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HISTOIRE DE L’ANGE DE LA DESTRUCTION

Mon père était originaire de l’Angleterre, fils d’un cadet de famille opulente et ancienne, mais roturière. Un événement imprévu, malheur ou faute, je ne sais, l’obligea à quitter son pays natal, à se dépouiller du nom de ses ancêtres et à passer en Amérique. Là, au lieu de séjourner dans les villes efféminées, il poussa aussitôt vers le Far West, aux rangs d’une bande de hardis pionniers. Ce n’était pas un émigrant ordinaire ; non seulement il était brave et audacieux, mais plusieurs sciences lui étaient familières, entre autres la botanique, pour laquelle il eut toujours une singulière prédilection. Aussi, au bout de quelque temps, toute la troupe subissait-elle son influence, sans en excepter Frémont, le chef nominal de l’expédition.

Les aventuriers s’étaient engagés, je vous l’ai dit, dans les régions encore inexplorées de l’Ouest. Pendant quelque temps ils suivirent la trace de caravanes de Mormons, guidés à travers cette immense et mélancolique solitude par des ossements d’hommes et d’animaux. Alors, ils inclinèrent un peu vers le nord, et n’ayant plus même ces sinistres vestiges comme point de repère, ils s’enfoncèrent dans un désert affreux. J’ai souvent entendu mon père rappeler les détails de cette expédition et décrire la physionomie du pays ; des rochers abrupts alternaient avec des landes désolées, les cours d’eau étaient très éloignés l’un de l’autre, et dans cette solitude, pas un animal, pas un oiseau ne rompait le pesant silence. Au bout de quarante jours on était tellement à court de vivres qu’on jugea nécessaire de faire halte pour chasser. On alluma un grand feu, afin que la colonne de fumée servît de signe de ralliement, et la troupe se dispersa dans toutes les directions, au hasard de la fortune.

Mon père fit route pendant plusieurs heures, ayant à droite une muraille de rochers noirs et sinistres, à gauche une vallée stérile parsemée de rocs arrondis comme des coupoles et présentant l’image d’une cité en ruine. Enfin, il se vit sur la trace d’un animal, et, d’après les empreintes des griffes et les touffes de poils laissés aux buissons, il jugea que c’était un ours d’une taille prodigieuse. Il pressa le pas de sa monture, et suivant toujours la même piste, il arriva au point de division de deux versants. Celui de droite présentait des gorges d’accès extrêmement difficile, encombrées de fragments de roches, entre lesquels poussaient çà et là quelques maigres arbustes, ce qui semblait indiquer le voisinage d’un cours d’eau. Mon père piqua des deux, confiant dans sa fidèle carabine, et pénétra sans hésiter dans ce désert.

Alors, dans le grand silence qui régnait en ces lieux, il entendit distinctement le bruit de l’eau tombant sur les rochers, et s’étant avancé dans cette direction, un spectacle à la fois prodigieux et pathétique frappa soudain ses regards. La rivière coulait au fond d’un ravin étroit et tortueux dont les flancs perpendiculaires n’offraient souvent, sur une longueur de plusieurs milles, aucun passage praticable pour l’homme. Lorsque le courant était gonflé par les pluies, l’eau remplissait sans doute jusqu’aux bords cette étroite excavation ; les rayons du soleil n’en éclairaient le fond qu’à midi, le vent y soufflait avec violence. Et pourtant, dans cette espèce de tanière sombre et humide, une troupe d’une cinquantaine d’individus, hommes, femmes et enfants, gisait au milieu des rochers, juste sous les yeux de mon père penché au bord de la saillie surplombant l’abîme. Les uns étaient étendus sur le dos, d’autres appuyés à la paroi de granit, tous immobiles. Leurs traits émaciés et blêmes parlaient de longues et douloureuses privations, et de temps en temps, au-dessus du gazouillis du courant, un gémissement plaintif montait jusqu’à mon père.

Tandis qu’il contemplait cet étrange tableau, un vieillard se souleva avec effort, détacha sa couverture et doucement la vint poser sur une jeune fille qui, non loin de lui, était appuyée contre un rocher. La jeune fille ne parut pas s’apercevoir de cet acte généreux, et le vieillard, après avoir jeté sur elle un regard de tendresse et de pitié, regagna sa couche et s’étendit sans couverture sur la terre humide. Mais cette scène muette n’avait pas passé inaperçue même dans ce camp plongé dans la léthargie de la faim. Des derniers rangs de la troupe un homme à barbe blanche et d’aspect vénérable se souleva, se mit sur les genoux, et arriva en rampant, parmi ses compagnons endormis, jusqu’à la jeune fille. Imaginez l’indignation de mon père lorsqu’il vit ce misérable lui arracher ses deux couvertures et se glisser comme il était venu vers l’endroit qu’il occupait d’abord. Après s’y être installé commodément, il feignit de dormir ; mais bientôt, s’appuyant sur son coude, il lança un regard méfiant et rusé sur ses compagnons, tira quelque chose de son sein et le porta vivement à sa bouche. Le mouvement de ses mâchoires le trahissait : dans ce camp de famine il s’était réservé des provisions, et tandis que ses compagnons s’assoupissaient dans l’engourdissement d’une longue agonie, lui réparait secrètement ses forces.

À cette vue mon père se sentit transporté d’une telle colère, qu’il saisit sa carabine, et il m’a souvent répété que, sans un événement fortuit, il aurait tué sur place ce scélérat. Combien alors ma destinée eût été différente ! mais le ciel ne le voulut pas, car à peine mon père eut-il épaulé son arme que son attention fut attirée par l’ours qui grimpait la pente un peu au-dessous de lui. Obéissant à son instinct de chasseur, ce ne fut pas sur l’homme, mais sur la bête qu’il fit feu. L’ours bondit, roula sur lui-même et alla tomber dans la rivière. La décharge éveilla tous les échos du ravin, et en un moment le camp fut sur pied. Avec des hurlements qui n’avaient rien d’humain, chancelant, trébuchant, se poussant les uns les autres, ces affamés se précipitèrent sur la proie, et avant que le chasseur, dévalant la côte à toute vitesse, fût arrivé au bord de l’eau, plusieurs déjà mordaient à même la chair crue, pendant que d’autres, plus délicats, allumaient du feu.

Sa présence passa quelque temps inaperçue. Ces fantoches au visage poudreux qui le bousculaient et l’assourdissaient de leurs cris ne voyaient que la dépouille palpitante de la bête ; ceux mêmes qui étaient trop faibles pour se mouvoir fixaient sur elle des regards ardents de convoitise, et mon père, au milieu de ce tohu-bohu lugubre et féroce, sentait les larmes lui monter aux yeux quand une main se posa tout à coup sur son épaule. Il se tourna vivement et se vit face à face avec le vieillard qu’il avait failli tuer. Toutefois, en le regardant de plus près, il s’aperçut qu’il n’avait point du tout affaire à un vieillard, mais à un homme encore dans la force de l’âge, à l’allure énergique, à la physionomie intelligente gardant sa vivacité malgré la fatigue et les privations. Il attira mon père un peu à l’écart et lui demanda tout bas, à l’oreille, quelques gouttes d’eau-de-vie. Mon père lui jeta un regard de mépris :

— Vous me remettez en mémoire, dit-il, un devoir que j’ai négligé d’accomplir. Voyez-vous cette gourde ? Son contenu est suffisant, je crois, pour ranimer les forces des femmes de votre troupe, et je commencerai par celle à qui vous avez volé cette couverture. Et sans tenir compte de ses supplications, mon père tourna le dos il ce triste personnage.

La jeune fille était toujours appuyée contre le rocher ; l’agonie en elle avait déjà commencé son œuvre, et elle était restée indifférente à tout ce tumulte autour de sa couche. Mais quand mon père l’eut forcée ou aidée à avaler quelques gouttes du cordial, elle entrouvrit ses yeux mourants et eut un faible sourire pour son sauveur. Jamais sourire plus doux ne passa sur des lèvres de femme, jamais regard plus dur n’éclaira des yeux bleus et limpides, révélant l’innocence et la beauté de l’âme. Je parle en connaissance de cause, car ce furent ce sourire et ce regard qui se penchèrent sur mon berceau. Après avoir prodigué ses soins à celle qui devait être la compagne de sa vie, mon père, toujours suivi de l’œil jaloux et obsédé par les prières de l’homme à la barbe grise, se rendit successivement auprès des autres femmes de la troupe et partagea le reste de la gourde entre ceux des hommes dont l’extrême faiblesse semblait mettre la vie en danger.

— Et pour moi ? pas une goutte ? dit l’homme à la barbe.

— Pas une, répondit mon père ; si vous avez besoin de quelque réconfort, je vous conseille de mettre la main dans la poche de votre habit.

— Ah ! s’écria l’autre, que vous me jugez mal ! Vous croyez que, seules, d’égoïstes et mesquines considérations m’attachent à la vie ? Mais je vous assure, moi, que si toute cette caravane venait à périr, ce serait un bon débarras pour le monde ; ce sont de ces insectes humains dont les essaims pullulent dans les bouges fangeux des cités européennes ; c’est moi qui les ai arrachés à la dégradation et à la misère du fumier où ils pourrissaient, du cabaret où ils allaient s’abrutir. Et vous mettez leur vie en balance avec la mienne !

— Vous êtes donc un missionnaire mormon ? demanda mon père.

— Oh ! s’écria l’homme avec un étrange sourire, un missionnaire mormon si vous voulez. Le nom m’est indifférent. Si je n’étais que cela, je serais mort sans murmurer. Mais de mon existence, comme médecin, dépend la révélation de secrets de première importance pour l’avenir de l’humanité. Voilà ce qui m’a rongé le cœur quand, ayant perdu les traces de la caravane, nous avons cru couper au court en nous engageant dans ce ravin désolé ; voilà ce qui, en cinq jours, a fait passer ma barbe du noir d’ébène à la blancheur de neige.

