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HISTOIRE DE LA VIEILLE DAME RAISONNABLE

Je suis la fille aînée du Révérend Bernard Fanshawe, titulaire d’un riche bénéfice dans le diocèse de Bath et Wells. Notre famille, très nombreuse, était connue pour son esprit vif et mordant, et la beauté, chez les femmes, y était héréditaire. Mais la charité chrétienne nous faisait par malheur complètement défaut. Dès mes plus tendres années je découvris et déplorai les défauts de ceux de nos parents que leur âge et leur position auraient dû mettre à même de gagner mon estime. Alors que j’étais encore enfant, mon père prit une seconde femme qui, chose étrange, résumait en elle les défauts des Fanshawe, mais en les exagérant d’une façon presque risible. Quels que fussent les reproches qu’on pût m’adresser, j’étais incontestablement le modèle des filles. Mais ce fut en vain qu’avec une patience d’ange je me prêtai à toutes les exigences de ma belle-mère. Du jour où elle entra dans la maison de mon père, je puis dire que je n’y rencontrai plus qu’injustice et ingratitude.

Je n’étais pourtant pas seule à avoir cette douceur de caractère ; un autre membre de la famille n’était pas plus que moi porté aux résolutions violentes.

C’était mon cousin John. Quand j’eus atteint l’âge d’environ seize ans, ce cousin connut pour moi une passion sincère mais silencieuse ; et, quoique le pauvre garçon fût trop timide pour découvrir la nature de ses sentiments, je les devinai bientôt et commençai à les partager. Pendant quelque temps, je considérai la situation étrange que me créait la timidité de mon admirateur ; à la fin, remarquant que, dans son désespoir, il s’était mis à fuir ma société plutôt qu’à la rechercher, je me déterminai à pousser l’affaire moi-même. Un jour je le trouvai seul en un coin retiré du jardin de la cure et lui dis que j’avais deviné son doux secret, que je n’ignorais pas qu’on s’opposerait sûrement à notre union, et que, dans ces circonstances, j’étais prête à fuir avec lui. Le pauvre John fut littéralement pétrifié par la joie ; telle fut la violence de ses émotions, qu’il ne trouva aucun mot pour me remercier. Voyant qu’il avait perdu la tête, je me décidai à arranger moi-même les détails de notre fuite et du mariage secret qui devait la suivre immédiatement. John avait, vers cette époque, formé le projet d’aller à Londres. Je lui dis de persévérer dans cette intention, l’assurant que le lendemain de son arrivée j’irais le retrouver à Tavistock Hôtel.

Suivant scrupuleusement, pour ma part, notre plan dans tous ses détails, le jour fixé je me levai avant les domestiques, mis dans une valise quelques objets absolument nécessaires, pris avec moi le peu d’argent que je possédais et dis un adieu éternel au presbytère. Je marchai allègrement jusqu’à la ville, à trente milles de chez nous, et le lendemain je débarquai dans la métropole. En me rendant du bureau des diligences à l’hôtel, je ne pouvais assez me réjouir de l’heureux changement de ma position ; j’admirais, dans ma naïveté, le prodigieux mouvement des rues et je me dépeignais, avec toutes les couleurs de l’imagination la plus vive, la réception que John me préparait. Mais, hélas ! quand je m’enquis de M. Fanshawe, le concierge m’assura qu’aucun de leurs voyageurs ne portait ce nom. Comment notre secret avait été découvert, quelle pression avait été exercée sur le trop facile John pour le décider à s’abstenir, je n’ai jamais pu le savoir. Toujours est-il que ma famille triomphait, que je me trouvais seule à Londres, jeune, inexpérimentée, venant de subir la mortification la plus sensible pour une femme, et exclue à jamais de la maison paternelle s’il me restait quelque fierté et quelque sentiment de ma dignité outragée.

Je me relevai sous le coup qui me frappait et me logeai aux environs d’Euston Road ; là, pour la première fois de ma vie, je goûtai les joies de l’indépendance. Trois jours plus tard, une annonce du Times me conduisit au cabinet d’un solicitor que je savais être chargé des intérêts de mon père. J’y reçus la promesse d’une très modeste pension et l’ordre formel de ne plus remettre les pieds à la maison paternelle. Piquée d’un abandon aussi cruel, je dis à l’homme de loi que mes désirs étaient en parfaite harmonie avec ceux de ces gens-là. Il sourit à ma vive repartie, me paya le premier trimestre de ma pension et me remit le reste de mes effets qui m’étaient envoyés par son entremise dans deux malles assez lourdes et assez encombrantes. Je les transportai triomphante à mon logement, plus satisfaite de ma position que je n’eusse pu l’imaginer une semaine auparavant, et bien déterminée à tirer de l’avenir le meilleur parti possible.

Tout alla bien pendant quelques mois et, je l’avoue, ce fut ma faute si cet épisode très court mais très agréable de ma vie eut une conclusion fâcheuse. J’ai, je ne le cacherai pas, un penchant fatal à gâter mes inférieurs. Mon hôtesse, à l’égard de qui je m’étais montrée trop bonne, comme d’habitude, me reprit avec impertinence à propos d’un détail trop minime pour être mentionné ici. Moi, vexée de lui avoir laissé prendre cette liberté dont elle abusait aujourd’hui, je lui intimai l’ordre de sortir de ma présence. Elle resta un instant muette, puis le sang-froid lui revenant avec la colère :

— Votre note, dit-elle, sera prête ce soir même, et demain matin, madame, vous quitterez cette maison. Voyez à me payer ce que vous me devez, ajouta-t-elle, car avant d’avoir reçu jusqu’au dernier farthing, je ne laisserai pas une seule de vos malles passer le seuil de ma porte.

Je fus confondue de tant d’audace ; mais précisément un trimestre m’était dû, et je ne m’inquiétai pas autrement de cette mise en demeure. L’après-midi, comme je sortais de chez le solicitor tenant dans une main, en un petit paquet, ma fortune tout entière, il m’arriva un de ces accidents qui parfois décident du cours ultérieur d’une existence. Le cabinet de l’homme de loi était situé dans une rue qui commençait au Strand et se terminait, à l’époque dont je parle, par une grille de fer donnant sur la Tamise. À ce moment, j’aperçus ma belle-mère qui descendait la rue à ma rencontre, se rendant, sans doute, à la maison que je venais de quitter. Elle était accompagnée d’une bonne dont la physionomie m’était étrangère, mais ses propres traits étaient trop fortement imprimés dans mon souvenir pour que, même à distance, je ne les reconnusse pas aussitôt, avec quelle généreuse indignation, vous l’imaginez aisément ! Fuir était impossible. Il ne restait qu’à faire retraite contre la grille et, le dos tourné à la rue, à admirer les bateaux sur le fleuve ou les cheminées de la cité transpontine.

