L’HÔTEL FANTASTIQUE
(Suite)
Aussitôt que la vieille dame eut terminé son récit, Somerset se hâta de lui présenter ses compliments.
— Madame, dit-il, votre histoire n’est pas seulement intéressante, elle est instructive, et vous l’avez contée avec une verve des plus piquantes. La fin surtout m’a vivement affecté, car mes opinions, à certain moment, ont été très libérales, et je serais certainement entré dans une société secrète si j’en avais trouvé l’occasion. Mais vos paroles ne sont pas tombées dans l’oreille d’un sourd. Du reste, j’ai été d’autant plus capable de sympathiser avec les vicissitudes de votre existence que je suis moi-même d’un caractère assez emporté.
— Je ne vous comprends pas, dit mistress Luxmore avec les marques d’une certaine irritation. Vous devez vous être étrangement mépris au sens de mon histoire. Vous m’étonnez énormément !
Somerset, alarmé par le changement de ton et de manières de la vieille dame, s’empressa de faire amende honorable.
— Chère mistress Luxmore, dit-il, vous attribuez certainement à mes paroles un sens qu’elles n’ont pas. Comme mon tempérament me porte à une certaine vivacité, quand j’ai entendu ce que vous avez souffert de la part de gens d’une humeur semblable à la mienne, ma conscience a parlé haut en moi pour me reprocher ma conduite.
— Ah ! fort bien, fort bien, répondit la vieille dame ; c’est chose méritoire que de reconnaître ses torts ; je regrette d’avoir trouvé si peu de gens qui eussent cette franchise.
— Mais en tout ceci, reprit le jeune homme, je ne vois rien qui me concerne personnellement.
— J’y arrive, répondit-elle. Et déjà dans la mention que j’ai faite de ma promesse au prince Florizel, vous avez un des éléments de l’affaire. Je suis une femme de goûts nomades, et quand je n’ai pas de procès, je suis assidue aux saisons thermales du continent ; non pas que j’aie jamais été malade, mais, bien que je ne sois plus jeune, j’aime encore le monde. Enfin, pour aller droit au but, je vous dirai que je suis à la veille de partir pour Évian. Cette maison damnée que je dois laisser derrière moi et ne puis louer, me pèse lourdement sur les épaules ; je me propose de me délivrer de ce souci et de vous rendre service par-dessus le marché, en vous prêtant cette maison et tout ce qu’elle contient, telle enfin que vous la voyez. L’idée m’est venue tout à coup ; elle m’a paru drôle, et je suis sûre qu’elle causera à tous mes parents le dépit le plus plaisant à imaginer si jamais ils apprennent ma nouvelle combinaison. Voici donc la clef, et quand vous reviendrez demain, à deux heures de l’après-midi, ni moi ni mes chats ne seront plus là pour troubler le repos de votre domaine.
À ces mots, la vieille dame se leva comme pour donner congé à son visiteur, mais Somerset, regardant la clef d’un air assez penaud, balbutia :
— Chère mistress Luxmore… votre proposition me prend tellement à l’improviste… Vous ne me connaissez pas… vous savez seulement que je suis à la fois impudent et timide. Mais je puis être aussi un filou de la pire espèce, je puis vendre votre mobilier…
— Vous pouvez faire sauter la maison à la dynamite, je m’en moque ! s’écria mistress Luxmore. Tous les raisonnements sont vains. Telle est ma force de caractère, que quand je me suis mis une idée dans la tête, le diable même ne l’en ferait pas sortir en argumentant contre moi pendant une heure. L’affaire m’amuse, cela suffit. De votre côté, faites ce qu’il vous plaira, louez des appartements ou tenez maison privée à votre choix ; je vous promets, pour ma part, de vous avertir de mon retour un mois à l’avance, et vous saurez que je tiens toujours religieusement mes promesses.
Le jeune homme allait renouveler ses protestations quand il vit s’opérer dans les manières de la dame un changement brusque et significatif.
— Si je vous croyais capable de me manquer de respect ! s’écria-t-elle.
— Madame, dit Somerset, se confondant en excuses de la parole et du geste, mille pardons, j’accepte, j’accepte avec joie, avec reconnaissance, je vous prie de le croire.
— Bien ! répondit mistress Luxmore ; je me trompais, n’en parlons plus. Maintenant donc que tout est réglé à l’amiable, je vous souhaite une bonne nuit.
Là-dessus, comme pour ne pas lui laisser le temps de revenir sur sa décision, elle reconduisit elle-même vivement le jeune homme jusqu’à la porte de la rue qu’elle referma sur lui, le laissant sur le trottoir, la clef à la main, abasourdi.
Le jour suivant, Somerset, vers l’heure fixée, faisait route vers le square que j’appellerai ici Golden Square, quoique ce ne soit point là son véritable nom. Ce qui l’attendait, il n’en savait rien, car il est possible à un homme de vivre dans le rêve et d’être pris à l’improviste par sa réalisation. Ce fut déjà avec une poignante surprise qu’il aperçut la maison, réelle parmi ce qu’il y avait de plus réel sous la voûte des cieux. Il essaya la clef, elle entra dans la serrure, elle ouvrit même la porte ; il pénétra dans ce vaste hôtel, intrus privilégié, et, escorté par tous les échos d’une absolue solitude, il parcourut rapidement les chambres vides. Chats, servante, vieille dame et jusqu’aux moindres vestiges d’occupation récente, tout avait disparu comme l’écriture sur l’ardoise quand l’éponge y a passé. Il erra de la cave au grenier ; la maison était spacieuse, les cuisines et les offices commodes, bien aménagés, les chambres nombreuses et grandes ; le salon surtout était décoré et meublé avec un luxe princier. Quoique la journée fût chaude et le soleil resplendissant, on sentait, dans ce logis désert, le froid des choses que la vie abandonne. La poussière et l’ombre frappaient le regard, et l’oreille aux aguets n’entendait que le refrain monotone et sourd des échos, et le murmure du vent dans les arbres.
