LE CHEVALIER DES DAMES
M. Edward Challoner avait établi ses pénates dans le faubourg de Putney ; il avait là un petit salon, une chambre à coucher et l’estime sincère des gens de la maison. Il partait, à pied, hélas ! et à la pointe du jour, de cette demeure lointaine, le lendemain de sa visite au Divan. Challoner était un jeune homme aux manières calmes et dignes, pour qui les exercices du corps avaient peu d’attraits, un sédentaire d’humeur placide, un habitué d’omnibus. En des jours meilleurs, il se fût offert un cab, mais ce luxe aujourd’hui lui était refusé. Il fit donc contre fortune bon cœur et se mit en route.
On était alors aux plus chauds jours de l’été, le ciel était pur et sans nuages, et Challoner, dans sa marche le long des maisons aux fenêtres closes, par les rues mornes et désertes, ne ressentait plus la fraîcheur vivifiante de l’aube : déjà le brûlant éclat d’une journée de juillet commençait à illuminer la cité. Il allait, d’abord plongé dans une profonde rêverie, passant en revue, pour s’en repentir amèrement, ses exploits au whist. Mais quand il se fut aventuré dans le labyrinthe du sud-ouest, peu à peu le silence s’empara de son oreille et de sa pensée. Chaque rue où il s’engageait regardait de son haut ce passant solitaire, chaque maison répétait le bruit de ses pas d’un ton caverneux ; chaque boutique montrait d’un air bougon sa devanture fermée surmontée de son enseigne commerciale ; et toujours il poursuivait sa course, sous la voûte éblouissante des cieux, au milieu de ces dormeurs obstinés, aussi esseulé qu’un navire au large.
— Oui, songeait-il, si j’étais un cerveau brûlé comme l’ami Somerset, c’est maintenant ou jamais que je me mettrais à la recherche d’une aventure. Ici, en plein jour, les rues sont aussi propices au mystère que durant les nuits d’hiver les plus noires et, avec leurs quatre millions de dormeurs, aussi solitaires que les forêts du Yucatan. Si je poussais un cri, je mettrais sur pied une armée, et pourtant la tombe n’est pas plus silencieuse que cette cité du sommeil.
Suivant le cours de ses méditations graves et ingénieuses, il arriva dans une rue composée d’éléments plus hétérogènes que les autres dans ce quartier. Ici, encadrées de hautes murailles et de l’épaisse frondaison des arbres, quelques-unes de ces maisons bijoux que le sévère moraliste considère d’un œil désapprobateur ; là, de misérables cassines en briques ; une vache de plâtre servant d’enseigne à une laiterie, un cylindre, emblème du métier de calandeur. Devant une de ces maisons, séparée des autres par des jardins, un chat jouait avec un brin de paille, et Challoner s’arrêta un moment à considérer la créature solitaire, au poil lustré, incarnation du calme profond qui l’environnait. Quand ses pas eurent cessé de se faire entendre, un silence de mort régna dans la rue ; pas une cheminée ne fumait, tous les volets étaient fermés, tous les rouages de la vie comme arrêtés ; il semblait à Challoner entendre le souffle des dormeurs.
Tout à coup, il fut tiré de son extase par une détonation sourde et sinistre à l’intérieur de la maison, bientôt suivie d’un sifflement monstrueux comme ferait le jet de vapeur s’échappant d’une chaudière aussi vaste que Saint Paul, et en même temps, des interstices des portes et des fenêtres, sortit une fumée nauséabonde. Le chat disparut en poussant un miaulement plaintif. On entendit sur l’escalier une dégringolade de pas affolés, la porte s’ouvrit avec violence, livrant passage à des torrents de fumée, puis à deux hommes et à une jeune femme élégamment vêtue qui tous trois se précipitèrent tête baissée dans la rue et se mirent à fuir sans prononcer une parole. Le sifflement avait cessé, déjà la fumée se dissipait dans l’air, tout cela était arrivé, s’était évanoui comme en un rêve, et pourtant Challoner restait là, cloué à sa place. Enfin, la raison et la terreur lui revinrent à la fois, et il détala avec une vélocité extraordinaire.
