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Classiquesen Ligne

AU DIVAN-FUMOIR BOHÉMIEN

Dans la cité des fortuites rencontres, le Bagdad de l’Occident, et, pour être plus explicite, sur le large trottoir nord de Leicester Square, deux jeunes gens de vingt-cinq à vingt-six ans se retrouvèrent après de longues années de séparation. Le premier, aux manières distinguées et vêtu à la dernière mode, hésita quelque peu à reconnaître le bohème dépenaillé et minable qui se présentait à lui.

— Eh quoi ! s’écria-t-il, Paul Somerset !

— Paul Somerset en personne, répondit l’autre, ou du moins ce qui reste de lui après une sévère expérience de la pauvreté et du barreau. Mais vous, Challoner, vous n’êtes pas changé le moins du monde, et, sans hyperbole, on peut dire que le temps n’a laissé aucune trace sur la sérénité de votre front olympien.

— Tout ce qui brille n’est pas or, répondit Challoner… Mais le lieu n’est guère favorable aux confidences, et nous mettons obstacle au passage de ces dames. Tâchons, si vous le voulez bien, de trouver un coin un peu plus à l’écart.

— Si vous me permettez de vous servir de guide, dit Somerset, je vais vous offrir le meilleur cigare de Londres.

Et, prenant le bras de son compagnon, il le conduisit à grands pas et en silence jusqu’à un paisible établissement de Rupert Street, Soho. L’entrée avait pour ornement un de ces gigantesques Highlanders en bois qui ont presque passé au rang d’antiquités, et en travers de la vitre abritant l’étalage ordinaire de pipes, de paquets de tabac et de cigares, on lisait en lettres d’or cette légende :

 

Divan-fumoir bohémien

T. GODALL

 

La boutique était petite, mais commode, et ornée avec goût ; le patron était grave, souriant et poli. Les deux jeunes gens, un régalia de premier choix aux lèvres, prirent place sur un sofa gris perle et eurent bientôt fait de se conter mutuellement leur histoire.

— J’ai été reçu avocat, dit Somerset, mais la Providence et les procureurs m’ont jusqu’ici refusé l’occasion de me produire. Une société choisie au « Fromage de Cheshire » a pris toutes mes soirées ; mes après-midi, M. Godall peut le certifier, je les ai généralement passés à ce divan ; quant à mes matinées, j’ai eu soin de les abréger en ne me levant généralement qu’à midi. À ce jeu-là, mon mince patrimoine fut vite dépensé et, je suis fier de le dire, agréablement dépensé. Depuis lors, un monsieur, qui n’a pour le recommander aux yeux du monde que son titre d’oncle maternel de votre serviteur, me sert la modeste pension de dix shillings par semaine. Si donc vous me voyez, comme le spectre d’Hamlet, réapparaître aux lueurs des becs de gaz dans mon quartier favori, dites-vous sans hésiter que j’ai fait fortune.

— Hum ! je ne me serais pas dit cela aujourd’hui, fit Challoner ; mais peut-être, quand je vous ai rencontré, vous alliez chez votre tailleur ?

— C’est une visite que j’ai l’intention de différer encore, répliqua Somerset en souriant. Ma fortune a des limites fort restreintes : elle s’élève, ou plutôt s’élevait ce matin à cent livres sterling.

— Tiens, c’est bizarre ! s’écria Challoner ; vraiment, la coïncidence est étrange ! Ma fortune et la vôtre sont sur un pied d’égalité parfaite.

— Vous ? s’exclama Somerset. Et cependant Salomon, dans toute sa gloire…

— C’est pourtant la pure vérité. J’en suis, mon brave ami, à mes dernières cartouches, dit Challoner. À part les habits que j’ai sur le dos, ma garde-robe ne présente rien de décent. Je prendrais volontiers un métier, je commencerais un commerce, si je savais lequel. Avec cent livres de capital, un homme peut pousser son chemin dans le monde.

— Il se peut, répondit Somerset ; mais l’emploi de mon propre capital, voilà qui passe l’effort de mon imagination. Monsieur Godall, ajouta-t-il se tournant vers le boutiquier, vous qui connaissez le monde, voyons : que peut faire un jeune homme d’éducation fort présentable avec cent livres sterling ?