Je me livrais donc à cet exercice sans avoir pu encore maîtriser la violence de mon émotion, lorsqu’une voix à mon côté m’adressa une question banale. C’était la bonne que ma belle-mère, avec la dureté qui lui était propre, avait laissée dans la rue à l’attendre, tandis qu’elle réglait avec le solicitor de la famille l’affaire qui l’avait amenée. La fille ne savait pas qui j’étais ; l’occasion était trop belle pour ne pas la saisir au vol, et bientôt j’eus des nouvelles toutes fraîches du presbytère et de la paroisse. Je ne fus pas surprise d’entendre que cette petite détestait ses maîtres, et cependant les termes employés à leur égard étaient si forts qu’il était difficile de les laisser passer sans protestation. Je me tus pourtant, car j’ai sur moi-même un empire incroyable, et notre entrevue aurait pu se terminer comme elle avait commencé, si la bonne n’avait eu la malencontreuse inspiration de blâmer la conduite de la demoiselle disparue et de donner sur la fuite des détails absolument scandaleux. Ma nature est ardente et généreuse ; jamais la réflexion ne m’arrête un moment. Je fis un geste violent en manière de protestation indignée, autant qu’il m’en souvient, et le paquet glissa d’entre mes doigts, vola à travers les barreaux de la grille et tomba dans l’eau. Je restai un moment paralysée d’effroi, puis, frappée par le côté burlesque de la situation, j’éclatai de rire de tout mon cœur. Je riais encore quand ma belle-mère reparut ; la servante, qui sans doute me croyait folle, courut la rejoindre, et je n’avais pas encore repris mon sérieux lorsque je me représentai devant le solicitor pour demander une nouvelle avance de fonds. Sa réponse me rendit soudain ma gravité, car elle se traduisit par un refus catégorique ; et ce ne fut qu’après l’avoir supplié avec larmes qu’il consentit à me prêter dix livres de sa poche.

— Je ne suis pas riche, dit-il, et vous ne devez plus rien attendre de moi.

L’hôtesse m’attendait sur le pas de sa porte :

— Madame, dit-elle, avec une révérence d’une politesse insolente, voici ma note. Verriez-vous quelque inconvénient à la solder immédiatement ?

— Vous serez payée demain matin, madame, lui dis-je, demain matin au temps voulu.

Je pris le papier d’un air majestueux, mais, intérieurement, extrêmement troublée.

Je n’y eus pas plus tôt jeté un coup d’œil que je me sentis perdue. J’avais été à court d’argent et j’avais laissé se grossir la note ; elle se montait alors à la somme à jamais inoubliable de douze livres treize shillings quatre pence un denier. Je passai toute la soirée au coin du feu, examinant la situation. Je ne pouvais payer la note ; mon hôtesse ne me laisserait pas enlever mes malles ; sans bagage et sans argent, où trouverais-je à me loger ? Pendant trois mois, si je n’imaginais quelque expédient, j’étais condamnée à rester sans asile, sans un sou. Je ne vous surprendrai pas en disant que je résolus de fuir immédiatement ; mais, ici encore, je me heurtai à un obstacle, car je n’eus pas plus tôt préparé mes malles que je me vis trop faible pour les bouger de place, à plus forte raison pour les transporter.

En cette passe difficile, je n’hésitais pas un moment ; mettant mon châle et mon chapeau et un voile épais devant la figure, je me rendis à la grande foire des hasards dangereux ou providentiels, c’est-à-dire que je me mis à battre le pavé. La soirée était avancée, le temps était brumeux et froid, et, si l’on en excepte les sergents de ville, il y avait peu de monde par les rues. Dans la mission que je m’étais donnée, j’avais assez de flair pour voir en eux des ennemis, et aussitôt que j’apercevais leurs lanternes ambulantes, je me hâtais de me détourner et de me lancer dans une autre direction. Quelques malheureuses arpentaient encore les trottoirs ; de temps en temps, je rencontrais quelques jeunes débauchés revenant ivres au logis, et je voyais quelques malandrins de la pire espèce rôdant au fond des ruelles, mais personne ne se présentait à qui je pusse faire appel dans ma détresse et déjà j’étais prête à me désespérer lorsque, au coin d’une rue, je tombai dans les bras d’un homme ayant toute l’apparence d’un gentleman et chez qui tout dénotait l’opulence, depuis l’épais manteau de fourrure jusqu’au délicieux cigare qu’il était en train de fumer. Malgré les changements qu’a subis en moi la beauté première, je conserve encore, je m’assure, quelques vestiges des charmes de ma jeunesse. Mon voile épais n’empêcha pas le monsieur d’être frappé par la distinction de ma personne. Je m’en aperçus, et cela m’encouragea à tenter l’aventure.

— Monsieur, lui dis-je, palpitante et émue, êtes-vous un homme en qui une dame puisse avoir confiance ?

— Hé, ma petite ! répondit-il, tirant son cigare de ses lèvres, cela dépend, et si vous voulez lever votre voile…

— Monsieur, l’interrompis-je, je ne veux pas qu’il y ait ici de méprise. Je vous demande, comme à un gentleman, de me rendre un service, mais sans offrir de récompense.

— Voilà qui est franc, dit-il ; mais quant à être tentant, c’est une autre affaire. Et puis-je connaître la nature de ce service ?

Je compris qu’il n’était pas prudent de le lui apprendre aussitôt : — Si vous voulez m’accompagner, lui répondis-je, jusqu’à une maison non loin d’ici, vous serez bientôt au fait.

Il me regarda quelques instants d’un air d’hésitation, puis, jetant son cigare qui n’était pas fumé jusqu’au quart : — Allons ! dit-il, et il m’offrit le bras avec une correction parfaite. Je fus assez avisée pour le prendre, pour prolonger autant que possible notre promenade par plus d’une déviation de la ligne directe et pour tromper la longueur du chemin par une conversation animée qui pût lui prouver indubitablement que je n’étais pas ce qu’il devait supposer. Enfin, quand nous atteignîmes la porte du logis, j’étais certaine d’avoir su éveiller son intérêt, et, avant de mettre la clef dans la serrure, je crus pouvoir le prier de baisser la voix et de marcher sur la pointe des pieds. Il promit d’obéir ; je l’introduisis dans l’entrée, puis dans ma chambre, qui, heureusement, n’était pas éloignée de la porte de la rue.

— Et maintenant, dit-il, lorsque, d’une main tremblante, j’eus allumé une chandelle, m’apprendrez-vous ce que tout cela signifie ?

— Je désire, dis-je suffoquée par l’émotion, que vous m’aidiez à transporter ces malles… sans que personne s’en aperçoive.

Il prit la lumière qu’il leva. — Et moi, je désire voir votre visage ! dit-il.

J’ôtai mon voile sans prononcer une parole et le regardai avec toute l’assurance que je pus appeler à mon aide. Pendant une minute, il me dévisagea, toujours le bougeoir à la main. — Et, dit-il enfin, où voulez-vous les transporter ?

Je compris que j’avais gagné mon procès, et ce fut avec un tremblement dans la voix que je répondis :

— J’avais pensé qu’à deux nous pourrions les porter jusqu’au coin d’Euston Road, où, même à cette heure avancée, il ne serait pas impossible de trouver une voiture.

— Parfaitement, dit-il. Aussitôt, chargeant sur son épaule ma malle la plus lourde, il prit une des poignées de l’autre et me fit signe d’en faire autant de mon côté. Dans cet équipage, nous opérâmes notre retraite sans encombre jusqu’au coin d’Euston Road le plus voisin. Mon compagnon s’arrêta devant une maison où brillait encore une lumière. — Posons ici nos colis, dit-il, pendant que nous irons, au bout de la rue, héler un cab. Nous pourrons les surveiller de loin et éviter ainsi l’apparence étrange que nous présenterions : un jeune homme, une jeune dame montant la garde auprès d’un tas de bagages à minuit dans les rues de Londres. Ainsi fut fait, et l’événement prouva que le parti était sage, car, bien avant qu’un cab eût paru à l’horizon, un sergent de ville sortit de terre, tourna sur nous en plein la lumière de sa lanterne, puis s’enfonça d’un air soupçonneux sous l’auvent d’une porte.

