Le Château des Carpathes (1892) transporte le lecteur dans un village reculé de Transylvanie, terrorisé par la légende d'un château en ruine hanté par des forces surnaturelles, où le jeune comte Franz de Télek se rend en secret, hanté par le souvenir de la cantatrice Stilla, femme qu'il a follement aimée et dont il a assisté impuissant à la mort tragique sur scène des années auparavant. Persuadé d'entendre à nouveau la voix de sa bien-aimée disparue s'élever depuis le château maudit, Franz brave la terreur superstitieuse des villageois pour percer le mystère, découvrant que le propriétaire du château, le baron de Gortz, ancien admirateur obsessionnel de la Stilla, a conservé et perfectionné en secret un dispositif inspiré du phonographe et de projections optiques permettant de faire littéralement revivre l'image et la voix de la cantatrice défunte. Verne construit ainsi un roman gothique inhabituel dans son œuvre, jouant sciemment sur les codes du fantastique et du surnaturel pour mieux les démystifier finalement par une explication entièrement rationnelle et technique, fidèle à sa conviction que la science, même détournée à des fins obsessionnelles, peut toujours expliquer ce qui semble d'abord relever de la magie. Ce roman atypique, mêlant atmosphère gothique transylvanienne et rationalisme scientifique typiquement vernien, offre l'une des rencontres les plus originales entre le fantastique européen et l'anticipation technologique dans l'œuvre de Jules Verne. Publié cinq ans avant Dracula de Bram Stoker, ce roman gothique transylvanien a nourri un débat savant persistant sur une possible influence directe de Verne sur Stoker, bien que certains chercheurs jugent peu probable que ce dernier ait effectivement lu le texte français avant d'écrire son propre roman. Au-delà de la question de l'influence directe, les deux romans partagent une fascination commune pour la Transylvanie comme espace gothique par excellence, propice à l'exploration littéraire des frontières entre rationalisme scientifique et terreur surnaturelle à la fin du XIXe siècle.