— Ça dépend, répondit le patron, tirant un moment son cigare de ses lèvres. Le pouvoir de l’argent est un article de foi au sujet duquel je professe un certain scepticisme. Cent livres vous feront vivre à grand-peine pendant un an ; vous aurez un peu plus de difficulté peut-être à les dépenser en une nuit ; mais sans la moindre difficulté vous pourrez les perdre en cinq minutes à la Bourse. Si vous êtes de la catégorie de ceux qui s’élèvent, un penny vous sera tout aussi utile ; si vous êtes de la classe de ceux qui dégringolent, un penny ne vous sera pas plus inutile. Quand je fus moi-même lancé brusquement de par le monde, j’avais la bonne fortune de connaître un art : je savais distinguer un havane d’une feuille de chou. Vous ne connaissez rien, vous, monsieur Somerset ?

— Pas même le droit, dit Somerset avec conviction.

— La réponse est digne d’un sage, approuva M. Godall. Et vous, monsieur, continua-t-il, s’adressant à Challoner, en votre qualité d’ami de M. Somerset, me permettez-vous de vous poser la même question ?

— Moi, répondit Challoner, je joue bien au whist.

— Combien y a-t-il à Londres de gens ayant leurs trente-deux dents ? répliqua le patron. Croyez-moi, jeune homme, il y en a davantage qui jouent bien au whist. Le whist, monsieur, est banal comme le pavé de la rue ; on joue au whist comme on respire. J’ai connu autrefois un jeune homme qui déclarait faire des études pour devenir grand chancelier d’Angleterre ; le but était certes ambitieux, mais moins fou pourtant que celui d’un homme qui verrait dans le whist un moyen de gagner sa vie.

— Diable ! dit Challoner, je crains bien qu’il ne me reste qu’à devenir ouvrier.

— Qu’il ne vous reste qu’à devenir ouvrier ? répéta sentencieusement M. Godall. Supposez un doyen de campagne défroqué ; dirait-il : Il ne me reste qu’à devenir colonel ? Supposez un capitaine cassé aux gages ; dirait-il : Il ne me reste qu’à devenir juge ? L’ignorance de la classe moyenne me confond : en dehors d’elle-même, elle croit que le reste du monde est imbécile et que le niveau d’une dégradation universelle a passé sur les têtes. Mais, pour l’œil de l’observateur, tout a son rang dans une hiérarchie déterminée, et chaque ordre social a ses aptitudes et ses connaissances particulières. Les vices de votre éducation vous rendent moins propre à exercer un état manuel qu’à gouverner un empire. Entre vous et l’ouvrier, monsieur, il y a un abîme. L’art, monsieur, j’entends l’art véritable, celui qui se refuse à l’assimilation du profane dévoyé, voilà ce qui assure à l’artisan son titre et ses prérogatives.

— Il est pompeux et fleuri, murmura Challoner à l’oreille de son compagnon.

— Il est immense, dit Somerset.

À ce moment, la porte du divan s’ouvrit pour donner passage à un jeune homme qui, d’un air timide, demanda du tabac. Il paraissait un peu moins âgé que les deux autres et était assez joli garçon, du moins dans l’acception vague et banale où nous employons d’ordinaire ce terme. Lorsqu’il fut servi, qu’il eut allumé sa pipe et pris place sur le sofa, il demanda à Challoner si le nom de Desborough ne lui rappelait rien.

— Desborough, parbleu ! s’écria Challoner ; ce vieil ami ! Et dites-moi, Desborough, que faites-vous pour le moment ?

— À dire vrai, répliqua Desborough, pour le moment… je ne fais rien.

— Ressources privées, fortune personnelle ? demanda l’autre.

— Non !… non !… répondit Desborough, l’air assez morne ; j’attends… j’attends depuis longtemps qu’un bon vent me pousse.

— Tous trois dans le même bateau ! s’écria Somerset. Et avez-vous, comme nous, cent livres de capital ?

— Pas même, fit piteusement Desborough.

— Voilà un spectacle extrêmement pathétique, monsieur Godall, dit Somerset. Trois désœuvrés !

— Caractère propre à ce siècle encombré, répondit le marchand.