— On dirait que les cabs sont rares ce soir, monsieur l’agent ? dit mon cavalier avec une gaieté affectée. Mais l’homme répondit d’un air bougon, et il refusa même catégoriquement et sans la moindre civilité un cigare qui lui était offert.

Le jeune homme me lança un regard significatif, et nous restâmes là sur le pavé, exposés à une pluie battante sous l’œil vigilant du sergent de ville dans son encoignure.

Enfin, après un quart d’heure qui me parut un siècle, une voiture à galerie apparut, pataugeant dans la boue, et fut aussitôt hélée par mon compagnon. — Holà, cocher ! cria-t-il ; nous avons du bagage dans la rue, à quelques pas d’ici.

Alors notre aventure faillit mal tourner, car lorsque le sergent de ville, qui nous suivait toujours comme notre ombre, aperçut sur le trottoir deux malles abandonnées à elles-mêmes, il passa du soupçon à la quasi-certitude d’une affaire louche. La lumière ne brillait plus dans la maison, la rue était sombre d’un bout à l’autre ; rien ne pouvait expliquer la présence de ces malles laissées sous la pluie, et jamais, je crois, on ne trouva deux personnes plus innocentes dans des circonstances prêtant plus à suspicion.

— D’où proviennent ces objets ? demanda le sergent de ville, tournant la lanterne vers le visage de mon cavalier jusqu’à l’aveugler.

— Mais de cette maison, donc ! répliqua le jeune homme, se hâtant de charger une des malles sur son épaule.

Le sergent siffla et se retourna pour inspecter la façade obscure ; il fit un pas vers la porte, comme s’il allait frapper, ce qui nous aurait infailliblement perdus ; mais, voyant que nous descendions vivement la rue sous notre double fardeau, il jugea prudent de nous suivre.

— Pour l’amour de Dieu, murmura mon compagnon, dites-moi où il faut vous conduire !

— Où vous voulez, répondis-je avec angoisse. Je ne sais. Où vous voulez !

Alors, lorsque les malles furent chargées et que déjà j’étais dans la voiture, mon libérateur donna à haute voix l’adresse de la maison où nous nous trouvons en ce moment. Je vis bien que le sergent était confondu. Ce quartier si retiré, si aristocratique, n’était pas celui qu’il s’attendait à entendre nommer. Néanmoins, il prit le numéro du cab et dit quelques mots, nets et énergiques, à l’oreille du cocher.

— Quel ordre peut-il lui avoir donné ? murmurai-je avec inquiétude quand le cab se fut mis en marche.

— Je l’imagine sans peine, répondit mon cavalier, et je puis vous assurer que nous sommes condamnés à aller à l’adresse indiquée, car si, en route, nous changions de destination, notre automédon nous conduirait directement à un bureau de police. Permettez-moi de vous complimenter sur le calme de vos nerfs, ajouta-t-il. Jamais, dans toute mon existence, je n’ai eu, quant à moi, frayeur plus horrible !

Mais mes nerfs, qu’il jugeait à propos de complimenter, étaient dans un tel désarroi que ma voix ne passait plus mes lèvres, et le reste de la route s’accomplit dans le plus profond silence. Quand nous fûmes arrivés devant cette maison, le jeune homme sauta hors de la voiture, ouvrit la porte avec la clef qu’il prit dans sa poche, comme quelqu’un qui rentre chez soi, pria le cocher de mettre les malles dans le vestibule et le congédia avec un bon pourboire. Il me conduisit alors dans cette salle à manger, qui avait à peu près l’aspect que vous lui voyez aujourd’hui, si l’on en excepte certaines marques distinctives d’un logis de garçon, et il se hâta de me verser un verre de vin, m’engageant instamment à boire au plus tôt. Aussitôt que je retrouvai la voix : — Juste ciel ! m’écriai-je, où suis-je ?

Il me dit que j’étais chez lui, et la bienvenue chez lui, où je pourrais tout à mon aise reprendre mes esprits et me reposer. En parlant ainsi, il m’offrit un autre verre dont, à la vérité, j’avais bon besoin, car je défaillais et j’étais prête à avoir une crise de nerfs. Il s’assit près du feu, alluma un autre cigare et, pendant quelque temps, m’observa avec curiosité et silence.

— Et maintenant que vous êtes un peu calmée, dit-il, seriez-vous assez bonne pour me dire de quel crime je me suis rendu complice ? Avez-vous assassiné, fraudé, volé, ou n’êtes-vous que l’innocente et vulgaire déménageuse à la cloche de bois ?

J’avais déjà été choquée quand il avait allumé un cigare sans m’en demander la permission, car je n’avais pas oublié qu’il avait jeté le premier lors de notre rencontre ; maintenant, sous le coup de ces insultes explicites, je résolus aussitôt de reconquérir son estime. J’ai constamment méprisé l’opinion du monde, mais je me sentais portée déjà à faire un certain cas de celle de mon hôte. Commençant sur une note pathétique, mais bientôt enflammée par ma verve et ma vivacité habituelles, je lui contai tout ce qui concernait ma naissance, ma fuite et les malheurs qui l’avaient suivie. Il m’écouta jusqu’au bout en silence, fumant d’un air grave :

— Miss Fanshawe, me dit-il, quand j’eus terminé, vous êtes une personne à la fois comique et enchanteresse ; je n’ai qu’une chose à faire : c’est d’aller demain trouver votre hôtesse et de lui solder son compte.

— C’est mal répondre à la confiance que j’ai eue en vous, répliquai-je. Si vous aviez tant soit peu apprécié mon caractère, vous comprendriez que je ne peux recevoir d’argent de vous.

— Sans nul doute, votre hôtesse ne se montrera pas si scrupuleuse, dit-il, et je ne désespère même pas de vous convaincre vous-même. Je vous prie de m’examiner avec l’indulgence d’un critique loyal. Mon nom est Henry Luxmore, second fils de lord Southwark. Je suis à la tête d’un revenu de neuf mille livres sterling, je possède la maison où nous nous trouvons actuellement et sept autres dans les plus riches quartiers de la ville. Je ne crois pas que je sois d’aspect repoussant, et quant à mon caractère, vous avez eu l’occasion de le mettre à l’épreuve. Je vous regarde tout simplement comme la plus originale des créatures ; je n’ai pas besoin de vous dire ce que vous savez aussi bien que moi, que vous êtes ravissante. Je n’ai plus rien à ajouter, sinon, chose qui, pour paraître absurde, n’en est pas moins exacte, que je suis déjà amoureux de vous, mais amoureux fou !

— Monsieur, lui dis-je, je m’attendais à voir ma conduite mal interprétée ; mais, recevant l’hospitalité sous votre toit, ce seul fait devrait me mettre à l’abri de l’insulte.

— Pardon, dit-il ; je vous propose de devenir ma femme. Où voyez-vous là une insulte ? Et, se rejetant en arrière, il acheva tranquillement son cigare.

