AUX 100 000 PALETOTS
Il vient de me venir une chance! J'ai un protecteur.
C'est le gérant des «100 000 paletots»: la grande maison de confection de Nantes. Il habille un de mes anciens camarades de classe; ce camarade m'écrit:
«Va voir M. Guyard des "100 000 paletots", il est à Paris pour ses achats, tu le trouveras passage du Grand-Cerf, à la maison-mère. Il y a un paletot en fer-blanc et de grandes affiches devant la porte. Il peut t'être utile pour le journalisme.»
Je me rends passage du Grand-Cerf.
Voilà le paletot en fer-blanc et les grandes affiches.
Je rôde devant le magasin, n'osant entrer.
On m'entoure:
«Monsieur a besoin d'un vêtement… Il y en a pour toutes les bourses… La vue ne coûte rien… Prenez toujours des cartes de la maison.»
Je me décide à dire que je viens voir M. Guyard.
M. Guyard paraît.
«Que voulez-vous?
—C'est mon ami, M. Leroy, qui…
—Ah bien! Vous voulez écrire, il m'a dit ça!
«Dunan!…»
Il appelle un homme gros, en sabots, avec une casquette en passe-montagne.
«Dunan! voici un jeune homme qui voudrait noircir du papier.
—Est-ce pour les affiches?
—Je ne sais pas.
—Aimeriez-vous à rédiger des affiches? Sauriez-vous faire des choses comme ça?» Il me montre un placard. Non. Je ne saurais pas faire des choses comme ça. À quoi ça m'a-t-il donc servi de faire toutes mes classes? Celui qu'on a appelé Dunan voit parfaitement mes gestes d'inquiétude.
«Ah! ce serait pour chroniquer dans le Pierrot?»
Le Pierrot est le journal appartenant aux «100 000 paletots».
On le vend à la porte des théâtres. Il donne à la fois le programme des spectacles et les prix de la maison: «Grand déballage de pantalons de lasting[14]! Grand succès de M. Mélingue! Un vêtement complet pour 19 francs! Demain, reprise de Gaspardo le pêcheur!»
Il y a des comptes rendus des premières représentations et des articles de genre. Tous les articles de genre contiennent une phrase au moins sur les cent mille paletots. Les comptes rendus des premières contiennent des attaques sourdes contre les tailleurs sur mesure, qui, sous prétexte d'élégance, mettent sur le dos de quelques acteurs des modes qui déconcertent les yeux du public, et font, avec un sifflet d'habit biscornu ou un revers de redingote exagéré, perdre le fil de la pièce.
On m'a confié un article à faire!
J'ai eu du mal à défendre la confection au bas d'une colonne! Je l'ai défendue tout de même, et j'ai réussi à annoncer en même temps un déballage. J'avais à analyser un drame de M. Anicet Bourgeois.
L'article doit paraître jeudi.
Jeudi, je suis levé à cinq heures du matin. Je vais m'asseoir sur une borne, d'où l'on peut voir le coin de la maison où le Pierrot s'imprime.
5 heures,—6 heures,—7 heures,—8 heures!…
J'ai la fièvre. Comme la borne doit être chaude!
«Monsieur, dis-je à un homme qui a l'air d'être de l'imprimerie, savez-vous où l'on fait le Pierrot?»
Il n'est pas de l'imprimerie et croit que je l'appelle Pierrot.
Nous avons été sur le point de nous battre!
Le _Pierrot _a fini par paraître. Je l'achète au premier porteur qui sort et je cherche…
—Programme… Déballage, Pantalons, biographie de M. Hyacinthe, Vêtements de première communion. Drame de M. Anicet Bourgeois.
Une colonne et demie, et au bas la signature que j'ai adoptée— celle de ma mère! J'ai voulu placer mes premiers pas dans la carrière sous son patronage, et j'ai pris chastement son nom de demoiselle.
Mais on a mutilé ma pensée, il y a une phrase en moins!…
Cette phrase en moins était justement celle à laquelle je tenais le plus! J'avais écrit l'article pour elle—c'était le coup de poing de la fin.
Je la sais par coeur; je l'avais tant travaillée!
Je m'étais couché et j'avais mis mon front sous les draps en fermant les yeux pour mieux la voir.
Je donnais la moralité:
Ainsi finissent souvent ceux qui brûlent leurs vaisseaux devant le foyer paternel pour se lancer sur l'océan de la vie d'orages! Que j'en ai vu trébucher, parce qu'ils avaient voulu sauter à pieds joints par-dessus leur coeur!
