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Classiquesen Ligne

LE CHEVALIER DES DAMES
(Suite et fin)

La façon de conter de la narratrice était si vive et le ton de sa voix si dramatique, que Challoner avait suivi toutes les péripéties émouvantes du récit avec un réel intérêt. Son imagination, qui n’était peut-être pas des plus brillantes, admirait à la fois le fond et la forme, mais les facultés les plus judicieuses et plus posées de son intellect refusaient leur approbation. L’histoire était excellente ; elle pouvait être vraie, mais il croyait, en conscience, qu’elle ne l’était pas. Miss Fonblanque était une dame, et il est sans doute possible à une dame de donner un accroc à la vérité ; mais comment un galant homme pouvait-il le lui dire ! Depuis quelque temps déjà son enthousiasme baissait, mais maintenant il était tombé à zéro. La voix s’était tue, et pourtant il restait là, décontenancé et perplexe, ne trouvant aucune parole de remerciement pour cette longue narration. À la vérité, son esprit ne contenait plus qu’une confuse idée : celle d’une rapide évasion. Ce silence prolongé, que chaque minute rendait plus embarrassant, fut interrompu soudain par les éclats de rire de la dame. La vanité de Challoner prit l’alarme, il se tourna vers sa compagne et la regarda en face ; leurs regards se croisèrent, et il vit dans ses yeux une étincelle de gaieté si franche que cela le mit à l’aise immédiatement.

— Certes, dit-il, vous paraissez porter assez allègrement le poids de vos malheurs !

— N’est-ce pas ? s’écria-t-elle, avec un nouvel accès de fou rire charmant et sonore. Mais cette fois elle reprit vite son sérieux. Tout cela est bel et bien, ajouta-t-elle avec un signe de tête, grave et pensif ; mais je me trouve encore dans une situation extrêmement délicate d’où j’aurai bien de la peine à me tirer si vous ne me prêtez votre appui.

En entendant ce mot, Challoner retomba dans sa prostration première.

— Mes sympathies vous sont tout acquises, dit-il, et je serais heureux, très heureux, de vous rendre service. Mais notre position est insolite ; et des circonstances particulières contre lesquelles, je vous assure, je ne puis rien, me privent des moyens… du plaisir. À moins, ajouta-t-il avec une subite lueur d’espoir, à moins que je ne vous mette sous la protection de la police ?

Elle posa la main sur son bras et le regarda dans le blanc des yeux ; il remarqua alors avec étonnement que, pour la première fois depuis leur rencontre, les couleurs avaient totalement disparu de ses joues.

— En agissant ainsi, dit-elle, – pesez bien mes paroles, je vous prie, – vous me tueriez aussi sûrement qu’en me plongeant un poignard dans le cœur.

— Dieu m’en préserve ! s’écria Challoner.

— Oh ! fit-elle, je vois bien que vous n’ajoutez point foi à mon récit et attachez peu d’importance aux périls qui m’environnent. Mais de quel droit me jugez-vous ainsi ? Ma famille partage mes appréhensions, elle m’aide en secret, et vous avez vu vous-même en quel endroit et par quel intermédiaire ils m’ont fait parvenir les fonds nécessaires pour favoriser mon évasion. Vous êtes honnête, intelligent, et mon impression première a été toute en votre faveur ; mais votre opinion doit-elle l’emporter sur celle de mon oncle, un ex-ministre d’État, un homme admis dans les conseils de la reine, rompu au maniement des affaires politiques ? Si je suis folle, l’est-il, lui ? En outre, j’ai certain droit à réclamer votre appui. Si étrange que vous paraisse mon histoire, il vous est prouvé déjà qu’une grande partie en est véritable, et si vous, qui avez entendu l’explosion et vu le Mormon à Victoria, refusez de me croire et de m’assister, à qui m’adresserai-je ?

— Il vous a remis de l’argent, alors ? demanda Challoner, dont toute la pensée s’était subitement concentrée sur ce point.

— Je commence à exciter votre intérêt, s’écria-t-elle. Mais franchement, vous êtes condamné à m’aider. Si le service que j’avais à réclamer de votre obligeance était important, était suspect, était même étrange, je n’insisterais pas. Mais de quoi s’agit-il, en réalité ? De faire un petit voyage de plaisir, dont vous me permettrez de payer tous les frais et de porter de la part d’une dame à une autre dame une certaine somme d’argent. Quoi de plus simple ?

— Et cette somme, demanda Challoner, est considérable ?