— Un médecin, répéta mon père en regardant bien en face son interlocuteur, un homme dont le devoir sacré est de secourir ses semblables et d’apaiser leurs souffrances !

— Monsieur, répondit le Mormon, mon nom est Grierson ; vous entendrez plus d’une fois prononcer ce nom-là et vous comprendrez alors que mon devoir n’est pas de me consacrer à cette caravane de misérables rebuts de la société, mais à la société, à l’humanité tout entière.

Mon père se mêla alors au reste de la troupe qui avait repris assez de forces pour l’écouter ; il leur dit que sa propre troupe allait leur porter secours. Et, ajouta-t-il, si vous vous voyez encore réduits à une telle extrémité, regardez autour de vous, la terre elle-même vous prêtera assistance. Ici, par exemple, dans les fissures de ces rochers, vous apercevrez une mousse jaunâtre. Elle est, croyez-moi, comestible et même d’un goût excellent.

— Ah ! dit le docteur Grierson, vous connaissez donc la botanique ?

— Vous aussi, je pense, répliqua mon père à mi-voix, car certaines traces me prouvent qu’on a récolté de cette mousse ici même. Est-ce exact ? C’étaient là vos secrètes provisions ?

Revenu au feu servant de point de ralliement, mon père y trouva ses compagnons qui avaient fait bonne chasse. Il fut d’autant plus facile de leur persuader de porter secours à la caravane, et le lendemain les deux troupes poursuivirent ensemble leur route vers les frontières de l’Utah. La distance à parcourir n’était pas considérable, mais la nature accidentée du terrain et la difficulté de se procurer de la nourriture firent que le voyage dura environ trois semaines ; mon père eut donc tout loisir de connaître et d’apprécier la jeune fille qu’il avait secourue. J’appellerai ma mère Lucy. Je ne puis, pour certaines raisons, vous dire son nom de famille, qui, sans doute, ne vous est pas inconnu. Par quelle série de malheurs immérités cette innocente fleur de jeunesse et de grâce aux goûts délicats, d’une éducation des plus distinguées, avait été précipitée dans les horreurs d’une caravane de Mormons, ce sont là des détails auxquels je ne puis m’arrêter. Qu’il vous suffise de savoir que, dans son infortune, elle trouva un cœur de tous points digne du sien. La tendresse inaltérable qui unissait mes parents était due peut-être, en partie, aux circonstances étranges qui avaient amené leur rencontre ; en tout cas, elle n’eut, je crois, jamais d’égale sur cette terre ; mon père, pour celle qu’il aimait, renonça à ses ambitions, abjura sa foi, et une semaine ne s’était pas écoulée depuis le départ du ravin, qu’il avait déjà dit adieu à ses anciens camarades, embrassé la doctrine des Mormons, et que la main de ma mère lui était promise pour l’arrivée de la caravane au Lac Salé.

Le mariage eut lieu, et j’en suis l’unique fruit. Mon père fit une fortune rapide, demeura fidèle à sa compagne, et, quoique le fait puisse vous paraître invraisemblable, je crois que dans le monde entier peu de demeures ont connu de bonheur plus paisible que celle qui vit mes premiers pas et les jeux de mon enfance. Il est vrai, que, malgré nos richesses, on nous évitait et que nous étions taxés d’hérésie ou de tiédeur par les fervents et les rigides de la communauté. Young même, ce tyran terrible, regardait d’un œil d’envie les richesses de mon père. Mais de tout cela je n’avais aucune idée. Je vivais dans la religion des Mormons en toute bonne foi et innocence. Parmi nos amis quelques-uns avaient plusieurs femmes ; mais c’était la coutume, et pourquoi m’eût-elle plus étonnée que le mariage lui-même ? De temps en temps un fidèle opulent disparaissait, sa famille était dissoute, ses femmes et ses propriétés devenaient le partage des anciens de l’Église, et l’on ne mentionnait plus sa mémoire qu’à voix basse et en hochant la tête. Quand je m’étais tenue bien tranquille et qu’on avait sans doute oublié ma présence, mes parents agitaient parfois ce sujet au coin du feu. Je les voyais se serrer étroitement l’un contre l’autre, jeter derrière eux des regards angoissés, et de leurs chuchotements je pouvais démêler que quelque homme riche, honoré, de robuste santé, un homme qui peut-être m’avait fait sauter sur ses genoux la semaine précédente, avait, en une heure, été séparé pour jamais de ses parents et de ses amis, s’était évanoui comme une vaine image, sans laisser le moindre vestige de son passage ici-bas. Chose terrible, assurément ; mais la mort n’est-elle pas l’universelle loi ? Lorsque la causerie devenait plus solennelle encore, pleine de silences et de signes de tête fatidiques, et que j’entendais murmurer le nom des Anges de la Destruction, que pouvais-je comprendre alors à tous ces mystères ? Pour moi un Ange destructeur, comme pour un enfant anglais, un évêque ou un doyen de campagne, était un être auquel on porte un vague respect sans désirer plus ample information sur son compte. La vie, dans la société comme dans la nature, se heurte à chaque pas à l’effroi et à la douleur. Je voyais des routes sûres et bien entretenues, un jardin fleuri au milieu d’un désert, des gens pieusement agenouillés devant leur Créateur ; je jouissais avec délices de la tendresse de mes parents et des joies innocentes d’une large existence ; pourquoi, sous cette surface en apparence si brillante et si solide, me serais-je souciée d’aller rechercher des mystères cruels et troublants ?

Nous demeurions d’abord en ville, mais bientôt nous nous retirâmes dans une villa ravissante, au sein d’une ombreuse vallée, égayée par le gazouillement d’un ruisseau et formant comme une oasis au milieu d’un immense désert rocailleux et sinistre. La ville était située à trente milles de là ; il n’y avait qu’une route qui s’arrêtait à la porte de mon père, les autres chemins étaient pleins de fondrières et impraticables en hiver. Nous vivions dans une solitude dont un Européen n’a aucune idée. Notre unique voisin était le docteur Grierson. À mes yeux d’enfant habitués à l’aspect des anciens de la cité aux cheveux plats, à la barbe de bouc, et des femmes de leurs harems aux traits ignobles ou hébétés, les manières correctes, les dehors distingués, la barbe et la chevelure argentées et les regards pénétrants du vieux docteur n’étaient pas sans charme. Et pourtant, bien qu’il fût presque seul à nous rendre visite, je ne pus jamais à sa vue surmonter un vague sentiment d’appréhension, sentiment qu’augmentaient encore la solitude absolue dans laquelle il vivait et le mystère qui planait sur ses travaux habituels. Sa maison n’était qu’à un mille ou deux de la nôtre, mais dans une situation différente. Elle dominait la route du sommet d’une pente excessivement rapide, et elle était accolée à des rochers qui la dominaient à une grande hauteur. On aurait dit que la nature s’était efforcée ici d’imiter les ouvrages des hommes, car la côte était unie comme le glacis d’un fort, et les rochers avaient tous la même hauteur comme les remparts d’une ville. Le printemps même ne changeait en rien la physionomie de ce paysage désolé. Des fenêtres, l’œil s’égarait sur l’immense plaine que blanchissaient les cristaux d’alcali, jusqu’à la chaîne des sierras glacées au nord. Je me souviens d’avoir passé deux ou trois fois non loin de cette demeure rébarbative, et voyant toujours ses fenêtres closes, sa cheminée sans fumée, son seuil désert, je disais à mes parents qu’un jour ou l’autre des voleurs pénétreraient certainement chez le docteur.

— Des voleurs ? oh non ! Ils n’ont garde ! dit mon père ; et le ton de ces paroles avait une assurance singulière.

Mais peu avant le malheur qui frappa ma famille infortunée, il me fut donné d’apercevoir cette habitation sous un jour nouveau. Mon père était malade : ma mère veillait constamment à son chevet, et l’on me permit d’aller à notre maison de la ville chercher quelques objets que nous y avions laissés. Notre cheval perdit un fer, la nuit nous surprit à mi-chemin du logis, le cocher et moi, dans une légère voiture, et il était environ une heure du matin quand nous arrivâmes à cette partie de la route que dominait la maison du docteur. La lune brillait de tout son éclat, baignant de sa lueur argentée les rochers et les collines désertes ; mais la maison, au haut de la longue côte, dans l’ombre de sa muraille de granit, était illuminée comme pour une fête, et sa grande cheminée au coin du toit vomissait des torrents de fumée si épais qu’ils restaient suspendus pendant plusieurs milles dans l’air calme de la nuit et interceptaient la lumière de la lune sur l’alcali scintillant. Quand nous nous fûmes rapprochés, un souffle haletant nous arriva à intervalles réguliers ; je m’imaginai d’abord entendre les battements d’un cœur, puis les efforts surhumains d’un géant enseveli sous une montagne et peinant pour reprendre haleine sous l’écrasant fardeau. J’avais entendu parler du chemin de fer, quoique je ne l’eusse jamais vu ; je voulus demander au cocher si cela ressemblait au chemin de fer. Mais il y avait dans son regard une expression si singulière, une telle pâleur sur ses traits, causée peut-être par la lumière blafarde de la lune, mais peut-être aussi par la peur, que la question mourut sur mes lèvres. Nous continuâmes donc à avancer en silence jusqu’à ce que nous fûmes arrivés juste au-dessous de la maison illuminée ; alors, tout à coup, sans que rien eût pu nous mettre sur nos gardes, une explosion d’une telle violence se produisit que la terre en trembla et que tous les rochers s’en renvoyèrent l’écho. Une colonne de flamme s’éleva de la cheminée et retomba en une pluie d’étincelles ; au même instant les lueurs aux fenêtres tournèrent pour une seconde au rouge rubis, puis, subitement, s’éteignirent. Le cocher avait instinctivement arrêté son cheval et les échos grondaient encore comme un lointain tonnerre par les montagnes, lorsque dans la maison, maintenant plongée dans l’obscurité, s’élevèrent des hurlements effroyables, la porte fut ouverte avec violence et l’on vit à la clarté de la lune, au sommet de la côte, une forme vêtue de blanc, danser, bondir, se jeter à terre, se rouler sur le sol, au paroxysme de la folie ou de la douleur. Je ne pus plus longtemps retenir mes cris, le cocher cingla le flanc du cheval, et au risque de nous casser le cou, nous dégringolâmes la pente. Nous ne ralentîmes notre course folle qu’au détour de la montagne, quand nous aperçûmes la maison de mon père avec ses jardins et ses bosquets touffus dormant sous la paisible lumière.