Peu à peu son allure se ralentit, bientôt il reprit son pas posé habituel et, faisant appel à sa mémoire encore troublée, il s’ingénia à trouver une explication plausible au phénomène. Mais cette détonation, cette odeur âcre, jointes à la course désordonnée des fugitifs, c’étaient là des mystères que toute sa perspicacité ne parvenait pas à éclaircir. Il considérait le problème sous ses divers aspects avec une vague terreur, tout en s’engageant plus avant dans le dédale des rues, où de nouveau il se trouva seul sous la lumière crue du matin.
Dans sa hâte première il s’était complètement égaré. Se dirigeant alors au juger vers l’ouest, il prit une rue de modeste apparence qui s’élargit tout à coup et le conduisit à un petit jardin public. C’était un vrai nid de verdure. Même à cette heure, l’ombre y était délicieuse. Au lieu de l’atmosphère brûlante de la ville, l’air ici avait quelque chose de frais, de sain, de rustique. Challoner avançait toujours, les yeux baissés, l’esprit perdu au lointain des souvenirs, lorsqu’il fut brusquement rappelé à la réalité par un mur qui lui barrait le passage. La rue, dont j’ai oublié le nom, n’était en effet qu’une allée sans issue.
Il n’était pas arrivé là le premier ce matin : au moment où il levait des yeux ravis sur le paysage environnant, il aperçut une jeune fille en qui il reconnut avec surprise la fugitive suspecte de tout à l’heure.
Elle s’était sans doute réfugiée en cet endroit au hasard de la course ; le mur l’avait arrêtée, elle aussi, et, épuisée de fatigue, elle s’était affalée près de la grille du jardin, sans se soucier de la robe élégante balayant la poussière. Dans une même seconde, ils s’aperçurent mutuellement, et elle, avec un regard terrifié, se leva d’un bond et s’éloigna rapidement.
Challoner ne fut sans doute pas médiocrement étonné de rencontrer une seconde fois l’héroïne de son aventure et de remarquer la crainte qu’il lui inspirait. La pitié et l’inquiétude dominaient tour à tour en lui. Mais ni l’une ni l’autre ne purent l’empêcher de se lancer à la poursuite de la jeune inconnue. Il le fit avec précaution, craignant d’augmenter ses alarmes, et pourtant, quelle que fût la légèreté de ses pas, ils résonnaient avec une éloquence fatale dans cette rue déserte. Cet écho sonore sembla éveiller en elle une vive émotion, car bientôt elle s’arrêta. Puis elle se reprit à fuir ; de nouveau elle s’arrêta. Enfin elle se retourna et, la démarche chancelante, les manières pleines d’une exquise timidité, elle s’approcha du jeune homme. Lui, de son côté, continua à avancer, presque aussi craintif et aussi embarrassé qu’elle. Lorsqu’ils ne furent plus qu’à quelques pas l’un de l’autre, elle lui tendit les mains en un appel suppliant et il observa que ses yeux étaient pleins de larmes.
— Êtes-vous un gentleman ? s’écria-t-elle.
Le malheureux Challoner la regarda avec consternation. S’il se piquait d’être la fine fleur de la courtoisie et aurait rougi de manquer à une dame, d’autre part, il éprouvait une invincible aversion pour les aventures galantes. Il jeta un regard d’orient en occident, mais les maisons, témoins de cette rencontre, restèrent obstinément closes, et il se vit privé de tout secours humain, bien que le dieu du jour fût déjà dans toute sa gloire. Ses yeux se reportèrent enfin sur la suppliante. Il remarqua avec colère qu’elle était jolie, qu’elle avait la taille charmante, que sa mise était recherchée et sa main gantée avec une suprême élégance : une femme du monde à n’en pas douter, l’image même du malheur et de l’innocence, errant, désolée, par cette ville attardée dans le sommeil.
— Madame, dit-il, je vous jure que mon intention n’est nullement d’être indiscret. Si j’ai paru vous suivre, la faute en est à cette rue qui nous a menés tous deux dans une fausse direction.
Un soulagement évident se manifesta sur les traits de la jeune femme : — J’aurais dû m’en douter, s’écria-t-elle. Merci ! merci mille fois ! Mais à cette heure, au milieu de ce silence farouche, sous ces fenêtres qui toutes me regardent, je deviens folle de terreur. Oui, folle… de terreur ! répéta-t-elle en pâlissant. Je vous supplie de m’offrir votre bras, ajouta-t-elle avec une inflexion de voix émue absolument enchanteresse. Je n’ose marcher seule, mes nerfs sont ébranlés ; j’ai éprouvé un choc, oh ! j’en frissonne encore ! Je vous en conjure, accompagnez-moi !