Elle tira un paquet de son sein, et s’apercevant qu’elle n’avait pas encore eu le temps de faire le compte, elle déchira l’enveloppe et étala sur ses genoux un nombre respectable de billets de banque. Il fallut un certain temps pour arriver au compte exact, car il y avait des billets de toutes les valeurs existantes ; mais enfin, en ajoutant au résultat quelques souverains formant l’appoint, elle trouva qu’elle avait en main environ sept cent dix livres sterling. La vue d’une pareille somme opéra une révolution immédiate dans l’esprit de Challoner.

— Et vous voulez, madame, s’écria-t-il, confier cet argent à quelqu’un qui vous est absolument inconnu ?

— Ah ! dit-elle avec un sourire charmeur, je ne vous regarde plus déjà comme un inconnu.

— Madame, dit Challoner, je vois qu’il est temps de vous faire un aveu. Quoique de très bonne famille, quoique descendant par ma mère en droite ligne du patriote Bruce, je ne dois pas vous cacher que mes affaires sont très, très embarrassées. J’ai des dettes, mes poches sont d’un vide effrayant ; bref, je suis arrivé à ce point critique où une somme considérable serait pour beaucoup d’hommes une tentation irrésistible.

— Ne voyez-vous pas, répondit la jeune dame, qu’en parlant avec cette noble franchise vous coupez court à toute hésitation de ma part ? Prenez ! Et elle mit les billets de banque dans les mains du jeune homme.

Il resta si longtemps immobile, tenant ce tas de papier comme un enfant tient un jouet inconnu, un diable sortant d’une boîte, que le rire argentin de miss Fonblanque éclata avec une nouvelle énergie.

— Je vous en prie, dit-elle, n’hésitez pas plus que moi et mettez cet argent dans votre poche. Et puis, pour enlever à la situation ce qu’elle peut avoir encore d’embarrassant, dites-moi sous quel nom je dois m’adresser à mon chevalier errant, car l’emploi du pronom, de l’éternel « vous » me semble à la fin bien fastidieux.

S’il s’était agi d’emprunter, la sagesse de nos ancêtres serait accourue à l’aide du jeune homme ; mais quel prétexte prendre pour refuser un dépôt fait avec aussi peu de méfiance ? Tout prétexte, il le sentait, eût été blessant au dernier degré, et les yeux brillants, la vivacité d’esprit de sa compagne avaient battu déjà fortement en brèche la prudence de Challoner. Tout cela, raisonnait-il à part lui, pouvait n’être qu’une mystification, et il serait souverainement ridicule de s’en formaliser. Mais à tout prendre, l’explosion, l’entrevue à la taverne, l’argent qu’il tenait en main, semblaient prouver sans conteste l’existence de quelque danger sérieux ; pouvait-il donc abandonner une femme dans ces circonstances ? Il courait deux risques : celui de se conduire envers une dame avec la dernière grossièreté et celui de faire une sotte commission. L’histoire semblait inventée à plaisir, mais l’argent était d’une réalité palpable. Les péripéties étaient douteuses et obscures, mais la dame était charmante, et sa conversation, ses manières étaient celles du monde. Tandis qu’il était encore en suspens, un souvenir lui vint qui prit à ses yeux l’importance d’une prophétie. N’avait-il pas promis à Somerset de briser avec la routine de l’existence terre à terre et de se jeter dans la première aventure qui s’offrirait ? Eh bien, la voilà, l’aventure ; la voilà !

Il mit l’argent dans sa poche.

— Mon nom est Challoner, dit-il.

— Monsieur Challoner, répondit-elle, vous m’êtes venu généreusement en aide, quand tout était contre moi. Quoique étant moi-même présentement dans une situation précaire, ma famille n’en occupe pas moins une haute situation dans le monde, et je ne crois pas que vous ayez à vous repentir de votre bonne action.

Challoner rougit de plaisir.

— J’imagine que, peut-être, une place de consul, reprit-elle les yeux fixés sur lui avec une juste reconnaissance, une place de consul dans quelque grande ville, dans une capitale… ou bien… mais ne perdons pas de temps ; occupons-nous sans tarder de ce qui doit assurer ma sécurité future.

Elle prit son bras avec une franchise confiante qui lui alla au cœur, et laissant de côté les pensées sérieuses, elle le charma de nouveau, pendant qu’ils traversaient le parc, par la grâce enjouée de son esprit. Près de Marble Arch, ils trouvèrent une voiture qui les conduisit rapidement au terminus d’Euston Square ; ils descendirent à l’hôtel et firent un excellent déjeuner. Ensuite, la jeune dame demanda ce qu’il fallait pour écrire et rédigea un court billet sur le coin de la table.