— Monsieur, dit Somerset, je nie que ce siècle soit encombré ! J’admets une chose, une seule : que je suis désœuvré, qu’il est désœuvré, et lui aussi, et que nous sommes trois désœuvrés en diable. Que suis-je, moi ? J’ai une teinture de droit, une teinture de belles-lettres, une teinture de géographie, une teinture de mathématiques ; j’ai même acquis, à la sueur de mon front, une teinture d’astronomie judiciaire, et je suis là, aussi incapable de gagner ma vie qu’un enfant de quatre ans, tandis que la monstrueuse cité grouille et mugit au-dehors. J’ai un mépris considérable pour mon oncle maternel, mais, sans son concours, je l’avoue, mon être se résoudrait bientôt en ses éléments primitifs, comme un mélange inconsistant. Je commence à m’apercevoir qu’il est nécessaire de savoir à fond quelque chose, ne fût-ce que la littérature. Et cependant, monsieur, l’homme du monde est bien le caractère distinctif de ce siècle. Il possède une somme et une variété de connaissances extraordinaires ; il est partout chez lui ; il a vu la vie sous tous ses aspects, et il est impossible que cette profonde expérience ne finisse pas par porter ses fruits. Or, je me regarde comme un homme du monde accompli, de la tête aux pieds. Vous pouvez en dire autant, Challoner, et vous, monsieur Desborough ?

— Oh ! moi aussi, répondit le jeune homme.

— Eh bien ! monsieur Godall, vous voyez devant vous trois hommes du monde, sans profession pour les tirer d’affaire, mais placés au centre stratégique de l’univers, – car il m’est bien permis d’appeler ainsi Rupert Street, – au milieu de la foule humaine la plus compacte qu’on puisse voir, et à portée d’entendre le cliquetis de pièces d’or le plus considérable du monde entier. En notre qualité d’hommes civilisés, qu’allons-nous faire ? Vous avez un journal ?

— Parfaitement, fit M. Godall avec solennité. Le premier journal de l’univers : le Standard.

— Bon, reprit Somerset. Je tiens à la main en ce moment le porte-voix du monde, un téléphone répétant aux échos tous les besoins de l’humanité. Je l’ouvre, et mon regard tombe d’abord, – non ! pas sur les pilules Morrison, – mais là, un peu plus haut, et aussitôt je trouve le joint cherché, j’aperçois le défaut de la cuirasse de la société ; un desideratum, un cri d’angoisse, une promesse de gratitude qui se traduit en espèces :

 

« Deux cents livres de récompense.

« La somme ci-dessus mentionnée est promise à toute personne qui fournira des renseignements précis et détaillés au sujet d’un homme aperçu hier aux environs de Green Park. Plus de six pieds de taille, carrure extraordinairement large, joues et menton rasés, moustache noire ; porte un veston de sealskin. »

 

Et maintenant, messieurs, si notre fortune n’est pas faite, du moins les bases en sont jetées.

— Mon pauvre ami, dit Challoner, allez-vous nous proposer peut-être de devenir détectives ?

— Si je le propose ? s’écria Somerset ; non, monsieur ! c’est la raison, c’est le destin, c’est la voix même de l’univers qui le commandent, qui l’imposent, alors que d’ailleurs nos talents nous le permettent. Nos manières, notre habitude du monde, les ressources de notre conversation, les trésors de notre savoir immense, mais sans unité, tout concourt à faire de nous le type du parfait détective. C’est, en un mot, la seule profession sortable pour un gentleman.

— L’affirmation me paraît hasardée, répliqua Challoner ; j’avoue que, jusqu’ici, de tous les métiers vils et méprisables, c’est toujours celui-là que j’ai placé au bas de l’échelle.

— Comment ! déclama Somerset ; exposer sa vie pour ses semblables ! défendre la société, écraser le mal occulte et puissant ! J’en appelle à M. Godall. Lui qui regarde la vie en philosophe fera bon marché, j’en suis sûr, de vos scrupules de philistin. Il vous dira que le policier, appelé journellement à affronter des dangers terribles, médiocrement armé, luttant pour une noble cause, est un héros bien autrement admirable que le soldat. Oseriez-vous raisonnablement prétendre qu’un général pourrait exiger, même d’une armée d’élite, au moment d’une bataille décidant le sort d’une nation, l’abnégation absolue du vulgaire constable de Peckham Rye ?