J’avoue que je fus confondue par une proposition non seulement inattendue, mais faite en termes aussi étranges. Du reste, mon prétendu savait parfaitement comment s’y prendre pour arriver à ses fins, car son physique était avantageux et sa froideur même n’était pas sans charme. Bref, quinze jours plus tard, j’étais la femme du très honorable Henry Luxmore.

Pendant les quelque vingt ans qui suivirent, je menai une vie parfaitement calme, ou peu s’en faut. Mon Henry avait ses faiblesses. Trois fois je me décidai à fuir le toit conjugal, mais pas pour longtemps, car, bien qu’il fût prompt à la colère, sa nature au fond était bonne et douce. Et puis, malgré tous ses défauts, je l’aimais tendrement. Il me fut enlevé, et tel est le pouvoir de l’illusion, telle est l’étrangeté de fantaisies d’un mourant, qu’à son dernier soupir il prétendit me pardonner les chagrins que lui avait causés mon caractère violent !

Nous n’avions eu qu’un gage de notre union, une fille : Clara. Elle avait hérité quelque peu du défaut paternel ; mais pour toutes les qualités, si mes yeux de mère ne me trompent pas, elle tenait de moi et aurait pu être appelée mon image morale. Or, quelque reproche qu’on puisse d’ailleurs m’adresser, comme mère je ne mérite que des louanges. Il y avait donc ici une brillante promesse d’avenir ; ici était un lien d’affection qui m’assurait enfin le calme, la tranquillité de l’existence. Eh bien ! point du tout. Me croirez-vous si je vous dis qu’elle a fui la maison maternelle ? C’est cependant l’exacte vérité. Quelques lubies au sujet des nations opprimées, l’Irlande, la Pologne et ainsi de suite, lui sont entrées dans la cervelle, et si jamais vous rencontrez une jeune fille (charmante, je vous l’affirme) répondant aux noms de Luxmore, Lake ou Fonblanque (car il paraît qu’elle porte tous ces noms-là indifféremment, outre beaucoup d’autres), dites-lui de ma part que je lui pardonne son cruel abandon. Je ne veux plus la revoir, jamais, jamais ! mais je suis prête à lui servir une pension fort honnête.

À la mort de M. Luxmore, je cherchai l’oubli dans le maniement des affaires. Je crois avoir dit que sept hôtels, sans compter celui-ci, formaient une partie de la fortune de M. Luxmore : ce furent pour moi sept éléphants blancs. Les prétentions des locataires, la coquinerie des solicitors, l’incapacité qui siège sous le nom de juges se sont entendues pour faire de ces maisons le fardeau de ma vie. Je n’eus pas plus tôt pris ces affaires en main que j’y trouvai tant d’injustices et me heurtai à un mauvais vouloir si opiniâtre que je dus me plonger dans un océan de procès dont quelques-uns sont encore pendants aujourd’hui. Vous avez dû entendre prononcer mon nom, je suis la Mrs. Luxmore des chroniques judiciaires ; étrange destinée pour quelqu’un qui a toujours aimé la paix jusqu’à en être poltronne. Mais je suis de la race de ceux qui, une tâche une fois entreprise, périraient plutôt que de la laisser inachevée. Sur ma route j’ai rencontré tous les obstacles : l’insolence et l’ingratitude chez mes propres avocats ; chez mes adversaires, cette opiniâtreté inepte qui est peut-être à mes yeux le vice le plus révoltant ; chez les juges, la politesse – oui, je dois avouer que ces messieurs sont polis, – mais pas une lueur d’indépendance, chez nul d’entre eux cette science du droit, cet amour de la justice que nous serions en droit d’attendre d’un juge, le plus auguste des fonctionnaires. Et pourtant, en dépit de ces misères et de ces mesquineries, j’ai toujours été de l’avant, sans jamais me rebuter.

Ce fut à la suite d’un de ces innombrables procès (et je ne tiens pas à m’appesantir sur ce sujet) qu’il m’arriva de faire un pèlerinage mélancolique à mes diverses propriétés. Quatre étaient à ce moment fermées et inoccupées, telles des colonnes de sel commémorant la corruption du siècle et la décadence des vertus domestiques. Trois étaient habitées par des gens qui m’avaient harcelée par les réclamations les plus injustes, trompée par tous les subterfuges légaux imaginables, et, que, pourtant, je ne pouvais mettre à la porte, quoique remuant ciel et terre pour cela. Ce spectacle était peut-être encore plus triste que le premier, et mon cœur se brisait à les voir, sous mon nez, et avec une ostentation insolente, occuper ces superbes bâtisses qui étaient comme la chair de ma chair et les os de mes os.

Une seule maison me restait à visiter, celle où nous sommes. Je l’avais louée – car à ce moment je logeais à l’hôtel, la vie d’hôtel est celle que j’ai toujours préférée – à un certain colonel Géraldine, qui accompagnait dans ses voyages le prince Florizel de Bohême dont vous avez certainement entendu parler. Le caractère et la position de ce locataire m’avaient fait espérer que, de ce côté du moins, je serais tranquille. Quelle fut ma surprise de voir cette maison fermée comme les autres et déserte, selon toute apparence ! Je ne le nierai pas, je sentis la colère me gagner ; une maison, comme un yacht, doit être occupée sous peine de détérioration, et je me promis d’exposer le cas à mon solicitor le lendemain matin. Alors, la vue de l’immeuble ramena naturellement ma pensée vers le passé et, cédant à l’influence des tendres souvenirs, je m’assis contre la clôture du jardin, en face de la porte. On était en août et le jour était brûlant ; mais cet endroit, comme vous pourrez le voir, est ombragé par un noyer étendant au loin ses branches ; le square aussi était désert ; les sons d’une musique lointaine passaient dans l’air ; tout concourait à me plonger dans cet état délicieux qui n’est ni le bonheur ni la tristesse, mais qui a la vivacité aiguë de l’un et le charme rêveur de l’autre.

Je fus tirée de cette extase par l’arrivée d’un grand break de belle apparence, traîné par des chevaux de prix et occupé par plusieurs hommes de très bonne mine. Sur les panneaux étaient tracées, non les initiales de quelque commerçant, mais des armes, trop petites pour être déchiffrées de l’endroit où je me trouvais. Il s’arrêta devant ma maison dont la porte fut aussitôt ouverte par l’un de ces hommes. Ses compagnons – j’en comptai sept en tout – se mirent en devoir, avec une activité disciplinée comme celle de soldats, de décharger le break et de porter dans la maison une quantité de grandes corbeilles, de paniers à bouteilles et de caisses comme celles qu’on emploie pour le transport de la vaisselle et du linge de table. Les fenêtres de la salle à manger furent ouvertes comme pour l’aérer, et je vis quelques-uns des hommes mettre la table. Il est évident, me dis-je, que mon locataire est de retour ; et quoique toujours bien déterminée à ne souffrir aucun empiétement sur mes droits, j’étais agréablement surprise par le nombre et la discipline des serviteurs du colonel et la profusion discrète qui semblait régner dans son train de maison. Je n’étais pas au bout de mes réflexions quand, à ma grande surprise, on ferma de nouveau les fenêtres et les volets, les hommes sortirent et reprirent place dans le break, et la maison fut, comme devant, laissée à elle-même, regardant le square d’un air morne, ni plus ni moins que si tout cela n’eût été qu’un rêve.

