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Classiquesen Ligne

—VOUS ÊTES TROP JEUNE.

M. Benoizet m'avait dit que j'étais trop vieux!

«Vous êtes trop jeune, reprend M. Bellaguet; il faudrait sortir de l'École normale! Plus âgé, déjà connu, avec des recommandations et des cheveux gris, je ne dis pas!… Il y a des routiniers qui gagnent, non pas trente francs par mois, mais trois cents et quatre cents francs même! et qui ne sont pas bacheliers; mais ils ont une façon qui est connue, on sait qu'ils s'entendent à seriner les élèves.»

C'est ce que le père Firmin m'avait dit!

Je suis trop vieux pour les uns, trop jeune pour les autres.

Le professorat libre m'est défendu! Il faut absolument commencer par le bagne du pionnage.

«Merci, monsieur.»

M. Bellaguet me reconduit, poli, bienveillant, en murmurant, avec grande tristesse, comme si lui-même était un meurtri de l'Université, las de sa chaîne:

«Si vous pouvez ne pas mettre les pieds dans cette galère, ne les mettez pas!»

Je ne me laisserai pas abattre; je ne dois pas encore céder!

J'ai couru tous les bahuts, je me suis offert à vil prix; on n'a voulu de moi nulle part.

Je n'ai pas de certificats;—trop jeune ou trop vieux, c'est entendu!

Enfin, j'ai découvert un chef d'institution râpé, qui veut bien m'embaucher à 50 francs par mois pour quatre heures par jour.

C'est justement dans mon quartier, c'est rue Saint-Jacques.

On doit être là à six heures du matin pour corriger, puis revenir le soir de sept à huit.

Six heures du matin, que m'importe! J'aurai toute la journée et presque toute la soirée à moi!

«Seulement, dit le patron du bahut, il faut me laisser le temps de congédier celui que vous devez remplacer: un professeur qui a refusé le serment en Décembre et qui vit d'être répétiteur chez moi et chez les autres. Il me prend cent francs, mais il a une réputation, des titres… il écrit et il est agrégé.

—Vous l'appelez?…»

Il me donne le nom.

C'est celui d'un républicain connu. Son refus de serment a fait du bruit. Il a une réputation, en effet.

C'est donc lui que je remplacerais!

«Mettez, monsieur, que je n'ai rien dit. Je refuse de prendre la place de cet homme… S'il s'en va, voici mon adresse, écrivez-moi; mais je ne veux pas lui voler son pain.»

Le chef de pension râpé semble surpris et blessé de ma décision et de ma phrase; je ne trouverai plus de place chez lui, il ne m'écrira jamais, certainement.

N'importe!

Je songe à cela le soir, dans le silence de ma chambre.

On est lâche.

Je regrette presque ce que j'ai fait. J'avais l'occasion de m'exercer, je cueillais un certificat, il me restait du temps, je pouvais m'acheter des habits et des livres… J'ai posé pour le généreux, j'ai fait le crâne; jamais je ne retrouverai cette occasion-là!

Partout, de tout côté, c'est la même réponse.

«Pas normalien, pas licencié! Pour un maître d'études, nous ne disons pas… Quoique nous soyons au complet, et qu'il y ait dix candidats pour une place. On pourrait voir, cependant… puisque votre père est professeur, et que vous paraissez aimer la carrière de l'enseignement!…»

Je parais l'aimer?—Je la hais!

Vous invoquez la position de mon père?—J'en rougis!

Mes prières et mes lâchetés ont été inutiles. Je ne trouve que des places pour _coucher au dortoir! _J'aimerais mieux être porteur à la Halle!

Je puis encore tenir la campagne d'ailleurs avec mes 40 francs par mois.

Mes souliers se décollent, mon habit se découd…

Eh bien, j'irai pieds nus et déguenillé. Je ne fais de tort à personne; je rôderai par les rues sans logement, si je n'ai pas l'héroïsme de rogner ma ration et de prendre sur mon estomac pour payer une chambre… mais je ne serai pas pion et je ne coucherai pas au dortoir.

On est mieux dans un lit de collège, on a chaud dans l'étude, on fait trois repas par jour—Je préfère crever de faim et crever de froid.

Je n'aurais _enseigné _que si j'avais pu être l'employé d'un chef d'institution sans porter l'uniforme et sans prêter serment.

Le serment?

Celui que je devais remplacer chez le maître de pension râpé n'est pas le seul qui, ayant refusé de jurer fidélité à Napoléon, ait trouvé de l'ouvrage dans les institutions libres. Un tas de portes se sont ouvertes devant leur malheur et leurs titres.

L'enseignement libre appartient à ces vaincus, et les simples bacheliers, comme Vingtras, n'ont qu'à moisir chez les Entêtards et les Benoizets, pour être chassés à la fin du mois, comme des domestiques!

Mon bonhomme, recommence ta course et remonte les escaliers noirs des placeurs!…

Je vais chez tous.

C'est pour l'acquit de ma conscience, c'est pour pouvoir me dire que je ne me suis pas acoquiné dans la misère; c'est pour cela que je cherche encore! Mais je n'ai fait que perdre mon temps, user mes souliers, ma langue, avoir des espoirs niais, éprouver de sales déboires!

Professeur libre!—Cela veut dire partout: petite salle qui empeste… dîner au raisiné, les créanciers interrompant la classe… les appointements refusés, rognés, volés!…

Quelqu'un m'a dit:—«On s'y fait, on finit par aimer cette vie-là.»

Est-ce vrai?…

Oh! alors je ne remonte plus un des escaliers; je raye mon nom des livres des placeurs!

C'est fini!… Je préfère chercher ailleurs le pain dont j'ai besoin.

À bas le raisiné! À BA, BE, BI, BO, BU.—À bas BA, BA, BU, BA!

J'en ai bé-bégayé pendant huit jours.

21 Préceptorat. Chausson

Si, ne pouvant réussir dans les petites places, je visais plus haut?

Reste le métier de précepteur ou de secrétaire.

Secrétaire?

Des amis m'ont déniché un emploi de secrétaire chez un Autrichien riche qui a besoin de quelqu'un pour écrire ses lettres et lui tenir compagnie le matin. J'aurais 50 francs par mois, j'irai de huit heures à midi.

C'est ce que je rêvais!—J'aurais mes soirs à moi pour piocher.

J'arrive chez l'Autrichien.

Il est couché; ses habits traînent à terre au milieu de bouteilles vides et de bouts de cigares.

On a dû faire une fière noce hier soir.

«Ah! c'est vous qui m'avez été recommandé, fait-il en se tournant dans son lit. Voudriez-vous ramasser mes vêtements?»

Il doit confondre, il attend probablement un domestique. Moi, je viens comme secrétaire.

Je le lui dis.

«Qu'est-ce que vous me chantez?»

Je ne chante pas—je lui rappelle que c'est pour être secrétaire!

«Je le sais. Passez-moi mon pantalon.»

J'hésite.

Il était peut-être gris.—Il a mal aux cheveux… Il est impoli quand il est en chemise, mais redevient gentleman quand il est habillé.

Je pose le pantalon sur le lit.

L'Autrichien sort des draps, met ses chaussettes, enfile son pantalon.

«Voulez-vous me donner ma jaquette?»