Telle fut l’unique aventure de ma vie jusqu’au moment où mon père arriva à l’apogée de sa prospérité matérielle et où j’atteignis l’âge de dix-sept ans. J’avais encore toute l’innocence rieuse de l’enfance ; je cultivais mon petit jardin ou je courais par les collines, simplette, joyeuse, sans ombre de coquetterie, sans nul souci matériel ; et si mon regard contemplait l’image que lui offrait un miroir ou une fontaine limpide, c’était pour me faire remarquer ma ressemblance avec mes parents. Mais les craintes qui depuis longtemps pesaient sur d’autres cœurs allaient aussi maintenant assaillir ma jeunesse. Par un après-midi orageux et étouffant, je m’étais jetée sur un sofa ; les fenêtres donnant sur la véranda étaient ouvertes, et j’y apercevais ma mère, occupée à un ouvrage de broderie. Quand mon père, venant du jardin, se fut assis à côté d’elle, leur conversation, dont chaque mot arrivait distinctement jusqu’à moi, prit aussitôt une tournure si effrayante qu’elle captiva mon attention au point que je n’osais respirer.

— La catastrophe est arrivée, dit mon père après un long silence.

Ma mère tressaillit en se tournant vivement vers lui, mais elle ne répondit pas.

— Oui, continua mon père, j’ai reçu aujourd’hui la liste de tout ce que je possède, exactement de tout ; de ce que j’ai prêté à des gens dont les lèvres sont scellées par la terreur ; de ce que j’ai caché de mes propres mains dans les gorges les plus reculées de la montagne, quand pas un oiseau ne planait au ciel. L’air qui nous enveloppe trahit-il donc nos secrets ? les rochers sont-ils de cristal transparent ? les pierres que nous foulons gardent-elles l’empreinte de nos pas ? Ô Lucy, Lucy, pourquoi sommes-nous venus dans cet affreux pays ?

— Mais je ne vois là, répondit ma mère, rien de bien nouveau ni de bien terrible. Vous êtes accusé de dissimulation de biens. Vous payerez à l’avenir des taxes plus lourdes et serez condamné à une amende. Il est inquiétant, je l’avoue, de savoir que tous nos actes sont espionnés, que nos démarches les plus secrètes sont connues. Mais cela est-il fait pour vous étonner ? N’y a-t-il pas longtemps que nous nous méfions de la moindre touffe d’herbe ?

— Et même de notre ombre, s’écria mon père. Mais il s’agit de bien autre chose. Voici la lettre accompagnant la liste.

J’entendis ma mère tourner les pages ; puis elle garda quelque temps le silence.

— Je vois, dit-elle enfin, et se mettant à lire : « D’un croyant à qui la Providence a départi avec tant de largesse les biens de ce monde, l’Église croit pouvoir attendre quelque marque signalée d’abnégation et de piété… » C’est là le passage important, si je ne me trompe ; ce sont là les mots qui vous paraissent gros de menaces ?

— Oui, répondit mon père. Lucy, vous souvenez-vous de Priesley ? Deux jours avant sa disparition, il me mena au sommet d’un tertre isolé ; notre vue se portait à dix milles tout autour de nous ; à coup sûr, s’il est un point où l’on peut échapper aux argus de ce pays, c’est là, et là seulement ; cependant ce fut dans les affres de la terreur qu’il me conta son histoire et que moi, je l’écoutai. Il avait reçu une lettre pareille à celle-ci ; il me montra la réponse où il offrait le tiers de ses biens, et demanda ce que j’en pensais. Je le conjurai, s’il tenait à la vie, d’élever le montant de l’offre, et, avant de nous séparer, je l’avais persuadé de la doubler. Eh bien ! deux jours après il avait disparu… disparu, en plein jour, de la rue la plus populeuse de la ville… disparu à jamais ! Mon Dieu, s’écria mon père, quel art infernal emploient-ils pour arracher ainsi l’existence à un corps robuste ? Quel genre de mort ont-ils à leur service qui ne laisse point de trace, qui fait s’évanouir comme une vapeur légère cette charpente solide, ces bras nerveux, ce squelette qui peut résister pendant des siècles aux morsures de la tombe ? Cette seule pensée est plus horrible que la mort même !

— N’y a-t-il rien à espérer de Grierson ? demanda ma mère.

— Laissons cette pensée, répondit mon père. Il sait aujourd’hui tout ce que je pouvais lui enseigner, et ne fera rien en ma faveur. Du reste, son influence est minime, le danger qu’il court lui-même n’est guère moins imminent que le mien, sans doute ; car lui aussi vit isolé ; il néglige ses femmes et ne les surveille pas ; on l’accuse ouvertement d’athéisme. Et, à moins qu’il n’achète sa sécurité à un prix monstrueux… mais non, je ne veux pas croire cela : je ne l’aime pas, mais je ne veux pas croire cela.

— Croire quoi ? demanda ma mère ; puis, changeant brusquement de ton : D’ailleurs, qu’importe ? s’écria-t-elle. Abimelech, il n’est plus qu’une chance de salut fuyons ! fuyons à l’instant !

— Impossible, répondit mon père. Je ne ferai que vous entraîner dans ma ruine. Nul ne peut quitter ce pays ; l’homme y est rivé, comme l’esprit l’est au corps, sans autre espoir de délivrance que la tombe.

— Il ne nous reste donc plus qu’à mourir, répondit ma mère. Du moins mourons ensemble. Ne laissez pas sur cette terre votre femme et votre enfant. Songez au sort qui nous attendrait quand vous nous auriez quittées.

Mon père ne put résister à cette tendre violence ; et, quoique, évidemment, il ne conservât aucune lueur d’espoir, il consentit à abandonner toute sa fortune, sauf quelques centaines de dollars qu’il avait en ce moment en réserve, et à fuir quand viendrait la nuit, qui promettait d’être fort obscure. Aussitôt que nos gens seraient endormis, il chargerait des provisions sur deux mules ; deux autres mules devaient nous porter, ma mère et moi, et, nous lançant dans la montagne par un défilé regardé comme presque impraticable, nous ferions une tentative désespérée pour la délivrance et la vie. Aussitôt que ce plan fut arrêté, je me montrai à la fenêtre, je dis que j’avais tout entendu et assurai qu’on pouvait compter sur ma discrétion et mon courage. Je ne craignais nullement de me montrer indigne de ma naissance, j’étais prête à sacrifier ma vie, et quand mon père m’eut embrassée en pleurant et en bénissant le ciel de lui avoir donné une enfant aussi vaillante, ce fut avec quelque orgueil et même avec cette expectative joyeuse du guerrier avant la bataille que je me plus à imaginer les péripéties périlleuses de notre évasion.

Peu avant minuit, sous un ciel sombre et sans étoiles, nous laissâmes derrière nous les plantations de la vallée et nous gravîmes un défilé étroit, encombré d’énormes blocs de rochers, d’où l’on entendait mugir les flots impétueux d’un torrent. Des cascades sans nombre grondaient sur nos têtes, agitant dans la nuit leur blanche nappe d’écume, tandis que chaque souffle d’air apportait jusqu’à nous leur fine poussière liquide. Ce passage était périlleux et menait à des déserts stériles ; depuis longtemps on l’avait abandonné pour des routes plus praticables, et d’année en année il était moins fréquenté par l’homme. Imaginez notre épouvante lorsque au détour d’un sentier nous aperçûmes un brasier allumé dans une anfractuosité du rocher sur le flanc duquel était grossièrement dessiné au charbon le grand Œil ouvert, emblème de la foi des Mormons. Nous nous regardâmes mutuellement à la lueur du foyer ; ma mère éclata en sanglots déchirants, mais aucun de nous ne prononça une parole. On fit faire volte-face aux mules, et laissant le défilé solitaire à la garde du grand Œil, nous reprîmes silencieusement le chemin du logis où nous arrivâmes au point du jour avec l’assurance que notre perte était désormais certaine.