Ont-ils su au journal que je n'ai jamais vu personne sauter par-dessus son coeur? Cette image de gens apportant leurs vaisseaux pour les brûler devant leur maison et s'embarquant ensuite, leur a-t-elle paru trop hardie?
Sont-ils des classiques?…
Je me perds en suppositions!…
Nous le saurons en allant me faire payer.
On m'a dit:
«Vous passerez à la caisse samedi.»
J'aurais donné l'article pour rien.—Presque tous les débutants sacrifient le premier fruit de leur inspiration.
La Revue des Deux Mondes ne paie jamais le premier article. Le Pierrot paie. Mais je suis peut-être le seul à qui cela arrive, depuis que le Pierrot existe. J'ai fait sensation sans doute!…
On a enlevé la phrase sur les vaisseaux et les pieds joints. Ce n'est pas une raison pour qu'on ne l'ait pas remarquée, et ils tiennent probablement à m'attacher à eux, ils font des sacrifices d'argent pour cela.
Je ne puis refuser cet argent! D'ailleurs, il me servira à payer un raccommodage que m'a fait un petit tailleur.
Je ne veux pourtant pas avoir l'air trop pressé et paraître entrer dans les lettres pour faire fortune.
Je flâne un peu le samedi—au jour fixé—avant d'aller toucher le paiement de ma copie.
Il ne faut pas non plus les faire trop attendre!
J'entre dans le bureau.
Le bureau est un petit trou noir à côté de l'endroit où l'on met les rossignols.
Je demande le rédacteur en chef, l'homme aux sabots et au passe-montagne.
«M. Dunan-Mousseux?
—Il n'y est pas, me dit un homme, mais il m'a prié de vous remettre le prix de votre article.»
Il me tend un paquet ficelé.
En billets de banque?—Mais c'est trop! c'est vraiment trop, un gros paquet comme ça pour un article de deux colonnes.—Enfin!
«Mais, j'oubliais, M. Dunan-Mousseux a laissé une lettre pour vous!»
Voyons la lettre:
«Cher monsieur,
«Le secrétaire de la rédaction vous remettra le montant de votre article. Ci-joint un pet-en-l'air. J'aurais voulu faire mieux; nos moyens ne nous le permettent pas. Il a même été question de ne vous donner qu'un petit gilet. J'ai eu toutes les peines du monde à obtenir le pet-en-l'air. Mais travaillez, monsieur, travaillez! et nul doute que vous ne vous éleviez avant peu jusqu'au pardessus d'été et même au paletot d'hiver.
«En vous souhaitant sous peu un joli complet.
«DUNAN-MOUSSEUX.»
Fallait-il refuser? Après tout, mieux vaut aller en pet-en-l'air qu'en bras de chemise. J'emportai le paquet, et ce petit vêtement me fit beaucoup d'usage.
Je n'ai pas encore touché un sou en monnaie de cuivre pour ce que j'ai écrit. J'ai gagné une paire de chaussures, dans le_ Journal de la Cordonnerie_, pour un article sur je ne sais quoi!—sur la botte de Bassompière, si je m'en souviens bien. On m'a remis une paire de souliers: presque des escarpins.
«C'est assez pour faire son chemin», m'a dit le rédacteur en chef, un gros, large, fort et joyeux garçon, qui mène de pair la tannerie et la poésie, le commerce de cuir et celui des Muses.
Ces souliers m'ont en effet aidé à aller quelque temps.
Comme ils avaient craqué, j'ai été au bureau du journal en offrant une nouvelle à la main, si l'on voulait mettre une pièce.
«On ne met pas de pièces, on ne fait pas les raccommodages.»
Si je veux ajouter à ma nouvelle à la main un entrefilet de quelques lignes, on me donnera des pantoufles claquées! C'est tout ce qu'on peut faire, et je ne me serai pas dérangé pour rien.
J'accepte, et bien m'en a pris. Je me suis promené avec ces pantoufles-là pendant toute une saison.
Je suis allé de Montrouge au Gros-Caillou, où j'avais des amis dans une petite crémerie. Je me mettais en négligé, j'avais l'air de rester au coin et de baguenauder comme en province, sur le pas des portes.
Je voudrais bien avoir tous les jours des pantoufles pour un entrefilet et une nouvelle à la main.