Non, je ne veux pas lui donner sa jaquette—je lui donnerai une raclée, s'il y tient—c'est tout ce qu'il aura s'il insiste.

Il insiste—ah! tant pis!—Je n'y tiens plus! et je lui tombe dessus et je le gifle, et je le rosse!

J'y vais de bon coeur, mille misères!

J'ai pu réussir à m'échapper en bousculant voisins et portier.—
Pourvu qu'il ne pense pas que j'emporte sa montre en partant!

C'est ma dernière tentative d'ambitieux!

Les places de secrétaire que je suis capable de trouver seront toutes chez les Autrichiens ivrognes ou des Français compromis, dans des maisons de comédie ou de drame.

Précepteur? Éleveur d'enfants dans une famille riche?

Je voudrais bien!

Je voudrais connaître le monde, savoir leurs vices et leurs faiblesses, à ces riches, pour pouvoir les blaguer ou les sangler un jour! J'aurai bien ma minute tôt ou tard!

Voyons à décrocher une place de précepteur!

J'ai remué ciel et terre. J'ai fait des demandes d'une incroyable audace.

Il faut se donner du mal, frapper partout, n'avoir pas peur, disent les livres de maximes et les gens de conseil.

Je ne dis pas que je n'ai pas eu peur—au contraire! Mais j'ai frappé partout, et je me suis donné du mal, un mal douloureux et héroïque.

J'ai couru au-devant du ridicule; j'ai avancé ma tête et mon coeur, mes suppliques et ma fierté entre des portes qui se sont refermées avec mépris!… Courage, fierté, coeur et tête sont restés déchirés et saignants!

J'ai fait des sauts de grenouille sur l'échelle des chiffres.

«Demandez cher!» me disait-on

J'ai demandé cher.

«C'est trop, ont répondu les payeurs.

—Demandez moins!»

J'ai demandé moins.

«C'est un gueux», a-t-on murmuré en me toisant.

Chaque fois qu'une lettre de recommandation, prise je ne sais où, arrachée par mon génie à celui-ci ou à celui-là, m'a amené jusqu'à un salon; dès que j'ai rencontré une oreille forcée de m'écouter, j'ai offert mes services au prix le plus haut ou le plus vil, suivant qu'il semblait répondre au cadre dans lequel vivaient les gens à qui je m'adressais.

Mais on m'a toujours éconduit!

Ces recommandations étaient toutes de hasard—de bric et de broc. Je ne connais personne haut placé ou puissant.

_Puissant, haut placé! _Il faut appartenir à l'empire! Je ne puis pas, je ne dois pas, je ne veux pas être protégé par les gens de l'empire. Plutôt l'hôpital!

Il ne manque pas de pieds à lécher. Pour me payer de la lècherie, on me jetterait peut-être une situation. Je n'ai pas la langue à ça!

Par mon origine, je n'ai de racines que dans la terre des champs— point dans la race des heureux! Je suis le fils d'une paysanne qui a trop crié qu'elle avait gardé les vaches et d'un professeur qui a bien assez de chercher des protections pour lui-même!… Il fait une petite classe, d'ailleurs, ce qui ne lui donne pas d'autorité et le prive de prestige.

Où ramasser les introductions, par ce temps de banqueroutisme triomphant, de républicains exilés?

……………

J'ai eu une veine!

Près de moi est venu demeurer un maître de chausson misérable. Il est du Midi, communicatif, bavard, pétulant. Je suis la seule redingote de la maison, et il me recherche. Il me poursuit de ses bonjours, même de ses visites. Je ne puis m'en débarrasser et je prends le parti de causer boxe et_ savate _avec lui pour ne pas trop souffrir, pour profiter plutôt de son encombrant voisinage.

Quelquefois, le soir, il me donne rendez-vous dans une espèce d'écurie où il enseigne deux pelés et un tondu—et je me livre à la_ savate_, faute de mieux! J'ai des dispositions, paraît-il.

J'arrive à être un_ tireur_—ce qui ne me donne pas mes entrées dans le grand monde et ne m'aidera pas à être de l'Académie, mais ce qui me met en relation avec des saltimbanques.

Mes professeurs, mes recommandeurs, ne m'ont pas jusqu'ici trouvé pour un sou d'ouvrage. Les saltimbanques m'en procurent.

Ceux qui ont une médaille de charlatan, un écriteau de monstre, prenant la place de mes maîtres chargés de diplôme et d'hermine, m'offrent honnêtement de leur rédiger des boniments, des_ __parades_, des affiches pour la lutte, Au tombeau des hommes forts, et des récits de prophéties miraculeuses pour des élèves de Mlle Lenormand à trois sous la séance!…

Je me suis lié avec ce monde-là dans la salle de chausson.

Un champion du pujullasse antique, comme il est dit à la parade, est venu tirer (en manière de rigolade), avec deux ou trois prévôts de régiment, camarades du père Noirot, mon voisin. Je me suis moi-même aligné, et l'on s'est touché la main, comme on fait en public, sur la sciure de bois.

Le saltimbanque m'a emmené après l'assaut à la Barrière du Trône, où est sa baraque.

Pour rire, je suis entré avec lui un dimanche matin chez les monstres; je les ai vus en déshabillé. De fil en aiguille, nous sommes devenus deux amis et l'on a fini par me faire des commandes dans les _caravanes _célèbres.

C'est surtout pour les_ Alcides_ que j'ai à travailler.

On me demande des affiches d'avance pour faire imprimer les soirs de grande séance en province. J'en prépare qui sont des épopées.

Mes connaissances classiques me profitent enfin à quelque chose!
Je puis placer de l'Homère par-ci, par-là; parler de Milon de
Crotone, qui faisait craquer des cordes enroulées sur sa tête;
parler d'Antée qui retrouvait des forces en touchant la terre!

Il ne m'avait servi à rien dans la vie, jusqu'à présent, d'avoir fait mes classes, mais ça me devient très utile à la Foire au pain d'épice.

J'ai refait un théâtre pour cette foire. M. Nisard n'en parlera pas dans sa prochaine édition de l'Histoire de la littérature. M. Magnin non plus dans son Histoire des marionnettes. C'est vrai cependant. Pour une trentaine de francs, récoltés d'ici et là, j'ai rajeuni les Buridans et l'infâme Golo des baraques. Et cela m'amusait! Quelles soirées comiques j'ai passées au milieu des paillasses vivants et des patins en bois, entre les géants et les nains, tout friand, osant manger à la gamelle et presque fier ma foi d'être classé par les lutteurs et les savetiers dans la bonne moyenne des tireurs de chausson et des leveurs de poids… Un jour je suis tombé sur un livre de Dickens où il parle des pauvres saltimbanques. Il les aime autant que moi, mais il ne les connaît pas si bien, j'ose le dire.

Il ne lui est pas arrivé cette bonne fortune de recevoir comme moi un timide aveu d'amour écrit par une femme qui pesait quatre cents… C'est même cela qui me sépara de ce monde dans lequel j'aimais à rôder et où je conduisais des camarades ébahis. Le caprice de ce colosse m'effraya et je m'éloignai, mais j'avais bien gagné une centaine de francs dans le pays des entre-sorts et je m'étais régalé les oreilles et les yeux des spectacles dont je ferai peut-être un jour mon profit. Il n'est pas inutile d'avoir assisté au petit lever des lions de ménagerie ou des sorcières de baraque! Nous verrons à en faire un roman ou une pièce un jour!