— Voici, dit-elle, votre lettre d’introduction auprès de ma cousine. Elle plia la feuille. Ma cousine, que je n’ai jamais vue, d’ailleurs, a la réputation d’être une femme charmante, d’une grande beauté. J’ignore si cette réputation est méritée, mais en tout cas elle s’est montrée très bonne à mon égard, comme aussi milord son père, comme vous, – vous plus que tout le monde, je ne pourrais assez le proclamer. Elle prononça ces derniers mots avec une émotion extraordinaire, tout en cachetant l’enveloppe. Ah ! mon Dieu ! s’écria-t-elle, j’ai cacheté ma lettre ! Ce n’est pas fort correct, et cependant, entre nous soit dit, il en est peut-être mieux ainsi. Je vous fais entrer, après tout, dans un secret de famille, et quoique nous soyons déjà de vieux camarades, pour mon oncle vous êtes encore un inconnu. Vous irez donc à cette adresse : Richard Street, Glasgow, aussitôt débarqué ; vous remettrez cette lettre en mains propres à miss Fonblanque, car tel est le nom qu’elle se donne. Lorsque nous nous reverrons, vous me direz ce que vous pensez de ma cousine, ajouta-t-elle avec une moue provocante.

— Ah ! dit Challoner presque avec tendresse, elle ne peut que me laisser indifférent.

— Qu’en savez-vous ? répondit la jeune dame en soupirant. À propos, j’oubliais… c’est enfantin, direz-vous, et j’ai honte de parler de telles choses… mais quand vous verrez miss Fonblanque, vous aurez à jouer un rôle un peu ridicule, rôle qui, je le sais, n’est d’ordinaire nullement le vôtre. Nous sommes convenues d’un mot de passe. Vous devrez vous adresser à la fille d’un lord en ces termes : Nègre, nègre, ne meurs point ; mais rassurez-vous, ajouta-t-elle en riant, la belle patricienne achèvera aussitôt la citation. Voyons, répétez votre leçon.

— Nègre, nègre, ne meurs point, murmura Challoner avec une répugnance marquée.

Miss Fonblanque se tordit positivement de rire. Parfait, dit-elle, ce sera la scène la plus comique qu’on puisse voir. Et de nouveau les rires éclatèrent.

— Et quel sera alors le mot de ralliement ? demanda Challoner avec humeur.

— Je ne vous le dirai qu’au dernier moment, dit-elle, car je m’aperçois que vous devenez exigeant.

L’addition réglée, elle accompagna le jeune homme jusqu’au quai d’embarquement, lui acheta le Graphic, l’Athenaeum et un couteau à papier, et se tint sur le marchepied du wagon jusqu’à ce que le signal de départ se fît entendre. Alors elle poussa la tête dans le compartiment : Figure noire et œil brillant, murmura-t-elle, et aussitôt elle sauta sur le quai avec un trille de fou rire musical et perlé. Lorsque le train sortit en mugissant du vaste dôme vitré, ce rire arrivait encore comme un écho aux oreilles du jeune homme.

La position de Challoner était trop insolite pour lui paraître longtemps agréable. On l’envoyait à l’autre bout de l’Angleterre, chargé d’une mission dont bien des points restaient obscurs, dont l’issue menaçait d’être ridicule et qu’il fallait cependant accomplir jusqu’au bout maintenant qu’il avait accepté ce fatal dépôt. Combien il eût été facile, songeait-il avec regret, d’opposer à la proposition un refus catégorique, de rendre l’argent, et d’aller à ses affaires l’esprit libre et l’âme sereine ! À présent, impossible ! L’enchanteresse qui l’avait tenu fasciné sous son regard avait disparu, emportant comme gage son honneur, et comme elle avait eu soin de ne pas laisser son adresse, la voie même d’une honteuse retraite était coupée ! Se servir du couteau à papier, lire les revues qu’elle lui avait achetées, c’était ajouter encore à l’amertume du repentir ; il était seul dans le compartiment ; il passa tout le jour à contempler le paysage, maudissant sa faiblesse, bourrelé de remords, et bien avant de mettre le pied sur le quai de la gare de Saint-Énoch, il avait atteint la zone glaciale et désolée du souverain mépris de soi-même.