Attenante à la salle à manger, la jolie bibliothèque à laquelle la vieille dame avait fait allusion dans son récit, avait vue sur le toit plat du bâtiment réservé aux cuisines ; à une seconde visite cette pièce parut l’accueillir avec un sourire de bienvenue. Il pourrait fort bien, pensa-t-il, éviter la dépense d’un logement ; la bibliothèque, où il transporterait le lit de fer qu’il avait aperçu dans les combles, lui servirait de chambre à coucher ; dans la salle à manger, qui était grande, bien aérée, très claire, donnant sur le square, il pourrait passer le temps agréablement, cuire ses repas, et tâcher d’arriver à quelque brillant résultat dans l’art de la peinture auquel tout récemment il avait résolu de se consacrer. Le déménagement ne lui prit guère de temps ; il fut bientôt de retour à l’hôtel avec son modeste trousseau, et le cocher qui l’y avait transporté, gagné par les manières affables du jeune homme et un pourboire raisonnable, l’aida à installer le lit de fer. Lorsque à six heures du soir Somerset sortit pour aller dîner, il se planta devant l’hôtel avec l’orgueil satisfait d’un propriétaire. La façade était imposante, un écusson nobiliaire surmontait la porte ; tandis qu’il contemplait tout cela, appuyé contre la grille du square et sifflotant dans sa clef, son œil reposait sur une palpable réalité, et cependant elle lui paraissait toujours n’avoir pas plus de consistance que les visions d’un rêve.
Au bout de quelques jours, les nobles habitants du square remarquèrent les allures singulières de leur voisin. La vue d’un jeune homme fumant une pipe de terre, vers quatre heures de l’après-midi, au balcon d’un hôtel aussi respectable, et, plus encore peut-être, ses excursions périodiques jusqu’à une taverne du voisinage, d’où il revenait portant sans la moindre honte un grand pot de bière ; cette vue, dis-je, excita bientôt la curiosité et l’indignation de la domesticité en livrée du square aristocratique. Cette défaveur se traduisit même par quelques insultes, mais Somerset savait gagner les sympathies de toute sorte de gens, et quelques gros mots acceptés avec sérénité, quelques verres offerts libéralement, lui acquirent tous les droits à la tolérance.
Le jeune homme s’était voué à l’art de Raphaël, en partie à cause de la vie tranquille qu’il permet, en partie aussi parce qu’il détestait la besogne de bureau, ayant horreur du travail à heure fixe. Il transforma donc la moitié de la salle à manger en atelier pour l’étude approfondie de la nature morte. Il réunit là, une grande variété d’objets pris au hasard dans la cuisine, le salon et le fond du jardin, et les jours s’écoulèrent, absorbés par un travail studieux et charmant. Pourtant cette masse de bâtisse inoccupée pesait lourdement sur son imagination. Avoir de telles ressources à sa disposition et les laisser improductives, n’était-ce pas l’indice d’un manque d’énergie ? Il résolut enfin de recourir à l’expédient auquel mistress Luxmore elle-même avait fait allusion et de coller, au moyen de pains à cacheter, à la fenêtre de la salle à manger, une petite affiche d’appartements meublés à louer. À six heures et demie, par une belle matinée de juillet, il plaça l’affiche et alla dans le square juger de l’effet. Cela lui sembla honnête, sans prétentions ; et il remonta ensuite s’accouder au balcon pour réfléchir, en fumant une pipe bonne conseillère, au problème ardu du loyer à demander.
Ses préoccupations nouvelles ralentirent un peu son ardeur pour l’art de la peinture, et il faut bien avouer qu’il passa désormais la plus grande partie de la journée au balcon, comme le pêcheur à la ligne attentif au moindre mouvement du bouchon. Pour mieux tromper l’attente et l’oisiveté, il faisait de fréquents appels à sa pipe de terre. À plusieurs reprises, des passants s’arrêtaient à lire l’écriteau ; parfois même des messieurs et des dames en voiture considéraient l’hôtel avec un intérêt marqué ; mais il paraît que l’aspect avait quelque chose de déplaisant, car tous, comme d’un commun accord, après un regard jeté du haut en bas, reprenaient leur marche interrompue. Somerset eut donc la mortification d’être dévisagé par un grand nombre de chercheurs de logements ; et bien qu’il se hâtât de dissimuler sa pipe et de donner à ses traits un air engageant, jamais on ne lui fit même l’honneur de demander les conditions et le prix de location. Aurais-je donc moi-même, pensait-il, un aspect répulsif, moi ou la maison ? Mais un examen sincère devant la glace du salon lui prouvait clairement que la maison seule devait être coupable.
Qu’y avait-il enfin ? Ses longs et savants calculs sur les feuilles de garde des livres ou au dos des programmes de spectacle lui avaient donc pris inutilement un temps précieux ? Cependant il avait soigneusement fait le compte de ce que la maison pourrait rapporter par semaine, et était arrivé à des résultats d’écart considérable : le plus modeste, vingt-cinq shillings ; le plus gigantesque, cent livres. Mais les combinaisons arithmétiques étaient impuissantes ; rien plus rien font rien, comme chacun sait.
Cette malchance incroyable le préoccupait vivement, et ses heures de flâneries au balcon en étaient vraiment troublées. À force d’y réfléchir, il crut avoir découvert en quoi sa méthode était défectueuse. Ce siècle, se dit-il, est celui de la réclame prodigieuse, le siècle de l’homme-sandwich, de Griffiths, du savon légendaire de Pear, du fruit purgatif d’Eno, qui, à force d’annonces, d’affiches et de peintures, les plus écœurantes que je connaisse, a supplanté ce bienfaiteur austère de mon enfance, le sel pyrétique de Lamplough. Lamplough était distingué, Eno s’impose à tous ; Lamplough était rebattu, Eno est tapageur et horriblement vulgaire ; et moi, qui ai quelque prétention de connaître le monde, je me suis contenté d’une demi-feuille de papier à lettre, de quelques mots secs et froids qui ne disent rien à l’esprit et, pour tout ornement (quel ornement, bone Deus !), de quatre pains à cacheter rouges ! Voyons : vais-je couler à fond avec Lamplough ou prendre mon essor avec Eno ? Vais-je affecter cette modestie qui ne convient qu’à un duc, ou m’accrocher à la réalité brutale de la vie avec l’énergie du trafiquant ou du poète ?