Puis un hasard m'a mis sur le chemin d'une relation aimable.

Le Savatier mon voisin n'était pas un maladroit et connaissait les gloires du_ chausson_. Il pria Lecourt, le célèbre Lecourt, de venir figurer dans une salle au bénéfice d'une veuve de confrère. Lecourt vint. Il eut contre un brutal de régiment un triomphe de politesse, d'élégance et de force!

Je fis passer dans un petit journal un article qui racontait la séance et saluait le vainqueur.

Je lui portai la feuille, il me remercia, nous nous revîmes et j'eus mes entrées dans sa salle de la rue de Tournon, que fréquentait un monde distingué, composé de jeunes médecins, d'avocats stagiaires, de rentiers bien musclés, qui allaient là se distraire à l'anglaise de leurs travaux sérieux.

J'ai une société maintenant.—Il faut bien le dire, ce n'est pas à M. Vingtras, le lettré, que s'adressent les politesses ou les amitiés, c'est à M. Vingtras le savatier: à M. Vingtras qui, paraît-il, porte le coup de pied de bas comme personne, et se tire de l'arrêt chassé avec une vigueur et une maestria qu'il n'a jamais eues dans le discours latin, même quand il faisait parler Catilina ou Spartacus.

J'ai essayé dans cette salle de briller sur des sujets classiques; on m'a toujours ramené au coup de pied et à la parade. Je veux causer des Grands siècles, on m'arrête pour me demander comment je fais pour_ fouetter_ si fort. J'ai envie de dire que c'est de famille! J'ai ce coup de fouet-là comme j'avais le tour de main chez Entêtard—et j'entends répéter ce mot flatteur: «À lui le pompon!»

Un des tireurs de l'endroit possède un neveu qui est au collège et a besoin d'être pistonné pour le grec.

Il me demande si je voudrais pistonner le môme.

«Comment donc!

—Nous ferons en même temps de la savate», me dit-il.

Il ne me procure la leçon que pour tirer avec moi, prendre mon entrain, ma furie d'attaque. Je m'en aperçois dès le premier jour. —Il dit au bout d'une demi-heure de grec:

«C'est assez, ça fatiguerait Georges.»

Il ferme bien vite les cahiers, m'accroche par la manche et m'emmène dans une grande pièce, où il tombe en garde. «Allons-y!»

Il me paye les leçons de son neveu cinq francs, m'en laisse donner pour trente sous, et me demande trois francs cinquante de chausson.

Je dois à mes pieds de gagner ces 5 francs deux fois par semaine.

C'est mes pieds qu'il faudrait couronner, s'il y avait encore une distribution de prix.

«Y êtes-vous? Pan, pan, pan.

—Dans l'estomac, houp! à moi, touché.

—Oh! là! là! J'ai laissé la peau de mon nez sur votre gant…»

C'est vrai—la peau est sur le cuir, le nez est à vif.

J'ai avancé le nez exprès: En me le laissant écraser de temps en temps, j'aurai la répétition, toute ma vie.

Malheureusement, ce fanatique du chausson a voulu faire le brave, un soir, contre des voyous. Ils lui ont cassé la jambe…

Je ne suis plus bon à rien, le neveu n'a plus besoin de répétitions.

On règle avec moi, et je n'ai plus que ma tête pour vivre; ma tête avec ce qu'il y a dedans: thèmes, versions, discours, empilés comme du linge sale dans un panier!…

Trouverai-je encore un savatier amateur?

Si j'avais assez d'argent, j'ouvrirais une salle de chausson. Il me faudrait une petite avance, un capital!

J'enseignerais le chausson dans le jour, je lirais les bons auteurs et je préparerais les matériaux de mon grand livre le soir. L'éternel rêve du pain gagné dans l'ennui, même la sciure de bois, de huit à six heures, mais du talent préparé par le travail, de sept à minuit!

22 L'épingle

Y aurait-il un Dieu pour les petits professeurs? Un Dieu avec une longue barbe et un faux col de deux jours?

Boulimart, un lancé, qui a des leçons dans la Haute, arrive un matin dans un atelier de peintre où je vais quelquefois, et où je suis seul pour le moment, le peintre cuisant chez la voisine.

«Dites donc, il y a une place vacante chez Joly, l'homme des Cours de dames. On cherche un garçon jeune comme il faut, bien tourné…»

Eh! eh!

«J'ai promis de trouver quelqu'un, et je ne connais personne. (Il a l'air de fouiller ses souvenirs.) Des jeunes, parbleu, il n'en manque pas! Il suffit d'avoir vingt ans, mais comme il faut et bien tournés!… Où trouver ça?»

Pas si loin! Voyons! Je sais quelqu'un qui n'est pas mal tourné— il est dans la peau d'un bon ami à moi, ce monsieur-là.

«Vous ne pourriez m'indiquer personne, reprend Boulimart, quelqu'un qui n'ait pas l'air bête comme tous ceux que je fréquente?»

Malhonnête, va!

Il poursuit ses recherches avec conscience—«Un tel, un tel!»— Je l'entends qui tout bas fait son énumération en se parlant à lui-même: «Thérion, Meyret, Bressler», mais il passe outre, en secouant la tête.

«Allons, je serai forcé de prendre le premier imbécile venu!…
Avez-vous du tabac, une pipe?

—Voilà…»

Il bourre sa pipe, tire quelques bouffées, se gratte encore la tête… On voit qu'il cherche. À la fin, il se tourne vers moi.

«Je ne trouve rien, mon cher, et j'ai promis d'envoyer pour ce soir! (Après une pause.) Dites donc, vous, voulez-vous y aller? Si c'est le père qui vous reçoit, lui, ça lui est égal qu'on ne soit pas distingué. Vous courez chance de tomber sur le père… Qu'en pensez-vous?

—J'ai peur de paraître trop peu comme il faut et mal tourné…

—Si c'est le père qui vous reçoit, je vous dis, vous pouvez passer. Il préfère même les gens communs, lui! Ça y est, n'est-ce pas? Vous y allez?…»

Je balbutie un peu et je finis par accepter.

C'est se reconnaître mal tourné, mais il y a quelques sous à gagner et je ferais le cagneux pour trente francs par mois.

Il faut s'habiller pour se rendre là.

Quoique le père n'exige pas qu'on soit distingué, je ne puis y aller comme je suis.—Pantalon qui a deux yeux par-derrière, redingote à reflets de tôle…. souliers à gueule de poisson mort.

J'ai un vieil habit noir!—Il n'y aura qu'à mettre un peu d'encre sur les capsules des boutons.

Je me promène dans ma chambre, nu en habit.

Un coup d'oeil dans la glace!…

Ce n'est décidément pas assez.

Il s'agit de recueillir des vêtements, comme un naufragé.

C'est le diable!

Je cours chez un ancien camarade de Nantes, Tertroud, étudiant en médecine:

«As-tu un pantalon?

—Tiens, si j'ai un pantalon!… Regarde ça!»

Il me fait tâter l'étoffe sur sa cuisse.

«Peux-tu me le prêter pour deux heures?