Et pourtant ce n’était pas un rêve ; car m’étant levée et m’étant approchée de la façade, je vis que, bien que quelques heures encore nous séparassent de la soirée, les lanternes du vestibule étaient allumées. On attendait donc des hôtes, mais évidemment pas avant la nuit. Pour qui donc, me demandai-je avec indignation, ces préparatifs mystérieux ? Je ne suis pas une prude, mais j’ai, en morale, des idées bien arrêtées. Si la maison où mon mari m’avait conduite était destinée à devenir un lieu de rendez-vous, je me verrais engagée, bien malgré moi, dans un nouveau procès ; déterminée à connaître le fond des choses, je retournai à l’hôtel pour dîner en toute hâte.

J’étais à mon poste d’observation vers dix heures. La nuit était claire et tranquille ; la lune brillait bien haut dans le ciel, faisant honte aux lumières tremblotantes des becs de gaz ; l’ombre, sous le noyer, était noire comme de l’encre. Je me dissimulai donc le long de la petite muraille, m’adossant à la grille, vis-à-vis de la façade, éclairée par la lune, de mon ancienne demeure, et rêvant doucement aux choses du passé. Le temps s’écoula, et quand onze heures sonnèrent à toutes les horloges de la ville, je vis s’approcher un monsieur à la tournure noble et élégante. Il fumait tout en marchant ; son léger paletot, flottant et ouvert, laissait voir un habit de soirée, et son allure posée et gracieuse attira immédiatement mon attention. Arrivé à la porte de cette maison, il prit une clef dans sa poche, entra tranquillement et disparut dans le vestibule éclairé.

Immédiatement après, j’observai un autre homme, beaucoup plus jeune, qui arrivait à pas précipités du côté opposé du square. Quoiqu’on fût en plein été et que la nuit fût d’une douceur adorable, il était enveloppé jusqu’au nez dans un grand manteau. Malgré toute sa hâte, il regardait sans cesse avec inquiétude derrière lui. Parvenu à ma porte, il posa le pied sur la marche, comme s’il allait entrer ; alors, changeant d’avis, il se détourna et s’en alla avec autant de vitesse qu’il était venu. Il revint encore, en proie à une indécision pénible ; enfin, avec un geste violent, il marcha droit vers la maison et fit retentir le marteau. Presque aussitôt il fut introduit par le premier arrivant.

Ma curiosité fut alors excitée au plus haut point. Je me serrai autant que je pus dans l’ombre épaisse, et j’attendis les événements. Mon attente ne fut pas longue. Du même côté du square, un second jeune homme parut, marchant lentement et avec précaution, et, comme le premier, enveloppé soigneusement dans un manteau au collet relevé. Il s’arrêta devant la maison, jeta autour de lui un regard rapide et scrutateur ; voyant le square désert sous la clarté de la lune et des lanternes, il s’appuya contre la grille de la cour et parut prêter l’oreille à ce qui se passait dans la maison. De la salle à manger arrivait le bruit de bouchons de champagne qu’on fait sauter, puis un rire plein et sonore. L’homme aux écoutes prit courage, tira une clef, ouvrit la porte de la grille, la ferma sans bruit derrière lui et descendit dans le sous-sol. Quand sa tête seule dépassa le niveau de la cour, il se tourna vers le square et jeta encore dans cette direction un regard méfiant. Il avait rabattu le collet de son manteau ; la lune éclairait en plein son visage, et je fus effrayée à voir la pâleur et la contraction de ses traits.

Je ne pus rester plus longtemps inactive. Persuadée qu’on préparait quelque crime atroce, je traversai la rue et je m’approchai de la grille. Il n’y avait personne dans le sous-sol, l’homme était donc monté dans la maison, avec quels sinistres projets ? cette seule pensée me faisait frémir. À aucun moment de ma vie l’audace ne m’a fait défaut ; trouvant alors que la porte avait été laissée entrouverte, je la poussai doucement et descendis les degrés. La porte de la cuisine, comme la grille, n’était pas fermée à clef. L’idée me vint tout à coup que le criminel préparait ainsi sa retraite, et, mes pires soupçons se trouvant confirmés, l’imminence du péril me prêta un nouveau courage. J’entrai dans la maison et, résolue à risquer ma vie si besoin était, je fermai la porte et tournai la clef.

J’entendais dans la salle à manger, au-dessus de ma tête, les accents d’une voix en joyeuse conversation avec une autre moins distincte. Au rez-de-chaussée, non seulement tout était silencieux, mais l’obscurité semblait peser sur mes yeux. Je restai quelque temps immobile, jetée de mon plein gré dans une situation des plus périlleuses et privée des moyens d’avertir ou de porter secours. Je ne nierai pas que l’effroi commençait à me gagner, quand j’aperçus tout à coup un mince sillon de lumière s’allonger sur le sol du couloir. Je me glissai dans cette direction avec des précautions infinies et, parvenue enfin à l’angle du corridor, je vis que la porte de l’office était entrebâillée et que le filet de lumière tombait par cette ouverture. Me faufilant plus près encore, je jetai un regard dans le réduit. L’homme y était assis, écoutant, l’oreille au guet, frissonnant au moindre bruit. Sur une table, devant lui, se trouvaient une montre, une paire de revolvers d’acier et une lanterne sourde. Pendant une seconde les plans les plus contradictoires me passèrent par la tête ; une seconde plus tard j’avais tiré la porte et tourné la clef ; le bandit était pris à son propre piège. Stupéfaite moi-même de ma décision, je m’arrêtai, palpitante, et m’appuyai contre la muraille. Dans l’office, pas un bruit ; l’homme, quel qu’il fût, s’était résigné à son sort sans résistance, et je croyais le voir, glacé de terreur, attendant la mort d’un moment à l’autre. Je me jurai qu’il ne serait pas trompé dans son attente et, pour mener à bien le reste de ma tâche, je montai.

La situation, grâce à cette disposition d’esprit sarcastique qui ne m’abandonne jamais, m’apparut alors dans toute son originalité. J’étais là, moi, la propriétaire de la maison, me glissant comme une voleuse dans ses murs, tandis que, dans la salle à manger, deux messieurs, qui m’étaient inconnus, soupaient tranquillement, sans se douter que je venais de leur sauver la vie par la promptitude de ma décision. Une situation aussi bizarre, pensais-je, ne peut manquer de me fournir matière à bien me divertir par la suite.

Contiguë à la chambre à manger se trouvait une petite pièce, destinée primitivement à servir de bibliothèque. C’est là que je me glissai avec précaution, et vous verrez comme ici la chance m’a servie à souhait. L’air, je vous l’ai dit, était brûlant ; afin de faire pénétrer un peu de fraîcheur dans la salle à manger, tout en conservant à la façade son aspect d’hôtel inoccupé, on avait ouvert la fenêtre de la bibliothèque et laissé entrebâillée la porte de communication. J’appliquai l’œil à l’ouverture ainsi ménagée.

Des bougies, sur des candélabres d’argent, épandaient leur lumière discrète sur la nappe damassée et sur les restes d’un repas froid exquis. Les deux messieurs avaient fini de souper et se livraient aux délices du cigare et du marasquin, tandis que, sur une lampe à alcool en argent, le café préparé à la façon orientale mijotait en répandant un arôme divin. Le plus âgé des deux convives, celui qui était arrivé le premier, était assis en face de la porte derrière laquelle je me trouvais ; l’autre était placé à sa gauche. Tous deux, comme l’homme de l’office, semblaient attentifs au moindre bruit, et sur la physionomie du second je crus distinguer une expression d’effroi. Chose étrange pourtant, à les entendre, les rôles semblaient intervertis.

