentré, le cerveau éteint, le coeur troué, chancelant comme un boeuf qui tombe et s'abat sous le maillet, dans le sang fumant de l'abattoir!

13 Après la défaite

8 décembre.

Il y a trois jours que c'est fini…

Il me semble que j'ai vieilli de vingt ans!…

La terreur règne à Paris.

Renoul, Rock, Matoussaint, tous les camarades sont comme moi écrasés de douleur et de honte. On se revoit—mais en osant à peine se parler et lever les yeux. On dirait que nous avons commis une mauvaise action en nous laissant vaincre.

Qu'allons-nous devenir?

Moi, je vais partir. Mon père m'a écrit qu'il fallait revenir— revenir sur-le-champ!

On prétend à Nantes que j'étais parmi les insurgés et que j'ai été blessé à une barricade.—Il est destitué si je n'arrive pas pour démentir ce bruit par ma présence.

Devant cette peur de destitution, je dois obéir, quoique cependant je sois malade.

Dans le froid de ces trois nuits de décembre, mon bras droit s'est glacé. Je n'ai pas une plaie glorieuse, j'ai un rhumatisme bête qui me supplicie l'épaule gauche.

N'importe, je retournerai. Mais il y a une question qui me rend bien malheureux.

Je dois à l'hôtel; c'est grâce à Alexandrine que j'ai eu crédit.

Je pensais payer à la première éclaircie de journalisme ou de professorat libres. Je ne dois pas beaucoup. Je dois un peu plus de cent francs. Voilà tout.

Depuis le départ du Russe je mangeais à trente deux francs par mois—le café au lait le matin; le boeuf, le soir.

J'écris la situation à Nantes, en suppliant qu'on m'envoie de quoi m'acquitter avant que je parte. J'aurais honte de rester le débiteur du père après avoir été l'amoureux de la fille.

On me répond qu'on verra quand je serai revenu.

J'ai pleuré de tristesse et de colère; j'oublie la bataille perdue pour ne voir que ma situation pénible et fausse.

J'écris et supplie encore.

On envoie cinquante francs, en répétant que tout sera réglé dès que j'aurai remis le pied au foyer paternel.

Il faut s'humilier—demander à Alexandrine d'intercéder auprès de son père et de faire accepter la convention.

«Ce n'est rien, dit-elle, et elle me console et m'engage à partir vite pour revenir plus tôt—vous me retrouverez comme autrefois, ajoute-t-elle doucement.»

Je l'ai remerciée, mais je donnerais mon bras malade pour ces cent francs!

Enfin, c'est fait.

Elle m'a dit adieu dans un coin. Je tenais la tête baissée et j'avais comme de la boue dans le coeur.

J'ai pris le train, les troisièmes. Mon épaule se gèle dans ces wagons ouverts au vent. Je ne puis plus lever mon bras; il est comme mort quand j'arrive.

«Mais avec ce bras mort, tu as l'air d'avoir été blessé comme on le dit, me crie mon père d'un air furieux. Tu peux bien le lever un peu, voyons!

—Non, je ne puis pas, mais j'essaierai, je te le promets; seulement j'ai un poids sur la conscience. Qu'on m'en débarrasse pour me donner du courage! Envoie dès ce soir à Paris l'argent de l'hôtel.»

Je montre la lettre où est sa promesse de payer dès que je serai revenu; il me répond à peine et cela dure un jour, deux jours.

Mon père n'est pas un méchant homme. Je me rappelle ses sanglots, le matin où après que je m'étais battu pour lui j'allais être arrêté, saignant encore, sur une demande qu'il avait faite huit jours avant.

Mais, la frayeur de perdre sa place,—que serait-il devenu?— la colère de me voir lui répondre, comme un écolier rebelle—il se vantait de les mater tous—la fièvre d'ignominie qui était alors dans l'air! et aussi—je l'ai su depuis—une aventure de femme à la suite de laquelle il avait été ridicule et malheureux; tout cela avait affolé cet homme qui avait déjà, de par son métier, l'âme malade et appauvrie.

Ma mère, depuis le jour où je lui avais crié combien ma vie d'enfant avait été douloureuse près d'elle, ma mère avait ménagé mon coeur avec des tendresses de sainte. Seulement elle était si loin de comprendre les révoltes, les barricades, les coups de fusil sur l'armée!

Elle ne me reprochait rien, mais au fond, je crois, me trouvait criminel. Malgré elle, ses pensées de bourgeoise honnête donnaient raison à son mari et m'accusaient. Sa main prenait la mienne dans les coins quelquefois, mais ses yeux se tournaient en même temps vers le ciel, comme pour demander pitié ou pardon pour moi! Pauvre femme!

Elle promène sa douleur muette entre nos deux colères.

«Je vais chercher le médecin, dit-elle un jour.

—Je suis mieux.

—Laisse-moi faire, mon enfant. C'est pour qu'il voie bien que ce n'est pas une blessure. Il le fera savoir dans la ville.»

Le docteur arrive, me demande ci, ça…—Je ne vais pas lui conter ce que j'ai dans le coeur. À lui de voir ce que j'ai à l'épaule.

Il prononce je ne sais quels mots, ordonne je ne sais quoi, et s'en va.

Ma mère de faire l'ordonnance et de me veiller comme un agonisant.

«Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit! Ma maladie, la belle affaire! un rhumatisme, et après! C'est de ma dette de Paris qu'il faut parler—dette sacrée!

—Pourquoi sacrée?» fait ma mère.

Pourquoi?—Je ne peux pas, je ne veux pas leur conter que, Alexandrine et moi, nous nous sommes aimés!… ils seraient capables d'avertir le père Mouton. Je ne puis que rappeler à mon père sa promesse, et, comme il me répond presque avec ironie, je me dresse devant lui et je lui jette—le bras pendant, la tête haute—ces mots d'indignation.