—Mais moi!…

—Tu n'en as pas d'autres?

—J'ai le vieux. Si tu peux t'en servir…»

On le peut, en le réparant comme une masure…

Tertroud m'aide lui-même à ma toilette avec toute la sollicitude d'une mère.

Il se place derrière moi. Son attitude me fait venir la sueur dans le dos. Je le vois qui se gratte le front, je le sens qui agace le fond… Je lui demande des nouvelles!

Tertroud n'ose pas s'avancer. Cependant il ne me décourage pas.

Il continue ses études et son travail, il tourne, examine, l'oeil au guet, l'épingle aux dents. Il finit par déclarer que cela ira— mais avec un vêtement long, pour cacher les réparations.

Il n'a pas de vêtement long.

Lui, il apporte le pantalon—Qu'un autre y aille du pardessus!

«Eudel te donnera peut-être ce qu'il te faut.»

On va chez Eudel.

Eudel fait des difficultés, il a déjà prêté des paletots qu'on ne lui a pas rendus ou qu'on lui a rendus tachés et décousus—avec des allumettes dans la doublure et une drôle d'odeur dans le drap.

«Cependant, si c'est indispensable!

—Merci, à charge de revanche!»

J'essaie le vêtement, qu'il a décroché de son armoire.

J'entends un petit craquement! Je ne dis rien… Eudel me retirerait son paletot tout de suite, je le sens, si je parlais du petit craquement.

Me voilà ficelé.

Je n'arriverai jamais à pied; c'est tout au plus si j'ai pu descendre les escaliers en sautant.

Quand il faut marcher, c'est une affaire! Je vais me partager en deux, sûrement—payer double place, alors?… J'ai juste six sous.

On est forcé de me mettre en omnibus, on le fait avec plaisir, on a assez de moi, on n'en veut plus.

Quel ennui pour descendre! Je sue—tout le ventre de Tertroud est mouillé sur ma poitrine.

Je marche comme je peux—avec des airs bien équivoques! Je finis par arriver à la maison où l'on attend un professeur, qui ait l'air comme il faut et bien tourné…

Je sonne. Oh! je crois que la bretelle a craqué!

«Monsieur Joly.

—C'est ici.

—Y est-il?»

Ah! s'il pouvait ne pas y être!

Il y est: il arrive. Est-ce le fils difficile? est-ce le père insouciant?

C'est le fils!

«Vous venez pour la leçon?»

Je ne réponds pas! Quelque chose a sauté en dessous…

Le monsieur attend.

Je me contente d'un signe.

«Vous avez déjà enseigné?»

Nouveau signe de tête très court et un «oui, monsieur», très sec.
Si je parle, je gonfle—on gonfle toujours un peu en parlant.
Cet homme ne se doute pas de ce qu'il est appelé à voir si le
paletot craque.

Il continue à parler tout seul.

«Je voudrais, monsieur,—mais prenez donc la peine de vous asseoir, j'ai besoin de vous expliquer mon intention…»

Je m'assieds tout juste! C'est encore trop! une épingle s'est défaite par-derrière. Il m'expose son plan.

«Quelques mères s'adonnent à l'éducation de leurs enfants jusqu'à l'héroïsme. Elles regrettent de ne pas savoir les langues mortes pour pouvoir suivre les travaux du collège. J'ai pensé à créer un cours, où un garçon du monde—habitué aux belles manières— leur donnerait, avec grâce, des leçons de latin, même de grec. Je sais ce qu'en vaut l'aune, vous pensez bien, mais il y a là une idée qui peut séduire, pendant quelque temps, des jeunes mères amoureuses de leurs petits.»

Le sang est venu sous mon épingle, je dois avoir rougi le fauteuil…

Il faut cependant que je réponde quelque chose!…

«Sans doute…»

Je m'arrête, l'épingle s'est mise en travers—c'est affreux! Je remue la tête, la seule chose que je puisse remuer sans trop de danger.

«Eh bien! monsieur, vous réfléchirez… Vous me paraissez sobre de gestes et de paroles… c'est ce que j'aime. Nous pouvons nous entendre… C'est dix francs le cachet de deux heures. Les dames fixeront le jour. Mais vous avez peut-être vos jours retenus?»

Je voudrais dire «oui» pour faire des embarras, mais la pomme d'Adam me fait trop de mal et j'ai besoin de remuer la tête en largeur pour me soulager d'un col en papier qui m'étrangle: je remue en largeur—ce qui veut dire: «non» dans toutes les pantomimes.

«Bon, c'est bien! Veuillez revenir ou m'écrire.»

Il se lève. Je n'ai qu'à m'en aller!

Je souffrirai moins debout.

Je m'éloigne à reculons.

Le lendemain, Boulimart arrive chez moi.

«Savez-vous que vous avez plu comme tout à M. Joly? Il vous a trouvé une distinction!…—un peu de raideur—trop la manière anglaise—pas desserré les dents… assis comme sur un trotteur dur… des gestes un peu secs…—mais il ne déteste pas cette froideur, à ce qu'il a dit.

«Bref, mon cher, l'affaire est dans le sac si vous voulez. Mais montrez-moi donc comment vous vous êtes présenté!

—Eh! eh! maître Boulimart, vous m'envoyiez comme pis-aller…
Vous voyez qu'ils se connaissent mieux que vous en distinction…
Et qu'aurait-ce été si je n'avais pas eu d'épingles?

—Quelles épingles?

—N'insistez pas! ou je vous mets en face d'un affreux spectacle» et je fais (à moitié) un geste qui le déconcerte.

«Revenez ou écrivez-moi», m'a dit le monsieur qui me trouve la raideur anglaise.

J'écris.—Je ne puis apparaître encore. Je n'ai toujours comme habits de visite que le pantalon de Tertroud et le paletot d'Eudel, si seulement ils veulent me les prêter de nouveau. J'ai cela—et les épingles…

J'aurais encore l'air distingué, c'est possible, si je m'assieds sur la pointe, mais je préfère avoir l'air plus commun et ne plus souffrir comme j'ai souffert. La place est encore si sensible!

M. Jolyme fait savoir que j'ai à ouvrir mon cours le lundi suivant.

Quelles luttes tous les lundis!

Dès le vendredi, l'inquiétude me prend, et je tremble de ne pas pouvoir arriver!

Je vais emprunter des habits comme il faut chez l'un, chez l'autre.

Je me lie avec des gens qui ne sont ni de mon éducation, ni de ma race, mais qui sont de ma grosseur et de ma taille. Il faut être de ma grosseur maintenant, avoir ma_ ceinture_, pour devenir mon ami.

«Que pensez-vous d'un tel, me demande-t-on quelquefois?

—Un tel?—Ses pantalons pourront-ils m'aller?»

Moi, si difficile comme opinions, moi, le pur, je porte des vêtements appartenant à des nuances bizarres comme couleurs, ce qui n'est rien, mais dissemblables aussi comme opinion!—ce qui est grave!

Des vêtements de républicains modérés, que j'aurais fait fusiller si j'avais été vainqueur, et qui me tiennent maintenant par là: ils me tiennent par le revers de leur paletot ou le fond de leur culotte.

Je parviens tout de même à être à peu près proprement vêtu, à force de me boutonner haut—parce que je suis souple, que je puis me crisper pendant deux heures, et ne pas respirer beaucoup, comme si je voulais faire passer le hoquet.