— Chère madame, répondit Challoner d’un air contraint, mon bras est à votre service.
Elle prit son bras et s’y suspendit un moment, secouée par les sanglots convulsifs ; puis, avec une hâte fébrile, elle l’entraîna dans la direction de la cité. Une chose demeurait pour lui bien claire au milieu de tant d’autres obscures : les terreurs de la dame n’étaient pas feintes. Chemin faisant, elle jetait des regards à droite et à gauche, comme sous la menace d’un danger imminent ; parfois elle frissonnait ainsi qu’en un accès de fièvre, parfois elle pressait avec force le bras de son cavalier. Ces alarmes avaient sur Challoner un effet à la fois répulsif et contagieux ; il se sentait envahi, maîtrisé par elles, malgré la révolte de son amour-propre ; il maudissait à part lui sa sotte position et désirait en sortir au plus tôt.
— Madame, dit-il enfin, je suis charmé sans doute de vous être de quelque utilité, mais j’avoue que mes affaires m’appelaient dans une direction toute différente de la vôtre, et un mot d’explication…
— Chut ! murmura-t-elle ; pas ici… pas ici !
Challoner sentit une sueur froide perler sur son front. Il aurait pu croire que cette femme était folle si sa mémoire ne lui avait fourni matière à des conjectures autrement sinistres ; et quand il se rappelait la détonation, la fumée, la fuite de ce trio mal assorti, son esprit se perdait dans ce dédale mystérieux. Ils s’avancèrent ainsi en silence, de l’allure rapide et inquiète de deux coupables, frissonnant l’un et l’autre sous l’empire d’indicibles terreurs. Par degrés cependant, et à cause même de la rapidité de la marche, le couple reprit un peu de calme et de fermeté ; la dame cessa de jeter au détour des rues des regards soupçonneux, et Challoner, enhardi par le pas sonore, quoique encore lointain, d’un sergent de ville, revint à la charge d’une façon plus énergique et plus directe :
— Je croyais, dit-il du ton d’une conversation indifférente, vous avoir aperçue de loin, sortir d’une villa en compagnie de deux messieurs.
— Oh ! répondit-elle, ne craignez pas de me blesser en disant la vérité. Vous m’avez vue fuir d’un vulgaire logement, et mes compagnons n’étaient pas des messieurs. Dans un cas comme celui-ci, le meilleur des compliments est la pleine franchise.
— Je m’imaginais, reprit Challoner, encouragé autant que surpris par la netteté de sa repartie, avoir, en outre, senti une odeur particulière, avoir entendu une détonation ; je ne sais au juste à quoi comparer…
— Silence, s’écria-t-elle, vous ignorez le danger que vous évoquez ! Un instant, un seul instant encore ; sitôt que nous ne courrons plus le risque d’être écoutés, je vous expliquerai tout ; pour le moment, laissons ce sujet. Quel spectacle nous présente cette cité endormie ! s’écria-t-elle ; puis, d’une voix claire, elle déclama : Mon Dieu ! les demeures mêmes semblent assoupies, et ce cœur puissant, ne dirait-on pas qu’il ne bat plus ?
— Je vois, madame, dit-il, que vous ne manquez pas de lecture.
— Non seulement de lecture, répondit-elle en soupirant. Je suis une pauvre fille condamnée à des pensées trop austères pour son âge, et ma destinée est si cruelle que cette promenade au bras d’un étranger est pour moi comme un armistice entre deux combats furieux.
Ils étaient arrivés alors non loin de la gare de Victoria ; tout à coup, la jeune dame lâcha le bras de Challoner et regarda de tous côtés, émue et indécise ; puis avec une vivacité charmante, posant la main sur le bras de son cavalier :
— Je rougis à l’idée que vous avez déjà dû concevoir de moi, dit-elle ; et cependant cette idée va sans doute devenir plus défavorable encore. Il faut que je vous quitte et vous demande d’attendre ici mon retour. N’essayez pas de me suivre ni de m’épier. Suspendez votre arrêt au sujet d’une jeune fille aussi innocente que votre propre sœur, et surtout ne m’abandonnez pas. C’est à un étranger que je dois demander aide et protection. Vous me voyez en proie à l’angoisse, à l’effroi. Vous êtes un gentleman courtois et généreux et, en réclamant de vous quelques minutes de patience, je suis sûre d’avance que vous ne vous refuserez pas à ma prière.