«Tu m'as menti alors, en m'écrivant!»

J'ai répété le mot sous son poing levé! Il ne l'a pas laissé retomber sur mon épaule endolorie, mais il a lâché ces paroles:

«Tu sais que tu n'as pas vingt et un ans et que j'ai le droit de te faire arrêter.»

Encore cette menace!…

Me faire arrêter, ce n'est pas ce qui guérirait mon bras…

Il y a songé sérieusement. On me laisserait quelque temps en prison, le temps de laisser tomber les bruits qui ont pu courir sur mes folies barricadières de Paris.

L'exemple de ces expédients paternels a été donné, et plus crânement encore, par un collègue du lycée. Son fils aussi a crié publiquement: «À bas le dictateur!» dans une ville de province, au Mans, je crois.

Qu'a fait le père? Il a dit qu'il fallait pour cela que son fils eût perdu la tête, et il l'a fait empoigner et diriger sur l'hospice où l'on met les fous.

Au bout de deux mois on l'a délivré, mais sa soeur a été tellement émue d'entendre dire que son frère était fou qu'elle est tombée malade et va, dit-on, en mourir.

La peur courbe toutes les têtes, la peur des fonctionnaires nouveaux et des bonapartistes terrorisants! Ils promènent la faux dans les collèges, et jettent sur le pavé quiconque a couleur républicaine.

Au dernier moment mon père a hésité cependant… mais mon bras est déjà guéri, mon rhumatisme envolé depuis longtemps, qu'on n'a pas encore payé ma dette de Paris.

J'en reparle. Je ne puis vivre avec cette idée, il me semble que je n'ai plus d'honneur.

Mon père, à la fin, me jette la nouvelle qu'il va payer; mais il accompagne cette nouvelle d'observations amères, sanglantes, qui font de nous deux ennemis, et la vie va s'écouler sournoise et horrible dans la maison Vingtras. C'est comme avant mon premier départ pour Paris.

Je demande à m'éloigner… je vivrai au loin comme je pourrai… Ou bien veut-on me laisser entrer en apprentissage ici pour être ouvrier?

«Toujours démoc-soc, n'est-ce pas? Va-t'en dire au proviseur que tu veux te faire savetier, te remêler à la canaille! Arrive en blouse au collège, devant ma classe! C'est ce que tu veux, peut-être!»

Je passe mes journées dans ma chambre. Mon père exige de moi que j'abatte un devoir grec ou latin, tous les jours.

Voilà à quoi j'occupe mon temps, moi, l'échappé de barricades.

Est-ce pour me châtier? Est-ce une farce de bourreau?

Quand j'ai latinassé, je suis libre—libre de regarder le quai.

Quai Richebourg.

Oh! ce quai Richebourg, si long, si vide, si triste!

Ce n'est plus l'odeur de la ville, c'est l'odeur du canal. Il étale ses eaux grasses sous les fenêtres et porte comme sur de l'huile les bateaux de mariniers, d'où sort, par un tuyau, la fumée de la soupe qui cuit. La batelière montre de temps en temps sa coiffe et grimpe sur le pont pour jeter ses épluchures par-dessus bord.

C'est plein d'épluchures, ce canal sans courant!

C'est le sommeil de l'eau. C'est le sommeil de tout.

Pas de bruit. Trois ou quatre taches humaines sur le ruban jaunâtre du quai.

En face, au loin, des chantiers dépeuplés, où quelques hommes rôdent avec un outil à la main, donnant de temps en temps un coup de marteau qu'on entend à une demi-lieue dans l'air, lugubre comme un coup de cloche d'église.

À gauche, la prairie de Mauves brûlée par le givre.

À droite, la longueur de la rivière, qui est trop étroite encore à cet endroit pour recevoir les grands navires. On y voit les cheminées des vapeurs de transport, rangées comme des tuyaux de poêle contre un mur; et les mâts avec les voiles ressemblent à des perches où l'on a accroché des chemises—espèce de hangar abandonné, longue cour de blanchisseur, corridor de vieille usine, ce morceau de la Loire!

Le ciel, là-dessus, est pâle et pur: pureté et pâleur qui m'irritent comme un sourire de niais, comme une moquerie que je ne puis corriger ni atteindre… C'est affreux, ce clair du ciel! tandis que mon coeur saigne noir dans ma poitrine…

Oh! ce silence!—troublé seulement par le bruit d'une conversation entre les mariniers! ou le _ho, ho! _lent de ceux qui tirent sur la corde, dans le chemin de halage, pour remonter un bateau…

Pourquoi le train qui me ramenait n'a-t-il pas sauté! Pourquoi n'ai-je pas eu le courage de me jeter, la tête la première, sous la locomotive, au lieu de m'installer dans le wagon comme un condamné à mort dans la charrette qui le prend et le mène, à travers champs, à l'endroit de l'exécution! Il y en a qui vont ainsi trois heures en voiture, côte à côte, avec le bourreau! Mais, quand ils arrivent, ils n'en ont plus que pour un moment, ils sont près de la délivrance; moi, je suis arrivé et je ne sais pas quand mon agonie finira!

J'avais à mes côtés, dans le train, un homme qui ne devait descendre de wagon que pour s'embarquer sur un paquebot; il allait dans le pays des aventures et du soleil, où l'on se poignarde dans les tavernes, où l'on se tue à coups de pistolet dans les rues.

Il fallait lui dire:

«Emmenez-moi! je me jetterai à côté de vous dans les mêlées— payez mon passage, et je vous vends ma peau pour le temps qui servira à m'acquitter! Je ne serai pas chien, j'ai du sang de reste à vomir.»

Pourquoi ne le lui ai-je pas dit?

C'est affreux! il me semble que mon coeur s'en va et je pousse comme des aboiements de douleur.