Mais c'est dur; il faut que je me surveille bien!

On n'aime pas mon caractère. «Drôle d'homme, nature si peu ouverte, trop boutonnée.» Voilà les bruits qui se répandent. Mais je ne puis pas m'ouvrir, ni me déboutonner!

Je n'ai déjà plus personne qui veuille m'habiller, c'est trop long,—il me faudrait une femme de chambre, tous les camarades y ont renoncé.

Les camarades!… C'est tout feu au début, ça vous mettrait des épingles partout, si on les laissait faire; puis, peu à peu, l'indifférence arrive—l'indifférence, la fatigue—je ne sais quoi! et ils ne sont plus là quand on a besoin d'eux,—on ne les trouve plus pour remonter la boucle, replier le fond—ils sont loin, les camarades!…

Il me faudrait un tailleur, même au prix d'un crime.

Je L'AURAI.

Je ne rêve plus que toilette! Je voudrais toujours maintenant avoir une culotte qui ne tire-bouchonne pas, et qui ne me fasse pas mal entre les jambes.

Où cela me mènera-t-il?

N'ai-je pas le vertige? Icare, Icare, Masaniello, Masaniello!…

C'est Eudel qui, pour se débarrasser de mes emprunts de frusques, a préféré me présenter à son tailleur M. Caumont.

Mais il m'a demandé l'épingle qui s'était mise en travers de mon avenir, en m'entrant dans la pelote.

«Je la vendrai à des Anglais, le jour où tu seras célèbre.

—Ce jour-là je te la rachèterai et la mettrai dans mon blason.»

23 High life

J'arrive chez M. Caumont que je trouve dans son salon avec sa femme.

Il m'accueille comme si j'avais quarante mille livres de rente. C'est la première fois que je suis si bien reçu et qu'on est si poli avec moi.

Il me gêne presque… Je me crois obligé de lui avouer ma pauvreté.

«M. Eudel vous a dit que je ne savais pas au juste quand je pourrais vous payer…»

M. Caumont a l'air étonné au possible.

J'insiste encore. «Ah! cela se gâte!…»

«M. Vingtras!… Si vous parlez encore d'argent, nous nous fâchons! Qu'allons-nous vous faire, voyons?

—Une redingote…»

Une redingote?… M. Caumont est ahuri; madame Caumont aussi. Ils se consultent des yeux.

J'ai peur d'avoir été trop loin.—J'aurais dû demander un pet-en-l'air.

Je tâche de réparer ma maladresse et je fais des gestes qui me viennent à mi-fesse; je me scie la fesse avec la main.

«Avec de toutes petites basques. J'aime les basques courtes.»

Ce n'est pas vrai; j'aime les basques longues. C'est comme pour les têtes chez Turquet—mais il faut moins de drap pour les basques courtes, et on me fera plus facilement crédit si l'habit est taillé comme pour un nain.

M. et madame Caumont poussent un cri, ils semblent délivrés d'un grand poids.

«Vous parlez d'une jaquette! Nous nous disions aussi!… une redingote, c'est bon pour les gens de bureau et pour les vieux, mais pour un jeune homme comme vous! Il vous faut quelque chose dans le genre de ceci…»

On me montre un vêtement qui attend sur une chaise et qui a une tournure élégante! Boutons mats, doublure de soie marron, nuance grise, d'un gris doux et vif comme de la poussière d'acier…

On me donne le drap à choisir.

Que c'est souple sous la main! Il me semble que je caresse et compte des billets de banque.

Je joue le blasé et j'ai l'air de cligner de l'oeil et de faire le connaisseur.

À la fin, je me décide pour une étoffe très sombre, je déteste le sombre; mais je me figure que je parais plus sérieux et par conséquent que je présente plus de garantie de solvabilité en choisissant des étoffes tristes. Je regrette de n'avoir pas mis des lunettes bleues.

«Voyons, décidément, vous voulez être de l'Académie! dit M. Caumont en souriant avec finesse. Mais il faut avoir quarante ans pour une étoffe comme celle-là! Autant vous prendre mesure d'un cercueil!»

Je fais fausse route: «Vingtras, tu fais fausse route! Tu vas rater ta pelure!»

Je saute dans l'éclatant et je prends une étoffe qui me fait mal aux yeux! Je la prends comme les chiens savants prennent la carte dans le jeu étalé à terre, du bout des dents, en regardant de côté et la queue entre les jambes si le maître est content. J'ai l'air d'un Munito, d'un Munito des rues, qui sait qu'il lui en cuira de ramasser le neuf de carreau au lieu de la dame de trèfle! Si je commets encore un impair, il m'en cuira aussi. M. Caumont regarde mon choix. Que va-t-il me dire? «Oui, oui!—mais ça date.» Sa femme jette un petit coup d'oeil et dit aussi: «Ça date.» Je fais comme eux, et je dis: «Ça date.» Je ne comprends pas—je ne sais pas si c'est un substantif ou un verbe. Mais je ne veux pas avoir l'air d'un ignorant ni les contrarier. «Ça date peut-être un peu trop, répètent-ils.—Vous trouvez?» Je dis vous trouvez, comme un homme qui a eu sa hardiesse et qui n'en rougit pas, qui a ses idées à lui, son genre, sa crânerie. Je finis par choisir une étoffe qui ne date pas et qui ne me plaît pas, mais qui a l'air de plaire à Mme Caumont. C'est Mme Caumont qui m'inquiète. J'ai toujours vu pour les crédits qu'il fallait d'abord regarder la figure que faisait la femme. Cette étoffe lui va—ou bien il reste un coupon dont elle veut se débarrasser. Elle met une épingle sur l'échantillon. C'est entendu j'aurai cette jaquette.

«Le pantalon et le gilet pareil, n'est-ce pas?

—Parfaitement.

—Maintenant au pardessus!» J'ai peur de faire encore un four avec le pardessus.

Je renonce à regarder les échantillons, je déclare n'y connaître rien; je me rejette, comme un homme fatigué, dans l'excuse de ma vie sédentaire.

«Je vis dans les livres, je ne sors pas des livres. Voulez-vous choisir pour moi?

—Nous ne le faisons jamais. Le client n'a ensuite qu'à être mécontent…

—Je comprends, mais je vous dis… l'habitude de penser…
Ainsi, tenez, je pensais dans ce moment à une coutume romaine…

—Oui, les gens qui travaillent de tête! Je sais.»

M. et madame Caumont ont l'air d'avoir pitié de mon cerveau, et se décident à faire une exception en ma faveur. Ils me choisissent un pardessus.

«Vous viendrez essayer. Faut-il passer chez vous?»

Passer chez moi! mais il n'y a pas moyen d'essayer, chez moi! Il faut se mettre sur l'escalier pour enfiler ses bas et dedans, on se renfonce la tête.

«Non, non, je viendrai. Je vous éviterai la peine.»

Il faut pourtant qu'on sache où je demeure. Je ne puis pas emporter mes effets dans de la lustrine, quand ils seront finis, comme si j'allais rendre l'ouvrage, en marchant les reins cassés comme un tailleur. Il ne m'a pas encore demandé mon adresse. Il m'a seulement demandé pour le moment mes habitudes comme pantalon.