— Je ne vois pas pour cela la nécessité de me joindre à lui, dit Challoner.

— Qui vous parle de vous joindre à lui ? Lui, c’est la main ; mais la tête, monsieur, voici la tête, s’écria Somerset. Affaire décidée. Nous donnerons la chasse au scélérat en sealskin.

— Admettons l’hypothèse un instant, répliqua Challoner ; avez-vous un plan arrêté, des indices ? Savez-vous même par où commencer ?

— Challoner ! fit Somerset d’un ton de reproche, seriez-vous par hasard un adepte de la théorie du libre arbitre ? Il faudrait n’avoir aucune notion de philosophie pour avancer des inepties aussi flagrantes. Le Hasard, cette idole aveugle des païens, gouverne à son gré la cohue terrestre ; j’ai foi dans le hasard et dans le hasard seul. C’est lui qui nous a réunis ici tous trois ; quand nous nous séparerons pour aller chacun notre chemin, c’est lui encore qui jettera sous nos yeux inattentifs les fils conducteurs non seulement de ce mystère, mais des innombrables mystères qui nous environnent. Ici commence le rôle de l’homme du monde, c’est-à-dire du détective pur sang. Ce fil magique, dont le vulgaire ne comprend pas l’importance, il s’en empare, agile, souple comme un chat ; il en fait sa chose à lui, il le suit avec passion, avec amour, et soudain la plus futile circonstance vient lui révéler un monde.

— Parfait ! dit Challoner, et je suis ravi que vous reconnaissiez en vous les qualités du métier. Mais pour moi, cher ami, je me sens incapable de tenter l’aventure. Je ne suis pas, hélas ! un détective pur sang, mais un paisible citoyen, ayant très souvent soif. En ce moment même je ne désire rien tant que de déguster quelque chose. Quant aux fils conducteurs, je crains bien n’en tenir d’autre que celui au bout duquel je vois déjà poindre un huissier.

— Erreur, erreur profonde ! s’écria Somerset. Je devine à présent le secret de vos insuccès dans la vie. Le monde est absolument pavé d’aventures ; dans la rue elles vous suivent à la trace : des mains s’agitent aux fenêtres, des escrocs viennent à votre rencontre, vous sourient, vous jurent qu’ils vous ont connu jadis ; toute espèce de gaillards louches se donnent un mal infini pour attirer votre attention. Mais vous allez, vous allez, morose et distrait, tournant toujours dans votre même cercle. Un conseil : la première aventure qui se présentera, accueillez-la à bras ouverts ; terre à terre ou romanesque, accrochez-vous à elle ; j’en ferai autant de mon côté. Quand le diable y serait, nous aurons toujours de quoi rire. Et, tour à tour, nous viendrons conter nos diverses fortunes à notre ami, le philosophe du Divan, qui nous écoute avec une joie mal dissimulée. Voyons, est-ce dit ? Promettez-vous tous deux d’accueillir ce que le hasard va vous offrir, de vous jeter hardiment à la tête de la première occasion favorable et, l’œil subtil, l’esprit calme et sûr, d’analyser et de synthétiser une affaire quelle qu’elle soit ? Une promesse loyale ! Laissez-moi vous ouvrir l’accès à la noble profession de l’intrigue !

— Ce n’est pas fort dans mes cordes, dit Challoner ; mais enfin, puisque vous y tenez, je réponds : Amen !

— Je puis promettre sans risques, dit Desborough. Rien ne m’arrivera.

— Ô gens de peu de foi ! s’écria Somerset. Du moins j’ai votre promesse, et Godall, il me semble, est au comble de la jubilation.

— Je me promets, je l’avoue, beaucoup de plaisir au récit de vos diverses aventures, dit le boutiquier, du ton calme et poli qui lui était habituel.

— Et maintenant, messieurs, conclut Somerset, voici le moment de nous séparer. J’ai hâte, pour ma part, d’aller me placer sur le chemin de la fortune. Entendez-vous ? Dans ce coin retiré le bruit de Londres nous arrive comme le grondement lointain d’une bataille ; quatre millions de destinées gravitent dans cet étroit espace, et moi… moi sous l’épaisse armure de deux cents livres sterling payables au porteur, je me lance à corps perdu dans la mêlée !