Comme suite à ces méditations fécondes, il se procura plusieurs feuilles de papier à dessiner du plus grand format, et, mettant de côté la peinture, il se consacra à la composition d’une enseigne de nature à attirer le regard, et, suivant ses propres expressions, à parler à l’esprit du passant. Un coloris chaud, un heureux choix de mots, une composition réaliste représentant la vie heureuse attendant le locataire entre les murs de ce palais de délices, tels devaient être, d’après lui, les éléments de son annonce. Or, il était possible de dépeindre les charmes de la vie de famille, le foyer, les marmots à tête blonde et la bouilloire sur les chenets ; mais il serait peut-être préférable (et ceci, il le sentait, conviendrait mieux à son genre de talent) de s’élever aux voluptés raffinées d’une existence plus libre, en un mot, de donner une idée du paradis de Mahomet. L’artiste hésita si longtemps entre ces compositions, qu’avant d’être parvenu à se décider, il les avait achevées toutes deux. La tendresse paternelle l’empêcha de sacrifier l’un ou l’autre fruit de ses veilles, et il résolut de les exposer alternativement. De cette façon, se dit-il, je m’adresserai à tous les publics.
Un penny lancé en l’air trancha la question de savoir quelle composition serait exposée la première et cet honneur revint à la plus imagée. La fantaisie y était de haut goût, la légende explicative éloquente, le coloris vibrant et hardi, et, sauf l’incorrection du dessin, c’était un modèle en son genre. Enfin, à la voir de la grille du square, son poste d’observation favori, l’artiste se sentit le cœur débordant de satisfaction. C’est l’esquisse superbe d’une composition magistrale, s’écria-t-il ; ce sera le sujet de mon premier tableau d’exposition.
Le succès de ces œuvres ne fut nullement en rapport avec leur mérite. Une foule de badauds s’assemblèrent, il est vrai, devant la façade, mais c’était pour railler et non pour contempler en connaisseurs, et ceux qui poussaient plus loin leur enquête étaient animés d’un esprit de dénigrement insolent. Le plus savoureux des deux cartons n’éveilla dans le public aucun symptôme de sympathie, et, à ce point de vue, il manqua complètement son effet ; il jouit pourtant d’une certaine vogue, celle qui procure le scandale. Mais à la seconde apparition de l’œuvre familiale, un véritable visiteur se présenta aux yeux éblouis de Somerset.
C’était un monsieur distingué, dont la physionomie et la voix trahissaient la joie folle qui venait de le secouer et qu’il ne réprimait encore qu’avec peine.
— Pardon, dit-il ; mais quelle est donc la signification de votre affiche extraordinaire ?
— Sa signification est suffisamment claire, répondit Somerset avec aigreur. Bonjour, monsieur ! Et comme une cruelle expérience l’avait rendu extrêmement sensible au ridicule, il se préparait à fermer la porte, lorsque le monsieur glissa sa canne dans l’entrebâillement.
— Pas si vite, je vous prie, dit-il. Si vous voulez vraiment louer des appartements, vous avez peut-être ici un locataire sous la main, et mon plus grand désir serait de visiter la maison et d’être informé des conditions.
Le cœur de Somerset bondit de plaisir. Il invita le visiteur à entrer, lui montra les différents appartements et mit toute son éloquence à en faire ressortir les agréments variés. Le monsieur fut surtout émerveillé des proportions élégantes du salon.
— Ceci serait tout à fait à ma convenance, dit-il. Quelles seraient vos conditions par semaine pour cet étage et celui au-dessus ?
— J’avais fixé… cent livres, répondit Somerset.
— Vous plaisantez ! s’écria le monsieur.
— Eh bien ! fit Somerset, mettons cinquante.
Le monsieur le regarda avec quelque surprise. – Vos prétentions semblent être excessivement élastiques, dit-il. Si je suivais votre principe de division et vous offrais vingt-cinq ?
— Conclu ! s’écria Somerset. Puis, pris soudain d’un invincible embarras : Voyez-vous, expliqua-t-il, c’est autant d’argent trouvé pour moi.
— Vraiment ! dit l’étranger avec une stupéfaction croissante. Sans frais supplémentaires, alors ?
— Je… je suppose… oui certes ! balbutia le bailleur inexpérimenté.
— Service inclus, poursuivit le monsieur.
— Service ? s’écria Somerset. Entendez-vous par là que je viderai vos eaux ?
Le monsieur le regarda avec un intérêt amical :
— Mon brave garçon, dit-il, si vous voulez écouter un bon conseil, vous laisserez cette besogne qui n’est pas votre fait. Et remettant son chapeau sur la tête, il se retira.
Cette amère déconvenue produisit sur l’auteur des cartons un effet auquel ses illusions dorées ne résistèrent pas. Ses grandes compositions furent condamnées l’une après l’autre, retirées de la montre et reléguées dans la salle à manger où elles ornèrent les murs. À leur place reparut un fac-similé du premier écriteau aux pains à cacheter, au bas duquel, en lettres énormes, était ajoutée la rubrique substantielle : Service non compris. Mais il se sentait dans des dispositions mélancoliques, quoique son tempérament ne pût guère s’accorder longtemps avec cet état d’âme ; il était abattu par le mauvais succès de ses plans, le tour ironique qu’avait pris la conversation avec le monsieur et l’aveuglement inqualifiable du public à l’égard des mérites de ses cartons jumeaux.
Une semaine environ s’était écoulée quand un nouveau coup de marteau éveilla les échos de la maison. Un monsieur ayant dans l’allure quelque chose d’un étranger et d’un militaire, quoiqu’il fût complètement rasé et portât un chapeau mou, demanda avec une extrême politesse à visiter les appartements. Un de ses amis, dit-il, d’une santé délicate, désirant mener une vie calme et retirée, l’avait chargé de lui trouver un logement qui n’eût pas les inconvénients des garnis ordinaires : le bruit et l’inquiète surveillance des tenanciers. Ce qui a attiré particulièrement mon attention, ajouta-t-il, c’est cette condition inusitée au bas de votre écriteau. Voilà, me suis-je dit, ce qu’il faut à M. Jones. Et vous-même, vous exercez sans doute une profession libérale ? demanda le visiteur en jetant à Somerset un regard inquisiteur et méfiant.
— Je suis artiste, répondit simplement le jeune homme.
— Et voici sans doute quelques-unes de vos œuvres, observa l’autre, jetant un coup d’œil dans la salle à manger. Très remarquable ! Et il reprit son examen attentif de la personne et des manières du jeune propriétaire.
Somerset, qui n’avait pu s’empêcher de rougir, se hâta de conduire son visiteur au premier étage et de montrer les appartements.