On ne dit pas quelle réponse mon père fit à la lettre ; mais deux jours plus tard, vers le coucher du soleil, j’aperçus un cavalier à l’air honnête et débonnaire monter la route au pas de son cheval dans un nuage de poussière. Il portait des habits d’étoffe grossière et un chapeau de paille à larges bords ; il ressemblait à un bonhomme de fermier, ce qui, à mes yeux, était très rassurant. C’était, en effet, un très honnête homme et un Mormon vraiment pieux. La commission dont il était chargé ne lui plaisait guère, mais ni lui ni personne dans l’Utah n’osait désobéir à un ordre. Ce fut avec un embarras non dissimulé qu’il se fit annoncer comme un certain M. Aspinwall et qu’il entra dans la chambre où nous étions réunis. Il nous congédia, ma mère et moi, d’une façon rustique et sommaire, et, aussitôt qu’il se trouva seul avec mon père, il mit sous ses yeux un blanc-seing du président Young et lui laissa le choix entre deux missions : ou d’aller évangéliser les tribus des bords de la mer Glaciale, ou de se joindre à une troupe d’Anges de la Destruction, chargés du massacre de soixante émigrants allemands. Mon père, cela va sans dire, ne pouvait prendre ce dernier parti ; quant à la première proposition, il la regardait comme un prétexte ; en admettant même qu’il consentît à laisser sa femme sans protection et à amener de nouvelles victimes sous le joug qui pesait si lourdement sur lui-même, il sentait bien qu’on ne lui permettrait jamais de revenir. Il opposa donc à tout un refus catégorique ; et Aspinwall, nous dit-il, montra une émotion sincère, en partie religieuse, à la vue d’une rébellion aussi hardie, en partie humaine, à cause de la pitié que lui inspiraient mon père et sa malheureuse famille. Il le pria de réfléchir avant de prendre une aussi grave décision, mais, voyant ses représentations inutiles, il lui donna jusqu’au lever de la lune pour mettre ordre à ses affaires et dire adieu à sa femme et à sa fille. Car, ajouta-t-il, il faut, ce soir même, que vous m’accompagniez.

Je n’ose évoquer le souvenir des heures qui suivirent ; elles s’évanouirent comme un songe, et quand la lune s’éleva à l’orient au-dessus des montagnes, mon père et M. Aspinwall partirent côte à côte pour leur voyage nocturne. Ma mère, tout en conservant une attitude héroïque, se hâta de s’enfermer dans sa chambre, désormais solitaire, et moi, laissée seule dans le logis sombre, dévorée de chagrin et d’inquiétude, je courus seller mon poney indien et je galopai jusqu’au sommet de la côte pour envoyer à mon père un dernier adieu. Les deux voyageurs s’étaient éloignés sans presser leur monture, et de mon côté, je n’avais pas perdu de temps à atteindre mon poste d’observation. Aussi, grande fut ma stupéfaction de n’apercevoir âme qui vive dans toute la plaine. La lune était si brillante qu’il faisait presque aussi clair qu’en plein jour ; et nulle part, sous la voûte des cieux, il n’y avait un arbre, un buisson, une ferme, un carré de terre cultivé, rien enfin qui décelât la présence de l’homme, sauf en un seul point. Du détour du chemin où je me trouvais, un des bastions épais de la muraille de rochers me cachait la maison du docteur, mais par-dessus ce rempart la légère brise de nuit apportait aux montagnes les volutes d’une épaisse fumée noire. Quel combustible pouvait produire une vapeur si lente à se dissiper dans l’air sec, quelle fournaise pouvait la vomir avec tant d’abondance, j’aurais été en peine de l’imaginer, mais je savais parfaitement qu’elle sortait de la cheminée du docteur, je voyais aussi que mon père avait disparu et, en dépit des objections de la saine raison, j’établissais une relation entre la perte de notre cher protecteur et le nuage de sinistre fumée qui planait sur les montagnes.

Les jours s’écoulèrent, et ma mère et moi, nous étions toujours sans nouvelles ; une semaine, une seconde, et rien, rien encore ! Comme la fumée se dissipe dans l’espace, comme une image fugitive s’évanouit à la surface d’un miroir, ainsi cet homme robuste et hardi avait disparu pendant les quinze ou vingt minutes qu’il m’avait fallu pour seller mon cheval et me précipiter sur la route. L’espoir, s’il nous en restait encore, diminuait d’heure en heure ; nous étions préparées aux pires maux qui peuvent accabler une famille sans appui. Rejetant toute faiblesse, avec un calme dont je m’étonne en me reportant à cette sombre époque, la veuve et l’orpheline attendaient le sort qui leur était réservé. Le dernier jour de la troisième semaine, nous nous éveillâmes dans la solitude de ce logis, dans l’abandon complet : tous nos serviteurs avaient fui sous l’empire de la même irrésistible terreur ; sachant combien ils nous étaient dévoués, nous tirâmes de leur désertion le plus sinistre présage. Le jour s’écoula sans amener rien de nouveau ; mais à la tombée de la nuit, nous fûmes attirées dans la véranda par le bruit de plus en plus distinct du trot d’un cheval.

Le docteur, monté sur un poney indien, entra dans le jardin, mit pied à terre et nous salua. Il était plus courbé qu’autrefois, sa chevelure semblait avoir encore blanchi, mais ses manières étaient calmes, sérieuses, et sa parole nous parut affable.

— Madame, dit-il, une mission importante m’amène, et vous reconnaîtrez ici la bonté de notre président d’avoir choisi comme ambassadeur auprès de vous votre unique voisin et le plus vieil ami de votre mari dans l’Utah tout entier.

— Monsieur, dit ma mère, un seul souci, une seule pensée m’occupe ; vous savez ce que je veux dire. Parlez. Qu’est devenu mon mari ?

— Madame, répondit le docteur, prenant une chaise et s’installant dans la véranda, si vous étiez une enfant bornée, ma position serait extrêmement pénible et embarrassante. Mais vous êtes au contraire une femme de grand esprit et de ferme courage. On vous a accordé, je crois, trois semaines pour tirer la conclusion des faits accomplis et pour vous résigner à la fatalité de ceux qui vont s’accomplir. Il est inutile pour moi d’insister davantage.

Ma mère était d’une pâleur mortelle et tremblait comme la feuille. Je mis ma main dans la sienne, et elle la serra à me faire crier.

— Alors, monsieur, dit-elle enfin, je suis sourde à toutes vos objurgations. Si la chose est ainsi, qu’ai-je besoin d’en entendre davantage ? Qu’ai-je encore à demander au ciel que la mort ?

— Allons, dit le docteur, calmez-vous ! Je vous prie d’écarter tout souvenir de votre défunt mari et de songer à votre sort et à celui de cette enfant.

— Vous me priez de… balbutia ma mère. Mais alors, vous savez donc ! s’écria-t-elle.

— Je sais, répondit le docteur.

— Vous savez ! fit la pauvre femme avec un cri terrible. Alors, c’est vous qui avez commis ce crime ! je vous arrache le masque et je vous vois tel que vous êtes, malfaisant, exécrable, vous qui hantez la nuit les songes du pauvre fugitif, – vous l’Ange de la Destruction !

— Eh bien ! madame, et quand cela serait ? Mon sort et le vôtre n’ont-ils pas été semblables ? Ne sommes-nous pas tous deux murés vivants dans cette implacable prison de l’Utah ? N’avez-vous pas essayé de fuir, et l’Œil ouvert ne vous a-t-il pas arrêtée dans le défilé ? Qui peut échapper à l’incessante vigilance de l’œil de l’Utah ? Pas moi, à coup sûr. On m’a chargé, j’en conviens, d’horribles besognes, et la plus pénible fut la dernière ; mais si j’avais refusé mes services, votre mari aurait-il été épargné pour cela ? Vous savez bien le contraire. J’aurais péri avec lui, voilà tout. Je n’aurais pas été en état d’adoucir ses derniers moments, et je ne pourrais pas aujourd’hui m’interposer entre les projets de Brigham Young et la malheureuse famille de mon ami.

— Ah ! m’écriai-je, avez-vous pu racheter votre vie au prix de telles concessions ?

— Oui, ma jeune demoiselle, répondit le docteur, je l’ai pu faire et je l’ai fait, et vous vivrez assez pour me remercier de ma lâcheté. Vous avez l’esprit ardent, Asenath, je me plais à le reconnaître. Mais nous perdons un temps précieux. Les biens de M. Fonblanque, vous ne l’ignorez pas, reviennent à l’Église. Mais une partie en est réservée à l’homme qui épousera la famille, et cet homme, je puis vous le dire sans détour, n’est autre que moi-même.

À cette horrible proposition, ma mère et moi poussâmes des cris perçants et nous jetâmes avec désespoir dans les bras l’une de l’autre.

— C’est bien ce que je supposais, reprit le docteur toujours du même ton calme. Vous répugnez à cet arrangement. Croyez-vous que je vais essayer de vous convaincre ? Vous savez bien que je ne partage pas les sentiments des Mormons au sujet des femmes. Absorbé dans les études les plus ardues, j’ai laissé se disputer et s’égratigner les créatures qu’ils appellent mes femmes ; elles n’ont eu de moi que mon argent ; ce n’était pas là l’union que j’eusse désirée si j’avais eu le loisir de me consacrer à une union quelconque. Non, vous n’avez rien à craindre, madame et ancienne amie, – ici le docteur se leva et s’inclina avec une certaine galanterie, – vous n’avez rien à craindre de mes importunités. Au contraire, je suis ravi de voir en vous cet esprit de résistance ; et si je suis forcé de vous prier de me suivre à l’instant, me conformant en ceci non à mes désirs, mais aux ordres reçus, j’espère que vous vous apercevrez bientôt de la complète harmonie de nos opinions.

Après donc nous avoir avisées de nous préparer pour la route, il prit une lampe, – car la nuit était venue, – et se dirigea vers l’écurie pour seller les chevaux.

— Que veut-il dire ? Que va-t-il nous arriver ? m’écriai-je.

— Pas ce que tu crains, du moins, répondit ma mère en frissonnant. Là-dessus, nous pouvons l’en croire. Je démêle dans ses paroles comme une promesse tragique. Asenath, si je suis séparée de toi, si je meurs, tu n’oublieras jamais tes malheureux parents ?

Alors s’éleva entre nous un tendre débat. Je la suppliais de s’expliquer plus clairement ; elle me calmait et voulait me faire voir un ami dans le docteur.