Donc, par-devant, c'est le quai vide, la rivière lente, le canal sale; à gauche, la prairie pleine de mélancolie…

Par-derrière s'étend la rue mal pavée, bordée de maisons de pauvres, pleine—comme toutes les rues misérables—d'enfants déguenillés, de femmes débraillées, de vieillards qui se traînent!

Il y a un nègre qui a cinq enfants dans ce tas, et qui va sans souliers et tête nue demander de l'ouvrage et du pain…

Il y a un estropié qui criait l'autre jour sous une fenêtre: «Ma femme a faim, ma femme a faim!»

Et cela ne fait pas plus dans cette rue, que le hennissement d'une bête dans un pré ou le cri d'un geai dans un arbre!

14 Désespoir

Mon passé se colle à moi comme l'emplâtre d'une plaie. Je tourne et retourne dans le cercle bête où s'est écoulée une partie de ma jeunesse.

Le vieux collège me menace encore de sa silhouette lugubre, de son silence monacal.

Je ne puis entrer dans la ruelle qui longe ses murailles, sans me rappeler les années affreuses, où, quatre fois par jour, je montais ou descendais ce chemin, pavé de pierres pointues qui avaient la barbe verte. Au milieu, quand il pleuvait, courait un flot vaseux qui entraînait des pourritures.

En été, il y faisait bon, quelquefois; mais mon père me disait: «Repasse ta leçon», et je n'avais pas même la joie de renifler l'air pur, de regarder se balancer les arbres de la grande cour, troués par le soleil et fourmillant d'oiseaux.

Au coude, à l'endroit où la ruelle tournait, se trouvait une maison garnie de fleurs aux croisées et qui montrait, à dix heures, une de ses chambres ouverte au frais, toute gaie et bien vivante.

Mais il était défendu de s'arrêter pour voir, parce que, paraît-il, cette maison était le nid d'un ménage immoral, où l'homme et la femme se couraient après pour s'embrasser. J'avais risqué un oeil deux ou trois fois; ma mère m'avait surpris et retiré brusquement en arrière comme si j'allais tomber dans un trou.

Une vieille dame qu'elle connaissait et qui demeurait en face avait été chargée de l'avertir.

«Si Jacques regarde, vous me le direz.»

Et cette femme, à l'heure du collège, m'espionnait, le nez aplati contre la vitre, la bouche méchante, l'air ignoble—bien plus ignoble que les deux amoureux qui s'embrassaient en face.

Elle y est encore, cette moucharde!—elle a des mèches grises maintenant, qui passent sous son bonnet crasseux du matin; elle me dévisage d'un regard vitreux, et il me semble qu'elle me vieillit en arrêtant sa prunelle ronde sur moi!

À travers la grille du collège j'aperçois la cour des classes…

C'est donc là que je suis venu, depuis ma troisième jusqu'à ma rhétorique, avec des livres sous le bras, des devoirs dans mon cahier? Il fallait pousser une de ces portes, entrer et rester deux heures—deux heures le matin, deux heures le soir!

On me punissait si je parlais, on me punissait si j'avais fait un gallicisme dans un thème, on me punissait si je ne pouvais pas réciter par coeur dix vers d'Eschyle, un morceau de Cicéron ou une tranche de quelque autre mort; on me punissait pour tout.

La rage me dévore à voir la place où j'ai si bêtement souffert.

En face, est la cage où j'ai passé ma dernière année. J'ai bien envie de me précipiter là-dedans et de crier au professeur:

«Descendez donc de cette chaire et jouons tous à saute-mouton! Ça vaudra mieux que de leur chanter ces bêtises, normalien idiot!»

Je me rappelle surtout les samedis d'alors!

Les samedis, le proviseur, le censeur et le surveillant général venaient proclamer les places, écouter les notes.

Est-ce qu'ils ne se permettaient pas, les niais, de branler la tête en signe de louange, quand j'étais premier encore une fois!

Niais, niais, niais! Blagueurs plutôt, je le sais maintenant. Vous n'ignoriez pas que c'était comme un cautère sur une tête de bois, cette latinasserie qu'on m'appliquait sur le crâne!

Plutôt que de repasser sous ces voûtes, de rentrer dans ces classes, plutôt que de revoir ce trio et de recevoir ces caresses de cuistres, je préférerais, dans cette cour qui ressemble à un cirque, me battre avec un ours, marcher contre un taureau en fureur, même commettre un crime qui me mènerait au bagne! oh! ma foi, oui!

Je reconnais ces rues basses qui, avec leurs murs effrités et jaunes, ressemblent à des roqueforts moisis qui s'écroulent. Les professeurs demeurent volontiers dans ces endroits à mine de vieux fromage. Le maître de mathématiques pour les petites classes restait dans un de ces coins gâtés. Un homme affreux, boiteux, velu, qui était sale comme un peigne et dont la narine enflammée par le tabac était toujours rouge comme un naseau de cheval! Mon père lui avait prêté quelque argent, qu'il ne rendait pas. Pour se rembourser, on m'envoyait à lui. Quelles heures épouvantables j'ai passées là. Il m'apprenait la théorie de l'arithmétique, ce velu!

La théorie, qu'est-ce que c'est que ça! Est-ce que je ne suis pas trop jeune? Je n'ai que quatorze ans! Je voudrais savoir comment on fait, voilà tout! Je n'ai pas besoin de savoir pourquoi c'est comme ça? Je ne comprendrais jamais, ma tête pète à suivre ce que vous dites. Je ne voudrais pas que ma tête pétât…

Ma mère était bien contente que je m'ennuie à mourir. Si ça avait été un amusement, il n'y en aurait pas eu pour vingt sous.

«Tu t'es bien ennuyé la dernière fois?

—Oh oui!