Comme il avait faim et qu’il avait des habitudes d’élégance, il eût préféré aller dîner et secouer la poussière du voyage ; mais les ordres de la jeune dame, le désir qu’il avait de se débarrasser de sa mission ne souffraient aucun délai. Il se mit donc en route à grands pas, par le crépuscule tiède de ce soir d’été où les réverbères piquaient leurs étoiles.

La rue qu’indiquait l’adresse de la lettre avait été autrefois une chaussée bordée de villas suburbaines au penchant d’une colline ; mais la ville, s’étendant sans cesse, l’avait depuis longtemps enserrée dans un réseau d’autres rues. Du sommet de la côte une rangée de hauts bâtiments, où s’entassait la population la plus pauvre de la cité et dont les fenêtres étaient agrémentées de cordes à sécher le linge, dominait aujourd’hui les villas et leurs petits jardins comme un rocher en saillie sur les flots. Et pourtant sous le badigeon déposé par la fumée des usines et la poussière de la ville, ces cottages antiques, avec leurs jalousies et leurs portiques champêtres, conservaient la saveur de calme et de mélancolie qu’ont les choses du passé.

Cette rue, quand Challoner y arriva, était absolument déserte. Tout près de là, dans les rues avoisinantes, on entendait le bruit pressé de milliers de pas, mais dans Richard Street même pas un bruit, pas une lumière n’indiquait qu’elle était habitée. L’aspect même de tout ce qui l’entourait pesait lourdement sur l’esprit du jeune homme ; ici encore, comme ce matin dans les rues de Londres, il éprouvait cette sensation étrange de la solitude au milieu de la foule ; et quand il fut arrivé au numéro indiqué, quand, d’une main tremblante, il eut tiré la sonnette, il se sentit vraiment très mal à l’aise.

La sonnette était ancienne, comme la maison ; elle avait une voix aiguë de petite vieille bavarde, et pendant un certain temps elle retentit à l’arrière de la maison. Alors une porte intérieure s’ouvrit avec précaution, et l’on entendit quelqu’un marcher à pas de loup dans le vestibule. Challoner, se croyant sur le point de faire son entrée, tira la lettre de sa poche et tâcha, autant qu’il était en lui, de composer une figure souriante. Mais quelle fut sa surprise quand les pas s’arrêtèrent et, au bout d’un instant, s’éloignèrent avec la même précaution, puis s’éteignirent à l’intérieur du logis ! Une seconde fois le jeune homme tira violemment la sonnette ; une seconde fois, comme il prêtait attentivement l’oreille, un pied discret glissa sur les planchers sourds de l’antique villa ; de nouveau la garnison timorée ne fit que s’approcher pour se retirer aussitôt. La patience du visiteur était à bout, et, chargeant la famille entière des Fonblanque de toutes les épithètes que son riche répertoire put lui fournir, il tourna sur ses talons et redescendit les degrés. Sans doute, le fantôme ambulant épiait ses démarches d’une des fenêtres, et il prit courage en voyant que l’étranger renonçait à être admis ; ou bien peut-être, tandis qu’il errait tremblant dans les parties éloignées de la villa, la raison ou la curiosité l’avait emporté en lui sur la peur. En tout cas, Challoner avait à peine mis le pied sur le trottoir qu’il fut arrêté par le bruit d’un verrou qu’on retirait à l’intérieur ; l’un suivit l’autre avec un léger cliquetis ; la clef grinça dans la serrure ; la porte s’ouvrit, et sur le seuil parut un homme de carrure robuste, en manches de chemise. Ce n’était pas un personnage à la beauté mâle, ni de manières distinguées ; il n’aurait pas, dans des circonstances ordinaires, attiré l’attention de l’observateur, mais là, sur le seuil de la porte, la terreur était si visiblement peinte sur ses traits que Challoner s’arrêta comme frappé de la foudre. Pendant quelques secondes, ils se regardèrent en silence ; alors l’homme du logis, les lèvres livides et la voix mourant dans la gorge, demanda au visiteur ce qu’il désirait. Challoner répondit, d’un ton qu’il s’efforçait de rendre ferme et dégagé, qu’il était porteur d’une lettre pour une certaine miss Fonblanque. Ce nom opéra comme un talisman : l’homme se recula, le pressa vivement d’entrer, et le voyageur n’eut pas plus tôt passé le seuil, que la porte se referma et que la retraite lui fut coupée.