— Parfait ! dit l’étranger après s’être avancé jusqu’à la fenêtre de derrière. Là sont les écuries ? là les offices ? Fort bien. Voyez-vous : mon ami prendra votre salon ; il fera de ceci sa chambre à coucher. Sa gouvernante, bonne vieille Irlandaise, s’occupera de tous les détails de ménage et logera au grenier ; il payera la somme ronde de dix dollars par semaine ; vous, de votre part, vous vous engagerez à ne pas accepter d’autres locataires. Cela vous convient-il ?
Somerset ne savait comment exprimer sa joie et sa reconnaissance.
— Conclu, dit l’autre ; et pour vous éviter tout embarras, mon ami amènera quelques hommes pour opérer les changements nécessaires. Vous aurez là un locataire tranquille, monsieur ; recevant peu de visites et sortant rarement, sauf la nuit.
— Et moi aussi, dit Somerset, depuis que j’habite cette maison je ne sors guère que le soir, si ce n’est pour aller chercher de la bière. Il faut bien, ajouta-t-il, se permettre quelques distractions.
On convint alors d’une heure ; le monsieur se retira et Somerset se mit à compter ce que représentait en monnaie anglaise la somme précitée. Le résultat de ses recherches produisit en lui une stupéfaction et un dépit extrêmes ; mais il était trop tard ; il fallait faire contre fortune bon cœur. Il attendit donc l’arrivée de son locataire, essayant encore, par divers procédés arithmétiques, d’élever la valeur du dollar. Vers le soir, son impatience le poussa de nouveau à son poste d’observation sur le balcon. La nuit tombait, tiède et sans un souffle d’air ; les réverbères brillaient autour de la grande masse noire du square, et à travers la haute ramure des arbres s’élevant comme un écran, des fenêtres brillamment illuminées de l’autre côté du jardin parlaient de services de table luxueux, de vins de choix et de joyeuses réceptions. Déjà les étoiles parsemaient le firmament obscurci lorsque l’attention du jeune homme fut attirée par une procession de trois voitures à galerie côtoyant la grille et à destination de l’Hôtel fantastique. Elles étaient chargées d’énormes malles, s’avançaient en un ordre militaire l’une derrière l’autre, et la lenteur extraordinaire de leur allure persuada Somerset que la maladie de son locataire était en effet des plus graves.
Il descendit pour ouvrir la porte ; dans l’entre-temps les voitures étaient arrivées devant l’hôtel. Des deux premières descendirent le monsieur à la démarche militaire que nous connaissons et deux robustes portefaix. Ceux-ci procédèrent immédiatement à la prise de possession de la maison ; de leurs propres mains et refusant résolument l’assistance de Somerset, ils transportèrent à l’endroit désigné les paniers et les malles ; de leurs propres mains, ils démontèrent le lit et le remontèrent dans la chambre de derrière ; et seulement quand le remue-ménage de l’arrivée eut cessé et que tout fut en place, de la troisième voiture descendit un monsieur aux larges épaules et à la haute stature ; appuyé sur le bras d’une femme en costume de veuve, lui-même enveloppé dans un long manteau et emmitouflé d’un cache-nez épais.
Somerset ne fit que l’entrevoir en passant ; il s’enferma aussitôt dans sa chambre ; les autres s’en allèrent, et le silence régna de nouveau dans la maison. Si la gouvernante n’avait pas fait son apparition vers dix heures et demie et, avec l’accent du plus pur terroir irlandais, n’avait demandé s’il ne se trouvait pas aux environs un cabaret décent, Somerset aurait pu se croire encore seul dans l’Hôtel fantastique.
Les jours se succédèrent, et jamais le jeune homme n’eut l’occasion de voir son mystérieux locataire ou de lui parler. Jamais la porte du salon ne restait ouverte et, quoique Somerset l’entendît marcher au-dessus de sa tête, jamais il n’avait pu surprendre une particularité de l’existence de l’homme aux larges épaules. Il lui venait des visiteurs, quelquefois à la brune, quelquefois à des heures intempestives de la nuit ou du matin ; c’étaient pour la plupart des hommes, ceux-ci de mise décente, ceux-là d’une toilette fort négligée ; les uns, l’air fanfaron ; les autres, d’allures obséquieuses et basses ; tous déplaisants, aux yeux de Somerset. Une atmosphère de crainte et de mystère les enveloppait ; ils étaient insinuants et toujours mal à l’aise ; même à une inspection plus approfondie, on s’apercevait que le gentleman à l’air militaire n’était rien moins qu’un gentleman ; et quant au docteur qui soignait le malade, ses manières ne prouvaient pas en faveur de son éducation universitaire. La gouvernante, de son côté, n’était pas une gaillarde précisément agréable dans une maison. Depuis qu’elle y était entrée, le whisky diminuait comme par enchantement dans le flacon privé du jeune homme, et, bien que peu communicative, elle se montrait parfois d’une familiarité incongrue. Quand on s’informait de la santé de son maître, elle secouait douloureusement la tête et disait que le pauvre homme était dans un bien triste état.
Pourtant, Somerset, je ne sais pourquoi, soupçonna bientôt que cette maladie affectait autre chose que le physique. Les oiseaux sinistres qui voltigeaient autour de la maison ; les bruits étranges dans le salon aux heures silencieuses de la nuit ; la négligence et les habitudes d’intempérance de la gouvernante, l’absence complète de courrier ; la séquestration absolue de M. Jones lui-même, dont il n’aurait pu fournir encore le signalement exact, tout cela donnait fort à réfléchir au jeune homme. L’idée de quelque chose de funeste, d’anormal, qu’on tramait sous main, l’obsédait, empoisonnait sa vie ; et cette inquiétude redoubla, lorsque enfin il eut la chance d’apercevoir les traits de son locataire. Voici comment les choses se passèrent. Le jeune propriétaire fut éveillé vers quatre heures du matin par un bruit dans le vestibule. Sautant hors du lit et ouvrant la porte de la bibliothèque, il vit l’homme aux larges épaules, un flambeau à la main, en grave conversation avec le monsieur qui avait loué l’appartement. Leur figure à tous deux était vivement éclairée ; et sur celle de son locataire Somerset n’aperçut aucune trace de maladie, mais au contraire les signes évidents de la santé, de l’énergie et de la résolution. Tandis qu’il les observait, le visiteur prit congé et le soi-disant infirme, après avoir soigneusement fermé la porte de la rue, fut en deux bonds au haut de l’escalier sans que cet exercice parût l’avoir aucunement lassé.