— Je vous assure, disait le plus âgé, que j’ai entendu non seulement le bruit d’une porte qu’on ferme, mais celui de pas soigneusement étouffés.

— Votre Altesse fait erreur, certainement, répondit l’autre. J’ai l’ouïe des plus fines et je puis jurer que je n’ai pas entendu remuer une souris.

Cependant sa pâleur et ses traits contractés donnaient à ses paroles un démenti formel.

Son Altesse (qui, je le devinai aisément, était le prince Florizel) jeta sur son compagnon un regard furtif, l’espace d’une seconde ; son attitude aisée conserva tout son calme, mais je vis bien qu’il n’était pas la dupe de ces affirmations suspectes.

— Soit ! laissons ce sujet, dit-il. Et maintenant que j’ai exposé en toute loyauté les sentiments qui dirigent ma conduite, permettez-moi, monsieur, de vous demander d’imiter ma franchise, suivant notre convention.

— Je vous ai écouté, répondit l’autre, avec grand intérêt.

— Avec beaucoup de patience, dit poliment le prince.

— Et avec une sympathie que je ne m’attendais pas à voir s’éveiller en moi, poursuivit le jeune homme. Je ne sais comment expliquer le revirement subit de mes idées. Vous devez avoir un charme qui opère même sur vos ennemis.

Il regarda la pendule sur la cheminée et pâlit visiblement.

— Déjà ! s’écria-t-il. Prince, – Dieu sait si je suis digne de créance en ce moment, – avant qu’il soit trop tard, quittez cette maison !

Son Altesse jeta un nouveau regard sur son compagnon, puis, d’un air délibéré, secoua la cendre de son cigare.

— La remarque, dit-il, va vous sembler étrange et faite à propos de bottes, mais jamais je n’achève un cigare une fois la cendre tombée ; le charme est rompu, l’âme est envolée, l’arôme évanoui, et il ne reste entre les doigts que le cadavre d’un cigare ; aussi je me suis fait une loi de jeter aussitôt cette dépouille mortelle et d’en allumer un autre.

Et il joignit l’action aux paroles.

— Ne vous faites pas un jeu de mon instante prière, reprit le jeune homme d’une voix tremblante d’émotion. Je vous l’ai adressée au prix de mon honneur et au péril de ma vie. Partez ! partez à l’instant ! Ne perdez pas une minute, et s’il vous reste quelque pitié pour un jeune homme entraîné sur une pente fatale, mais au cœur duquel vivent encore quelques nobles sentiments, ne regardez pas derrière vous quand vous sortirez !

— Monsieur, dit le prince, je suis venu ici me fiant à votre parole ; je vous assure, sur la mienne, que je veux demeurer sous cette sauvegarde. Le café est prêt. Je suis encore forcé de réclamer vos services.

Et d’un geste courtois il sembla inviter son compagnon à verser le café.

Le malheureux jeune homme se leva :

— Je vous en supplie, s’écria-t-il, par grâce pour moi, par pitié pour vous-même, par ce que vous avez de plus cher au monde, partez avant qu’il soit trop tard !

— Monsieur, répondit le prince, je ne suis guère accessible à la crainte, et s’il est un défaut que je doive plutôt me reconnaître, c’est une curiosité insurmontable pour tout ce qui est nouveau, inconnu. Vous prenez donc le mauvais moyen pour m’engager à quitter cette maison où j’ai joué le rôle d’amphitryon. Permettez-moi d’ajouter, jeune homme, que si quelque péril nous menace, il est votre fait, non le mien.

— Hélas ! vous ne savez pas à quelle action infâme vous me contraignez, s’écria l’autre. Mais non ! non ! du moins je ne veux y avoir aucune part !

À ces mots, il tira de sa poche une fiole dont il avala le contenu et, à l’instant même, il chancela et tomba lourdement à la renverse, sans un cri. Le prince quitta sa place et s’approcha du corps qui se tordait en convulsions sur le tapis.

— Pauvre vermisseau ! l’entendis-je murmurer ; hélas ! pauvre vermisseau ! devrons-nous toujours nous demander ce qui est le plus funeste en ce monde : faiblesse ou perversité ? Et se peut-il que la sympathie pour des idées qui ne manquent pas d’une certaine grandeur puisse conduire un homme à une mort aussi misérable ?

Cependant j’avais ouvert la porte et j’étais entrée dans la chambre.

— Prince, dis-je, le moment n’est guère choisi pour des réflexions morales ; avec un peu de promptitude, nous pouvons sauver la vie de cet homme ; quant à l’autre, ne vous inquiétez pas de lui, je l’ai mis sous clef.

Le prince s’était tourné vers moi en m’entendant entrer ; il me regardait sans effroi, il est vrai, mais avec une stupéfaction si profonde qu’elle m’ôta presque ma présence d’esprit ordinaire.

— Ma chère dame, s’écria-t-il enfin, qui diable êtes-vous ?

J’étais déjà penchée sur le mourant. J’ignorais complètement quel poison il avait avalé pour attenter à ses jours, et je fus forcée d’essayer d’un grand nombre d’antidotes. Il y avait sur la table de l’huile et du vinaigre, car le prince avait fait à son convive l’honneur de préparer pour lui une de ses fameuses salades. J’administrai de chaque ingrédient la valeur d’un grand verre sans résultat appréciable. Ensuite je recourus au café bouillant, à la dose d’un peu plus d’une tasse.

— N’avez-vous pas de lait ? demandai-je.

— Je crains bien, madame, que le lait n’ait été oublié, répondit le prince.

— Du sel, alors, dis-je, le sel est un révulsif. Passez-moi le sel.

— Peut-être la moutarde aussi ? demanda Son Altesse en m’offrant sur une assiette le contenu de plusieurs salières.

— Excellente idée ! m’écriai-je. Préparez-moi environ une demi-pinte de moutarde, diluée de façon à pouvoir être bue.

Soit par l’effet du sel, de la moutarde ou par celui de la combinaison de tant d’agents énergiques, le jeune patient parut éprouver enfin quelque soulagement.

— Voyez-vous ! m’écriai-je d’un ton de triomphe bien naturel, j’ai sauvé la vie d’un homme !

— Et pourtant, madame, répondit le prince, votre compassion peut n’être au fond que de la cruauté. Quand l’honneur est perdu, qu’est-il besoin de prolonger la vie ?

— Si Votre Altesse avait eu une existence aussi accidentée que la mienne, répliquai-je, elle ne raisonnerait pas ainsi. Pour ce qui me concerne, après tous les malheurs et tous les revers, j’ai toujours pensé qu’il valait la peine de voir ce que le lendemain avait à nous offrir.

— Vous parlez comme une femme a droit de le faire, dit le prince ; et, à ce point de vue, vous avez raison. Mais le champ de la licence accordée à l’homme est à la fois si vaste et si restreint que, pour lui, faiblir sur le terrain de l’honneur est synonyme de tomber, et de tomber si bas que la réhabilitation lui est inexorablement refusée. Mais voulez-vous me permettre de vous adresser de nouveau une question sous une forme plus correcte que la première fois : À qui ai-je l’honneur de parler et à quelles circonstances dois-je cet honneur inattendu ?