— Un ami, m’écriai-je, un ami, l’assassin de mon père !

— Non, dit-elle, rendons-lui justice. Je crois devant Dieu, qu’il s’est conduit en ami ! Et lui seul, Asenath, peut vous protéger dans ce pays de mort.

À ce moment, le docteur parut devant la maison, conduisant nos deux chevaux. Quand nous fûmes en selle, il me dit de prendre les devants, car il avait à parler à mistress Fonblanque. Ils allaient au pas de leur monture, se parlant bas avec animation, et en ce moment la lune, se levant, me les montra se regardant l’un l’autre attentivement, ma mère la main posée sur le bras du docteur, et ce dernier, contre son habitude, faisant des gestes énergiques d’assentiment ou de dénégation.

Au pied de la côte qui conduisait à sa demeure, le docteur me rejoignit.

— Ici, nous mettrons pied à terre, dit-il, et comme votre mère préfère être seule, nous monterons à deux chez moi.

— La reverrai-je encore ? lui demandai-je.

— Je vous en donne ma parole, dit-il en m’aidant à descendre de cheval. Nous laisserons nos bêtes en cet endroit, ajouta-t-il. Il n’y a pas de voleurs dans cette solitude de pierre.

La côte montait sans qu’on cessât jamais d’apercevoir la maison. Les fenêtres étaient de nouveau illuminées, la cheminée vomissait des torrents de fumée noire, mais partout régnait le plus profond silence, et si l’on en excepte ma mère, qui montait à pas lents derrière nous, je suis persuadée qu’on n’eût pas trouvé une créature humaine à plusieurs milles aux environs. Comme cette idée me venait à l’esprit, je jetai un regard sur le docteur qui marchait gravement à mon côté avec ses épaules courbées et ses longs cheveux blancs, puis sur la maison illuminée d’où s’échappait une fumée aussi épaisse que celle de quelque usine en pleine activité. Alors la curiosité fut la plus forte :

— Au nom du ciel, m’écriai-je, que pouvez-vous faire dans ce désert affreux ?

Il me regarda avec un sourire étrange et répondit en détournant la conversation :

— Ce n’est pas la première fois, n’est-ce pas, que vous voyez mes fourneaux allumés ? Une nuit, vers les premières heures du matin, je vous ai vue passer en voiture ; une expérience délicate avait échoué, et je ne puis encore me pardonner d’avoir effrayé votre cocher ou votre cheval, je ne sais lequel des deux.

— Comment ! m’écriai-je, me rappelant les gambades bizarres du personnage, c’était donc vous ?

— C’était moi ; mais ne vous imaginez pas que j’étais fou. Je me tordais dans d’atroces souffrances : j’avais été cruellement brûlé.

Nous étions arrivés près de la maison, qui, contrairement à l’usage du pays, était solidement construite en pierres de taille. Ses fondations étaient en pierre, ainsi que sa façade postérieure. Pas une touffe d’herbe ne poussait dans les interstices des pierres, pas une fleur n’ornait les fenêtres. Au-dessus de la porte, pour seul ornement, l’Œil mormon était grossièrement sculpté. J’étais habituée depuis l’enfance à cet emblème ; mais depuis la nuit de notre tentative d’évasion, il avait acquis une signification nouvelle qui me faisait frissonner. La fumée s’échappait en abondance de la cheminée, et les contours de ses premières volutes étaient dessinés par le reflet rouge de la flamme ; au coin du bâtiment, près du sol, des bouffées haletantes de vapeur étaient projetées au-dehors pour se dissiper aussitôt.

Le docteur, après avoir ouvert la porte, s’arrêta sur le seuil.

— Vous me demandiez ce que je faisais ici, dit-il. Je fais deux choses : la Vie et la Mort. Et il me fit signe d’entrer.

— J’attendrai ma mère, dis-je.

— Enfant, répondit-il, regardez-moi. Ne suis-je pas vieux et brisé ? De nous deux, quel est le plus robuste, la jeune fille ou l’homme au déclin de la vie ?

Je m’inclinai et, passant devant lui, j’entrai dans un vestibule ou cuisine, éclairé par un bon feu et une lampe de travail au vaste abat-jour, et dont tout le mobilier se composait d’un buffet, d’une table grossière et de quelques bancs en bois. Le docteur me fit signe de m’asseoir, puis, passant par une autre porte dans l’intérieur de la maison, il me laissa seule. Aussitôt, j’entendis le grincement strident du fer à l’extrémité opposée du logis, puis le battement de ces pulsations géantes qui m’avaient si fort effrayée quand je les avais entendues jadis dans la vallée, mais aujourd’hui si rapprochées, si menaçantes, que chacune d’elles faisait trembler la maison. J’avais à peine eu le temps de me remettre de mon émoi quand le docteur rentra, et presque au même instant ma mère parut sur le seuil. Mais comment vous décrire le calme et le ravissement de ces traits bien-aimés ? Des années semblaient avoir passé sur sa tête pendant notre court voyage, en ne faisant que la rendre plus jeune et plus jolie ; ses yeux brillaient d’une joie pure, son sourire m’allait au cœur ; ce n’était plus une femme, c’était l’ange des extatiques tendresses. Je courus à elle, terrifiée ; mais elle se recula doucement, un doigt sur les lèvres avec une expression espiègle et pourtant n’ayant plus rien de ce monde ; elle tendit au contraire la main au docteur comme à un ami, à un libérateur, et la scène était si étrange qu’il ne me vînt pas à l’esprit de me fâcher à la vue de cette préférence injustifiable.

— Lucy, dit le docteur, tout est préparé. Voulez-vous être seule ou désirez-vous que votre fille vous accompagne ?

— Qu’elle vienne, répondit ma mère ; chère Asenath ! À cette heure où je suis purifiée de toutes mes terreurs et de toutes mes tristesses, quand déjà je me survis à moi-même et à mes affections, c’est pour vous, non pour moi, que je désire sa présence. Si nous la tenions à l’écart, cher ami, il serait à craindre qu’elle ne rendît pas pleine justice à votre bonté.

— Mère ! criai-je avec effroi ; mère, qu’y a-t-il ?

Mais ma mère, avec un sourire radieux, ne prononça que ce seul mot : Chut ! comme si j’étais encore une petite fille et qu’elle réprimandait un de mes caprices enfantins. Le docteur m’ordonna le silence, ajoutant de ne pas troubler ma mère davantage.

— Vous avez fait un choix, madame, dit-il, qui m’a plus d’une fois étrangement tenté. Les deux extrêmes, tout ou rien ; jamais ou bien cette heure, tels ont été les deux objets de mes désirs grandioses ou fous ; mais accepter le moyen terme, me contenter d’une demi-mesure, jeter quelques lueurs, puis m’éteindre, jamais, non, jamais pendant une heure depuis ma naissance, ce but mesquin n’a pu satisfaire ma dévorante ambition.

Il regarda fixement ma mère avec une sincère admiration mêlée d’une nuance d’envie ; puis, avec un profond soupir, il nous conduisit dans la chambre occupant le centre du bâtiment.

Elle était très longue et éclairée d’une extrémité à l’autre par plusieurs lampes ; leur lumière changeante et le crépitement incessant avec lequel elles brûlaient m’ont fait deviner depuis que c’étaient des lampes électriques. Au fond, une porte ouverte laissait pénétrer le regard dans un réduit qui devait servir à emmagasiner le combustible près de la cheminée, et qui était rempli par une réverbération aveuglante comme celle d’une fournaise, contrastant avec la lumière blafarde de la chambre. Les murs étaient garnis de livres et d’armoires vitrées ; sur les tables s’entassaient des instruments de chimie ; de grands accumulateurs de verre scintillaient à l’éclat des lampes ; par une ouverture du pignon près de la porte du réduit, une large courroie motrice pénétrait dans la chambre et glissait au-dessus de nos têtes sur des poulies d’acier avec une activité incessante et un murmure ailé et mystérieux. Dans un coin, j’aperçus un fauteuil à pieds de verre sur lequel s’entrelaçaient bizarrement des fils métalliques. Ma mère s’avança dans cette direction avec résolution et vivacité.

— Est-ce cela ? demanda-t-elle.

Le docteur s’inclina en silence.

— Asenath, dit ma mère, en ces derniers jours si tristes de ma vie, j’ai trouvé un bienfaiteur. Tu le vois devant toi, c’est le docteur Grierson. Ô ma fille, ne sois pas ingrate envers ce généreux ami !

Elle s’assit dans le fauteuil et prit en main les globes qui terminaient les bras.

— Suis-je bien ainsi ? demanda-t-elle, regardant le docteur avec une expression de joie si radieuse que je tremblai pour sa raison. Le docteur s’inclina de nouveau, mais cette fois en s’appuyant fortement contre la muraille. Il avait sans doute touché un ressort. Sans un mouvement du corps, sans une contraction des traits, ma mère ferma les yeux comme si elle cédait à la fatigue. Je tombai à l’instant à ses genoux, mais ses mains étaient inertes sous la pression des miennes ; sa face, conservant toujours son sourire paisible et bienheureux, retomba sur sa poitrine : le souffle de vie avait disparu pour jamais.

Je ne sais combien de temps s’écoula jusqu’au moment où, levant mes yeux baignés de larmes, je rencontrai ceux du docteur. Ils me regardaient avec un mélange si bizarre de curiosité aiguë, de pitié et d’intérêt, que, malgré ma douleur récente, mon attention fut soudain captivée.

— Assez de pleurs, dit-il. Votre mère a couru à la mort comme à un banquet de fiançailles, quittant ce monde à l’endroit même où son mari l’avait quitté. Il est temps maintenant, Asenath, de songer aux vivants. Suivez-moi dans la chambre voisine.

