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Classiquesen Ligne

C'EST POUR AUJOURD'HUI.

On m'avait annoncé qu'il me serait délivré des pistolets et des cartouches quand le moment serait venu.

Pistolets et cartouches me sont en effet comptés à l'heure dite.

Allons, le sort en est jeté!

Au dernier moment j'avertis encore un ancien copain de Nantes, Collinet, maintenant étudiant en médecine, dont le père est millionnaire. Il se charge de porter la moitié des armes. Bravo!

On ne soupçonnera jamais ce fils de riche de jouer sa liberté et sa peau dans une entreprise de révoltés!

Il le fait carrément, par amitié pour moi et aussi par entrain républicain.—Il glisse les pistolets et les munitions dans les poches de sa redingote et de son pardessus, va en avant, et prend place, d'un air dégagé, à une table du café où les émissaires arriveront, le coup fait.

Le coup consiste à tirer sur l'empereur qui doit aller ce soir à l'Opéra-Comique. On l'attendra à la porte! Feu. Vive la République!

À moi, Vingtras, de soulever la rive gauche!

On m'a promis que des sections d'ouvriers accourront à ma voix.

Est-ce bien sûr? Je ne crois guère à ces sections-là, Rock non plus; je pense bien! Mais c'est bon pour rassurer les autres, sinon moi. Qu'il y ait des sections ou non, je réponds que si on tire des coups de pistolet, là-bas, on fera parler la poudre, ici.

Il est sept heures.—Ils sont partis!

Nous attendons.

Est-ce le doute, est-ce l'insouciance? Est-ce un effet des nerfs ou l'effet de la fièvre? Nous avons le rire aux lèvres.

Le puritain n'est pas là, et nous trouvons moyen de plaisanter nos tournures de conjurés; car les pistolets et les poignards font des bosses sous nos habits, et nous donnent l'air d'avoir volé des saucissons ou de réchauffer des marmottes.

Nous sifflons des bocks.

Il a été formé une caisse avec les sous que chacun pouvait avoir, et nous vivons là-dessus—jusqu'au grand moment où, si l'on a soif et faim, on réquisitionnera au nom de la République, dans le quartier en feu.

Huit heures et demie.

Il est huit heures et demie.—Point de nouvelles, pas d'orage dans l'air, pas d'affilié qui accoure!

Dix heures—Personne.

Minuit.

Minuit!…—Encore rien!

Mais c'est horrible de nous laisser ainsi sans nouvelles! Ils ont eu le temps de revenir!—Ils devraient être là pour nous dire qu'on a hésité, qu'on a eu peur, que les chefs et les hommes ont reculé, que nous sommes libres de rentrer chez nous, que ce sera pour une autre fois—pour les calendes grecques!

Il faut prendre un parti.

«Dispersez-vous, rôdez, je reste sous l'Odéon avec Collinet.»

Brave garçon. Il porte toujours les armes. Je le soulage un peu— nous sommes un arsenal à nous deux! Si un sergent de ville nous arrêtait, ce serait Cayenne pour l'avenir, ou la fusillade peut-être pour ce soir même.

Des pas!…

Est-ce la police? Est-ce un des nôtres?

C'est un camarade—mais il ne sait rien.

«Hé! Duriol! D'où viens-tu comme ça?

—D'où je viens?»

Il s'approche de moi en faisant mine de tituber et me glisse à l'oreille le mot d'ordre de la conjuration.

Comment! Duriol en est?

Qui donc l'a averti?

Il l'explique en deux mots,—c'est Joubert, un des initiés.

Puisqu'il en est, voyons, que sait-il!

«Étais-tu à l'Opéra-Comique?

—Oui.

—Eh bien?

—Eh bien! On n'a pas tiré quand l'empereur est entré; on n'était pas prêt, on devait tirer à la fin. Mais pendant la représentation, un des conjurés a laissé échapper un pistolet de sa poche; la police a pris l'homme; il a eu peur, il a fait des révélations, désigné des complices; on les a empoignés un à un, dans les couloirs, sans bruit…

—Qui a-t-on pris?

—Rock a-t-il été arrêté?