Challoner promit, bien à contrecœur, et la jeune femme, avec un regard de reconnaissance, disparut au coin de la rue. Mais la force de son appel s’était émoussée contre l’indifférence de Challoner, qui non seulement n’avait pas de sœur, mais dont toute la parenté féminine se bornait à une grand-tante habitant le pays de Galles. Puis, maintenant qu’il était seul, le charme auquel il avait cédé opérait de moins en moins. Il se dit qu’on s’était moqué de lui, et, pris soudain d’un esprit de révolte, il se mit à la poursuite de l’inconnue. Si le lecteur a jamais cédé aux attraits du noctambulisme, il n’ignore pas que, dans le voisinage des grandes gares, ce sont certaines tavernes qui saluent les premières le retour de l’aurore. Dans l’un de ces établissements matineux, Challoner, arrivé au coin de la rue, vit disparaître sa charmante compagne. Il serait exagéré d’affirmer que sa surprise fut grande, car depuis quelques heures il avait appris à ne plus s’étonner de rien, mais il sentit le mépris et le dégoût le gagner et envoya à la banale enchanteresse ses énergiques quoique silencieuses malédictions. À peine était-elle dans l’établissement depuis une minute que les portes volantes se rouvrirent et qu’elle reparut, suivi d’un jeune homme à la mise vulgaire et débraillée ; ils échangèrent encore quelques mots avec animation, puis l’individu rentra dans la taverne, tandis que la jeune dame revenait à pas précipités vers l’endroit où elle avait laissé Challoner. Il la vit arriver, vive et gracieuse ; dans son empressement sa cheville dépassait parfois le bord de la jupe ; ses mouvements avaient la légèreté et le charme de la jeunesse, et le galant chevalier qui conservait encore quelques velléités de retraite, les sentit décroître misérablement à mesure que s’approchait la déesse. La beauté pure et simple l’aurait laissé froid, mais une séduction indicible lui ôtait maintenant tout son courage de poltron. S’il s’était agi indubitablement d’une aventurière, il aurait fait valoir à ses propres yeux son droit imprescriptible de s’esquiver ; mais il se sentait désarmé en présence d’une personne qui, somme toute, pouvait être une femme du monde. Elle le rejoignit, sans qu’il eût songé à bouger de place, au coin de la rue même d’où il avait épié l’entrevue :
— Ah ! s’écria-t-elle en rougissant ; ah ! que c’est mal à vous, et peu généreux !
La vivacité de l’attaque rendit au chevalier des dames un peu de présence d’esprit :
— Madame, dit-il, se drapant dans sa dignité, je ne pense pas que vous ayez eu jusqu’ici à vous plaindre d’un manque de générosité de ma part. Je me suis laissé conduire à travers la ville, loin de l’endroit où j’avais rendez-vous. Maintenant je vous demanderai de me décharger de mon rôle de protecteur. Vous avez non loin d’ici des amis qui seront heureux de me succéder dans l’emploi.
Un instant elle demeura muette.
— C’est bien, dit-elle. Allez ! allez ! et que Dieu me soit en aide ! Vous m’avez vue, innocente jeune fille, à peine échappée à une affreuse catastrophe, persécutée par des hommes sinistres… et ni la pitié, ni la curiosité, ni un sentiment chevaleresque enfin ne peuvent vous déterminer à attendre un mot d’explication ou à me secourir dans ma détresse. Allez ! répéta-t-elle, c’en est fait de moi ! Et avec un geste désespéré elle descendit la rue en courant.