— Je suis la propriétaire de cette maison, dis-je.

— Me voilà donc encore pris en faute, répondit le prince.

Mais, à ce moment, la pendule sur la cheminée sonna le premier coup de minuit. Le jeune homme, se relevant sur le coude avec une expression de désespoir et d’épouvante dont je me souviendrai toute ma vie, s’écria :

— Minuit ! Ô mon Dieu ! mon Dieu !

Nous restâmes cloués à notre place pendant que retentissaient les onze autres coups, et nous n’avions pas encore fait un mouvement, toujours sous l’influence de l’accent tragique du jeune homme, quand les innombrables cloches de la cité commencèrent à leur tour à annoncer l’heure funèbre. À peine la seconde pulsation de Big Ben eut-elle passé dans la nuit, qu’une violente détonation ébranla la maison. Le prince s’élança vers la porte par laquelle j’étais entrée, mais, quelque rapide qu’eût été son mouvement, je l’y avais précédé pour lui barrer le chemin.

— Êtes-vous armé ? m’écriai-je.

— Non, madame, répondit-il. Vous me le rappelez à propos. Je vais prendre le tisonnier.

— L’homme qui est en bas, dis-je, a deux revolvers. Allez-vous engager une lutte aussi inégale ? Ce serait folie !

Il se tut, hésitant.

— Et pourtant, madame, dit-il, nous ne pouvons demeurer plus longtemps dans l’ignorance de ce qui vient de se passer !

— Non ! m’écriai-je. Mais qui vous parle de cela ? Je suis aussi curieuse que vous de savoir la vérité. Mais appelons d’abord la police, ou, si Votre Altesse craint le scandale, appelons du moins quelques-uns de vos domestiques.

— Comment, madame ! s’écria-t-il ; venant d’une personne aussi courageuse que vous, une telle proposition m’étonne. Voudriez-vous que je fisse courir à d’autres un danger devant lequel je reculerais moi-même ?

— Vous avez parfaitement raison, dis-je, et moi, j’ai tort. Allez donc, à la grâce de Dieu, et je vous suivrai en portant la lumière.

Nous descendîmes donc tous deux à l’étage inférieur, lui armé du tisonnier, moi une bougie à la main, et, toujours dans cet appareil, nous nous avançâmes jusqu’à la porte de l’office que nous ouvrîmes. J’étais en quelque sorte préparée au spectacle qui s’offrit à mes regards, c’est-à-dire que je m’attendais à voir le scélérat étendu sans vie ; mais les détails ignobles de ce suicide, c’était plus que mes nerfs n’en pouvaient supporter. Le prince, que l’horreur laissait aussi maître de lui que le danger, m’aida avec toute la galanterie et toute la déférence imaginables à regagner la salle à manger.

Nous y trouvâmes notre patient encore d’une pâleur mortelle, il est vrai, mais se sentant beaucoup mieux déjà et assis sur une chaise. Il étendit les mains vers nous d’un geste de supplication désespérée.

— Il est mort, dit le prince.

— Hélas ! s’écria le jeune homme, que ne suis-je mort comme lui ! Pourrais-je demeurer plus longtemps sur la scène de mon déshonneur, alors que mon compagnon, fidèle à la foi jurée, s’est jugé lui-même et s’est tué en expiation d’une faute involontaire ! Oh ! monsieur, continua-t-il, et vous, madame, sans l’aide cruelle de qui je serais à présent à l’abri des tortures de ma conscience vengeresse, vous voyez en moi un homme victime de ses vertus non moins que de ses vices. J’ai de tout temps haï l’injustice ; dès ma plus tendre enfance je maudissais le ciel à la vue des malades, et les hommes à l’aspect des afflictions des pauvres et des opprimés ; la croûte que dévorait l’indigent m’empêchait de savourer les friandises qui m’étaient offertes, et l’enfant estropié me faisait pleurer pendant des heures entières. Qu’y avait-il là qui ne fût noble en soi ? Et cependant voyez à quel abîme de maux ces idées m’ont conduit ! D’année en année cette passion de redresseur de torts devint plus violente. Quelle confiance avoir dans les rois ? Quel espoir dans ces classes repues qui se vautrent dans l’or ? J’avais observé le cours de l’histoire. Je remarquais que le bourgeois, notre tyran actuel, était vil, poltron et stupide. Je le voyais dans tous les siècles se donner pour mission de renverser ce qui était au-dessus de lui et pressurer ce qui était au-dessous. Sa bêtise devait infailliblement le conduire à la ruine, ses jours étaient comptés, mais comment attendre plus longtemps ? Comment laisser l’enfant abandonné grelotter sous la pluie ? Des jours meilleurs étaient proches, mais avant leur arrivée l’enfant serait mort. Hélas ! prince, ce fut certes poussé par une généreuse impatience que je m’enrôlai parmi les ennemis de cette société injuste et condamnée d’avance ; ce fut certes enflammé par une noble philanthropie que je me liai par un serment irrévocable.

Ce serment est toute mon histoire. Pour procurer la liberté aux générations futures, j’engageai la mienne propre. Je dus être prêt au premier signal ; bientôt mon père trouva à reprendre à l’irrégularité de ma conduite et me chassa de la maison. J’étais fiancé à une honnête fille. Je dus rompre aussi cet engagement, car ma fiancée était trop fine pour croire aux subterfuges que j’inventais et trop innocente pour que la vérité pût lui être confiée. Désormais je me trouvai exilé parmi les conspirateurs, et, chose plus triste à constater, avec les années mes illusions mêmes m’abandonnèrent. Au milieu des disciples fervents et des apologistes de la révolution, je voyais de jour en jour croître leur confiance et leur audace, et en même temps et dans la même proportion, ma foi décliner. J’avais tout sacrifié à la cause en laquelle je croyais encore, et chaque jour je me demandais avec plus d’angoisse si nous travaillions vraiment à l’avancement de cette cause. Elle était monstrueuse la société à laquelle nous livrions la guerre, mais les moyens employés par nous pour la détruire étaient atroces.

Je ne m’étendrai pas sur les souffrances que j’ai subies ; je ne m’arrêterai pas à vous dire comment, quand je voyais des jeunes hommes libres et heureux, mariés, pères de famille, allant joyeusement à leur besogne, mon cœur me reprochait la grandeur de mon sacrifice et sa vanité ; je ne vous conterai pas comment minée par la misère, l’insalubrité de mon gîte, l’insuffisance de ma nourriture et les remords de ma conscience, ma santé s’altéra et comment dès lors, pendant mes longues courses nocturnes sous la pluie, les douleurs corporelles les plus intenses s’ajoutèrent aux tortures morales. Ces détails ne me sont pas particuliers ; c’est là le sort commun de tous les infortunés dans ma position. Un serment, chose si aisée à faire et si difficile à briser ; un serment prononcé dans l’enthousiasme de la jeunesse, dont on se repent avec des larmes amères, repentir inutile, quand les années ont passé sur nous ; un serment, qui incarnait d’abord la loyauté, la vérité sainte, et qui n’est plus enfin que le symbole de la scélératesse et d’une honteuse servilité, tel est le joug sous lequel se courbent avec joie tant de jeunes têtes et qui devient bientôt pour elles un fardeau écrasant.