Il était à ce moment plus de huit heures du soir ; au-dehors, le long crépuscule des contrées du Nord s’attardait encore dans les rues, mais le vestibule était plongé dans une profonde obscurité. L’homme conduisit aussitôt Challoner à un salon qui avait vue sur le jardin, derrière la maison. On pouvait remarquer qu’il venait d’y souper ; à la lueur d’une chandelle, on apercevait sur la table une bouteille d’ale et un morceau de fromage de Gouda. La chambre, du reste, était garnie de meubles luxueux, quoique fanés, et aux murs on distinguait, dans des armoires vitrées, des volumes vénérables et richement reliés. On avait dû louer la maison toute meublée, car il n’y avait aucun rapport entre ce cadre d’ancienne et solide splendeur et cet homme en manches de chemise grignotant ce plus que modeste souper. Quant à la fille du lord, au lord lui-même, au consulat fantastique dans une capitale de l’étranger, tout cela s’était évanoui comme un mirage aux yeux désabusés de Challoner. De même que le docteur Grierson et les anges mormons, les nobles personnages étaient faits de la matière merveilleuse, mais peu consistante, du rêve. Aucune illusion ne restait à notre chevalier errant, et s’il avait encore une espérance, c’était de se tirer sans encombre de cette malencontreuse affaire.

L’homme continuait à dévisager son visiteur avec une anxiété mal déguisée ; de nouveau il s’enquit des motifs qui l’amenaient.

— Je ne suis, dit Challoner, que l’intermédiaire entre deux dames, et je vous demanderai d’appeler, sans plus tarder, miss Fonblanque, aux mains de qui seulement je puis remettre la lettre dont je suis porteur.

Un étonnement sans cesse grandissant commença à remplacer l’inquiétude sur les traits de l’homme :

— Je suis miss Fonblanque, dit-il.

Puis s’apercevant de l’effet produit par cette déclaration :

— Grand Dieu ! s’écria-t-il, pourquoi me regardez-vous ainsi ? je vous dis que je suis miss Fonblanque.

À voir la longue barbiche qui pendait au menton de son interlocuteur et le reflet bleu sur les joues où le rasoir avait récemment passé, Challoner devait se croire l’objet d’une mystification. Il n’était plus fasciné par la présence de la jeune dame, et face à face avec un homme, surtout d’un homme de condition inférieure, il n’était pas dépourvu de tout bon sens et de toute énergie.

— Monsieur, dit-il avec désinvolture, je me suis donné beaucoup de mal pour des personnes qui m’étaient inconnues, et cette tâche ingrate commence à me lasser. Ou bien vous appellerez sur-le-champ miss Fonblanque, ou je quitte cette maison et vais faire mon rapport à la police.

— Mais c’est épouvantable ! s’écria l’homme. Je déclare à la face du ciel que je suis la personne désignée, mais comment vous convaincre ? Ce doit être Clara qui vous envoie, une folle qui se fait un jeu des questions où des intérêts de vie ou de mort sont engagés, et nous voici peut-être incapables de nous entendre. Dieu sait pourtant ce que peut coûter chaque minute de retard !

Il parlait avec tout le sérieux que peuvent commander l’impatience et l’effroi ; au même moment passa comme un éclair dans l’esprit du jeune homme l’absurde galimatias qui devait servir de mot d’ordre.

— Ceci pourra peut-être vous aider, dit-il.

Puis avec un certain embarras :

— Nègre, nègre, ne meurs point !

Un frisson de joie secoua l’homme à la longue barbiche.

— Figure noire et œil brillant, donnez-moi la lettre, s’écria-t-il tout d’une haleine.

— C’est bon, dit Challoner avec un peu d’humeur ; je suppose que je puis vous regarder comme le véritable destinataire, et, quoique je puisse me plaindre à juste titre d’un manque d’égards fort offensant pour moi, je suis trop heureux de dégager ma responsabilité. Voici ! dit-il, en produisant le pli.

L’homme se jeta dessus comme une bête fauve, et d’une main tremblante déchira l’enveloppe et ouvrit la lettre, à la lecture de laquelle la sueur perla sur son front. Il l’essuya du revers de la main et inconsciemment froissa le papier ; il semblait être la proie d’un horrible cauchemar.

— Bonté divine ! s’écria-t-il.

Puis se précipitant vers la fenêtre qui donnait sur le jardin, il se pencha au-dehors et fit retentir un coup de sifflet long et aigu. Challoner se retira dans un coin de la chambre, le bâton au poing, résolu à une lutte désespérée. Mais l’homme à la barbiche était loin de songer à exercer contre lui la moindre violence. Se rejetant dans la chambre et apercevant son visiteur qu’il semblait avoir oublié, il se mit à frapper du pied et à trépigner.