—Non, je ne crois pas.»

Encore des pas!… Cette fois, c'est le chapeau d'un sergent de ville!

Ah! il faut fuir!

Dans l'obscurité, nous longeons les murailles.

À trois heures du matin, je suis enfin dans mon lit, n'en pouvant plus, brisé de fatigue, broyé par sept heures d'anxiété mortelle.

Mes luttes contre l'empire se terminent toutes par des courbatures —des blessures piteuses font saigner mes pieds. C'est bête et honteux comme la fatigue d'un âne.

Je vais chez Duriol, au matin.

C'est un chétif, une tête faible; il n'a ni opinion, ni envie d'en avoir. Comment se fait-il qu'il ait été mis dans le secret?

Duriol me répète son histoire de la veille avec des variantes bizarres.

Il m'interroge moi-même et me demande ce que je sais.

«Halte-là!»

Je n'ai rien à dire. Je ne connais personne, et je ne reverrai même personne d'un mois, en dehors de mes familiers.—L'affaire manquée, égaillons-nous!

Ça va mal.

J'apprends que Rock est sous clef. Il est vrai qu'il était à l'Opéra-Comique.

Ceux qui n'y étaient pas s'en tireront-ils?

Legrand, Collinet, Duriol et moi, nous sommes les habitués d'une crémerie de la rue des Cordiers. Nous y prenons depuis le complot des attitudes de viveurs, nous faisons des_ extras._

«Mère Marie, encore un Montpellier d'un rond!»

Nous appelons de ce nom aristocratique un petit verre d'eau-de-vie d'un sou, faite avec du poivre et du vitriol; nous lampons ça comme des gentlemen lampent un verre de chartreuse au Café Anglais.

Nous essayons de paraître des gens qui ne vivent que pour s'amuser, qui jettent l'argent par les fenêtres…

Au nom de la loi.

Il est huit heures du soir.

Je viens de demander un petit mouton—c'est le demi-plat de ragoût qu'on appelle ainsi.

Les camarades me poussent le coude, me donnent des coups de pied sous la table, me lancent des yeux terribles…

_Mouton! _Autant dire Mouchards. Cette épithète de_ petit_ a l'air d'une impertinence. De plus ce n'est pas le moment de jouer avec le feu.

Il y a justement depuis deux jours un bonhomme que personne ne connaît et qui veut parler à tout le monde.

Je tâche de réparer ma bévue en disant:

«Non, mère Marie, un grand mouton!»

Je m'en fourre pour deux sous de plus, afin de détruire le mauvais effet. C'est six sous le grand mouton.

La crémerie est envahie!…

Un homme en écharpe tricolore est à la tête de six ou sept individus de mauvaise mine en bourgeois.

Il ordonne de fermer les portes—Au nom de la loi, que personne ne sorte!

L'écharpe tricolore, au milieu d'un silence profond, tire un papier de sa poche et appelle des noms:

«Legrand?

—Il n'y est pas.

—Voilquin?

—Il n'y est pas.

—Collinet?

—Voilà.»

Collinet, qui heureusement n'est plus saucissonné de pistolets, demande ce qu'on lui veut.

«On vous le dira tout à l'heure.

—Vingtras?

—Présent!»

J'avais envie de répondre: «Il n'y est pas.» Si l'on m'avait appelé avant Collinet, je n'y aurais pas manqué bien sûr; mais du moment où l'on ne ruse plus, je réponds d'une voix pleine et d'un air insolent.

J'ai été chef une soirée: je ne dois pas songer à m'esquiver quand les autres se livrent.

Le juge d'instruction a essayé de m'intimider.

Imbécile!

«Vous mangerez longtemps des lentilles d'ici si vous voulez faire le héros comme cela», m'a-t-il dit d'un air goguenard et menaçant.

Mais je ne les déteste pas, ces lentilles! Mais il ne sait donc pas que je me régale avec la chopine qu'on me donne. Je n'ai jamais tété de si bon vin.

Qu'est-ce donc? par la porte de la cellule, en face de la mienne, je viens de reconnaître une pipe, celle de Legrand.

