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Classiquesen Ligne

PRÉFACE

L’élément fantastique est encore une des faces de l’esprit populaire, et il n’est pas besoin de remonter avec Charles Nodier au moyen âge pour saisir par ses beaux cheveux flottants le lutin de la prairie, de la montagne ou de la chaumière. On le rencontre encore à chaque pas chez toutes les nations de l’Europe, dans toutes les provinces de France et sur tous nos rivages de l’Océan et de la Méditerranée. Il se plaît surtout dans des sites étranges et terribles, chez des populations qui ne semblent pouvoir réagir que par l’imagination contre la rude misère de leur vie matérielle ; kobold en Suède, korigan en Bretagne, follet en Berry, orco à Venise, il s’appelle le drac en Provence. Il en est à peu près de même d’un autre esprit, plus fâcheux et plus sinistre, qu’en tout pays on appelle le double.

Un jour qu’un garde-côte m’avait parlé de ces lutins en esprit fort qu’il était, lui, et que sans s’en douter il m’avait rappelé la légende d’Argaïl, dont Trilby est le poëme charmant, je voulus voir le lieu hanté par les dracs, et, des hauteurs du cap ***, je descendis dans une des nombreuses petites anses que formait la dentelure des falaises à pic. Le décor était splendide, et le sujet me fit penser à un opéra ou à un mélodrame à grand spectacle ; mais, bientôt gagné par le spectacle autrement grand de la mer agitée, j’oubliai tout ce qui n’était pas elle, et, dans un de ces rêves dont on n’a, Dieu merci, à rendre compte à personne, je me représentai le monde impalpable qui doit peupler l’immensité inconnue. Vous avez bien quelquefois goûté, sous une forme quelconque, ce plaisir de supposer qui arrive presque à être le plaisir de croire.

Aucun sentier ne m’avait amené dans la cachette fermée par la mer, où le sable blanc et chaud, vierge de toute empreinte, m’invitait à divaguer. Il semblait, à voir le rocher autour de moi, qu’il fût impossible de le remonter et à coup sûr aucune barque ne se fût risquée à venir me chercher là.

Figurez-vous une forêt à perte de vue de roches plantées dans la mer. Ces écueils innombrables et présentant les formes les plus inouïes n’étaient pas des fragments écroulés de la montagne, mais des blocs surmontés d’aiguilles formant le sommet d’autres montagnes submergées. L’eau brillante, d’un bleu presque noir, détachait vigoureusement en gris blafard cette foule, cette armée de spectres livides imprégnés de sel, et l’ardent soleil qui les blanchissait encore jetait sur ces apparitions je ne sais quelle effrayante gaieté. Nul être humain ne pouvait sans grand danger parcourir ce réseau d’écueils inextricables, et nul être terrestre ne pouvait y vivre. Pas un brin d’herbe, pas un lichen, pas même un débris de plante marine sur ces îlots, et pourtant cela était beau et rempli de l’attrait du vertige. L’esprit s’élançait irrésistiblement de roche en roche ; il s’enivrait de la profondeur de ces racines puissantes de la montagne sous-marine ; il s’abandonnait aux curiosités de l’inaccessible ; il voulait planer sur tout, plonger dans tout ; il vivait d’une vie terrible et folle.

L’esprit de l’homme a cet instinct de conquête irréalisable ; il peut rêver des délices dans la possession d’un monde qui refuse au corps les conditions de la vie, et ce monde merveilleux des abîmes n’aurait pour hôtes que des muets et des aveugles, les poissons et les coquillages ! Je ne voulais pas, je ne pouvais pas le croire… Mais je vous fais grâce de cette divagation, qui n’a de charme que quand on en perd soi-même le commencement et la fin. Je vous raconte seulement où et comment m’est venue confusément l’idée de faire agir et parler un de ces esprits dont j’enviais la vie mystérieuse et l’ineffable liberté.

Et, en quittant ces menhirs naturels, ce Carnac maritime, je voyais les pêcheurs amarrer leurs barques et réparer leurs agrès d’un air absorbé. Ils n’entendaient pas un mot de français, et ne se parlaient pas non plus entre eux dans leur dialecte. Sombres et rêveurs, ils semblaient écouter les menaces ou les promesses des esprits de la plage ; mais, quand ils remontèrent vers leurs cabanes, pittoresquement semées le long de l’abîme, ils échangèrent avec animation des paroles bruyantes, comme s’ils se félicitaient d’avoir échappé aux embûches des mauvais génies. Leurs voix se perdirent dans l’éloignement, la mer continua son éternel monologue, et je restai à l’écouter, en proie à cette fascination à la fois pénible et délicieuse qu’elle exerce et qu’elle n’explique pas.

Je pensais bien ne jamais avoir à noter ces impressions fugitives, au milieu de tant d’autres plus faciles à définir ; mais le hasard m’en fit retrouver quelque chose, un des jours du mois dernier, en essayant d’écrire une légende dialoguée pour quatre personnages de notre connaissance. Le drac oublié m’apparut comme dans un rêve, et je ne voulus pas reculer devant le contraste d’un fantastique échevelé et d’une réalité un peu brutale. Ce n’était pas l’histoire qu’on m’avait racontée, mais c’était l’image flottante dont j’avais vu le cadre saisissant. J’entendais passer les voix rauques des bateliers au milieu du chant ininterrompu de la mer harmonieuse. Je revoyais ces hommes rudes et incultes dont l’esprit conserve des poésies étranges, et j’écrivis sans crainte et sans scrupule une rêverie qui ne devait être soumise à aucune critique officielle.

Une mise en scène gracieuse, un joli décor et quatre interprètes intelligents et confiants ont donné un corps à cette fantaisie dépourvue de toute prétention à la couleur locale et à la forme dramatique. Vous êtes venu, et vous avez aimé cette manière de raconter et de figurer un rêve devant une réunion de famille, à peu près comme on le raconterait soi-même au coin du feu. J’ose donc la publier, et je la mets sous la sauvegarde de votre indulgence en vous la dédiant, non pas comme à l’auteur de ces fortes et savantes études dramatiques de la vie humaine qui parlent à la raison et à la logique autant qu’à l’esprit et au cœur, mais comme à un excellent ami dont le sens artiste admet et comprend sans pédantisme toutes les libertés de l’art.

George Sand.
Nohant, septembre 1861.
LE DRAC

PERSONNAGES

LE DRAC.

BERNARD.

ANDRÉ.

FRANCINE, fille d’André.

La scène se passe dans la maison d’André, qui est pêcheur à la côte. La maison est élevée sur une falaise. Une grande porte ouverte sur des rochers à pic ; au fond, la mer et des rives escarpées. Fenêtre et cheminée à droite ; à gauche, la porte de la chambre de Francine et un escalier intérieur qui mène à la montagne. Il fait encore jour. Il y a une image de la Vierge. Des filets, un miroir, divers engins de pêche et des armes sont suspendus à la muraille.