— Impossible ! cria-t-il, complètement impossible ! Ô mon Dieu ! la tête me tourne.

Puis de nouveau passant la main sur son front :

— L’argent, s’écria-t-il, donnez-moi l’argent !

— Mon ami, répondit Challoner, votre trouble fait peine à voir, et avant que je vous voie plus maître de vous-même, je refuse de poursuivre cette affaire.

— Vous avez raison, pleinement raison ; je suis d’un tempérament très nerveux, la fièvre intermittente a miné ma constitution. Mais vous avez de l’argent, je le sais ; il peut encore me sauver. Jeune homme, si vous avez quelque pitié, donnez, donnez vite !

Challoner, quoique très inquiet, pouvait à peine s’empêcher de rire ; mais lui aussi avait hâte de s’en aller, et, sans plus se faire prier, il remit l’argent.

— Vous verrez que la somme est exacte, dit-il, et je vous prierai de m’en donner un reçu.

Mais l’homme ne prêtait pas attention à ses paroles. Il saisit l’argent, et, sans s’arrêter à ramasser les souverains qui avaient roulé sur le parquet, il mit la liasse de billets dans sa poche.

— Un reçu, répéta Challoner avec quelque raideur, je veux un reçu !

— Un reçu ? répéta l’homme d’un air égaré, un reçu ? À l’instant ! Attendez-moi ici !

Challoner lui répondit de ne pas perdre de temps, car il désirait prendre le dernier train ce soir même.

— Ah ! mon Dieu ! moi aussi ! s’écria l’homme à la barbiche.

Puis il se précipita hors de la chambre, et on l’entendit monter quatre à quatre l’escalier menant à l’étage supérieur de la villa.

— Voilà certes une aventure très surprenante, pensait Challoner, et, à n’en pas douter, une affaire très louche. Je ne peux me dissimuler que j’ai servi d’instrument à des fous ou à des criminels. Je bénis mon étoile d’en être quitte aussi rapidement et à aussi bon marché.

Il s’approcha de la fenêtre, se rappelant peut-être l’épisode du coup de sifflet. Le jardin était encore faiblement éclairé ; il pouvait distinguer les degrés et les terrasses qui formaient l’ornement du petit domaine sous ses premiers possesseurs, les buissons rabougris et les arbres desséchés qui avaient autrefois offert un abri aux oiseaux des champs ; au-delà, il apercevait le mur de soutènement, haut de trente pieds, qui s’élevait au fond du jardin ; enfin, dominant le tout, cette masse sombre de bâtiments montant dans la nuit. Un objet particulier étendu sur la pelouse attira son attention, il reconnut que c’était une échelle ou plusieurs échelles jointes l’une à l’autre, et il en était à se demander à quoi pouvait bien servir un instrument aussi long dans un enclos aussi restreint, quand il fut tiré de sa rêverie par un bruit de pas dégringolant les escaliers. Il entendit la porte de la rue se refermer avec violence, puis de nouveau, mais dans la rue cette fois, le bruit de la retraite de quelqu’un se sauvant à toutes jambes.

Challoner bondit dans le vestibule. Il courut de chambre en chambre, du haut en bas de la maison, et, dans ce vieux logis morne et vermoulu, il se trouva seul. Dans une seule pièce, à la façade, étaient quelques vestiges du dernier occupant : un lit où l’on avait dormi récemment encore et qui n’avait pas été refait, une commode en désordre dont les tiroirs avaient été fouillés à la hâte, et sur le parquet une feuille de papier froissée. Il la ramassa. Cette chambre, au premier étage et donnant sur la rue, était beaucoup plus claire que le salon : il put distinguer sur la feuille l’en-tête de l’hôtel d’Euston et même, en fixant toute son attention, il déchiffra les lignes suivantes d’une écriture féminine élégante et soignée.