La nuit, la tête sur l’oreiller, Somerset sentit de nouveau s’allumer dans ses veines la fièvre du détective amateur, et le lendemain il n’apporta à la pratique de son art qu’une main négligente et un esprit distrait. Ce jour devait être fertile en surprises ; et il n’était assis que depuis quelques instants à son chevalet, quand la première de ces douches lui tomba sur la tête. Un cab chargé de bagages s’arrêta devant la porte, et mistress Luxmore en personne monta rapidement les degrés et fit résonner le marteau. Somerset se hâta de se rendre à cet appel.
— Mon cher enfant, dit-elle avec une gaieté folle, me voilà ; je tombe de la lune. Je suis charmée de vous trouver fidèle à votre poste, et je ne doute pas que vous ne soyez heureux aussi de recouvrer votre liberté.
Somerset ne trouvant aucune parole de protestation ni de bienvenue, la vieille dame entra vivement et s’arrêta sur le seuil de la salle à manger. Le spectacle qui s’offrit à ses regards était bien fait pour exciter l’étonnement. Le manteau de la cheminée était garni de casseroles et de bouteilles vides ; sur le feu grillaient deux côtelettes ; le plancher était jonché de livres, de vêtements, de cannes et de l’attirail de peinture ; mais ce qui surpassait les autres merveilles de ce séjour élégant était le coin disposé pour l’arrangement des natures mortes ; on y voyait une sorte de rocher sur lequel, selon les principes de l’art, un chou s’étayait contre un chaudron de cuivre, tandis que, sur ce fond discret, se détachait la carapace flamboyante d’un homard.
— Bonté divine ! s’écria la propriétaire ; puis, se retournant furieuse vers le jeune homme : dans quelle étable avez-vous été élevé, vous ? s’écria-t-elle. Vous avez l’extérieur d’un gentleman ; mais, d’après les preuves indéniables que j’ai sous les yeux, je vous prendrais plutôt pour un marchand de comestibles. Allons, vite, enlevez-moi vos légumes, et que je n’entende plus parler de vous.
— Madame, balbutia Somerset, vous m’aviez promis de m’avertir un mois à l’avance.
— C’était par suite d’une méprise, répondit la vieille dame. Je vous avertis maintenant que vous ayez à filer tout de suite.
— Madame, dit le jeune homme, je voudrais pouvoir vous obéir, et autant qu’il est en mon pouvoir je vais vous obéir. Mais mon locataire, madame ?
— Votre locataire ? répéta mistress Luxmore.
— Mon locataire, oui ! répondit Somerset. Mais rassurez-vous, il n’est qu’à la semaine.
La vieille dame se laissa choir sur une chaise :
— Vous avez un locataire, vous ? s’écria-t-elle. Et comment avez-vous fait pour avoir un locataire ?
— J’ai mis un écriteau, répondit le jeune homme. Je n’ai rien négligé, je vous assure ; j’ai recouru à toutes les méthodes. Et ses yeux se levèrent involontairement vers les cartons.
Le regard de la dame avait suivi le sien. Pour la première fois depuis que Somerset la connaissait, elle eut recours à un binocle, et à mesure que le mérite transcendant des œuvres lui apparut, elle donna cours aux éclats de son rire perlé et vibrant de soprano.
— Vous êtes délicieux, absolument délicieux ! s’écria-t-elle. J’espère que vous avez exposé cela à la fenêtre ? Miss Pherson, cria-t-elle à sa bonne qui, pendant tout ce temps, était restée à se morfondre dans le vestibule, je vais déjeuner avec M. Somerset. Prenez la clef de la cave et apportez-nous une bouteille de vin.
Cette humeur joyeuse ne se démentit pas pendant le déjeuner ; elle fit cadeau à Somerset d’une vingtaine de bouteilles de vieux vin, que miss Pherson monta de la cave ; en échange, mon cher, de vos délicieuses peintures, dit-elle, prise de nouveau d’un accès de fou rire ; car, sûrement, vous me les laisserez quand vous quitterez l’hôtel ? Enfin, assurant qu’elle ne voudrait pas pour tout au monde troubler davantage la maison d’aliénés la plus absurde de Londres, elle partit pour le continent d’Europe ; telle fut son expression élégante, encore qu’un peu vague.
À peine s’était-elle éloignée que Somerset rencontra dans le corridor la gouvernante irlandaise, à jeun, si les apparences n’étaient pas trompeuses, et cependant en proie à une émotion extraordinaire. Il paraissait, à l’entendre, que la visite de mistress Luxmore avait porté à la santé chancelante de M. Jones un coup désastreux, et qu’il ne faudrait rien moins qu’une explication franche et limpide pour lui apporter quelque soulagement. Somerset, un peu interloqué, conta de la chose ce qu’il jugea à propos.
— Est-ce là tout ? s’écria la vieille ; sur votre part de paradis, est-ce là tout ?
— Ma bonne femme, dit le jeune homme, je ne sais vraiment où vous voulez en venir. Supposons que la dame soit la femme d’un de mes amis ; supposons qu’elle soit la fée, ma marraine ; supposons qu’elle soit la reine de Portugal, que diable ça peut-il vous faire, à vous ou à M. Jones ?
— Sainte Vierge ! s’écria la gouvernante, c’est lui qui va être content !
Et elle monta quatre à quatre les escaliers.
Somerset, de son côté, rentra dans la salle à manger ; le front pensif, ruminant une foule de théories, il se mit en devoir de vider la bouteille. C’était du porto, le seul vin parmi tous ses égaux et ses supérieurs qui puisse, sans trop de désavantage, soutenir la concurrence avec le tabac. Sirotant son nectar, fumant sa pipe de terre et philosophant à perte de vue, Somerset alla de soupçon en soupçon, de résolution en résolution, plus brave et plus lucide à mesure que la bouteille diminuait. Sceptique, pas plus fier du nom que cela, il n’avait aucune horreur de commande pour les crimes et les vices ; il contemplait le monde et lui accordait une approbation immorale, résultat ordinaire de la jeunesse et de la santé. Il était à présent convaincu qu’il vivait sous le même toit qu’un mystérieux criminel, et l’indomptable instinct du chasseur le poussait à être sévère. La bouteille était vide ; le soleil avait disparu, et l’obscurité, jointe aux appels énergiques de l’estomac, le tira enfin de sa rêverie.