J'ose en parler à un gardien qui me dit:

«Ah! oui! l'innocent qui dit beu, beu! heuh, heuh quand on l'interroge.»

Je vois qu'il a continué sa tradition; il fait comme au collège; il joue les ahuris.

J'en fais à peu près autant. J'ai l'air de ne pas comprendre. À ce qui sortira de mes lèvres est suspendu le sort de huit ou dix hommes. Il faut ne rien livrer, rien, et le juge d'instruction en est pour ses airs de menace.

Armes et bagages!

Ma tactique a réussi!

On vient de me crier: Armes et bagages!

Cela veut dire: «Vous êtes libre. Ramassez vos frusques!»

Je passe par les formalités et les grilles. Enfin, me voilà dehors!

Tous les camarades aussi—moins Rock! Mais tous ceux de ma fournée ont échappé! Enfoncés, les juges!

Mais, hélas! mon nom a été prononcé parmi ceux des arrêtés. Mon titre de républicain, mes relations avec les chefs du complot, tout mon passé de 1851 a été mis dans les journaux, et quand je me présente pour mes leçons, les visages sont glacés.

Je suis de la canaille, à présent.

On me règle, on me paye, et c'est fini.

Ma clientèle est morte. Il n'y a plus même de leçons à deux francs, ni à vingt sous.

26 Journaliste

«Vingtras, pourquoi ne te fais-tu pas journaliste?»

J'ai essayé.

Je suis parvenu à avoir ce que j'ai rêvé si longtemps, une place de teneur de copie.

On me trouve bien vieux, bien fort, pour ce métier de moutard.

On n'a besoin que d'un gamin pour prendre l'article et le lire au correcteur pendant que celui-ci, suivant sur l'épreuve, voit s'il n'a rien laissé passer et si l'imprimé correspond phrase par phrase, mot par mot au manuscrit.

Je suis forcé de cacher mon âge et on me regarde comme un phénomène.

«Il n'a donc pas d'autre état? Il est donc bien pauvre?»

Oui, je suis bien pauvre; non, je n'ai pas d'autre état. J'ai obtenu la place par un ancien maître d'études de Nantes qui est l'ami d'enfance du rédacteur en chef. Il est un peu fier de me prouver son influence, et heureux aussi (c'est un brave homme) de m'aider à gagner quelques sous.

J'ai trente francs par mois, c'est mon chiffre! Dans le journalisme ou l'enseignement, je vaux trente francs, pas un sou de plus.

Ma mère avait raison de dire que j'étais un maladroit. Je fais mal mon métier.

Je confonds les articles, je mêle les feuillets.

Je lis trop vite—quelquefois trop lentement. Le correcteur est un homme laid, chagrin, un vieux fruit sec, qui me traite comme un mauvais apprenti.

J'ai une grosse voix, malheureusement, et il m'échappe des éclats qui sonnent, comme de la tôle battue, tout d'un coup dans le silence de l'imprimerie.

On se retourne, on rit, on crie: «Pas si fort, le teneur de copie!»

Puis j'ai des distractions qui me font oublier de lire des membres de phrases tout entiers; et c'est à recommencer; à la grande colère du correcteur, à la grande fureur souvent de l'écrivain à qui je fais dire des bêtises, et qui vient le soir se fâcher tout haut: «Si c'est un crétin, qu'on le jette dehors!»

Les rédacteurs vont, viennent, je veux voir leur visage, savoir leur nom. Un grand, roux, avec un signe sur la joue, qui a de si longues jambes, et qui tutoie tout le monde, c'est Nadar. Et celui-ci, encore un roux, mais rond, boulot, le teint d'un Normand, favoris de sable et d'anjou joints en pelure d'oignon, A. Guéroult, et d'autres!

Je ne fais pas l'affaire décidément.

On me met à la porte après treize jours et on prend un gamin de douze ans, qui n'a pas une voix de trombone et qui ne se donne pas de torticolis à dévisager les auteurs.

J'ai été tellement ridicule avec ma timidité, mes rougeurs, mes explosions de voix, ce torticolis, que je n'ose pas passer de deux mois dans la rue Coq-Héron. J'ai bien débuté dans les imprimeries!