Je n'en ai pas de personnelles. J'ai eu longtemps les habitudes de ma mère; depuis j'ai eu l'habitude d'acheter mes culottes toutes faites.

«Pour votre pantalon, comment voulez-vous le fond?»

De même couleur!… oh! de même couleur! Mes derniers pantalons étaient comme fond d'une nuance si différente du ventre et des jambes!… De même couleur! Je le demanderais à genoux!

Ces cris allaient m'échapper comme une culotte trop large que j'ai failli laisser tomber une fois dans une maison, ayant oublié dans le feu de la conversation de la retenir en l'empoignant par le derrière.

J'ai pu, Dieu merci, les étrangler dans ma poitrine.

«Vous ne dites pas pour le fond?

—Ah! c'est vrai!»

Je fais l'homme qui revient de loin. Je secoue ma tête avec fatigue… M. Caumont insiste:

«Aimez-vous serré… la boucle en haut?… la boucle en bas?…»

Je veux la boucle juste sur le ventre. Quand je n'aurai pas de quoi dîner, je serrerai un cran, deux crans!

«La boucle correspondant au nombril, s'il vous plaît, monsieur
Caumont.»

On passe à la jaquette.

«Quelle forme ont vos jaquettes, d'ordinaire?»

L'air d'un sac généralement: d'un morceau de journal autour d'un os de gigot, d'une guenille autour d'un paquet de cannes—voilà la forme de mes pardessus jusqu'ici; mais à M. Caumont, je réponds:

«Je n'ai jamais remarqué la coupe de mes vêtements (avec un sourire grave et hochant la tête).—C'est que je vis du travail de la pensée!»

Menteur! menteur! Je vis de rien! D'un peu de saucisson ou d'un bout de roquefort, mais pas du travail de la pensée, ni de me pencher sur les livres! Ça me coupe tout de suite, d'ailleurs; ça me fait comme une barre sur l'estomac quand les volumes sont un peu gros.

M. Caumont a pris mes mesures, puis ouvert un registre.

«L'orthographe de votre nom, s'il vous plaît?… Vintras, sans g

J'ai peur de lui déplaire; il a peut-être l'horreur de la lettre g. Je consens à un faux,—je dénature le nom de mes pères!…

«Oui sans g.

—L'adresse?

—Hôtel Broussais, rue d'Enfer, 52.»

Je ne demeure pas hôtel Broussais, rue d'Enfer, 52, mais je ne pouvais pas donner mon adresse à moi. J'ai donné celle d'un camarade qui paie trente francs par mois. C'est un palais chez lui!

C'est la première fois de ma vie que j'ai eu du sang-froid, que j'ai trouvé illico ce qu'il fallait dire; le mensonge m'a donné de l'assurance.

M. Caumont connaît justement la maison!

«Celle qui a une statue du Dieu des Jardins, dans la cour?…

—Oui…»

Je n'ai jamais remarqué la statue—je ne remarque pas les statues généralement,—mais je dis: «oui» à tout hasard, parce que la maison a l'air de plaire à M. Caumont.

«Vous aimez les arts, M. Vin-tras?

—Beaucoup.»

Il attendait plus, je le vois.

J'ai répondu comme s'il m'avait interrogé sur un plat, des radis, des boulettes, de mou de veau; je crois bon d'insister, de donner un peu plus de développement à ma pensée et je répète d'un petit air échauffé:

«J'aime beaucoup les arts!»

Je suis habillé…

On se charge aussi de me procurer un chapelier et un bottier. À chaque commande j'ai un frisson.

J'hésite à m'endetter, mais les camarades m'y poussent…

«Tu végètes avec tes capacités; quand tu pourras te présenter partout, tu gagneras de quoi payer tes dettes et au delà!»

Je me laisse aller, d'autant mieux que je grille d'être bardé de drap fin et chaussé de chevreau.

On me fait des compliments sur mon pied chez le bottier. Il paraît que je ne l'ai pas trop vilain—je ne l'ai jamais su.

Je n'ai encore usé que les bas de ma mère, ou bien je me suis chaussé à la fortune du pot—à six sous la paire—toujours forcé de rentrer le bout sous les doigts de pied, ou de plier le talon comme une serviette, ce qui m'a fait, plus d'une fois, accuser de manquer de courage, sous l'Odéon, quand, après cent vingt-sept tours, je me plaignais de ne pouvoir marcher.

On accuse les gens de manquer de courage! On ne sait pas comment sont leurs chaussettes, si la main d'une mère n'a pas entassé les reprises qui font hernie ou tumeur dans le soulier!

J'ai toujours eu du linge propre, par bonheur! Je l'envoie à ma mère, qui le blanchit, le raccommode et me le renvoie. Ça ne coûte rien de transport, grâce à M. Truchet et M. Andrez des Messageries; mais toujours aussi, ce linge ressemble à de la peau de vieux soldat, trop raccommodée et mal recousue.

Le jour où j'essaie mes bottines, il y a des cris d'admiration. Je garde un moment l'ancien soulier à l'autre pied pour constater la différence. C'est celle du pied d'éléphant au pied de biche, du moignon à la griffe.

Me voilà enfin armé de pied en cap: bien pris dans ma jaquette; les hanches serrées dans mon pantalon doublé d'une bande de beau cuir rouge; à l'aise dans ce drap souple.

J'ai fait tailler ma barbe en pointe; ma cravate est lâche autour de mon cou couleur de cuir frais; mes manchettes illuminent de blanc ma main à teinte de citron, comme un papier de soie fait valoir une orange.

«Savez-vous que vous avez l'air d'un mâle!» dit une femme de camarade, de l'air d'un sauvage qui dit, en apercevant un missionnaire entrelardé,—et se léchant les lèvres: «J'en mangerais.»

Je tiens haut ma tête.

C'est la première fois que je la relève ainsi depuis que je suis «étudiant». Jusqu'à ce jour, je n'ai pas pu. Il fallait que je fusse un peu lancé. J'oubliais alors que j'avais à cacher le gras de ma cravate.

Ma grande joie est de pouvoir maintenant penser à ce que je dis.

J'ai pu penser en particulier, quand j'étais seul dans mes chambres de dix francs, devant les murs des cours!—mais je n'ai jamais pu penser à ce que je disais en public.

J'avais à songer, pendant que je parlais, à ma culotte qui s'en allait, à mes habits que je sentais craquer, il y avait à cacher mes déchirures et mes taches, mon linge sans boutons, mon derrière sans voile.

Toujours sur le qui-vive! Je monte la garde depuis le berceau devant mon amour-propre en danger. Je veille, les ciseaux aux poings, la ficelle à l'épaule, les pieds près de l'encrier, pour noircir mes chaussettes là où le soulier est fendu.

Je m'évadai un moment de cette vie grotesque quand je revenais de Nantes, mais ma liberté fut gâtée dès le lendemain par l'horrible spectacle de la mouchardise impériale et de l'aplatissement public —le coeur et le nez y sont faits maintenant, et l'on ne sent plus la mauvaise odeur qu'on a respirée des années: l'odorat s'est rallié!