Il sortit et dîna au Criterion ; ce dîner, peu en rapport avec le triste état de sa bourse, était digne du moins de l’excellent vin qu’il avait dégusté. De fil en aiguille, les heures s’écoulèrent, et il était bien passé minuit quand il retourna au logis. Un cab était à la porte ; à son entrée dans le vestibule, Somerset se trouva face à face avec un des visiteurs les plus assidus de M. Jones ; homme à la carrure puissante, aux traits accusés, portant une longue barbiche à la mode américaine. Il avait sur l’épaule une valise noire qui semblait être d’un poids considérable. Un individu transportant du bagage à cette heure de nuit remit en mémoire au jeune homme des histoires étranges ; il avait entendu parler de locataires qui soustrayaient ainsi graduellement non seulement leurs propres effets, mais le mobilier même de la maison qui leur donnait asile. Alors, d’une façon mi-plaisante et mi-agressive, et imitant l’allure d’un ivrogne, il heurta l’homme à la barbiche et fit tomber brusquement son fardeau sur le sol. La face blanche comme un linge, l’homme à la barbiche, d’une voix lamentable, appela à l’aide et roula comme une masse sur le paillasson au bas de l’escalier. Au même instant, mais pour un instant seulement, les deux têtes du locataire malade et de la gouvernante se penchèrent sur la rampe, comme celles de lapins aux aguets, et sur la physionomie de l’un et de l’autre on pouvait lire l’angoisse la plus vive.
À la vue de cette émotion inexplicable, Somerset s’arrêta pétrifié et sans voix, tandis que l’homme se remettait sur ses pieds à l’aide de la rampe, tout en remerciant Dieu avec ferveur.
— Ah çà ! qu’est-ce qui vous prend ? s’écria le jeune homme, aussitôt qu’il fut un peu remis de cette chaude alerte.
— Pourriez-vous… me donner… une goutte de brandy ? répondit l’autre. Je me trouve mal.
Somerset lui en administra deux verres coup sur coup, et l’homme à la barbiche, redevenu plus calme, se confondit en excuses sur ce qu’il appelait sa misérable nervosité, causée, expliqua-t-il, par ses fréquents accès de fièvre intermittente. Tremblant encore comme la feuille, et la sueur perlant sur le front, il rechargea ensuite son fardeau et partit.
Somerset se coucha, mais ne put fermer l’œil. Que peut bien contenir cette valise noire ? se demandait-il. Des objets volés ? le cadavre d’un homme assassiné ? ou bien… à cette pensée il se dressa sur son séant… une machine infernale, peut-être ? Il fit le serment solennel de tirer l’affaire au clair, et le lendemain matin il s’installa à la fenêtre de la salle à manger, tout yeux et tout oreilles, résolu d’attendre la première occasion favorable.
Les heures s’écoulèrent avec une lenteur effrayante. Dans la maison, rien de nouveau ne se produisit ; seule, la gouvernante fit de plus fréquents pèlerinages au coin de la rue voisine, et dès les premières heures de l’après-midi elle avait perdu la parole et le sentiment de la tenue. Vers six heures, une jeune dame élégante et jolie tourna le coin du square et, pendant quelque temps, s’arrêta devant l’Hôtel fantastique, dont elle contempla la façade en poussant de profonds soupirs. Ce n’était pas la première fois qu’elle venait ainsi d’un air désolé regarder de loin ce logis, comme nos premiers parents, sans doute, regardaient les portes du paradis perdu. Le jeune homme avait souvent remarqué la légèreté gracieuse de sa démarche et essayé d’attirer un regard de ses beaux yeux. Son arrivée le remplit donc d’une douce extase, et il se rapprocha de la fenêtre pour mieux la voir. Mais quelle ne fut pas sa surprise, quand, prenant soudain courage, elle s’approcha de la maison, monta les degrés et frappa discrètement à la porte ! Il y devança la vieille Irlandaise, qui peut-être était assoupie, et eut la satisfaction de recevoir en personne la charmante visiteuse.
Elle demanda M. Jones ; puis, sans transition, elle s’informa auprès du jeune homme s’il était le propriétaire de la maison (à ces mots, il crut voir un sourire passer sur ses lèvres), car dans ce cas, ajouta-t-elle, je serais désireuse de visiter les autres appartements.
Somerset lui dit qu’il s’était engagé à ne pas recevoir d’autres locataires ; mais elle l’assura que M. Jones ne trouverait rien à redire si ces locataires étaient de ses amis. Et, continua-t-elle, se glissant d’un mouvement agile jusqu’à la porte de la salle à manger, commençons par ceci. Somerset arrivait trop tard pour l’empêcher d’entrer, peut-être n’en eût-il pas eu le courage :
— Ah ! s’écria-t-elle, comme elle est changée !
— Madame, s’écria le jeune homme, depuis que vous y êtes entrée, je puis dire qu’elle est bien changée, en effet.
Elle répondit à ce compliment idiot par un clin d’œil à la fois chaste et provocant, et, se frayant un passage, légère et gracieuse, à travers le prodigieux fouillis, tantôt avec un soupir, elle passa en revue les merveilles des deux chambres : elle contempla les cartons, l’œil étrangement étincelant et se mordant les lèvres ; puis, d’une voix assez mal assurée, elle reconnut hautement leur mérite. Elle loua la disposition pittoresque du rocher, et dans la chambre à coucher, dont Somerset avait vainement essayé de défendre l’entrée, elle ne put retenir son admiration. Que c’est simple et mâle ! s’écria-t-elle ; rien de cette propreté efféminée, déplorable chez un homme ! Puis, sans donner à son hôte le temps de répondre, elle l’assura qu’elle connaissait parfaitement le chemin et qu’il ne devait pas se donner la peine de l’accompagner. Elle prit congé de lui avec un sourire enchanteur et monta seule au premier étage.
