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Classiquesen Ligne

L’HÔTEL FANTASTIQUE

M. Somerset était un jeune gentleman d’une imagination vive et féconde, mais très peu fait pour l’action. Il était de ces gens qui vivent exclusivement dans l’avenir et dans le rêve, sujets de leurs propres théories et héros de leurs propres romans. Au sortir du divan-fumoir, il alla parader par les rues, encore tout enflammé par l’ardeur de son éloquence et battant le terrain en quête d’une heureuse aventure. Dans le courant continuel des passants affairés, sur les façades impassibles des maisons, sur les affiches qui couvraient les planches de clôture, dans tous les traits, dans toutes les pulsations de l’immense cité, il découvrait des hiéroglyphes magiques et mystérieux. Mais, bien que les éléments des prodigieuses aventures fussent autour de lui aussi nombreux que les gouttes d’eau dans la Tamise, c’était en vain qu’il prenait tantôt un air engageant, tantôt une attitude de matamore pour attirer l’attention des passants ; en vain que, pour forcer la main à la fortune, il lui barrait même le chemin et heurtait de front, littéralement parlant, des gens dont l’extérieur était plein de promesses. Cœurs brûlant d’épancher leurs secrets, ayant soif d’affection, succombant à la peine faute d’aide ou de conseils, tous ces cœurs le coudoyaient à chaque instant, il en avait la conviction ; mais la fortune adverse les faisait passer leur chemin sans remarquer le jeune homme, et ils allaient chercher plus loin (pour tomber plus mal, à coup sûr) leur confident, leur ami ou leur conseiller. Il avait adressé son appel muet à plus de mille personnes, et pas une n’avait jeté les yeux sur lui.

Un dîner frugal, assaisonné d’aspirations tumultueuses, interrompit momentanément la série de ses tentatives, et lorsqu’il se remit à la besogne, les réverbères étaient déjà allumés et la foule nocturne se pressait sur les trottoirs. Devant certain restaurant, que tout observateur studieux de notre Babylone nommera sans peine, la foule était déjà si épaisse que le passage à cet endroit devenait difficile. Somerset, se postant à l’entrée avec une espérance qui commençait à faiblir légèrement, étudiait la physionomie et les mouvements de la cohue. Tout à coup il tressaillit à la pression délicate d’une main posée sur son épaule, et, se retournant, il remarqua un coupé d’une élégance simple, attelé de deux solides chevaux conduits par un cocher en livrée d’un goût sévère. Il n’y avait pas d’armes sur le panneau ; la vitre était baissée, mais l’intérieur de la voiture était obscur ; le cocher bâillait derrière sa main et le jeune homme se croyait déjà la dupe de son imagination lorsqu’une main, mignonne comme celle d’un enfant et élégamment gantée de blanc, apparut au coin de la fenêtre et discrètement lui fit signe d’approcher ; il obéit, et regarda à l’intérieur du coupé où était assise une seule personne, petite et frêle, la tête et les épaules enveloppées dans les plis impénétrables d’un châle de dentelle blanche ; alors une voix douce et argentine prononça ces paroles :

— Ouvrez la portière et entrez !

Ce doit être, pensa le jeune homme avec un frisson d’indicible joie, ce doit être enfin la duchesse de mes rêves ! Et pourtant, quoique cet instant fût celui qu’il avait si longuement et si ardemment désiré, ce fut avec une certaine crainte qu’il ouvrit la portière, entra dans le coupé et prit place à côté de la dame aux dentelles.

Soit qu’elle eût touché un ressort ou donné quelque autre signal, à peine la portière refermée et le jeune homme assis avec délices sur les moelleux coussins, le coupé s’ébranla et s’élança dans la direction du quartier ouest de la cité.

Somerset, je l’ai dit, était préparé à l’événement ; il s’était souvent plu à imaginer la conduite qu’il tiendrait en semblable occurrence, et le cas de l’enlèvement par une patricienne avait été pour lui un sujet particulier d’études. Néanmoins, si étrange que cela puisse paraître, il ne pouvait trouver aucun mot en situation ; comme la dame, de son côté, ne donnait plus signe de vie, ils poursuivaient leur route en silence. Sauf lorsque les réverbères y jetaient une lueur rapide, la voiture était plongée dans l’obscurité ; l’installation était confortable, la dame était d’apparence distinguée et charmante, mais à part cette main gantée tout le reste disparaissait dans un nuage de dentelle ; comment trouver là un détail de nature à inspirer ? Le silence devenait intolérable. Deux fois Somerset s’éclaircit la voix par une légère toux, trois fois les ressources de l’élocution lui firent défaut. Quand il avait amené des situations semblables sur la scène de son imagination, sa présence d’esprit avait toujours été complète et son éloquence remarquable ; à voir à présent le désaccord entre la répétition générale et la première représentation, la panique commença à le saisir. Allait-il faiblir honteusement au seuil même de son aventure ? Supposez qu’au bout de dix, vingt, soixante secondes de silence ininterrompu, la dame touche de nouveau le ressort, que la voiture s’arrête et qu’on le dépose, Gros-Jean comme devant, sur le pavé ! Des milliers de personnes sans cervelle, se disait-il, sauraient jouer tout autrement leur rôle ; sauraient, en cet instant, risquer quelque démarche décisive, prouver à la dame que son choix n’avait pas été mal inspiré et rompre enfin cet odieux silence.