Elle avait l'air enchantée—Allons! ce gueux-là ne nous volera pas tout! Il embête Jacques énormément.»

Je la sais par coeur votre théorie à la fin! Êtes-vous content! Je la sais mot à mot comme dans l'armée, mais je ne sais pas faire l'opération. Quand il y a des zéros dans la multiplication, je suis déjà bien embarrassé. Mais pour une division, il n'y a pas mèche, mon bonhomme!

«Il reste à devoir au moins pour dix francs, je te dis», a crié ma mère.

Mon père voulait délivrer le vieux. Il se juge remboursé.

Allons plus loin!

Voici un endroit que je hais bien!

On me promena sur cette place, de maison en maison, chez des gens de notre connaissance, un jour de distribution de prix, pour montrer mes livres.

J'avais l'air de vendre des tablettes de chocolat.

Une femme charmante, en robe gris d'argent—je la vois encore— n'avait pu cacher un sourire; il lui était échappé un mot de bonté:

«Pauvre garçon!»

En ai-je gardé un souvenir de ces distributions!

Il fallait bien avoir des prix cependant, puisque c'était utile à mon père.

Dans toutes ces rues de collège et de professeurs, je retrouve une douleur comique. Il me semble que j'ai un _palmarès _accroché dans le dos, et que ma mère me suit avec de la musique! Je marche, malgré moi, comme un petit éléphant que promène une troupe de cirque.

Je me croise à chaque instant avec d'anciens cancres qui ne s'en portent pas plus mal. Ils n'ont pas du tout l'air de se souvenir qu'ils étaient les derniers dans la classe. Ils sont entrés dans l'industrie, quelques-uns ont voyagé; ils ont la mine dégagée et ouverte. Ils se rappellent que je passais pour l'espoir du collège.

«Eh bien, que deviens-tu? Vas-tu un de ces jours faire parler de toi?

—Dis donc, est-ce vrai que tu_ t'en es mêlé _et que tu as failli être tué en décembre?»

Il est interrompu par le rire et le coup de coude d'un autre qui dit:

«Allons donc, c'est pas Vingtras qui irait où l'on joue sa peau!»

Que fais-tu? Va-t-on un de ces jours entendre parler de toi?

Que répondre?

Un matin, je disparaîtrai pour n'avoir à rougir devant personne de n'être rien, de ne rien gagner; sans aucun espoir d'être quelqu'un ni de jamais gagner quelque chose.

Je suis le seul peut-être, à Nantes, qui vive cette vie de malheureux.

Je ne sors plus le jour, je me cache.

Je ne puis pas expliquer à tout le monde mes relations tendues avec mon père; je ne le veux ni pour lui ni pour moi. On me donne les torts—Qu'on me les donne!

On m'accuse de le réduire au désespoir—Je me défendrais, que j'aurais encore plus l'air d'un fils indigne.

Je vis comme les bêtes de nuit, je fuis les rues éclairées, je me croise avec les mendiants et les maniaques. C'est épouvantable!

Chercher le bruit? Me perdre dans la foule?… Quelle émotion y trouverais-je?

Il n'y a, dans cette grande ville de province, comme bruit et comme foule, que les marchés où l'on fait tapage, sur le bord de l'Erdre; mais je n'aime pas les paysans à la ville,—avec leurs têtes de renards méchants.—Ils ne me plaisent que dans la campagne, derrière les boeufs, ou battant le blé dans la grange!

Sur la place fashionable, à certaines heures, on voit du monde, mais un monde qui ressemble à celui des dimanches de Paris, un monde sans passion sur la face, et qui parle de tout ce que je hais, qui méprise tout ce que j'aime.

Je leur sens l'insolence dédaigneuse et le bonheur impitoyable…

On entend des plaisanteries sur Bonaparte:

«Il les a tout de même foutus dedans, les républicains!»

Et de rire!…

Je préfère encore le silence écrasant du quai et le spectacle désolé de la rue…

Et des prêtres, toujours des prêtres!

C'est triste, ces robes noires, les gens qui sont derrière eux sont si tristes aussi! Elles ont la graisse jaune comme leur cierge d'un sou ces femmes qui vendent des scapulaires et des ex-voto de quatre sous, tapies dans les angles de la cathédrale. Ils ont la chair grise et molle comme les monstres de caves, tous les rats d'église, les bedeaux et les sacristains.

Où est donc la vie? La vie!

À Paris, les pauvres, mes voisins seraient des irrités et il y aurait la consolation des souvenirs de République, la gloire des cicatrices! Sur le quai, il y aurait des bouquinistes, il passerait des blouses!

Le peuple! où est donc le peuple ici?

Ces meneurs de bateaux, ces porteurs de cottes, ces Bas-Bretons en veste de toile crottée, ces paysans du voisinage en habit de drap vert, tout cela n'est pas le peuple!

Trouverai-je quelque part, dans un coin, parmi les redingotes, sinon parmi les vestes ou les blouses, quelqu'un à qui je puisse conter mon supplice, qui soit capable de comprendre ce que je souffre, qui ait dans le coeur un peu de ma foi républicaine, de mon angoisse de vaincu!

Si M. Andrez, le directeur des Messageries, était encore ici! Mais il est parti.

N'avait-il pas un ami jadis, qui est venu s'installer à Nantes?

J'apprends qu'il y est encore.

Il est chef de bureau je ne sais où. Il a habité Paris. Si je me souviens même, il y avait publié un livre où il mettait en scène une maison de filles et où la justice humaine commettait un crime à la face du ciel. Il faisait mourir sur l'échafaud un innocent, pendant que le vrai coupable regardait l'exécution, son bras passé dans le bras du président des assises, et qu'une catin faisait des _moumours _au valet du bourreau.

C'était hardi.

