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Classiquesen Ligne

LA DETTE

Mais M. Caumont m'a envoyé sa note.

Diable!

C'est plus que je ne pensais! deux fois plus!

Je donne un acompte. L'acompte donné, il me reste _sept francs _pour finir mon mois! Il s'agit d'être économe, sacrebleu!

Je le suis.

Je vis sur le pouce. Je déjeune avec du cochon.

Un jour, j'avais très faim. Je n'ai pas attendu d'être chez moi; j'ai acheté une saucisse, un petit pain, et je me suis mis à luncher sous la porte cochère d'une vieille grande maison, gaiement, sans penser qu'un malheur me menaçait!

Ce malheur arrive au trot.

C'est une calèche qui entre. Je n'ai que le temps de me garer contre le mur, les bras étendus comme un Christ.

Une jeune fille crie au cocher: «Prenez garde!»

Mais je la connais!—C'est la miss anglaise!

Elle m'a vu!

L'homme de ses rêves est là contre le mur, avec du cochon dans une main, un petit pain dans l'autre…

Je vais bien, moi!

On fit une romance dans un cénacle sur mon infortune: Le Christ au saucisson: quatre couplets et un refrain.

Je me décide à rentrer et à rester dans mon trou, ne me montrant plus dans les quartiers riches que pour vendre mes participes et enseigner le style.

Mais j'ai été un maladroit!

Les affaires baissent. Boulimart, que je rencontre, me dit:

«Montrez-vous donc! Faites des visites! Promenez vos chevaux! Vous devenez ours. On ne veut pas d'ours dans le milieu où vous emboquez vos élèves.»

Moi je voudrais ne pas perdre mes soirées à aller chez les bourgeois que Brignolin me recommande de ménager; je voudrais être libre,—ma journée faite—libre de travailler pour moi.

Je ne suis pas libre.

On ne gagne pas plus ou moins. On n'est pas maître de l'étoffe qui s'appelle le temps, on ne choisit pas ses heures, sa façon de vivre, quand on a la clientèle qui est la mienne.

Boulimart me répète:

«Avec votre air de sanglier, vous devez être habillé comme un lion.»

Il faut, pour pouvoir m'habiller comme un lion, que je continue à loger dans le taudis où la patricienne m'a surpris, et que je mange encore beaucoup de ces cervelas à deux sous, dont la miss anglaise a vu un échantillon dans mes mains dégantées sous la porte cochère. Je dois tout sacrifier à mes habits, comme une fille!

Je me maquille pour mes leçons.

J'en ai le coeur qui se soulève!

25 Mazas

Un soir, mon hôtelier me prend à part.

Il m'annonce qu'un homme «petit, trapu, brun» est venu me voir avec des airs mystérieux. Il reviendra demain, vers midi.

Le lendemain, à midi, Rock se trouve devant moi.

«Tu n'as plus l'air d'un républicain, me dit-il en toisant mes habits à la mode.

—Monte là-haut, lui dis-je, et tu verras si je suis resté pauvre.»

Il monte.

Nous sommes restés une heure à parler à voix basse dans mon trou.

J'ai gardé au fond de moi-même la haine amère, inguérissable, du 2
Décembre.

Ambitieux ou révolté, j'ai souffert,—à en mourir!—de la vie sourde et vile de l'empire; et dans le brouillard qui m'étouffe, moi, obscur, comme il étouffe les célèbres, je n'ai cessé de mâcher des mots de conspiration contre Bonaparte.

Après mon retour de Nantes, sous le coup du dégoût, j'ai renfoncé en moi-même ma douleur, j'ai essayé de la noyer dans l'idée d'un livre qui attendait cinq ans, dix ans pour passer au jour sa gueule comme un canon. Ah! bien oui! Je me suis heurté contre les stupidités de la bachellerie qui m'a laissé la tête gonflée de grec et le ventre presque toujours vide en face d'un monde qui me rit au nez. Avant d'écrire un livre comme on charge une pièce, il faut avoir jeté au vent le bagage qui gêne et mon écouvillon est gras de toute la graisse du collège, il faut un autre outil que ça au pointeur. Mon livre est dans mon coeur et point sur le papier. À quoi bon! qui en eût publié un chapitre, une page, une ligne? Je ne connais pas de champ de roseaux auxquels je puisse crier mes fureurs! S'il se trouve une conspiration honnête sur ma route, j'y entre et en avant!

Rock est venu me voir pour m'avertir que tout est prêt.