Je le suivis, comme on marche et comme on agit dans un songe. Il me fit asseoir auprès du feu, me versa du vin et, marchant à grands pas dans la chambre, se mit à me parler en ces termes :

— Mon enfant, vous êtes à présent seule au monde, au pouvoir immédiat de Brigham Young. Vous devriez donc, suivant les règles ordinaires devenir la cinquantième épouse de quelque ancien de la communauté, ignoble et repoussant, si vous n’aviez la bonne fortune, car dans ce pays on considère ainsi la chose, d’attirer les regards du président lui-même. La mort serait préférable à une telle destinée ; plutôt cent fois mourir que de tomber de jour en jour plus avant dans cet abîme de dégradation et d’infamie. Mais la fuite est-elle possible ? Votre père a tenté de fuir, vous avez vu avec quelle promptitude ses geôliers l’ont devancé et comment une image muette sur le roc a été regardée par lui-même comme une barrière infranchissable sur la route vers la liberté. Là où votre père a échoué, serez-vous plus habile ou plus heureuse ? ou bien êtes-vous, comme lui, condamnée sans retour à être la proie de vos persécuteurs ?

Je l’avais écouté, agitée par les émotions les plus diverses, mais maintenant, je crus comprendre sa pensée.

— Vous avez raison, m’écriai-je ; il faut que je suive mes parents. Je le désire, je le veux !

— Non, répondit le docteur, non point la mort pour vous. Il nous est permis de briser le vaisseau fêlé, mais pas celui sans défaut. Non, votre mère nourrissait un espoir différent, que j’ai repris pour mon compte. Je vois, s’écria-t-il, la jeune fille devenue jeune femme, le plan se réaliser, la promesse… oui, le plus fol espoir est encore surpassé. Je ne puis me résoudre à arrêter un développement si vivace et si charmant. Votre mère, ajouta-t-il en changeant de ton, projetait un mariage entre vous et moi. À ces mots, je ne pus, je le crains bien, lui cacher l’aversion qu’il m’inspirait, car il se hâta de me tranquilliser. – Rassurez-vous, Asenath, reprit-il. Tout vieux que je suis, je n’ai pas oublié les tumultueux désirs d’un jeune cœur ; bien qu’ayant passé ma vie dans des laboratoires, courbé nuit et jour sur mes creusets, je connais les rêves enchantés du printemps de la vie. La vieillesse demande avec timidité que l’intolérable douleur lui soit épargnée ; la jeunesse, saisissant la fortune par la chevelure, réclame le bonheur comme un droit. Je n’ai pas oublié tout cela ; personne, au contraire, n’en a un sentiment plus net et plus respectueux que moi ; chaque chose viendra en son temps. Mais à présent considérez ceci : vous êtes sans appui ; le seul ami qui vous reste est ce vieux chercheur, vieux quant à l’expérience, jeune de cœur. Répondez à une question, une seule : Ne connaissez-vous pas encore ces étroits liens que le monde appelle l’amour ? Êtes-vous encore maîtresse de votre cœur et de votre volonté, ou êtes-vous l’esclave docile de l’oreille et des yeux ?

Je répondis en balbutiant : mon cœur, je pensais le lui avoir déjà dit, avait suivi mes parents dans la tombe.

— C’est bien, dit-il. Le sort a voulu que je fusse souvent, trop souvent, appelé à rendre des services semblables à ceux de cette nuit. Personne, dans l’Utah, ne peut arriver à un dénouement plus doux et plus rapide, et cela m’a procuré une certaine influence que je mets maintenant à votre service, en partie par égard pour la mémoire de mes amis défunts, vos parents, en partie à cause de l’intérêt que vous m’inspirez vous-même. Je vais vous envoyer en Angleterre, dans la grande ville de Londres, pour y attendre le fiancé que je vous ai choisi. Ce sera un de mes fils, jeune homme d’un âge répondant au vôtre et ne manquant pas de ces agréments extérieurs qui peuvent séduire une jeune fille. Puisque votre cœur est libre, vous pouvez bien me faire la seule promesse que j’exige de vous en retour de grands sacrifices et de dangers plus grands encore : promettez-moi d’attendre l’arrivée de ce fiancé avec la fidélité scrupuleuse d’une épouse.

Je restai quelque temps muette. J’avais toujours entendu dire que les unions du docteur avaient été stériles, et cette pensée me jetait dans une perplexité extrême. Mais j’étais seule, ainsi qu’il l’affirmait avec raison, seule dans cet affreux pays ; l’expectative d’une évasion, d’un mariage heureux peut-être, c’en était assez déjà pour réveiller en moi quelque lueur d’espérance. Je ne sais en quels termes je lui répondis, mais enfin j’acceptai sa proposition.

Mon consentement parut lui causer une joie plus vive que je n’aurais pu raisonnablement m’y attendre. Vous allez voir, s’écria-t-il, vous allez juger par vous-même ! Et, passant rapidement dans la chambre voisine, il en revint avec un portrait à l’huile assez grossièrement peint. C’était celui d’un homme d’environ quarante ans plus jeune que le docteur, mais en qui ce dernier était parfaitement reconnaissable. — Comment trouvez-vous cela ? demanda-t-il ; c’est moi-même quand j’étais jeune. Mon fils… mon fils ressemble à cette image, mais il est plus beau ; les anges pourraient envier sa florissante et fraîche santé ; et puis c’est un homme d’intelligence, Asenath, d’intelligence supérieure. Un homme, vous dis-je, un homme comme on n’en trouve peut-être pas un en dix mille ; un homme qui unira les passions de la jeunesse au calme, à la dignité, à la vigueur féconde de l’âge mûr, un résumé de tous les talents, de toutes les facultés humaines… dites, n’y a-t-il pas là de quoi satisfaire les vœux ambitieux d’une jeune fille ? Répondez ! que pourrait-elle exiger de plus ? Et, d’une main tremblante, il faisait passer le portrait sous mes yeux.

Je lui dis que je ne pouvais rêver autre chose, car j’étais émue à la vue d’un amour paternel aussi ardent et profond ; mais au moment même où je prononçais ces paroles, je sentais une révolte terrible gronder dans mon cœur. Je l’avais en horreur, lui, son portrait et son fils, et si je n’avais pas eu devant les yeux la mort ou un mariage mormon comme seule alternative, je jure devant Dieu que je n’aurais jamais consenti à cet odieux marché.

— Je vois, reprit-il, que je n’ai pas compté vainement sur votre bon sens. Prenez maintenant quelque nourriture, car vous avez un long chemin à faire. Et tandis que je m’efforçais de lui obéir, il quitta la chambre et revint bientôt avec toute une brassée de grossiers vêtements. Voici, dit-il, qui servira à vous déguiser. Je vous laisse à votre toilette.

Ces habits avaient probablement été ceux d’un garçonnet de dix-sept ans assez mal bâti ; ils me pendaient de tous côtés comme un sac et gênaient terriblement mes moindres mouvements. Mais ce qui me remplissait d’une angoisse insurmontable, c’était le problème de leur origine et du sort de celui auquel ils avaient appartenu. J’avais à peine endossé cet accoutrement quand le docteur rentra, ouvrit une fenêtre de derrière, m’aida à me glisser dans l’espace étroit entre la maison et les rochers qui la dominaient et me montra une échelle de fer scellée dans la pierre. Montez, me dit-il vivement. Quand vous serez au sommet, marchez, aussi loin que vos forces vous le permettront, à l’ombre de la fumée. Elle vous mènera, tôt ou tard, à un ravin ; entrez-y, et vous y trouverez un homme avec deux chevaux. Vous lui obéirez aveuglément. Et surtout, soyez muette. Les rouages que je mets en mouvement pour vous sauver peuvent, sur un seul mot imprudent, se tourner contre vous. Allez, et que le ciel vous protège !

La montée fut facile. Arrivée au sommet du rocher, j’eus devant les yeux une longue déclivité, absolument nue sous la lumière de la lune et exposée à la vue de toutes les hauteurs environnantes. Nulle part ne se trouvait un abri, un endroit pour se cacher un seul instant ; sachant que ces déserts étaient peuplés d’espions, je me hâtai de dérober mes mouvements sous l’épais rideau de fumée. Parfois, celle-ci flottait très haut, chassée par la brise nocturne, et alors je n’avais d’autre ressource que de me glisser à son ombre ; parfois, au contraire, elle rampait au ras du sol et j’y étais plongée jusqu’aux épaules, comme dans le brouillard particulier aux montagnes. Mais, à tout prendre, la fumée de cette sinistre fournaise protégea les premières étapes de mon évasion et me conduisit inaperçue au ravin désigné.

Là, comme on me l’avait annoncé, je trouvai un homme sombre et taciturne gardant deux chevaux de selle, et pendant toute la nuit nous marchâmes silencieusement par les sentiers les plus reculés et les plus périlleux de la montagne. À l’aube nous nous réfugiâmes dans une caverne humide et ténébreuse où nous restâmes cachés tout le jour ; et le soir, comme la dernière clarté disparaissait à l’occident, nous reprîmes notre route. Vers minuit nous nous arrêtâmes de nouveau, dans une prairie au bord d’un ruisseau, où il y avait un rideau d’arbustes qui nous dérobait à la vue. Mon guide alors prit dans ses bagages un paquet qu’il me tendit en me disant de changer de nouveau de costume. Le paquet contenait un de mes vêtements de jeune fille, qu’on avait pris chez nous, et, de plus, un peigne et du savon. La surface calme d’une petite mare me servit de miroir de toilette. Pendant que j’étais ainsi occupée, souriant avec quelque coquetterie en voyant que j’avais repris ma forme première qui me plaisait tout autrement que la seconde, un hurlement qui n’avait rien d’humain fit retentir les montagnes, et tandis que je restais immobile et frappée de stupeur, un véritable ouragan de fer et de feu arriva sur nous à toute vitesse. Vous avouerai-je que je tombai la face contre terre et poussai des cris perçants ? Et pourtant ce n’était que le chemin de fer qui traverse ces montagnes, l’ange sauveur qui sur ses ailes robustes devait me transporter loin de l’Utah !