Ses yeux tombèrent alors sur la main gantée. Mieux valait recourir aux moyens désespérés que de prolonger une telle situation ; d’une étreinte tremblante il pressa les doigts mignons et les attira doucement à lui. Un coup hardi, avait-il pensé, briserait le charme qui le retenait muet et embarrassé. En réalité il en fut tout autrement, il se trouva tout aussi incapable de parler ou d’agir et, la main de la dame dans la sienne, il demeura pétrifié. Mais il n’était pas au bout de ses déboires. Un tremblement particulier commença à agiter sa compagne ; la main qui restait sans résistance dans la sienne frissonna comme en un accès de fièvre, et bientôt, dans l’obscurité de la voiture, éclata un rire musical d’abord étouffé, mais enfin triomphant de toutes les résistances. Le jeune homme lâcha prise ; si la chose eût été possible, il aurait sauté hors de la voiture. La dame, elle, se rejetant en arrière sur les coussins de la voiture, vocalisa toutes les trilles de l’hilarité la plus sonore et la plus délirante.

— Je vous demande pardon, dit-elle enfin, retrouvant la parole entre deux accès. Si vous vous êtes mépris sur l’objet de vos attentions, la faute en est à moi seule ; votre erreur n’est pas le fait de votre fatuité, mais de ma manière excentrique de recruter des amis, et, croyez-moi, personne au monde moins que moi-même n’est disposé à en vouloir à un jeune homme parce qu’il a montré de l’esprit. Ce soir, j’ai l’intention de vous offrir un modeste souper, et si je continue à être aussi satisfaite de vos manières que j’ai été tout d’abord prévenue en votre faveur par vos avantages physiques, je pourrai peut-être vous faire une offre avantageuse.

Somerset chercha vainement à formuler une réponse quelconque ; la déconvenue était trop soudaine et trop complète.

— Allons, dit la dame, nous ne montrerons pas d’humeur, j’espère ; ce serait, à mes yeux, la seule faute impardonnable, et comme je vois que nous allons bientôt arriver à destination, je vous demanderai de descendre et de m’offrir votre bras.

À ce moment, en effet, la voiture s’arrêtait devant un hôtel somptueux et sévère donnant sur un vaste square, et Somerset, qui était doué d’un caractère excellent, aida la dame à mettre pied à terre de la meilleure grâce du monde. La porte fut ouverte par une vieille d’apparence revêche qui introduisit le couple dans une salle à manger assez faiblement éclairée, mais où la table était déjà mise pour le souper et qui était occupée par un nombre prodigieux de chats superbes et d’espèce rare. Aussitôt qu’ils furent seuls, la dame ôta le châle de dentelle où elle s’était enveloppée jusque-là, et Somerset fut tout heureux de voir que, bien qu’elle conservât des vestiges d’une grande beauté et que son œil eût encore de la vivacité et de l’éclat, ses cheveux avaient la blancheur de la neige et son front portait les marques irrécusables des années.

— Et maintenant, mon preux, dit la vieille dame, hochant la tête d’un air narquois, vous voyez que je ne suis plus une jeunesse de l’âge le plus tendre. Vous vous apercevrez bientôt que ma compagnie n’en est pas plus désagréable pour cela.

Comme elle parlait, la vieille domestique rentra dans la chambre et servit un souper léger, mais délicat. Ils s’assirent donc à table, les chats entourant la chaise de la vieille dame avec une pantomime sauvage ; et soit que la bonne chère ou la gaieté de son hôtesse opérât heureusement sur lui, Somerset fut bientôt tout à fait à son aise. Le repas achevé, la vieille dame se rejeta en arrière sur le dossier de la chaise et soumit son convive à un examen prolongé et évidemment malicieux.

— Je crains, madame, dit Somerset, que mes manières n’aient pas répondu à l’opinion si favorable que vous en aviez conçue tout d’abord.

— Mon cher enfant, répondit-elle, vous êtes dans une erreur profonde. Je vous trouve charmant, et il se peut que vous ayez rencontré aujourd’hui la bonne fée votre marraine. Je ne suis pas de ces gens dont l’opinion se modifie jamais, et, si mince que soit leur mérite personnel, ceux qui, une fois, ont gagné ma faveur continuent à la posséder. J’ai une rapidité de décision extraordinaire, je déchiffre tel homme, telle femme en un clin d’œil, et j’ai toujours agi dans la vie d’après ma première impression. Celle produite par vous, je le répète, a été favorable, et si, comme je le suppose, vous êtes un jeune homme ne manquant pas de loisirs, il n’est pas improbable que nous puissions conclure un marché.

— Ah ! madame, répondit Somerset, vous avez deviné ma situation. Je suis un homme bien né, bien élevé, intelligent, de bonne compagnie, c’est du moins l’idée que je me fais de moi-même ; mais le destin jaloux me refuse obstinément des ressources ou un emploi. J’étais ce soir, je l’avoue, en quête d’une aventure, résolu à répondre à toute offre intéressante, avantageuse ou agréable, et votre appel, dont à vrai dire je ne démêle pas encore la signification, était trop conforme à la pente de mes idées pour que je n’y répondisse pas avec joie. Appelez cela, si vous le voulez, de l’impudence ; me voici du moins disposé à écouter toute proposition que votre bonne volonté vous dictera, et même résolu à l’accepter.

— Vous vous exprimez très convenablement, dit la dame, et vous êtes assurément un jeune homme comique et original. Je n’irai pas jusqu’à affirmer que vous êtes sain d’esprit, car, sauf à moi-même, je n’ai jamais reconnu pleinement cette qualité à personne ; mais du moins le caractère de votre folie m’amuse, et je vais reconnaître le plaisir que vous me procurez en vous donnant un aperçu de mon caractère et de ma vie.

Là-dessus, la vieille dame, prenant sur ses genoux son chat favori, se mit à conter ce qui suit :