Je n'ai pas une douleur qui vienne me prendre à la gorge, comme celle qui m'empoigna le lendemain de décembre dans mon premier vêtement neuf. Je me carre dans mes habits et me dresse sur le talon haut de mes bottines. Je garde mon chapeau sur ma tête… comme un grand d'Espagne.

Me voilà fier et libre de nouveau!

Je ne rentre plus mes côtes ni mes ongles, je ne traîne plus les pieds, je ne mâche plus les mots, je n'avale plus mes colères ou mes rires. Je ne marche plus sous l'Odéon, comme les réclusionnaires dans la promenade_ en queue de cervelas_, au fond des lugubres centrales.

Pour la première fois, je marche au milieu de la rue au risque d'être écrasé par les voitures, j'y marche. Je n'en ferai pas une habitude, c'est trop gênant, mais j'ai été condamné au rasage de murs trop longtemps. Il me faut cette sensation de la chaussée que je connais à peine. Je retournerai demain sur le trottoir, où l'on verra reluire mes bottines; en attendant, j'aveugle les gens de l'entresol avec les éclairs de mon chapeau. Je passe sous tous les entresols où je vois des gens à la fenêtre.

American Bar

Nous avons été promener nos beaux habits sur les boulevards. Il y a un bar américain, près du passage Jouffroy, où la mode est d'aller vers quatre heures.

Des boursiers, à diamants gros comme des châtaignes, des viveurs, des gens connus, viennent là parader devant les belles filles qui versent les liqueurs couleur d'herbe, d'or et de sang. Ils font changer des billets de banque pour payer leur absinthe.

Je ne déplais pas, paraît-il, à ces filles.

«Il a l'air d'un terre-neuve», a dit Maria la Croqueuse.

Je croyais que c'était une injure; il paraît que non!…

Avant les habits Caumont, j'avais l'air d'un chien de berger, d'un caniche d'aveugle, d'un barbet crotté auquel on avait coupé la queue.—Un homme vêtu de bric et de broc a l'air aussi bête qu'un chien à qui l'on a coupé la queue tout ras. Je paraissais avoir la maladie, on m'aurait offert du soufre. Maintenant, je suis un terre-neuve, un beau terre-neuve…

«Et pas bête», ajoutent quelques-uns en faisant allusion à mes audaces de conversation.

Pas bête?—Mais si demain j'avais de nouveau la redingote à la doublure déchirée, la cravate éraillée et tordue, le pantalon m'écartelant comme Ravaillac; si demain j'avais des chaussettes trop grosses dans des souliers percés, demain je serais de nouveau bête et laid,—bête comme une oie, laid comme un singe!

Vous ne savez donc pas de quoi j'ai eu l'air pendant quatre ans?

Deux ou trois fats qui, par-derrière, me blaguaient ou me calomniaient quand j'étais mal mis, sont arrivés caresser mes habits neufs.

«Bas les pattes!» ai-je sifflé en leur fumant au visage.

Je les ai traités comme des chiens.

Ah! vous voulez vous remettre avec Vingtras: ce Vingtras qu'on dit distingué à sa façon, à présent! Il faut rayer ça par des acceptations de blague cruelle ou des menaces de gifles toutes prêtes.

Je n'ai jamais eu l'envie de brutaliser un impertinent. Elle me prend. Je souffletterais bien un ganté du bout de mes gants neufs.

Je vaux moins pourtant depuis que j'ai ces habits-là!

Il a fallu mentir à mes habitudes d'honnêteté muette, démordre de mon entêtement à vivre de rien. Il a fallu dire adieu à mes résolutions de héros.

J'en ai souffert dans un coin de mon coeur.

Quelquefois je trouvais une vanité d'orgueilleux à me jurer que j'irais ainsi, mal vêtu, jusqu'au jour où je forcerais la chance; si je mourais, je mettrais mon éloge dans mon testament en racontant ma vie, et en fouettant de mes dernières guenilles les survivants qui devaient leurs habits—moi je ne devais rien, pas même une paire de savates.

Je vaux moins. J'ai dû jouer la comédie pour avoir mes vêtements, ces bottines et ce chapeau—une comédie dont j'ai honte!

Mes souliers percés étaient _miens; _je pouvais les jeter à la tête du premier passant, en disant:

—Tu es peut-être aussi honnête, mais tu n'es pas plus honnête que moi.

À un ruiné, je pouvais crier:

«Je te fais cadeau de l'empeigne.»

Je crois que je gagnerai de quoi payer, cependant! Le Vingtras est en hausse.

«Il a mis de l'eau dans son vin, dit l'un; il a jeté sa gourme, dit l'autre; j'avais toujours dit qu'il avait du bon, ce garçon-là!» fait un troisième.

Je n'ai pas mis d'eau dans mon vin, j'ai mis du vin dans mon eau; je n'ai pas jeté ma gourme, j'ai jeté mes frusques.

Tas de sots!

Partout, je fais prime.

Je suis devenu un grand homme chez Joly.

Je puis me pencher sans danger maintenant, pour corriger les devoirs.

Il y a une des mères, trente ans, cheveux d'or, rire d'argent, qui a toujours quelque chose à me montrer sur le cahier de son fils et qui se penche aussi, en appuyant le bout de ses seins sur mon épaule…

Un matin, ma jaquette m'allait bien, paraît-il, dans le demi-jour qui baignait la classe de latin—le corsage de la dame aux cheveux d'or luisait et sentait bon comme un gros bouquet! Sur un coin de cahier elle avait en souriant dessiné une tête échevelée qui ressemblait fort à la mienne. Nos lèvres se sont rencontrées…

…………………

Elle m'a présenté à son mari, l'autre soir.

«L'enfant ferait-il des progrès en prenant des répétitions? me demande-t-il.

—Beaucoup.»

Je n'ai pas dit ce «beaucoup»—là, comme j'ai dit le _beaucoup _à M. Caumont, quand il m'a demandé, à propos du Dieu des jardins, si j'aimais les arts.

Mon beaucoup a été entraînant et passionné.

M. Martel, le mari, voit déjà son fils traduisant les Verrines (ce qui serait bien utile pour son commerce, n'est-ce pas?) et il me demande mes prix. Jadis, j'aurais répondu: deux francs l'heure, vingt sous même, si j'avais eu le derrière sur les épingles.

Je ne l'ai plus sur des épingles, qu'on le sache! et qu'on se le tienne pour dit une bonne fois!

Je n'ai plus le derrière sur des épingles, aussi je prends cinq francs l'heure!

«Cinq francs l'heure, entendu. Vous vous arrangerez avec la mère pour les jours et les heures. Encore un verre de champagne?

—Merci! J'ai beaucoup dîné en ville ces jours derniers et il a fallu sabler le Jacquesson.

—Le Jacquesson!» J'ai voulu avoir l'air d'avoir une marque à moi que je préférais!

J'ai vu Jacquesson sur une bouteille à goulot entouré de papier d'argent et j'ai dit: «sabler le Jacquesson!»

M. Martel me regarde. Ce regard me suffit. J'ai lâché une bêtise; je le vois du coup.

«Vous dites Jacquesson, fait-il en ayant l'air de regarder si ma jaquette est de la Belle Jardinière.

—Pas Ja-que-sson.» Je lui parle très durement, comme un homme qui a à faire à un imbécile et qui le relève du péché de sottise.

«Pas jac-qué-sson! Savez-vous l'anglais?