Pendant plus d’une heure, la jeune dame resta enfermée avec M. Jones ; puis, la nuit venue, ils sortirent de compagnie. C’était la première fois, depuis l’entrée du locataire dans la maison, que Somerset se trouvait seul avec la veuve irlandaise. Sans perdre de temps, il s’avança jusqu’au pied de l’escalier et appela la vieille par son nom. Elle vint aussitôt, minaudant et hochant la tête, et lorsque le jeune homme lui offrit poliment de lui faire admirer ses trésors artistiques, elle s’écria que rien ne pourrait lui être plus agréable, car, bien que n’ayant jamais franchi le seuil de la chambre, elle avait pu apercevoir par la porte entrouverte les belles peintures qui couvraient les murs. À son entrée dans la salle à manger, la vue d’une bouteille et de deux verres la disposa à une critique indulgente. Quand on eut passé en revue les peintures avec force louanges, elle se laissa persuader de boire un verre avec le peintre à leur santé réciproque. « À la vôtre ! dit-elle ; et c’est un plaisir pour moi, dans cette horrible maison, de rencontrer un monsieur comme vous, si gentil et si gai, et un vrai grand peintre, pour sûr ! » Un verre aussi amical ne pouvait que servir de préface à un second ; au troisième, Somerset vit qu’il était inutile de tenir compagnie à la vieille ; au quatrième, elle lui demanda la permission de se servir elle-même ; « car, dit-elle, au milieu de toutes ces horlogeries et de toutes ces chimies, sans une goutte de quelque chose, la vie, ça ne serait plus la vie. Et vous savez bien que Mac Guire lui-même est assez content d’en siffler une. Oui, oui, quoique aussi sobre qu’un enfant, quand il lui arrive une de ses grosses déceptions, il se mettrait à pleurer comme rien pour en avoir une ! » Puis, avec un déluge de larmes, elle se mit à exhumer les défauts épouvantables et les quelques rares vertus de son défunt conjoint. Puis elle cria que son maître l’appelait, se remit sur pieds, mais tout à coup elle se sentit invinciblement attirée par l’influence magnétique du rocher, du chou et du chaudron, et, la tête sur le homard, fit bientôt trembler l’atelier de ses ronflements congestionnés.
Somerset monta aussitôt au premier étage et ouvrit la porte du salon, brillamment éclairé par plusieurs lampes. C’était une vaste pièce, éclairée par trois hautes fenêtres donnant sur le square, et jointe à la chambre contiguë par deux grandes portes repliantes ; les proportions en étaient élégantes, la tapisserie vert d’eau, le mobilier en velours bleu tendre, la majestueuse cheminée en marbres de diverses nuances. Telle était du moins la chambre dont Somerset avait gardé le souvenir, car celle qu’il avait sous les yeux n’avait avec la première presque aucune analogie ; les meubles couverts d’une étoffe de Perse à ramages ; les murs tendus d’un papier couleur rhubarbe ; le nombre des fenêtres porté à sept, grâce à l’aménagement spécial des rideaux. Il lui semblait être entré par mégarde dans la maison voisine. Alors, après cette inspection rapide des lieux, ses regards tombèrent sur les divers objets vraiment curieux épars sur le plancher. Ici des platines de pistolets démontés ; là des pièces d’horlogerie et des horloges à toutes les périodes de démolition ; les unes faisant entendre encore leur tic tac affairé, d’autres réduites à leurs éléments les plus simples ; plus loin, une quantité de touries, de jarres et de bouteilles ; un banc de menuisier et une table de laboratoire.
La chambre de derrière, dans laquelle Somerset passa ensuite, avait aussi subi un changement complet. Elle présentait aujourd’hui exactement l’aspect d’une chambre à coucher de garni ordinaire ; un lit à rideaux verts occupait un des angles, et devant la fenêtre on voyait la table de toilette et le miroir traditionnels. La porte d’un petit cabinet attira alors l’attention du jeune homme ; grattant une allumette, il ouvrit cette porte et entra. Sur une table étaient disposées des perruques et des barbes postiches ; aux murs pendait toute une collection d’habits et de pardessus, et, remarquable entre tous, un grand veston de sealskin frappa aussitôt le regard de Somerset. L’annonce du Standard passa devant ses yeux comme un éclair. La haute taille de son locataire, la largeur extraordinaire de ses épaules, les détails étranges de son installation, tout ramenait forcément à la même conclusion.
L’allumette de cire était consumée et lui brûlait les doigts ; jetant le veston sur son bras, Somerset retourna en toute hâte dans le salon éclairé. Là, avec un mélange de crainte et d’admiration, il contempla les heureuses proportions du vêtement, tâta en connaisseur son étoffe moelleuse. La vue du trumeau entre deux des fenêtres primitives lui fit passer une autre idée en tête : il revêtit le veston et, se campant devant la glace dans l’attitude hautaine d’un prince russe, il enfonça ses mains dans les poches. Ses doigts y rencontrèrent un journal plié. Il le tira et reconnut les caractères et le papier du Standard ; au même instant, son regard tomba sur l’offre de deux cents livres. Il était évident que son locataire, dont l’identité était à présent indéniable, avait mis de côté ce veston le jour même où avait paru l’annonce.
Il restait là, le veston révélateur sur le dos, le journal accusateur à la main, quand la porte s’ouvrit, et le grand locataire entra, pâle, mais l’air décidé, et referma la porte derrière lui. Pendant quelque temps, les deux hommes se regardèrent dans le plus profond silence, puis M. Jones s’approcha de la table, s’assit, et, les yeux toujours fixés dans la même direction, dit à Somerset :
— Vous avez deviné juste. C’est ma tête qui est mise à prix. Et maintenant, que comptez-vous faire ?
C’était une question à laquelle Somerset n’avait pas encore trouvé de réponse satisfaisante. Pris en flagrant délit dans le vêtement même de son locataire, entouré de tout un arsenal d’explosifs diaboliques, le propriétaire de l’Hôtel fantastique demeura silencieux.
— Oui, reprit l’autre, c’est moi. Je suis cet homme que leur haine et leur terreur impuissantes traquent de repaire en repaire et obligent à prendre tous les déguisements. Vous, mon cher hôte, vous avez sous la main, si vous êtes pauvre, de quoi jeter les bases de votre fortune ; si vous êtes obscur, d’atteindre d’un coup à l’éclatante renommée. Vous avez circonvenu une innocente veuve, et je vous trouve ici, dans mon appartement, dont je vous ai payé le loyer en espèces ayant cours, fouillant ma garde-robe, et votre main, – fi donc, jeune homme ! – votre main dans ma poche ! Vous pouvez maintenant compléter la série de vos actes indélicats par celui qui sera à la fois le plus simple, le plus sûr et le plus rémunérateur. Ici l’orateur s’arrêta comme pour donner plus de poids à ses paroles, puis, changeant complètement de ton et de style, il reprit : Et cependant, monsieur, quand j’examine de près votre physionomie, je sens que je n’ai pu me tromper ; malgré tout, je suis sûr que j’ai l’honneur et le plaisir de parler à un gentleman. Enlevez cet habit, monsieur ; il vous va très mal, du reste. Cessez d’être confus : ce qui n’a existé qu’à l’état de pensée ne doit pas, Dieu merci, peser sur la conscience ; nous avons tous nourri des pensées coupables, et s’il vous est un instant venu à l’idée de vendre ma chair et mon sang, mes angoisses au banc d’infamie, ma sueur sanglante au pied du gibet, c’était une pensée, monsieur, que vous étiez aussi incapable de mettre à exécution que je le suis de douter de votre honneur. À ces mots, l’orateur, l’air souriant et tendre d’un père indulgent, tendit sa main à Somerset.