Lorsque je fus habillée, le guide me donna une valise qui contenait, me dit-il, l’argent et les papiers nécessaires. Il m’apprit que j’étais arrivée sur les confins de l’État de Wyoming, et que je n’avais qu’à suivre le ruisseau jusqu’à la station de chemin de fer, à un demi-mille de là. Voici, ajouta-t-il, votre billet jusqu’à Council Bluffs. L’express passera dans quelques heures. Là-dessus il fit tourner les chevaux, et sans un mot d’adieu ni un salut quelconque, il retourna sur ses pas par le chemin qui nous avait amenés.

Trois heures plus tard j’étais installée dans un compartiment du train qui filait vers l’est en mugissant à travers les gorges et les tunnels de la montagne. Le changement de paysage, le sentiment de ma fuite rapide mêlé à la crainte d’une poursuite encore possible, et plus encore la véritable magie de ce moyen de transport hier encore inconnu, éloignèrent de mon esprit toute idée de logique ou de mélancolie. J’étais, deux nuits auparavant, entrée dans la maison du docteur, préparée à la mort et à pis que la mort. Ce qui s’était passé, quoique terrible, était presque une bénédiction en comparaison de la menace que j’avais vue suspendue sur ma tête, et ce fut seulement après une nuit passée dans ce palais mouvant, que la douleur au souvenir de ce que j’avais perdu et l’inquiétude rationnelle au sujet de l’avenir se réveillèrent à la fois dans mon esprit. J’examinai le contenu de la valise : j’y trouvai une somme considérable en or, des billets de chemin de fer et un itinéraire jusqu’à Liverpool, plus une longue lettre écrite par le docteur où il m’indiquait le nom que je devais prendre, les renseignements que je devais fournir sur mon identité, avec la recommandation du silence le plus strict et l’ordre d’attendre fidèlement son fils. Tout cela avait été préparé de longue main : il avait compté sur mon consentement, et même, chose horrible, sur la mort volontaire de ma mère. Ma haine pour ce soi-disant ami, mon aversion pour son fils, ma révolte contre les conditions de l’existence qu’on m’imposait, étaient maintenant arrivées à leur paroxysme. J’étais abattue au dernier degré à l’idée de ma misère et de mon impuissance quand, à ma grande joie, une dame charmante lia conversation avec moi. Je m’accrochai à cette consolation inespérée, et bientôt je me surpris lui contant étourdiment l’histoire contenue dans la lettre du docteur : j’étais une certaine miss Gould, de Nevada City, me rendant en Angleterre auprès d’un oncle ; je lui dis mes ressources, mon âge, et ainsi de suite jusqu’à ce que j’eusse épuisé mes instructions ; puis comme la dame continuait à me harceler de questions, je brodai des détails à ma fantaisie ; mais bientôt mon inexpérience me trahit, et j’avais déjà remarqué une ombre de défiance passer sur les traits de mon interlocutrice, lorsqu’un monsieur s’approcha de moi et m’adressa poliment la parole :

— Miss Gould, je crois ? dit-il. S’excusant ensuite auprès de la dame en se donnant comme mon tuteur, il me mena sur la plate-forme d’avant du Pullman. Miss Gould, me dit-il à l’oreille, est-il possible que vous vous croyiez en sécurité ? Permettez-moi de vous désabuser sur ce point. Une seconde indiscrétion de ce genre vous ramènerait dans l’Utah. Si donc cette dame vous adresse de nouvelles questions, vous lui répondrez en ces termes : Madame, je n’ai pour vous aucune sympathie, et vous m’obligerez en me laissant choisir les gens avec qui je veux lier conversation.

Hélas ! je dus obéir et répondre par une insulte à cette dame à qui j’aurais, en toute autre circonstance, offert mes services et mon amitié. Pendant toute cette longue journée je restai silencieuse, l’œil perdu sur la plaine monotone et refoulant mes larmes. Ceci pour vous donner une idée de ce que fut mon voyage. Dans le train, à l’hôtel, à bord des steamers, jamais je ne pouvais échanger une parole avec une compagne de voyage, ou j’étais certaine d’être interpellée. Partout et toujours les personnes les plus diverses, homme ou femme, riche ou pauvre, s’érigeaient en protecteurs pour l’accomplissement du voyage, ou devenaient des espions observant mes moindres gestes et réglant la conduite à tenir. Ainsi je traversai les États-Unis, ainsi je passai l’Océan sous le regard de l’Œil mormon, et quand enfin un cab me déposa à la porte de cet hôtel garni d’où vous m’avez vue fuir ce matin, j’avais depuis longtemps renoncé à la lutte comme aussi à l’espoir.

L’hôtesse, comme toutes les personnes à qui j’eus affaire dans ce voyage, attendait mon arrivée. Un feu était allumé dans ma chambre, qui donnait sur le jardin ; il y avait des livres sur la table, des vêtements dans les commodes, et c’est là, je dirais presque avec bonheur, à coup sûr avec résignation, que je vis s’écouler les semaines et les mois. Parfois l’hôtesse m’emmenait pour une promenade ou une excursion, mais jamais il ne me fut permis de sortir seule. Voyant d’ailleurs qu’elle aussi était courbée sous cette terreur universelle de l’Œil ouvert, j’éprouvais à son endroit trop de pitié pour m’insurger contre elle. Pour l’enfant né sur le sol mormon, comme pour l’adepte d’une société secrète, la fuite est impossible ou inutile ; je l’avais vu clairement et j’étais reconnaissante du répit qu’on m’accordait. Cependant j’essayais loyalement de préparer mon esprit à mes prochaines fiançailles. Le jour n’était pas éloigné où mon futur mari devait me rendre visite, et la crainte, non moins que la gratitude, m’obligeait à lui faire accueil. Un fils du docteur Grierson devait en tout cas être jeune, et il n’était pas improbable qu’il fût beau. Je me disais que je ne devais pas compter sur d’autres avantages ; je pliais mon esprit à la soumission, m’attachant à ces qualités physiques sur lesquelles j’avais droit de compter et rejetant loin de moi les considérations morales ou intellectuelles. Nous avons un grand empire sur notre esprit, et avec le temps je m’accoutumai à l’idée, bien plus, je devins impatiente de voir arriver le jour de l’entrevue. J’en avais perdu le sommeil, je restais tout le jour assise au coin du feu, absorbée dans mes rêves, évoquant les traits de mon fiancé, imaginant d’avance la pression tendre de sa main et le son de sa voix. Dans la monotonie et la solitude de mon existence, c’était le seul jour qui m’était ouvert sur l’horizon vermeil de l’avenir. Enfin j’avais si bien pétri et préparé ma volonté que je commençai à concevoir des craintes d’un autre genre. Si je ne parvenais pas à plaire ? Si cet amoureux inconnu se détournait de moi avec mépris ? Alors je passais des heures entières devant mon miroir, analysant et jugeant mes attraits, et je n’étais jamais lasse de changer de toilette ou d’étudier de nouvelles coiffures.

Le jour venu, je mis un temps considérable à ma toilette ; mais enfin avec une sorte de dépit plein d’espérance, j’avouai que je ne pouvais faire davantage et que la destinée déciderait du triomphe ou de la défaite. Ma tâche terminée, je me trouvai en proie à une impatience fiévreuse mêlée de crainte, l’oreille au guet à tous les bruits de la rue, tressaillant, le cœur palpitant d’émoi et me sentant rougir. L’amour, je le sais, ne peut exister sans un objet connu ; et cependant quand enfin le cab s’arrêta à la porte, et que j’entendis le visiteur monter l’escalier, le tumulte de mes espérances était tel dans mon pauvre cœur que l’amour même n’eût pas désavoué sa parenté étroite avec ce sentiment innomé. La porte s’ouvrit, et ce fut le docteur qui entra. Je crois que je poussai un cri perçant ; je sais du moins que je tombai sans connaissance sur le sol.

Lorsque je repris mes sens, il était penché sur moi, comptant mes pulsations : — Je vous ai effrayée, dit-il ; une difficulté imprévue, l’impossibilité de me procurer une certaine drogue dans toute sa pureté, m’a forcé d’arriver à Londres sans encore être préparé. Je regrette de m’être présenté devant vous sans ces futiles attraits qui à vos yeux ont sans doute une grande importance, mais qui pour moi n’en ont pas plus que la goutte d’eau tombant dans l’Océan. La jeunesse n’est qu’un état aussi passager que la syncope dont vous venez de vous réveiller ; et je la rappellerai aussi rapidement que je l’ai vue fuir, s’il y a quelque vérité dans la science. Car, Asenath, je puis à présent vous prendre pour confidente. Depuis l’âge le plus tendre j’ai consacré tous les instants de mon existence, toute mon ardeur et mes forces à la réalisation d’une tâche ambitieuse ; aujourd’hui l’heure du succès est proche. Dans ces pays nouveaux où je me suis si longtemps confiné, j’ai réuni les ingrédients indispensables ; je me suis prémuni contre toute chance d’erreur ; ce qui était un rêve prend corps et devient une réalité, et lorsque je vous offrais pour mari un de mes fils, ce n’était là qu’une figure. Ce fils, ce mari, Asenath, c’est moi-même…, non pas comme vous me voyez en ce moment, mais rentré en possession de toute la vigueur de la prime jeunesse. Vous me croyez fou. C’est la prévention habituelle de l’ignorance. Je ne discuterai pas la question, je laisserai parler les faits. Lorsque vous me verrez purifié, rajeuni, renouvelé, ramené à la forme première ; quand vous reconnaîtrez en moi, ce qui ne tardera guère, le résumé primordial et parfait de la puissance humaine, alors je pourrai rire de meilleure grâce de votre incrédulité passagère et bien naturelle. Quel désir, quelle aspiration pourriez-vous concevoir – gloire, puissance, richesse, charme des jeunes années, expérience chèrement acquise de l’homme et du vieillard… quel vœu pourriez-vous former, auquel je ne puisse donner entière satisfaction ? N’essayez pas de vous aveugler ; je vous suis déjà supérieur en tous points, sauf un seul : quand je l’aurai atteint de nouveau, vous reconnaîtrez votre maître.