Avec celui-là peut-être je pourrai parler société injuste, peuple à défendre.

Je monte chez lui.

Il a maintenant des lunettes, une redingote un peu longue.

Il m'accueille singulièrement; il me fait sentir qu'il n'est pas libre de recevoir qui il veut: il parle bas et marche mou.

«Vous a-t-on vu monter? me demande-t-il.

—Comment, vous qui avez écrit ce livre, vous avez aussi peur que cela?…»

Quoiqu'il ait vingt ans de plus que moi, je lui parle comme s'il avait mon âge, et je lui reproche d'avoir_ trahi_, ou tout au moins, dis-je en corrigeant ma colère, d'avoir abdiqué.

«Abdiqué, mais oui, j'ai abdiqué, du jour où j'ai eu la lâcheté de venir ici après vingt ans de Paris!»

Et il s'est levé au bout de trois minutes:

«Allons, jeune homme, quittons-nous! Je ne veux pas avoir été si longtemps servile pour être compromis en un quart d'heure par vos éclats de voix. Vous n'avez pas de femme à nourrir, vous, ni de famille à élever.»

Il y a peut-être de l'héroïsme à faire ce qu'il fait! Il a écrasé son orgueil et étouffé ses idées pour donner du pain aux siens!

Comme il coûte cher, ce pain!…

Celui que mon père me donne est cher aussi.

On me tient comme un prisonnier et on me traite comme un mendiant!

Je ne puis pas même me lever de table quand j'ai fini la part qu'on m'a donnée. Un jour mon père m'a dit:

«C'est impoli de partir ainsi, on ne va pas digérer si vite!»

Il faut à tout prix que je trouve une besogne à faire.

J'y mets du courage. Je m'adresse à d'anciens camarades, en leur demandant s'ils n'ont pas des parents, des amis, grands ou petits, à qui je pourrais donner des leçons.

Ils rient!—Il y a trop peu de temps que j'ai été élève, que je faisais des farces avec eux et que je blaguais le latin! L'un d'eux, cependant, me présente, à la fin, à son père, qui me déniche une répétition. Ils ont été séduits par le bon marché.

«Vous me donnerez ce que vous voudrez», ai-je dit.

J'ai même ajouté que c'était pour m'occuper, plutôt que pour gagner de l'argent, et il est entendu que moyennant vingt francs par mois j'enseignerai, une heure par jour, un petit mulâtre dont le père de mon camarade est le correspondant. Il me paiera vingt francs et en comptera peut-être cinquante à la famille; c'est ce qui m'a fait avoir la répétition, probablement.

Je repasse mon Burnouf, je prends un _Conciones _dans la bibliothèque de mon père, et je vais donner ma leçon au mulâtre.

Je reviens—c'est l'heure du dîner.—Ma mère est seule à table. Elle est fort pâle et m'annonce que mon père a une explication à me demander avant de consentir à s'asseoir près de moi.

«Laquelle donc?

—Il paraît que tu donnes tes répétitions au rabais, maintenant…»

Mon père entre sur ces entrefaites; il essaie d'être calme, mais il ne peut y parvenir. Il est forcé de se lever et sort pâle comme un linge.

J'interroge ma mère.

«Mais, malheureux, si tu fais payer tes répétitions vingt francs, comment veux-tu que ton père les fasse payer quarante!… Ton père en est malade…

—Dis-lui qu'il peut ôter son bonnet de nuit; je ne donnerai pas de répétition à vingt francs, je ne ferai pas baisser les prix!»

Le soir de ce jour-là, dans la maison où je devais aller, l'homme disait à sa femme:

«Comprends-tu ce fils Vingtras?… Nous convenons hier qu'il viendra donner des leçons à Virgile (c'était le nom du petit mulâtre), il m'écrit ce matin qu'il ne faut pas compter sur lui.

—Quel braque!

—Dis plutôt quel_ feignant! _J'ai vu ça tout de suite, que c'était un feignant!… Ah! son pauvre père n'a pas de chance!»

Si j'allais trouver des fils d'armateurs maintenant? Non plus pour avoir des répétitions, mais pour obtenir de partir sur un navire qui m'emmènera loin de mon père qui a si peu de chance, loin de ma mère qui est si désolée, loin de ce quai qui est si vide, loin de ce coin de France qui ressemble si peu au grand Paris: ce Paris où j'ai souffert, mais où toute douleur a son remède et toute passion son écho!

J'irai n'importe où: là où il y a la fièvre jaune, la peste noire, la loi de Lynch, mais où je pourrai défendre ma liberté à coups de fusil, ou à coups de couteau. Je me ferai chercheur d'or ou chasseur de buffles; j'irai peut-être avec des aventuriers envahir un pays, tuer un roi, relever une République—ce qu'on voudra! Ou bien je vivrai sur un corsaire, quitte à être pendu et à mourir en tirant la langue au bout d'une vergue…

C'est entendu. J'essaierai de m'évader sur l'Océan.

Je vis avec les marins. Quelques-uns de mes anciens condisciples ont été pilotins ou mousses. Le frère aîné de l'un d'eux est lieutenant sur un vaisseau marchand; dans quelque temps il doit repartir pour un voyage au long cours. Il me prendra; j'aiderai à bord pour payer ma place. En attendant, il noce comme un matelot qui a touché sa paye et il m'entraîne dans ses orgies.

Quelles soirées, devant les bouteilles dont on fait des massues, dans ces bouges où l'on se soûle et où l'on s'assomme!

Mais pendant qu'on hurle et qu'on se bat, la fièvre me tient, je vois mon but à travers la fumée des pipes et le sang des blessures.

Le lendemain, j'ai les côtes brisées, j'ai aussi l'âme malade; mais le silence de la maison, le froid glacial des visages me font plus peur encore; et le soir je retourne avec joie piquer ma tête et noyer mon coeur dans cette fange.