 

« Cher Mac Guire. Point de doute, votre retraite est découverte. Nous venons de subir un nouvel échec, mouvement d’horlogerie trente heures trop tôt et le résultat humiliant habituel. Zéro est complètement démoralisé. Nous sommes dispersés et je n’ai sous la main que cet âne bâté qui vous portera ce mot ainsi que l’argent. Nous serons heureux de vous voir ici. »

« ŒIL BRILLANT. »

 

Challoner fut frappé en plein cœur. Il voyait maintenant quelle faiblesse déplorable, quelle crainte lâche et idiote du ridicule l’avaient rendu la dupe de cette intrigante, et sa rage se donna libre cours à la fois contre lui-même, contre la femme diabolique et contre Somerset dont les ineptes conseils l’avaient poussé à s’embarquer dans cette aventure. En même temps, une vive et troublante curiosité et une crainte aiguë s’emparèrent de son esprit. La conduite de l’homme à la barbiche, les termes de la lettre et l’explosion de la matinée lui permettaient de réunir les fils de quelque mystérieux et criminel imbroglio. Il y avait sûrement là-dessous une action perverse. La perversité, le mystère, la terreur, le mensonge, tels étaient les traits indiscutables des passions auxquelles il avait servi d’aveugle jouet. Or, un jouet aux mains des enfants terribles, l’expérience était là pour le lui dire, devait fatalement devenir bientôt une victime.

De la stupeur où l’avait plongé la lettre qu’il tenait encore à la main, il fut tiré en sursaut par le tintamarre de la sonnette. Il jeta un coup d’œil à la fenêtre, et jugez de son effroi et de sa surprise lorsqu’il aperçut sur les degrés, dans le jardinet, à la façade et sur le trottoir de la rue une escouade formidable d’agents de police ! Il se sentit alors remis en pleine possession de ses facultés et de son courage. Échapper, échapper à tout prix, voilà ce qui désormais le préoccupait uniquement. Rapide et silencieux, il descendit l’escalier aux craquements maudits ; il était déjà dans le vestibule quand un second appel plus impérieux de la sonnette éveilla les échos de la maison déserte, et le carillon n’avait pas cessé qu’il grimpait sur l’appui de la fenêtre du salon et se laissait couler dans le jardin. Son habit s’accrocha à la caisse à fleurs ; pendant un instant, il resta suspendu dans une position critique ; puis, avec le bruit déchirant d’une étoffe qui cède et le choc sourd de pots qui culbutent, il tomba lourdement sur le sol. De nouveau la sonnette retentit, cette fois avec fureur. Le malheureux Challoner jeta les yeux de tous côtés. Ses regards tombèrent sur l’échelle ; il la saisit et, avec des efforts désespérés, mais impuissants, il essaya de la soulever. Soudain ce poids énorme, contre lequel il s’acharnait en vain, devint entre ses mains léger comme une plume ; l’échelle, comme un être animé, se dressa sur le sol et Challoner, avec une terreur presque superstitieuse, la vit s’incliner vers le mur. Au même instant, on aperçut vaguement deux têtes émerger là-haut et un coup de sifflet avertisseur retentit. Dans ses modulations, on reconnaissait comme un écho du premier coup de sifflet, celui de l’homme à la barbiche.

Profitait-il des moyens d’évasion préparés de longue main par ces misérables dont il avait été l’intermédiaire et la dupe ? Était-ce réellement une chance de salut ou le point initial de nouvelles complications et de pires catastrophes ? Il ne s’arrêta pas à ces réflexions. À peine l’échelle était-elle dressée de toute sa hauteur qu’il était déjà sur les échelons ; s’aidant des mains et des pieds, agile comme un singe, il grimpa le vacillant escalier. Des bras robustes le reçurent, le saisirent et l’aidèrent. Il fut soulevé, remis sur le sol, et, avant d’être revenu de son émoi, il se trouva en compagnie de deux individus de mauvaise mine dans l’arrière-cour pavée d’un des hauts bâtiments au sommet de la colline. Pendant ce temps, là-bas, au carillon de la sonnette avait succédé le fracas de coups violents et redoublés à la porte de la rue.

— Tous sauvés ? demanda un de ses compagnons ; aussitôt que Challoner eut balbutié une réponse affirmative, la corde fixée à l’échelon supérieur fut coupée et l’échelle retomba lourdement dans le jardin, où elle se disloqua avec un bruit de ferraille étourdissant. Sa chute fut saluée par des clameurs confuses, car toute la population de Richard Street était maintenant en révolution, se pressant aux fenêtres ou grimpant sur les murs de séparation des jardins. Le même individu qui s’était déjà adressé à Challoner le saisit par le bras, l’entraîna vivement par le rez-de-chaussée de la maison, puis de l’autre côté de la rue, et, avant que le malheureux voyageur eût pu se rendre un compte exact de la situation, une porte s’ouvrit et il fut poussé dans un réduit bas et obscur.

— Diantre ! observa son guide, il n’y avait pas de temps à perdre. Mac Guire est-il parti, ou est-ce vous qui avez sifflé ?