—Tes relations de high life te retiendront-elles, dit-il, en souriant! Auras-tu le courage de quitter les bonheurs qui t'arrivent pour les dangers que je t'offre.

—Le danger, mais je l'aime, j'en serai.

Des détails maintenant…

«On est prêt», me dit Rock.

Qui, on?

Rock peut me confier le nom d'un des conjurés, c'est celui d'un garçon qui était avec nous au poste du combat en Décembre.

«Va toujours!»

Rock me donne mes instructions et me met en rapport avec un homme grave. Il a des cheveux plats, porte des lunettes; on dirait un prêtre, s'il n'avait des favoris comme un jardinier et des moustaches comme un tambour.

C'est un professeur de philosophie qui a refusé le serment; il a le geste hésitant, la voix nasillarde, mais la parole amère et l'oeil dur—avec cela le nez un peu rouge: ce n'est pas la boisson, c'est l'âcreté du sang.

J'avais cru qu'on pouvait rire—surtout la veille de mourir —j'avais pensé même qu'il fallait rire par prudence, parce qu'on ne songe pas à soupçonner des gens qui plantent sur l'oreille du complotier la cocarde de l'insouciance. J'ai jeté je ne sais quelle ironie en entrant.

L'homme aux lunettes m'a regardé d'un air glacial et a fait un signe de mépris. Il m'a même dit un mot sévère, je crois.

C'est bon! Respect à la discipline! Je vais être grave et raide, si je puis, comme Robespierre.

Il y a convocation mystérieuse pour ce soir.

Nous nous rendons dans une chambre au fond d'une vieille cour, et là, nous recevons la nouvelle que c'est pour demain.

Fichtre! on n'en a pas pour longtemps à vivre. C'est donc sérieux, décidément?

Nous devons nous trouver après le dîner à un café de la place Saint-Michel. En effet, nous nous reconnaissons, le soir, en face de bocks dont nous regardons s'épanouir le faux col, et que nous vidons d'un air blasé.

«Vos hommes sont prêts?» me demande tout bas un des affiliés.

J'ai un peu honte, je rougis légèrement. «Mes hommes!» c'est bien solennel!—J'ai horreur du solennel!

Ils se composent de quatre ou cinq étudiants jeunes, roses et gras que je ne connais pas.

Je suis leur chef, il paraît, mais je n'en sais guère plus qu'eux. On m'a jugé trop blagueur, ou bien Rock s'est souvenu de nos disputes cruelles en Décembre, et il n'a pas voulu que je jetasse mes boutades de téméraire à travers l'organisation du complot. Il a eu peur de mes brutalités ou de mon impatience.

Je n'y regarde pas et n'en demande pas plus long. Je prends de bon coeur le rôle qu'on me donne—sans croire, à vrai dire, qu'il y aura représentation publique de la tragédie. Je sais ce que c'est que de songer à tuer un homme. J'en ai eu la pensée jadis, et je me rappelle les émotions qui me serraient le coeur et me glaçaient la peau du crâne, quand je me représentais la minute où je tirerais mon arme, … où je viserais… où je ferais feu…

Puis j'ai lu des livres, j'ai réfléchi, et je ne crois plus aussi fort que jadis à l'efficacité du régicide.

C'est le mal social qu'il faudrait tuer.

Sans perdre de temps à creuser la question, j'ai accepté ma part de danger dans l'entreprise, mais je n'ai pas la foi. C'est par amour de l'aventure, envie de ne pas paraître un hésitant ou un déserteur auprès des camarades de 51, que je me suis embrigadé dans le complot.

Je n'ai pu cacher à Rock mon incrédulité. Il me demande si, au cas où cette incrédulité recevrait un démenti sanglant, je serais prêt à appeler aux armes dans le quartier.

Certes.—S'il y a du tumulte dans l'air, s'il faut une voix pour donner le signal, s'il s'agit de monter sur les marches de cet Odéon où j'ai rôdé vaincu et honteux, pendant des années, et de crier debout sur ces pierres: «Vive la République!» en déployant un drapeau autour duquel on se battra, comme des enragés—s'il ne s'agit que de cela: en avant!

Ce sera un éclair dans mon ciel noir.

J'ai communiqué à Legrand le projet d'attaque.

Legrand aime le danger, il adore les décors tragiques.

«J'en suis», dit-il.

Bref, nous sommes bien sept qui donnerons le branle et prendrons la responsabilité d'engager la lutte dans ce coin de Paris.

Sept!