Il y a bien la bibliothèque, mais je suis arrivé à en avoir l'horreur, de cette grande pièce où j'ai passé enfant de si belles heures. Je croyais alors à ce que je lisais. Je n'y crois plus!

Les livres dont elle est riche sont des livres sévères ou vieux, qui me reparlent de ce qu'on m'a rabâché au collège. Non! non! Je ne puis pas remettre mon nez là-dedans, retourner à ce vomissement de vers latins et de thèmes grecs!

Je me suis rejeté sur Chateaubriand, sur Casimir Delavigne, sur Alexandre Duval qui brillent en première ligne sur les rayons. Chateaubriand! Il y a les Natchez, les Martyrs! C'est ce que m'apporte et me conseille le bibliothécaire que je connais un peu. Il me gêne même, parce que je ne puis pas demander, ni même prendre sur les rayons des livres qui auraient l'air frivole ou trop libre.

Je dois être mal construit décidément! J'ai tort d'accuser mes parents, c'est moi qui ne vaux rien. Étant au collège je ne trouvais pas de joie saine—malgré ce que les professeurs en disent—dans le commerce de l'antiquité. Je n'en trouve pas davantage dans la lecture de ce moderne qu'on appelle Chateaubriand.

Ces Martyrs m'ennuient, mais m'ennuient! Si je ne connaissais pas le bibliothécaire, je dormirais. Mais je paraîtrais n'avoir pas de coeur de venir dormir sur les chefs-d'oeuvre. Puis il est défendu de dormir. Il n'y a qu'à baisser la tête et encore non! Je ronflerais tout de suite.

On ne parle pas comme ces gens de Chateaubriand cependant,—ni à Paris, ni à Nantes. Je ne suis pas un des premiers chrétiens. Je suis un vieux chrétien, c'est-à-dire qu'il y a mille huit cent cinquante-deux ans qu'il y a eu des chrétiens avant le fils Vingtras.—Il faudrait remonter jusqu'à l'an I de notre ère. Remonter! toujours remonter! Je ne fais que remonter depuis le collège—et ça fatigue à la fin! Les chevaux des diligences ont plus de chance que moi; ils n'ont pas des côtes tout le temps!

Les Natchez sont moins «haut», il y a moins à remonter. Mais je n'ai pas besoin non plus de savoir comment vivent les gens dans les forêts vierges. J'ai plus besoin de petit bois que des grandes forêts. Deux sous de petit bois, voilà tout ce qu'il me fallait pour ma semaine à Paris! Et je trouvais cela chez le charbonnier du coin.

«Vous avez fini Chateaubriand? me demande le bibliothécaire qui me protège.

—Oui.—Il m'a surpris au moment où je commençais un somme!

—Vous ne voulez pas le relire?

—Pas tout de suite.

—Je vous conseille Marmontel maintenant.»

Les Incas! les Mêlés-Caciques! Mais j'aime mieux les sauvages de la foire, mais je préfère voir manger des poulets crus, mais Guatimozin me rase! Il ne m'est rien, Guatimozin. On veut donc me faire pleurer sur Guatimozin! Dites donc vous, avez-vous vu les canons du coup d'État, les assassinés de la rue Montmartre, l'enfant de la rue Tiquetonne… Le soleil brûlant des Incas! moi j'ai vu le ciel glacé du 2 décembre!

15 Legrand

Je suis tombé sur Legrand!

Au collège, Legrand était d'une classe au-dessous de la mienne et nous ne nous rencontrions que dans la cour; mais il m'avait remarqué à cause de mon air embêté, éternellement embêté.

J'avais remarqué, moi, qu'il était grand comme un officier: qu'il avait tout autant—sinon plus que moi—le mépris le plus parfait et le plus convaincu pour les versions, les thèmes, les vers latins, le grec, la philosophie.

Oh mais! un mépris!…

Il n'apprenait jamais une leçon, ne faisait jamais un devoir, il opposait à toute question sur ce sujet, point l'injure, point le mensonge; il opposait le sommeil et l'ahurissement…

Pendant sept ans, quand on lui demandait ses leçons ou qu'on s'étonnait qu'il ne fit jamais un devoir, Legrand répondit en se frottant les yeux et en ayant l'air d'être pris au saut du lit.

Lorsqu'on insistait, quand les pensums venaient, et que le professeur voulait absolument avoir une explication… alors on assistait à un spectacle vraiment lamentable… celui de Legrand se levant et regardant du côté de la chaire, d'un oeil terne, la bouche ouverte, comme s'il se passait là quelque chose de curieux et qu'il aurait bien voulu comprendre, mais il ne jetait que des sons inarticulés: pas moyen d'en tirer autre chose!

Il n'avait pas l'air de se moquer, ni d'être méchant!—Non! Il voulait bien rendre service, s'il le pouvait, mais il indiquait par des gestes sans suite qu'il n'était pas à la conversation et qu'il vaudrait mieux qu'il fût dans un hospice de sourds ou d'_innocents, _plutôt que de faire ses études.

Il était parvenu à les faire tout de même de cette façon; mis à la porte de la classe, mais point du collège.

On avait pitié de lui.

«Sortez! allez-vous-en!»

Il ne bougeait pas; ou bien, si on le mettait dehors par les épaules, il allait s'asseoir tranquillement dans la cour entre les colonnes: souvent en hiver, il entrait où il y avait du feu,— chez le concierge, qui ne pouvait pas le renvoyer; car Legrand faisait paquet, et devenait trop lourd.

Il allait aussi dans la classe de spéciales ou d'élémentaires, où il n'y avait jamais que sept ou huit élèves qui travaillaient en famille avec le professeur; on laissait Legrand se mettre comme un vieux près du poêle.