Là-dessus, ayant consulté sa montre, il me dit qu’il devait me quitter, et me priant d’écouter la voix de la raison et non mes caprices de jeune fille, il se retira. Je n’avais pas le courage de bouger de place ; la nuit me retrouva au même endroit, la figure cachée dans les mains, l’âme oppressée par les appréhensions les plus douloureuses. Le docteur revint tard dans la soirée, entra dans la chambre un flambeau à la main, et, avec un tremblement irrité dans la voix, il m’ordonna de me lever et de souper.

— Est-il donc vrai, ajouta-t-il, que je me sois mépris sur votre caractère ? Une fille peureuse ne pourrait devenir ma femme.

Je me jetai à ses genoux et avec un torrent de larmes je le suppliai de me rendre ma parole, l’assurant que j’étais peureuse jusqu’à la lâcheté et que, sous tous les rapports, j’étais mille et mille fois inférieure à lui.

— Je n’en doute nullement, répondit-il ; je vous connais mieux que vous ne vous connaissez vous-même, et je possède suffisamment la science du cœur humain pour comprendre cette scène de larmes. Elle s’adresse à moi, ajouta-t-il en souriant, au vieillard avant sa métamorphose. Mais n’ayez aucune crainte pour l’avenir. Donnez-moi seulement le temps d’arriver à mon but, et vous, Asenath, vous et toutes les femmes de la terre, deviendrez de votre plein gré mon esclave.

Alors, il me força à me lever et à manger ; il s’assit à table avec moi, il me combla d’attentions et de prévenances, et ce ne fut qu’à une heure avancée, après m’avoir souhaité la bonne nuit avec correction et courtoisie, qu’il me laissa enfin à mon immense désespoir.

Quand je songeais à toute cette histoire d’élixir et de rajeunissement, je ne sais quelle hypothèse m’inspirait le plus d’horreur. Si son espoir avait quelque fondement réel, si, par quelque prodige détestable, il parvenait à se décharger du fardeau des années, la mort était mon unique refuge contre cette union immonde et sacrilège. Si, au contraire, ses rêves étaient ceux d’un fou, arrivé à la dernière période de la frénésie et du délire, alors la pitié s’emparait de mon âme, aussi violente et douloureuse que jadis ma haine contre le mariage. Ainsi se passa la nuit, en alternatives continuelles d’idées de violence et de désespoir, d’indignation et de pitié. Le lendemain matin, je compris mieux encore que ma servitude était sans remède. Car bien que le docteur conservât ses manières froides et réservées, il n’eut pas plus tôt observé sur mes traits la trace des larmes, qu’un nuage passa sur son front. — Asenath, dit-il, vous me devez beaucoup déjà ; je vous tiens encore suspendue par un fil au-dessus de l’abîme ; ma vie est pleine de labeurs et de soucis, et il me plaît, ajouta-t-il d’un ton bref et impérieux, il me plaît que vous m’abordiez avec un visage souriant. Il n’eut pas besoin de répéter cette recommandation ; à partir de ce jour, je feignis toujours en sa présence la plus franche gaieté. Il m’en récompensa en me tenant souvent compagnie et en me confiant plus de secrets que je n’en eusse désiré apprendre. Il avait établi un laboratoire à la partie postérieure de la maison, et nuit et jour il y travaillait à son élixir ; c’est de là qu’il venait me trouver dans ma chambre, parfois saisi d’un découragement passager, mais plus souvent rayonnant de joie et d’espérance. En le voyant il était facile de s’apercevoir que pour lui le sablier de l’existence allait se vidant avec rapidité ; néanmoins il ne passait pas une heure sans faire de vastes projets d’avenir, des rêves de volupté et d’ambition, avec la folle confiance et la fougue de la jeunesse. Je ne sais ce que je répondais, mais enfin je trouvais des mots pour lui répondre, en dépit de l’inquiétude, de la douleur, de la rage qui me dévoraient à l’entendre ainsi divaguer.

La semaine dernière, le docteur entra chez moi avec toutes les marques d’une satisfaction rayonnante, malgré la faiblesse de son vieux corps brisé. — Asenath, dit-il, je viens de me procurer le dernier ingrédient nécessaire. Dans une semaine à dater de ce jour aura lieu le dernier essai. Vous avez assisté, sans le vouloir, à une semblable expérience qui a échoué. C’était ce même élixir qui a éclaté avec tant de violence la nuit que vous passiez devant ma demeure. Il serait puéril de nier que cet essai, au milieu des innombrables trépidations d’une grande ville, présente quelque danger. À ce point de vue, je ne puis que regretter la parfaite tranquillité de ma maison au milieu du désert ; mais, d’autre part, je me suis rendu compte que l’instabilité excessive de l’élixir au moment du précipité est due plutôt à l’impureté des ingrédients qu’à leur nature même ; et comme tous sont maintenant des substances de choix, j’attends avec sécurité le résultat. Donc, dans une semaine, ma chère Asenath, cette période d’épreuve touchera à sa fin. Et, ce disant, il jeta sur moi un regard extraordinairement paternel.

Je souris du bout des lèvres, mais dans mon cœur la rage le disputait à l’épouvante. S’il échouait ! Mais, chose mille fois plus atroce, s’il réussissait ! Quel être métamorphosé, immonde et abominable allait venir réclamer ma main ! Et serait-il vrai qu’alors, comme il s’en vantait, il vaincrait aisément toutes mes résistances ? Je n’osais répondre ; je sentais ma volonté faiblir. Je connaissais son caractère violent, je savais qu’il tenait ma vie entre ses mains. Supposez alors que l’expérience réussisse, qu’il se présente à moi hideusement rajeuni, comme le vampire dans la légende ; supposez que, par quelque fascination diabolique… Je sentais ma tête tourner ; toutes mes terreurs précédentes s’étaient évanouies ; je sentais qu’en comparaison de cette idée, tout le reste n’était rien ! rien !

Aussitôt ma résolution fut prise. La présence du docteur à Londres avait pour raison les affaires de la politique de l’Église. Souvent, dans la conversation, il s’étendait sur les détails de cette organisation puissante qu’il redoutait tout en la dirigeant ; il me rappelait sans cesse que, même dans ce labyrinthe bourdonnant de Londres, l’œil vigilant de l’Utah nous surveillait toujours. Les gens qui lui rendaient visite et qui appartenaient à tous les degrés de la communauté, depuis le missionnaire jusqu’à l’Ange de la Destruction, ne m’avaient jusqu’ici inspiré que de la crainte et de l’aversion. Je savais que si mon secret parvenait à l’oreille d’un chef, j’étais perdue sans ressource, et pourtant, dans l’état horrible et désespérant où je me trouvais, c’est à ces hommes que je résolus de recourir. Je m’adressai à un membre infime de l’Église, individu de naissance obscure, mais accessible à la pitié ; je lui contai je ne sais quelle fable pour expliquer ma demande, et par son intermédiaire j’entrai en correspondance avec la famille de mon père. Elle entendit mon appel, et aujourd’hui même je devais essayer de fuir.

La nuit dernière, je veillais tout habillée, attendant le résultat des expériences du docteur et prête à tout événement. Les nuits, dans cette saison et sous cette latitude, sont très courtes, et l’aurore vint bientôt me tenir compagnie. Le silence autour de la maison n’était interrompu que par les pas du docteur dans le laboratoire ; j’écoutais, montre en main, attendant l’heure marquée pour ma fuite et malgré tout dévorée par l’inquiétude au sujet de l’expérience qui allait s’opérer si près de moi. Je l’avoue, maintenant que j’avais quelque espoir d’être protégée, mes sympathies penchaient du côté du docteur ; je me surpris même priant pour le succès de son entreprise, et quand, il y a quelques heures, un cri étrange, venant du laboratoire, frappa mes oreilles, je ne pus plus longtemps maîtriser mon impatience : je montai et j’ouvris la porte.

Le docteur était debout au milieu de la chambre ; il tenait en main un flacon de cristal à large ventre rempli aux deux tiers d’un liquide jaune d’ambre ; ses traits étaient illuminés par un ravissement, un enthousiasme indicibles. Lorsqu’il m’aperçut, il éleva le flacon au-dessus de sa tête : « Victoire ! s’écria-t-il ; victoire, Asenath ! » Alors… le flacon échappa-t-il à sa main tremblante ? l’explosion fut-elle spontanée ? Je ne sais. Toujours est-il que nous fûmes projetés, moi contre le montant de la porte, le docteur dans un angle de la chambre, que toute la maison fut terrifiée par l’explosion qui vous a effrayé vous-même dans la rue, et qu’en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, rien ne restait des travaux du docteur pendant toute son existence que quelques fragments de cristal et ces vapeurs épaisses et fétides qui m’ont poursuivie dans ma fuite.