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Classiquesen Ligne

Scène I

ANDRÉ, FRANCINE.
André regarde par la fenêtre avec une lunette d’approche. Francine épluche des noisettes qu’elle tire d’un petit panier et place sur une assiette.
FRANCINE.

Penchez-vous donc pas tant que ça à la fenêtre, mon père ! Si vous tombiez !

ANDRÉ.

Ah, dame ! si je tombais, j’irais tout droit à cinq cents pieds dans la mer !

FRANCINE.

Oh ! ça fait peur à penser[1] !

ANDRÉ.

Eh bien, quand je tomberais, qu’est-ce que ça te ferait, à toi ?

FRANCINE.

Oh ! pouvez-vous dire ça ?

ANDRÉ.

Une fille qui s’ennuie à la maison !

FRANCINE.

Ça n’est pas.

ANDRÉ.

Qui pleure toujours !

FRANCINE.

Vous ne me voyez jamais pleurer.

ANDRÉ.

Qui regrette un pas grand’chose !

FRANCINE.

C’est vous qui m’en parlez.

ANDRÉ.

Allons, tais-toi !

FRANCINE.

Je ne dis rien de mal.

ANDRÉ.

Tais-toi, je te dis ! Quand je parle, je ne veux pas qu’on me réponde. Quelle heure qu’il est ?

FRANCINE.

Cinq heures.

ANDRÉ.

Comme le temps est noir ! On dirait que le soleil est couché. (Il reprend sa lunette.) Sais-tu que je ne la vois pas du tout, la barque ?

FRANCINE.

Laissez-moi regarder.

ANDRÉ.

Bah ! les femmes, ça ne voit rien dans les lunettes de marin. Faut savoir regarder là dedans.

FRANCINE.

Eh bien, avec mes yeux, je vois encore mieux qu’avec vos lunettes ; je vois les barques qui sont en mer, et je vous dis que la nôtre ne s’y trouve point.

ANDRÉ.

Alors où est donc Nicolas ? La mer a été mauvaise aujourd’hui. Il y a eu une damnée saute de vent !

FRANCINE.

Il est peut-être là tout près, derrière les récifs.

ANDRÉ.

Pourquoi qu’il va par là ? C’est dangereux. Ah ! ces jeunes apprentis, ça ne doute de rien !

FRANCINE.

Bah ! il ne peut pas se noyer par là… Il n’y a pas d’eau.

ANDRÉ.

Eh bien, et la barque ? C’est ça qui m’inquiète, moi, ma barque ! Voyons, faut allumer un cierge à la bonne Dame !

FRANCINE.

Vous me le faites allumer pour un oui, pour un non, et, après ça, vous me reprochez de brûler trop de cire.

ANDRÉ.

Et la cire coûte cher ! D’ailleurs, la bonne Dame, on lui en demande tant, qu’elle ne peut pas contenter tout le monde ! Vaudrait mieux… Eh ! et ces noisettes ? Voyons.

FRANCINE.

Les voilà ; qu’est-ce que vous voulez donc en faire ?

ANDRÉ.

Mets-les sur la fenêtre. Pourquoi est-ce que tu ris ?

FRANCINE, portant les noisettes sur la fenêtre.

Parce que vous priez tantôt le bon Dieu et tantôt le diable.

ANDRÉ.

Le diable ? Je le renie !

FRANCINE.

Et pourtant vous mettez à la fenêtre des noisettes pour le drac ?

ANDRÉ.

Puisqu’on dit qu’il aime ça !

FRANCINE.

Si le drac est un esprit, un follet, il ne peut pas manger des noisettes !

ANDRÉ.

Il ne les mange pas, il s’amuse avec.

FRANCINE.

Oui, c’est lui ou les rats !

ANDRÉ.

Oh ! toi, tu ne crois à rien !

FRANCINE.

Si fait. Je crois au bon Dieu et aux bons saints ; mais les lutins, les dracs…

ANDRÉ.

Les lutins, les lutins, il y en a de bons, il y en a de mauvais. Les dracs ne sont pas méchants quand on ne les fâche pas.

FRANCINE.

Oui, vous croyez que, pour des noisettes, ils font tout ce qu’on veut, qu’ils apaisent le vent, qu’ils poussent le poisson dans vos filets, et qu’ils vous font trouver de bonnes épaves sur la grève ?

ANDRÉ.

Ça, j’en suis sûr ! C’est le drac de notre endroit qui m’a fait trouver toutes les planches de navire avec quoi que j’ai bâti notre maison et fait le mobilier, et mêmement des chapeaux neufs, des souliers encore bons et cinquante sortes de choses !

FRANCINE.

Vous l’avez donc vu, le drac ?

ANDRÉ.

Si je l’ai vu ? Plus de vingt fois ! Il avait une queue de poisson et des ailes de goëland. Voilà que tu ris encore, grande niaise !

FRANCINE.

Non ; mais, moi, je me figurais le drac plus gentil que ça !… Dites donc, mon père, c’est-il vrai que, quand ils ne volent plus sur la mer, ils ne sont pas plus malins que nous, et que, quand ils vous taquinent trop, on peut les mettre en cage ?

ANDRÉ.

Ça se dit. On dit même que le père Bosc en a pris un qui rôdait dans son garde-manger, et qu’il lui a coupé la queue pour le reconnaître. Mais c’est ça des imprudences !… C’est depuis ce jour-là que le père Bosc n’a jamais pu digérer le poisson de mer ! C’est égal, tout ce que nous disons là ne fait pas revenir mon apprenti et ma barque ; je vas descendre au rivage.

FRANCINE.

Non, tenez, les voilà ! J’entends la voix de Nicolas.

ANDRÉ, qui est retourné à la fenêtre.

Eh bien, quand je te disais ! Tiens, regarde : plus de noisettes ! Le drac est venu, le drac est content ! C’est lui qui ramène Nicolas tout de suite.

FRANCINE.

Ou bien c’est le vent qui a emporté les noisettes et poussé la barque.

ANDRÉ, sortant.

Oh ! toi, grande sotte, tu ne veux rien croire, rien comprendre ! (Sortant.) C’est vrai, ça, elle est plus sotte !…