Ce n’était pas que je fusse d’une patience inaltérable. J’avais demandé à être relevé de mes engagements. Mais je connaissais trop de secrets. On refusa. Je pris le parti de fuir, et pendant quelque temps je pus me croire hors de toute atteinte. Je m’étais réfugié à Paris et je demeurais rue Saint-Jacques, presque en face le Val-de-Grâce. Ma chambre était petite et pauvre, mais le soleil y donnait vers le soir ; elle avait vue sur de verts jardins ; une cage était suspendue à une fenêtre voisine, et un clair gazouillement rendait la matinée joyeuse. Malade, je pouvais rester au lit et me reposer longuement ; en révolte contre les principes que j’avais servis, je n’étais plus sous la coupe du comité, je n’avais plus à remplir des missions honteuses et révoltantes. Oh ! quelle période de paix profonde ! Dans mes rêves je crois parfois entendre encore les notes perlées de l’oiseau.

Mon argent diminuait, et il fallut songer à chercher un emploi. Je parcourais la ville depuis trois jours quand je m’aperçus que j’étais suivi. Je m’assurai que les traits de l’homme m’étaient complètement inconnus, et j’entrai dans un petit café où je restai pendant une heure, feignant d’être enfoncé dans la lecture des journaux, mais en réalité dévoré d’inquiétude. Lorsque je sortis, la rue était déserte et je respirai plus librement ; mais hélas ! au bout de quelques minutes, j’observai de nouveau le limier qui me suivait à la trace. Il n’y avait pas un instant à perdre ; il était temps encore d’éviter par ma soumission le déshonneur et la perte certaine qui me menaçaient. Je courus en toute hâte à l’agence parisienne de la société à laquelle j’appartenais.

Ma soumission fut acceptée et je repris le fardeau exécré de cette vie ; je me vis de nouveau à la merci de ces hommes que je haïssais et méprisais, tout en les admirant et en leur portant envie. Eux du moins se dévouaient corps et âme au but qu’ils s’étaient proposé ; mais moi, qui autrefois avais connu le même enthousiasme, j’en étais arrivé à n’être plus qu’un mercenaire, détestant la tâche qu’il accomplit pour un salaire misérable. Tel est le sort auquel j’étais condamné. J’obéissais pour qu’on me permît de vivre, et je ne vivais plus que pour obéir.

La dernière mission dont je fus chargé est celle qui a eu cette nuit une issue si tragique. Avouant franchement ce que j’étais, je dus demander à Votre Altesse une audience privée qui devait se terminer par un meurtre. Si quelque chose me restait de mes anciennes convictions, c’était la haine des rois. Aussi, quand cette tâche me fut offerte, je l’acceptai avec joie. Hélas ! vous avez triomphé. Pendant notre souper, vous avez insensiblement gagné mon cœur. Votre caractère, vos talents, vos projets pour le relèvement de notre malheureux pays avaient été calomniés. J’oubliai que vous étiez un prince, je commençai à me rappeler que vous étiez un homme. Quand je vis approcher l’heure, je subis une indicible agonie, et lorsque nous entendîmes le bruit de la porte qui m’annonçait l’arrivée du complice de mon forfait, vous me rendrez cette justice que je n’ai pas épargné les supplications pour vous engager à quitter cette maison. Vous vous y êtes refusé. Dès lors que pouvais-je faire ? Vous tuer ? Impossible ! Mon cœur se révoltait, ma main refusait de me servir. Et cependant votre présence ici allait amener la plus terrible catastrophe. Car quand l’heure sonnerait et que viendrait mon compagnon exact au rendez-vous et fidèle, lui, à l’accomplissement de sa tâche, je ne pouvais permettre qu’il vous tuât, je ne pouvais souffrir qu’il fût arrêté. De cet embarras inextricable la mort, la mort seule pouvait me tirer, et ce n’est pas ma faute si je respire encore.

Mais vous, madame, continua-t-il en s’adressant plus directement à moi, le destin vous a désignée pour sauver le prince et confondre tous nos plans. Ma vie, vous l’avez prolongée, mais en enfermant mon compagnon vous avez fait de moi l’auteur de sa mort. Il a entendu sonner l’heure ; il était impuissant à m’aider ; se croyant perdu d’honneur, croyant que j’allais me trouver seul contre Son Altesse et que je succomberais faute de secours, il a tourné son arme contre lui-même.

— Vous avez raison, dit le prince, c’est un esprit généreux en somme qui a attiré ces maux sur votre tête ; et quand je vous vois l’objet d’un blâme si noble et d’une punition si tragique, je sens ma conscience se troubler. Car n’est-il pas étrange, madame, que vous et moi, qui pratiquons des vertus mondaines et mesquines et commettons des fautes communes à notre classe, mais au fond impardonnables, nous puissions nous vanter de vivre sous l’œil de Dieu, les mains nettes et la conscience pure, tandis que ce pauvre garçon, pour une erreur de jeunesse que je pourrais presque lui envier, est tombé si bas qu’il se trouve perdu sans retour ?

— Monsieur, reprit-il, se tournant vers le jeune homme, je ne puis vous venir en aide ; je ne ferais que déchaîner l’orage grondant sur votre tête ; je ne puis que vous laisser libre.

— Et moi, monsieur, dis-je, en ma qualité de propriétaire de cette maison, je vous prierai d’avoir l’obligeance d’emporter le cadavre. Vous et vos conspirateurs, ne pouvez faire moins, il me semble, si vous voulez vous conduire en gentlemen.

— Ce sera fait, madame, dit le jeune homme d’une voix sombre.

— Et vous, chère madame, dit Florizel, vous à qui je dois la vie, comment vous témoigner ma reconnaissance ?

— Prince, dis-je, à vous parler franchement, c’est ici ma maison favorite, non seulement à cause de sa valeur, mais parce que les souvenirs qu’elle évoque me sont chers. Ayant eu des ennuis sans fin avec les locataires de la classe bourgeoise, je bénis mon heureuse étoile quand j’en trouvai un du rang de votre Grand Écuyer. Je commence à m’apercevoir de mon erreur : les dangers assiègent en foule les grands personnages, et je ne veux pas voir mon immeuble courir les mêmes risques. Faites en sorte que le bail soit résilié, et je vous en aurai infiniment d’obligation.

— Il faut vous dire, madame, répondit Son Altesse, que « colonel Géraldine » est tout bonnement mon nom de guerre, et que je serais désolé de me croire un si mauvais locataire.

— Altesse, dis-je, j’ai conçu pour votre caractère une sincère admiration ; mais dans les questions de propriété immobilière je ne puis laisser parler mes sentiments. Je veux seulement, pour vous prouver que ma requête n’a rien d’offensant, vous jurer ici solennellement qu’aucun autre locataire n’occupera désormais cette maison.

— Madame, dit Florizel, vous plaidez votre cause avec une éloquence trop charmante pour que je puisse vous refuser.

Là-dessus nous partîmes tous trois. Le jeune homme, encore étourdi et chancelant, s’en alla seul de son côté pour réclamer l’assistance des conspirateurs, ses camarades ; le prince, avec la galanterie la plus exquise, m’accompagna jusqu’à l’hôtel. Le lendemain la résiliation fut enregistrée, et depuis lors, quoique parfois l’engagement pris me causât de vifs regrets, je n’ai jamais plus loué cette maison à personne.