D'autre part, la pantoufle a bien ses inconvénients! Je n'osais plus élever la voix dans les discussions, je n'osais plus passer dans les endroits où l'on se disputait, moi qui les aimais tant jadis, je devenais vil, je tournais à la lâcheté… C'est que si j'avais eu une querelle avec des pantoufles, le coup de pied qui est mon fort m'est défendu. Ce n'est pas la peine de taper sur le tibia, je ne le casserais pas, ni d'enfoncer comme je le faisais autrefois mon soulier dans le ventre. Ce n'est pas la peine! Je me rouille et je vais le long des maisons comme un chat qui évite la pluie. Je n'ai pas encore reçu de volée. J'en recevrais à tout coup maintenant si je me battais avec des gens en souliers. Je fuis les gens en souliers, il y en a beaucoup.
Un pet-en-l'air et une paire de chaussures. Je m'y habitue! Si je trouvais maintenant un chemisier et des chapeaux.
Pour le logement il n'y a pas à y compter, il faut être dessinateur. Bourgachard a crédit pour quelque temps dans tous les hôtels parce qu'il dit qu'il fera des caricatures dans les coins les plus reculés, ça le fait connaître, aussi on a le temps de penser à lui.
Mais la littérature! Je ne pourrai jamais échanger de la copie contre une quinzaine de chambre.
Il ne faut pas désespérer de la Providence!
On m'a présenté à un monsieur qui m'a vu en pantoufles et qui, tandis que les autres s'étonnaient, a dit:
«Mais je sais pourquoi il a des pantoufles.
—Ah! il a des détails là-dessus! on a fait cercle.
—C'est parce qu'il n'a pas de souliers.»
Il est fort et l'on dit en effet qu'il est un des annonciers d'avenir sur la place de Paris.
«Vous crevez la faim, n'est-ce pas?»
Mais non, Ah! pardon, j'ai justement des souliers aujourd'hui.
Prenez garde, je n'aime pas qu'on mette le doigt sur ma pauvreté.
«Je vis de mon travail, monsieur!…»
Il n'est pas mauvais homme et m'a demandé très rondement pardon de sa brutalité, tout en me priant de lui apprendre quel était le travail si mal payé qui m'obligeait à aller en pantoufles de Montrouge au Gros Caillou, à me promener en babouches dans la vie.
«Vous ne pouvez pas sortir par les temps de pluie! Voulez-vous pouvoir sortir même par la pluie?»
Il me semble que je donnerais un volume pour cela.
Il m'est défendu de sortir par les temps humides! Je ne connais que la vie à sec. Je n'ai pas depuis deux mois pu suivre un jupon troussé, un bas blanc tiré, comme j'en suivais, les jours d'orage! Ma vie d'ermite me tue et je voudrais des chaussures à talons pour mon pauvre coeur.
«Eh bien, je vous donnerai des bottes, des chapeaux, des chemises comme à la foire de Beaucaire!
—Parlez!
—Voici. Je veux fonder un journal d'élégance pour l'annonce.
Vous y rédigerez la chronique du grand monde.»
Et je rédige la chronique du grand monde pour vingt francs par mois d'argent comptant, rubis sur l'ongle, qui ne doivent pas un sou à personne, puis le tailleur m'habille, le bottier me chausse, le chemisier m'enchemise. Je suis couvert de parfums! Mais je ne mange que des conserves!
Le journal n'en est pas à m'ouvrir les portes des restaurants. Les restaurants ne tiennent pas à être annoncé dans la Gazette du Grand Monde. S'il y en a quelques-uns qui s'y risquent, c'est le Rédacteur en chef qui en profite. Mais il y a surtout une raison grave pour que je ne fréquente pas les Maison Dorée, ni _Brébant _ni le Grand 16 du Café Anglais.
Dans mes chroniques je jette les louis par les fenêtres comme des haricots, je sable le champagne comme un Russe, je raie avec un diamant les glaces des cabinets à la mode et je parle de mon grand trotteur, une sacrée bête, pardon M. le Comte, dont je ne peux pas venir à bout.
Si j'allais dans les restaurants bien, le patron me montrerais aux viveurs en disant: «Voilà le Vicomte de ***» et il faudrait tenir le dé, raconter mes bonnes fortunes et faire vingt-cinq louis sur la main du Grand-chose ou de la Petite Machin, et se déboutonner, nom d'un gentilhomme!