J'avais conçu une grande admiration pour lui.

Cette patience, tant de simplicité!—Se frotter les yeux ou faire _heuh! heuh! _et de cette façon, éviter le grec et le latin! Que n'avais-je eu cette idée-là! J'aurais passé pour un idiot; mais je ne trouvais pas grand avantage à passer pour avoir beaucoup de moyens.

On ne me saluait pas dans la rue pour mes moyens, et je recevais mes raclées tout pareil quand j'étais petit.

«Mais comment ça t'est-il venu? lui demandai-je un jour, avec le respect qu'on a pour l'inventeur et la curiosité qui se mêle à l'étude d'une découverte nouvelle.

—Je m'en vais te le conter. Je connais Janet qui joue les ganaches au théâtre. J'ai voulu être acteur et faire les ganaches aussi… Voilà comment l'idée m'est venue. Je n'ai même pas fait exprès au commencement, je t'assure.

—Ah! tu voulais être acteur!»

J'aurais dû m'en douter. Il avait toujours des gilets à revers, des vestes en velours, des pantalons à carreaux; il marchait, dès qu'il n'était plus forcé d'avoir l'air ahuri—il marchait comme j'ai vu marcher au théâtre; il secouait ses cheveux en arrière.

IL AVAIT UNE CANNE.

C'était le seul probablement dans tous les collèges de France! Il avait une canne pour laquelle il payait deux sous de location par semaine: pour deux sous on la lui gardait chez le savetier en face pendant les classes.

Il m'a mené chez lui.

Il a bien la plus drôle de famille qu'on puisse voir—et je comprends qu'il ait le goût du théâtre.

La maison est une comédie.

On n'entend que des cris, des gémissements et des appels à la Divinité. On boit là-dedans trente tasses de café par jour, ce qui met tout le monde dans un état d'exaltation impossible à décrire.

Sa mère et sa soeur—deux créatures excellentes—le dévouement et la vertu même—croient au Bon Dieu d'une façon bruyante. Elles l'appellent à chaque instant en faisant bouillir l'eau, en portant le marc, en remplissant les demi-tasses! On me confond quelquefois avec la bonne. Je m'y laisse moi-même prendre de temps en temps! «Monsieur Jacques encore une goutte!—Oh! versez-nous! —Je ne comprends pas bien qu'on me demande une demi-tasse avec des larmes dans la voix et en crevant la plafond avec ses yeux!— Versez-nous la consolation!

—Comme en Normandie alors?—Je vais chercher l'eau-de-vie! Mais c'est du Bon Dieu qu'il s'agit, et elles repoussent la topette avec un geste religieux!

—Donnez-nous du sucre?—Je ne m'y laisse plus prendre. C'est bon une fois.—Monsieur Jacques, vous ne voulez donc pas nous donner du sucre?—C'est bien du sucre qu'elles veulent.

—Bénissez-nous, bénissez-nous.—Je vous en prie, bénissez-nous.»
Est-ce à moi, est-ce à Lui?

Ils demeurent sur la cour et on ne voit pas très clair. Elles ont l'air positivement de se tourner vers moi pour que je les bénisse. Faut-il faire le geste de les bénir? Comment bénit-on? «Il est moins fort que l'autre fois!» C'est du café qu'elles parlent!

Chaque fois que la bonne rentre des courses, c'est comme si la Nonne sanglante apparaissait—chaque fois que quelqu'un frappe, c'est comme s'il arrivait un revenant… Tout ce café qu'on boit a donné aux nerfs de toute la maison une sensibilité extrême; un coup de sonnette, le chant de coq, le miaou des chats, une armoire qui craque, un hanneton qui bat la vitre, un rien, fait partir un cri vers le ciel,—le ciel qu'on voit très peu, pas assez! c'est décidément trop sombre sur le derrière, des gens si religieux devraient rester sur le devant—pas à un entresol—ou tout à fait en haut, avec une tabatière. Quand elles disent: «Nous en appelons à toi, Dieu qui vois tout!» pour croire qu'il les voit là-dedans, il faut lui supposer une bonne vue.

Le père croit peut-être en Dieu, mais il cause moins souvent avec lui, et il n'est pas toujours à le tirer par la manche pour lui parler.

Sa spécialité est de donner le moins possible pour l'entretien de la maison. Il prétend que le café soutient énormément et il est chien pour la viande. Il prétend encore que Dieu ne regarde pas à l'habit et il est vraiment rat pour les vêtements.

Mais, au fond, il a aussi bon coeur que la mère et la fille et je vis près d'eux comme dans une nouvelle famille.

Je suis arrivé tout de même à deviner quand c'est à moi ou au ciel qu'on s'adresse. Je ne crois plus qu'il est arrivé un malheur quand on me demande l'heure sur le ton d'une douleur profonde et avec des déchirements dans la voix! Je sais qu'un moment après on va me dire: «Je crois que Pinaud l'épicier met de la chicorée!» ou bien: «Si nous achetions un melon pour ce soir!» Cela sera dit sur le ton d'un missionnaire qui prie Dieu de le faire manger par les sauvages bien vite pour aller plus vite au paradis.

Mais on a tout de même un bon melon et l'on a très bien balancé
Pinaud parce qu'il continuait à mettre de la chicorée.

Nous nous entendons bien avec Legrand. Il est tant soit peu catholique, mais il n'en est pas moins une belle plante d'homme, libre et forte, qui ne repousse pas la chicorée sceptique qui pousse près de lui, dans ma personne[10].

Nous nous disputons, c'est clair—il y a des malentendus, c'est sûr—mais nous sentons bien, tous deux, que nous avons du ridicule à venger et que nous avons besoin de nous détendre plus que d'autres, tant nous avons été étouffés: lui, entre les feuillets d'un paroissien; moi, entre le dictionnaire latin-français de mon père et l'éducation paysanne de ma mère!