—Non!» Ah! il ne sait pas l'anglais! Attends, va!

«Je n'ai pas dit Jac-qué-sson! j'ai dit Jack-sonn! une marque anglaise, la grande marque des William Jackson.» Je n'ai pas insisté sur l'n, je ne suis pas de ceux qui disent Baïronne, pour dire Lord Byron quand je suis avec un Français, et ne veut pas en abuser.

«Je vous demande pardon. J'avais entendu Jacquesson, la marque à deux mille francs la bouteille, du poiré de Champagne!

—Ah! ah! ah!» Je ris comme d'un calembour fait entre marquis à la Pomme de pin, mais il était temps. Mal habillé je n'aurais pas trouvé Jack-sonn, et je n'aurais pas ri d'un rire de marquis, bien sûr.

Je me lève de table un peu éméché comme dirait la mère Mouton, mais ma griserie consiste à croire que je descends d'une famille noble et je raconte, la jambe en l'air dans un fauteuil, une aventure arrivée à un de mes ancêtres qui ne voulait pas saluer le roi. Je n'oublie pas malgré mes habits et ma griserie mes opinions républicaines.

L'un de mes ancêtres s'est trouvé avec un roi, il a dû le saluer pourtant. Car nous sommes une noblesse d'écurie. Du côté de mon père on élevait les cochons, dans ma lignée maternelle on gardait les vaches. Nous portons pied de cochon sur queue de vache, avec une tête de veau dans le fond de l'écusson.

Je donne mes répétitions à cinq francs l'heure.

M. Caumont a déclaré qu'il me fallait un habit du matin.

J'ai toujours vu le matin représenté en jaune clair ou en bleu pâle dans les ballets et dans les pièces de vers. Vais-je être en matin de pièce de vers ou de féerie? Aurai-je des gouttes de rosée? M'entr'ouvrirai-je de quelque part au soleil levant?

Non. J'ai un vêtement dont M. Caumont lui-même est enchanté, qui est «du matin» au possible. Oh mais! Comme c'est du matin!

M. Caumont ajoute que c'est un vêtement de neuf heures à midi— pas avant neuf heures, pas après midi.

Je le garde pourtant jusqu'à une heure, deux heures même, quelquefois!—Car ma leçon va jusque-là—Ma leçon? C'est-à-dire la correction des cahiers de l'enfant, qu'on éloigne…

On entr'ouvre un grand peignoir à raies bleues, bordé de dentelles fines, et qui moule un corps de statue…

24 Le Christ au saucisson

Mes amours jusqu'ici avaient senti la crémerie ou le bastringue.

J'avais jeté mon mouchoir, de grosse toile, à quelques étudiantes qui trouvaient que j'avais de grands yeux et de larges épaules. Tout cela avait un parfum de friture et de petit noir.

Je respire maintenant l'élégance à pleines narines.

Je lui ai caché mon adresse, qu'elle me demande toujours.

«Si tu ne veux pas me la dire, c'est que tu as une autre femme!…

—Non, je demeure avec ma mère.

—Elle est rentière, ta mère?»

Je n'ose mentir, ni répondre oui.

Je sens bien que la misère lui paraît une laideur, et à toutes les allusions qu'elle fait à mon genre de vie, je réponds par la comédie de la médiocrité dorée.

«C'est pour être un jour professeur de faculté que j'ai pris la carrière de l'enseignement et que je donne des leçons.

—Oh! j'irai t'entendre! Mais toutes seront amoureuses de toi!…»

Elle fait une moue chagrine et reprend:

«Quelle couleur de meubles as-tu?… (Rougissant un peu.) Comment sont les rideaux de ton lit?…»

Elle baisse la tête et attend.

«Les rideaux de mon lit?…»

Je ne trouve rien.

«De quelle couleur?

—Couleur puce…»

J'ai failli dire: punaise!

«C'est moi qui t'arrangerais ta chambre de garçon!…»

J'ai pensé à en avoir une, mais quoique les leçons marchent, je ne suis pas riche. Les louis d'or fondent en route, dans nos promenades en voiture et nos haltes dans les restaurants heureux, où elle veut un rien—mais un rien, entends-tu! dit-elle en se dégantant.

Il m'est arrivé de souper avec du pain et de l'eau claire, la veille ou le lendemain des jours où nous avions pris un rien, chez le pâtissier d'abord, au restaurant ensuite, dans un café de riches après, où elle voulait entrer pour se regarder dans la glace et voir si elle était trop chiffonnée ou trop pâle.

Elle avait quelquefois peur de son mari.

Peur?—Elle faisait semblant, je crois, pour aiguiser ma joie. Elle voyait bien que je ne redoutais pas le danger et que le fantôme du péril, au contraire, attisait mes désirs et mon orgueil.

Peur?—Mais elle s'affichait à mon bras!

Au théâtre, elle se frottait tout contre moi, elle avait ses cheveux qui touchaient les miens…

Elle voulut une fois aller aux cafés du quartier, et se fâcha parce que je ne la tutoyais pas.

Patatras!

J'étais dans mon taudis. On a fait du train dans l'escalier.

«Que demandez-vous? criait l'hôtelier. Vous demandez M. Vingtras? Je vous dis: c'est ici; vous me dites: non! Je vous dis: si! Je sais bien les gens qui logent chez moi.—Monsieur Vingtras!

—Qu'y a-t-il?

—Une dame qui vous cherche.»

Par la cage de l'escalier j'ai vu une tête passer, mais qui a tout de suite disparu!… J'ai entendu un bruit de soie, des pas précipités… Une robe fuyait dans la rue.

Je cours, en me cachant derrière les gens et les voitures.

Cette robe, ce châle!… C'est ELLE, la femme au rire d'argent, aux cheveux d'or, au peignoir bleu…

Quelle honte! Je ne reparaîtrai pas devant ses yeux. Je ne reparaîtrai pas au cours non plus, je ne reverrai pas Joly, je fuirai le quartier où ELLE vit, je m'exilerai de ce coin de Paris.

J'ai envoyé un mot de démission.

Je suis resté huit jours et huit nuits à m'arracher les cheveux; heureusement j'en ai beaucoup.

Aux heures où elle avait l'habitude de m'attendre, près du Gymnase, je vais malgré moi de ce côté; je cours après toutes celles qui lui ressemblent—en me cachant quand je crois la reconnaître!

Mais je ne me laisse pas écraser par la douleur.

Je vais bûcher, bûcher, faire de l'argent, de l'or, louer ensuite un appartement avec un lit à rideaux puce, puis je lui écrirai. J'inventerai un roman; j'en cherche l'intrigue, j'en ourdis le mensonge…

Les répétitions pleuvent, je donne la première à sept heures du matin au fils d'un ancien colonel; la dernière à huit heures du soir, à un imbécile riche qui veut apprendre le style. Je le lui apprends. Crétin!

Tout va comme sur des roulettes d'argent. Même ma blessure se ferme.

Mon triomphe, pour avoir mal fini, ne m'en a pas moins enhardi; et tout en rêvant de revoir la jeune mère aux cheveux d'or, je_ flirte _auprès d'une miss anglaise, soeur d'un de mes élèves, qui n'a pas l'air, la jolie fille, de me trouver trop mal bâti.