Je ne puis pas me déboutonner, nous n'avons pas encore mis la main sur un marchand de bretelles qui voulût se faire annoncer, et j'ai fait des bretelles avec des ficelles, nouées au bouton. C'est même gênant quelquefois.
Je n'ai que la ressource du comestible en boîtes. Nous avons une annonce d'un sardinier qui n'est pas chien avec moi pourvu que je parle de lui dans ma chronique. C'est assez difficile, je suis forcé d'inventer des histoires tirées d'une longueur. C'est généralement un fils de famille qui s'est engagé et qui revient en congé. Sur le boulevard un de ses amis l'accoste.
«Tiens déjà caporal!
—Oui mon cher, la sardine! La sardine comme celle que nous mangions quand je finissais mon oncle! la sardine régence, la sardine du grand monde, la sardine (ici le nom du sardinier). Maintenant, termine-t-il avec un éclat de rire, la sardine Bugeaud…»
Et pour les timbales de thon?
«Qui est-ce qui donne le ton maintenant? Voilà dix mois que je n'ai pas quitté le château!
—Qui est-ce qui le donne? toujours la grande Clara. Qui est-ce qui le vend, toujours un tel…»
Je ne mets ces choses sur le papier qu'avec un sentiment profond de mon infériorité, la rougeur au front, je tire les rideaux pour qu'on ne me voie pas. Mais j'en vis!
C'est même échauffant au possible, toujours des conserves, jamais de viande fraîche. Heureusement la parfumerie donne énormément à la quatrième page et j'ai toutes espèces d'eaux pour rincer mon sel. Je me gargarise comme on dessale de la morue!
Ma chambre sent la mer malgré tout et ressemble avec ses boîtes à conserves à la cabine du cuisinier sur un paquebot qui fait le tour du monde.
Je trouve un soir une lettre près de mon chandelier.
Je fais sauter le cachet.
Matoussaint, que je n'ai pas revu depuis des siècles, est rédacteur de la Nymphe. Il m'écrit pour m'en avertir—lettre simple, point écrasante, qui ménage mon obscurité.
Je me rends aux bureaux de la Nymphe; c'est près des boulevards, de l'autre côté de l'eau. Heureux Matoussaint!
Passé les ponts, tiré du néant, parti pour la gloire, à mi-côte du
Capitole!
La maison est d'honnête apparence—sur le côté une plaque avec ces mots:
LA NYMPHE JOURNAL DES BAIGNEURS 2e, porte à gauche
Je monte au deuxième et trouve une autre plaque.
BUREAU DE RÉDACTION de 11 h à 4 h.
Tournez le bouton, S.V.P.
Je tourne, et m'y voici.
Comme il fait noir! Les volets sont baissés, les rideaux tirés— pas un chat!
J'entends un bruit de paille.
«Qui est là?» dit une voix qui vient d'une autre chambre et n'est pas reconnaissable; je ne suis pas sûr que ce soit celle de Matoussaint…
J'ai recours à un subterfuge, et avec l'accent d'un pauvre aveugle, je chante dans l'obscurité:
«Je suis un abonné de la Nymphe.…
—Vous êtes l'Abonné de la Nymphe?»
Le bruit de paille et des paroles entrecoupées recommencent.
«L'Abonné… l'Abonné… Mais où est donc mon caleçon?…
L'Abonné!…»
Matoussaint (c'est bien lui), apparaît en se boutonnant.
«Comment! c'est toi!… Tu ne pouvais pas te nommer tout de suite?… Tu me fais croire que c'est l'Abonné! Je me disais aussi, ce n'est pas sa voix.
—Ils n'ont pas tous la même voix, tes abonnés?
—Mes abonnés?—pas mes! —_mon! Nous avons un _abonné, rien qu'un! —Mais passe donc dans l'autre pièce… Assieds-toi sur le bouillon.»
Il y a des paquets de journaux par terre. J'ai le séant sur la vignette; lui, il s'élance contre le mur et grimpe jusqu'à une soupente bordée de maïs, et qui a une odeur de chaumière indienne —une odeur d'enfermé aussi.
Matoussaint demeure là.
Le reste de l'appartement appartient au journal; ce coin est le logement du secrétaire de la rédaction. Il est chez lui dans cette soupente, il peut y recevoir ses visites particulières.
Matoussaint me conte l'histoire de la Nymphe, journal des baigneurs.
C'est une feuille d'annonces qui vit, ou plutôt qui doit vivre, de publicité, comme le Pierrot, mais avec une idée de génie.