Aussi, comme nous nous en donnons! Ma foi, ma douleur pesante et laide, ma douleur qui sentait le canal aux épluchures et la rue aux pauvres; qui sentait aussi la pommade des femmes à matelots et l'eau-de-vie des bouges; ma douleur d'hier s'est changée en une fièvre qui n'a plus la sueur si sale et si noire!

Nous cherchons querelle dans les cafés. C'est notre occupation, à mon_ élève_ et à moi—car Legrand est mon élève. C'est en qualité de camarade que je suis entré dans l'entresol de la famille, et que j'ai pris la première demi-tasse; c'est en qualité de préparateur au baccalauréat que je suis resté.

Je suis censé préparer Legrand au baccalauréat!

Je fais bien ce que je peux—lui aussi! Il voudrait se débarrasser de cela, ramasser ce diplôme! Et j'essaie de lui faire entrer cette _bachellerie _dans la tête, puisque je me connais mieux en _bachellerie _que lui,—moi nourri dans le sérail, fils de professeur, âne chargé des reliques des distributions!…

Je paie donc ainsi mon café, ma part de melon. Mon père et ma mère n'ont rien dit, parce que je ne fais pas baisser les prix des répétitions en buvant du café et en mangeant du melon.

Café Molière.

Nous allons au Café Molière.

Un café célèbre, le café de la jeunesse dorée. Là se trouvent toutes les têtes brûlées de la ville. Des garçons qui mangent leur fortune.

Je ne savais pas qu'il y eût cette race de gens dans ce pays.

Je n'aurais pas eu des évanouissements de courage et d'espoir si profonds, si j'avais connu ce monde inquiet et fiévreux— bourreaux d'argent, creveurs de chevaux, entreteneurs de filles, crânement batailleurs et duellistes.

Je ne puis pas vivre toujours dans ce milieu—je n'ai pas de fortune à manger—mais ce voisinage me va!

Il y a ici la comédie de la misère frottée de blanc d'argent, avec des impures dans le fond, et les émotions du tapis vert, la nuit.

Il en est, parmi ces rieurs, quelques-uns dont le père s'est fait sauter la cervelle le lendemain de sa ruine ou à la veille de son déshonneur! Il en est qui vont être ruinés ou déshonorés pour leur compte, avant d'avoir eu—comme leur père—la vertu de la lutte: déshonorés avec des cheveux blonds et une rose à la boutonnière…

Mais je me suis senti à l'aise tout de suite dans ce café, avec ces gens. Ils n'auraient pas l'idée de se moquer d'un paletot mal fait—ils ne s'amuseraient pas de si peu.

Ces viveurs méprisent la pauvreté, point les pauvres: je le sens. Ils sont tous les soirs trop près de l'abîme… ils savent trop combien la ruine arrive vite… combien les créanciers deviennent facilement insolents!… Aussi mon habit ne me gêne pas. C'est la première fois peut-être.

On ne laisse pas traîner un soufflet sur la joue au café Molière.

J'ai vu des cimes d'herbes se gommer de rouge, l'autre matin.

C'était le frère d'un de nos anciens condisciples qui se battait; nous avions été prévenus du combat. Nous pouvions tout voir, abrités derrière un bouquet d'arbres.

Il m'est venu des idées folles par la tête. J'aurais voulu être le témoin du blessé, prendre l'épée tombée de ses mains.

J'ai honte de vivre comme un crapaud dans une mare; je voudrais sortir de mon silence et de mon obscurité—par besoin d'action ou par orgueil, je ne sais pas!…

Legrand est comme moi—pis encore…

C'est un homme de théâtre.

Je crois sur ma parole qu'il préférerait être blessé, pour avoir un plus beau rôle, une plus belle scène, pour tâter la place qu'a fouillée l'épée, et tourner sa tête sur son cou comme cela se fait dans les beaux moments des mélodrames.

Il le voudrait, il en crève d'envie, j'en suis sûr!

Je suis plus lâche…

Je ne comprends pas pourtant qu'on ait peur d'un duel.

Est-ce parce que je trouverais là l'occasion d'être l'égal d'un riche, et même de faire saigner ce riche, de le faire saigner dur, si le fer entrait bien?…

Est-ce parce que je me figure qu'on ne peut pas me tuer? Je me sens trop de force! Mourir, allons donc! J'ai encore à faire avant de mourir!

En me tâtant, j'ai vu que j'avais autant que ces viveurs ce qu'ils appellent le courage du gentilhomme. Je ne manquerais pas de toupet sur le terrain.

Ah! je crois bien! Il y a eu deux ou trois occasions de se montrer. Nous nous sommes jetés dessus, Legrand et moi.

Nous sommes arrivés, gourmands de la querelle, avides d'empoigner l'occasion. Il me semble que cela me grandirait de tenir cette belle lame d'acier, que cela m'apaiserait aussi de tuer un homme, un de ceux qui trouvent niais les gens qui ont un drapeau.

Nous serions certainement arrivés à un duel avec n'importe qui, si un jour le père Legrand n'avait dit à son fils:

«Tu tiens à aller à Paris?—Eh bien, vas-y! Je t'y ferai cent francs par mois.»

Legrand voulait m'emmener.

J'en ai parlé à mon père, qui a repris son masque de glace, son geste menaçant—les gendarmes sont au bout. Je ne suis pas majeur encore!

J'ai souhaité bonne chance à Legrand, en lui donnant des lettres pour les camarades, et de la fenêtre de notre maison triste j'ai suivi le panache de fumée qui flottait au-dessus du paquebot; j'ai regardé du côté de Paris, pâle, irrité.—Pourquoi me retient-on ici?

Loi infâme qui met le fils sous le talon du père jusqu'à vingt-et-un ans!