Lorsqu’elle eut disparu, Challoner se trouva en proie à deux sentiments contradictoires : la crainte d’être dupé, le remords de s’être montré aussi impitoyable. Bientôt ce dernier sentiment l’emporta. Il sentit qu’il avait mal jugé cette femme, qu’il s’était montré grossier à son égard ; le timbre charmant de sa voix, son langage élégant, la grâce aristocratique de ses manières réduisaient à néant ses absurdes suppositions, et, poussé par le repentir mêlé, il est vrai, d’une certaine dose de curiosité, il descendit à son tour vivement jusqu’au coin de la rue, d’où il l’aperçut à quelque distance, ralentissant le pas, chancelante, trahie par ses forces. En ce moment même, elle ouvrit les bras et chercha à tâtons la muraille contre laquelle elle s’appuya. À ce spectacle, Challoner sentit décidément son stoïcisme l’abandonner. En quelques bonds il fut auprès de la jeune femme, prêt à la soutenir, et, pour la première fois, mettant le chapeau à la main, il l’assura en termes éloquents de son profond respect et de son désir ardent de lui venir en aide. D’abord il parla dans le désert, mais peu à peu elle parut comprendre le sens de ses paroles. Elle fit un mouvement, se redressa, revint à elle ; enfin, comme emportée par une généreuse impulsion de pardon et d’oubli, elle tourna vers le jeune homme des yeux où se peignaient à la fois le reproche et la reconnaissance.
— Madame, s’écria-t-il, usez de moi, je suis désormais tout à vous.
Et il lui offrit de nouveau le bras, mais avec une déférence tendre et cérémonieuse. Elle s’y appuya avec un regard qui lui alla droit au cœur, et ils se remirent à arpenter les rues désertes. Bientôt, cependant, son pas se ralentit, comme si elle se sentait brisée, vaincue par la fatigue ou l’émotion ; elle s’appuya davantage sur son bras, et lui, tel qu’un oiseau attentif surveillant le premier essor de sa jeune nichée, il couvait d’un œil paternel la faible enfant dont il s’était constitué le protecteur. La défaillance physique n’entraînait pas chez elle l’abattement moral, et, en l’entendant gazouiller avec tant d’entrain et de gaieté, Challoner ne pouvait assez admirer l’élasticité de cette nature, en apparence si frêle.
— Laissez-moi oublier, disait-elle, pendant une demi-heure du moins laissez-moi oublier !
Et rien qu’à prononcer ces mots elle semblait, en effet, avoir oublié ses chagrins et ses angoisses. Elle s’arrêtait devant chaque maison, lui donnait un propriétaire imaginaire dont elle esquissait la physionomie. Ici demeurait le vieux général qu’elle allait épouser dans cinq ou six mois ; cet hôtel était celui de la riche veuve qui avait un caprice pour Challoner ; et bien que, à en juger par la pression de son bras, sa fatigue devînt de plus en plus intolérable, son rire n’en éclatait pas moins, clair et charmeur, à l’oreille de son compagnon.
— Ah oui ! s’écria-t-elle en manière de commentaire, dans une situation comme la mienne il faut saisir au vol le moindre bonheur qui passe à portée et le retenir le plus longtemps possible.
Lorsque, tout en flânant de la sorte, ils furent arrivés à Grosvenor Place, on ouvrait précisément les portes du parc, et le bataillon fourbu des sans-asile était enfin admis aux délices de ce paradis verdoyant. Challoner et sa compagne se laissèrent entraîner par le courant et marchèrent pendant quelques minutes au milieu de la cohue déguenillée ; mais, de ces pauvres diables, les uns, épuisés par leur course nocturne, tombèrent sur les premiers bancs qui se présentèrent, les autres s’enfoncèrent dans les différentes allées, de sorte que le vaste parc les eut bientôt absorbés tous jusqu’au dernier, et que les deux jeunes gens purent poursuivre seuls leur chemin dans le calme et la fraîcheur de la matinée. Bientôt, ils arrivèrent en vue d’un banc isolé, au sommet d’un monticule de gazon. La jeune fille le désigna avec une joie non dissimulée.
— Là, dit-elle, là enfin, nous ne devrons craindre aucune oreille indiscrète. Enfin, vous allez entendre mon histoire et juger ma conduite. Je ne voudrais pas, quand nous nous séparerons, que vous pussiez supposer que votre bonne foi a été surprise et que vous avez accordé votre protection à une personne qui en était indigne.
Elle s’assit donc ; et faisant signe à Challoner de prendre place à côté d’elle, elle commença ainsi le récit des aventures de sa vie, auquel elle-même sembla prendre le plus vif intérêt.