L'idée consiste à donner pour rien aux maisons de bains une feuille, que le baigneur lira en attendant que son eau refroidisse, que sa peau soit mûre pour le savon, que ses cors soient attendris et qu'il puisse les arracher avec ses ongles.
On pouvait laisser traîner les coins du journal dans l'eau; c'était un papier étoffe qui ne se déchirait pas et ne s'empâtait point.
«Crois-tu, disait Matoussaint en se posant le doigt sur le front comme un vilebrequin, crois-tu qu'il y avait là une pensée grande!… Malheureusement, le siècle est à la prose, l'homme de génie est un anachronisme, puis le pouvoir a démoralisé les masses… On ne se lave plus, les riches vivent dans la corruption, les pauvres n'ont pas de quoi aller à la Samaritaine. Oh! l'Empire!…»
Les rédacteurs arrivent à ce moment. Ils causent, on me laisse de côté. Cependant, à la fin, celui qui a l'air d'être le chef se penche vers Matoussaint et lui demande qui je suis.
Il dit après l'avoir écouté:
«Mais il pourrait faire notre affaire!…»
Je saute sur Matoussaint dès qu'ils sont partis.
«Il t'a parlé de moi?
—Oui, tu peux entrer dans le journal, si tu veux.»
Déjà? Sur ma mine? Je fascine décidément.
«Voici, reprend Matoussaint. Nous avons besoin de quelqu'un qui aille dans les bains demander la Nymphe, et qui, si on ne l'a pas, se fâche et crie: "Comment, vous n'avez pas la Nymphe? Tous les bains qui se respectent ont la Nymphe!"—Tu fais alors sauter l'eau avec tes bras et tu te rhabilles avec colère.»
Je ne suis pas très flatté. Matoussaint s'en aperçoit.
«Tu ne peux pas non plus, d'un coup, arriver à l'Académie?
—Non, c'est vrai.
—À ta place, j'accepterais. Il faut bien commencer par quelque chose.»
J'accepte, je deviens demandeur de Nymphe.
La caisse du journal me paie mon bain—avec deux oeufs sur le plat ou une petite saucisse—pour que je déjeune dans l'eau et aie le temps de causer avec le garçon.
Je mange ma petite saucisse ou je mouille mon oeuf, et je dis d'un air négligé, quand j'ai noyé le jaune qui est resté dans ma barbe:
«La Nymphe, maintenant!»
Et si la _Nymphe _n'y est pas—elle y est rarement—je fais sauter l'eau avec mes bras et je sors brusquement, tout nu, de la baignoire—on me l'a bien recommandé!
Je fais ce que je peux. Je passe ma vie à me déshabiller et à me rhabiller.
Je détermine deux abonnements… mais ce n'est pas assez pour faire vivre le journal, et l'on trouve que je ne suis bon à rien, que je ne suis pas propre à ma mission. (Je suis bien propre, cependant! Si je n'étais pas propre en me baignant si souvent, c'est que je serais un cas médical bien curieux!)
Je quitte le peignoir de demandeur de Nymphe, emportant avec moi pour un temps infini l'horreur de l'eau chaude, et criant souvent, au milieu des conversations les plus sérieuses: «Garçon, un peignoir!» par habitude.
Je communique mes réflexions de baigneur en retraite à un vieux qui a accès dans les bureaux de quelques journaux par la porte des traductions.
Il me dit que c'est l'histoire de bien d'autres.
«On ne sent pas partout le poisson ou le savon, mais on avale bien des odeurs qui soulèvent le coeur, allez!»
Il me fait presque peur, ce vieux-là!
Il demeure pas loin de chez moi. Je le rencontre quelquefois, toujours à la même heure.
Il y a une semaine que je ne l'ai vu… Qu'est-il devenu?—
J'interroge la concierge.
«Vous ne savez donc pas? Il y a huit jours, il est rentré, l'air triste; il a embrassé mon petit garçon en me demandant quel état je lui donnerais. «Lui donnerez-vous un état, au moins?» On aurait dit qu'il tenait à le savoir… Il est monté et il n'est pas redescendu. Ne le voyant plus, nous avons frappé à sa porte. Pas de réponse! Mon mari a forcé la serrure, et nous sommes entrés. Il était étendu mort sur son lit, avec un mot dans sa main qui était déjà couleur de cire. «Je me tue par fatigue et par dégoût.»