— Mac Guire est parti, dit Challoner.

Le guide alors alluma une lampe. Oh ! oh ! dit-il, ça ne pourra pas aller comme ça. Vous ne feriez pas trois pas dans la rue accoutré de la sorte sans être pincé. Attendez-moi ici sans bouger, et je vous apporte quelque chose de décent.

Là-dessus l’homme disparut, et l’attention de Challoner ayant été ainsi rudement rappelée à la réalité, il commença d’un air piteux à considérer les accrocs qu’avait subis son costume. Il n’avait plus de chapeau ; son pantalon montrait des hiatus lamentables, et la presque totalité d’un pan de son élégante redingote était restée aux crochets de fer de la fenêtre. Il avait à peine eu le temps de constater l’étendue du désastre quand son hôte rentra et, sans prononcer une parole, se mit à revêtir le beau, le délicat Challoner d’un long ulster d’étoffe de dernière qualité et d’une coupe si burlesque qu’il se sentit, à cette vue, devenir malade de dégoût. Ce déguisement scandaleux était couronné et complété par un chapeau de feutre mou, dit tyrolien, beaucoup trop étroit pour sa tête. À tout autre moment, Challoner eût catégoriquement refusé de s’exhiber par les rues dans cet appareil ; mais son désir de s’échapper de Glasgow occupait toutes ses pensées, dirigeait toutes ses actions. Avec un regard désespéré sur les pans maculés de son nouvel habit, il demanda ce qu’il fallait payer pour ce travestissement. L’homme l’assura que la dépense serait aisément couverte par les fonds dont il disposait, et il le pria, au lieu de perdre du temps, de s’éloigner en toute hâte de la scène de ses exploits.

Le jeune homme ne se le fit pas dire deux fois.

Fidèle à sa courtoisie habituelle, il remercia le donateur et le félicita sur son goût en ce qui touchait les redingotes ; puis, laissant l’homme un peu interloqué par cette apostrophe et le ton dégagé dont elle était dite, il s’élança par la cité aux mille lumières. Quand, après bien des détours, il atteignit la gare, le dernier train était parti depuis longtemps. Il n’osa pas, dans cette mascarade ridicule, se présenter dans un hôtel respectable ; et il sentit que la distinction native de ses manières attirerait l’attention, lui vaudrait peut-être des railleries et sans doute éveillerait des soupçons dans une auberge de dernier ordre. Il fut donc condamné à parcourir pendant des heures solennelles et monotones d’une longue nuit les rues de Glasgow sans souper, objet d’hilarité pour les rares passants, attendant le jour, plein d’espoir, mais éreinté, grelottant et surtout rempli du sentiment profond de la folie et de la faiblesse de sa conduite. On peut imaginer de quelles malédictions énergiques il chargea le souvenir de la belle narratrice de Hyde Park. Son rire sonore, au départ, retentit toute la nuit avec une insistance et une énergie diaboliques à ses oreilles, et quand, un moment, il pouvait détourner son attention de la principale cause de ses malheurs et de sa honte, c’était pour donner cours à sa bile contre Somerset et la carrière de détective amateur. Quand le jour parut, il trouva dans une toute modeste crémerie les moyens d’apaiser son estomac en révolte. Il y avait encore plusieurs heures à attendre avant le départ du sud-express ; il les passa, épuisé de fatigue, à arpenter les rues les plus discrètes de la ville ; enfin, il put se glisser subrepticement dans la gare et prendre place dans le coin sombre d’un compartiment de troisième classe. Là, pendant tout le jour, il fut secoué sur les planches nues, accablé de chaleur et se réveillant en nage au sortir de rêves atroces. Pour le billet de retour qu’il avait en poche, il avait droit au voyage en première, étendu à l’aise sur les moelleux coussins ; mais, hélas ! dans ce costume absurde, la décence lui interdisait de se mêler à ses égaux ; ce fut le dernier coup, et peut-être le plus sensible, dans cette longue série de désastres.

Cette nuit-là, quand, dans son logement de Putney, il passa en revue l’argent que lui avait coûté cette aventure, les périls courus, la fatigue subie ; quand il contempla les ruines de sa dernière redingote présentable et de son dernier pantalon resté fidèle ; quand, surtout, son regard tomba sur le chapeau tyrolien et l’infâme ulster, son cœur déborda d’amertume, et il lui fallut faire appel à toute sa philosophie pour arriver à conserver sa dignité extérieure.