Il n’était pas dans la nature du jeune homme de repousser une grâce ou de disséquer une offre généreuse. Aussitôt, sans réflexion, il saisit la main qui lui était offerte.
— Et maintenant, reprit le locataire, maintenant que je tiens dans la mienne votre main loyale, j’écarte toute appréhension, je chasse tout soupçon ; je vais plus loin et, par un effort de volonté, j’annihile le souvenir de ce qui s’est passé. Comment vous êtes venu ici, peu m’importe ; il suffit que vous soyez ici pour être mon hôte. Asseyez-vous et, avec votre permission, nous allons resserrer les nœuds de notre amitié récente par un verre d’excellent whisky.
Là-dessus, il mit sur la table des verres et une bouteille, et l’on trinqua en silence.
— Avouez, reprit l’hôte souriant, que les changements opérés dans cette chambre vous ont surpris ?
— Certes, dit Somerset ; et je ne vois pas trop clairement la raison de ces changements.
— Ce sont tout simplement, répondit le locataire, les procédés auxquels je dois recourir pour sauver ma tête. Supposez que je sois, demain, traduit devant un de vos tribunaux iniques ; imaginez les témoins défilant à la barre et la variété singulière de leurs dépositions. L’un m’a rendu visite dans ce salon en son état primitif ; un second m’y trouve tel qu’il est cette nuit ; demain ou après-demain, tout peut avoir changé d’aspect. Si vous aimez les romans, comme les artistes en général, peu d’existences sont aussi romanesques que celle de l’obscur individu qui vous parle à cette heure. Obscur et pourtant fameux. Ma gloire est une gloire anonyme, infernale. Par des moyens infâmes, je travaille à une tâche glorieuse. J’ai vu la liberté et la paix de ce malheureux pays courant à leur ruine ; l’avenir sourit à ce peuple opprimé ; mais, en attendant, je mène la vie d’un fauve traqué dans le hallier, je marche vers un but qui fait frémir, mettant en œuvre des machinations diaboliques.
Somerset, le verre à la main, contemplait l’étrange fanatique qu’il avait devant les yeux et écoutait sa rhapsodie enthousiaste avec une stupéfaction indescriptible. Il le dévisageait avec un soin scrupuleux ; il reconnaissait en lui les marques d’une certaine éducation, et son étonnement en redoublait.
— Monsieur, dit-il… car je ne sais si je puis encore vous appeler Monsieur Jones…
— Jones, Breitman, Higginbotham, Pumpernickel, Daviot, Henderland, celui de ces noms qu’il vous plaira, dit le locataire, je les ai tous portés à un moment donné. Mais celui que je mets à plus haut prix, celui qui inspire le plus de terreur et de haine, celui à qui l’on obéit, ce nom-là, vous ne le trouverez pas dans vos annuaires ; il n’est pas courant dans les banques ni les bureaux de poste ; comme le célèbre clan Mac Gregor, je puis justement dire que je n’ai pas de nom pendant le jour. Mais, continua-t-il en se levant, pendant la nuit et au milieu de mes âmes damnées, je suis le redouté et redoutable Zéro.
Le nom était inconnu à Somerset ; il n’en exprima pas moins, par politesse, sa surprise et sa satisfaction. Si mes conjectures sont fondées, dit-il, sous ce pseudonyme vous faites le métier de dynamiteur ?
M. Jones, ayant repris sa place à table, se mit à remplir les verres.
— Vous l’avez dit, fit-il avec simplicité ; dans la nuit sombre de cette époque, une étoile a lui pour l’opprimé : l’étoile de la dynamite ; et parmi ceux qui mettent en usage cette matière présentant tant de dangers dans sa confection, tant de difficultés et de déconvenues dans son maniement, peu ont été aussi assidus à leur tâche et peu, – ici une légère rougeur passa sur son visage, – peu ont obtenu des résultats aussi satisfaisants que moi-même.
— J’imagine, observa Somerset, qu’à cause des résultats troublants qui y sont attachés, cette carrière ne doit pas manquer d’un certain intérêt. De plus, vous avez les joies saines qu’on éprouve à jouer à cache-cache. Mais il me semble, à moi profane, que rien n’est plus simple et ne présente moins de dangers que de déposer une bombe et de se retirer à l’écart pour attendre l’issue bruyante de l’affaire ?
— Jeune homme, répondit le dynamiteur avec quelque dépit, vous parlez en effet, permettez-moi de le dire, comme un profond ignorant. Comptez-vous donc pour rien le péril qui nous environne en ce moment ? N’est-ce rien, d’après vous, que d’occuper une maison comme celle-ci, minée, menacée, et, en un mot, prête à voler en l’air à chaque instant ?
— Sacrelotte ! murmura Somerset.
— Et quand vous parlez de choses aisées, simples, dans ce siècle d’études scientifiques compliquées, poursuivit Zéro, en vérité vous me confondez. Ne savez-vous donc pas qu’il est notoire que les agents chimiques sont changeants comme une jolie femme et les mouvements d’horlogerie capricieux comme le diable d’enfer ? Voyez-vous sur mon front ces rides anxieuses ? Voyez-vous ces fils d’argent qui se mêlent à ma chevelure noire ? Les mouvements d’horlogerie ont creusé les premières, les produits chimiques ont semé les autres sur ma tête. Non, monsieur Somerset, reprit-il après un moment de silence, la voix encore tremblante d’émotion, non, ne croyez pas que ce soit tout rose, la vie de dynamiteur ! Vous ne pouvez même vous figurer les veilles poignantes et les déceptions cruelles d’une existence comme la mienne. J’ai travaillé, supposons, pendant des mois entiers, me levant tôt, me couchant tard ; ma boîte est prête, l’horloge est remontée ; un audacieux compagnon, pâle, inquiet, est parti pour aller déposer l’engin de destruction ; nous attendons d’un moment à l’autre la ruine de l’Angleterre, le massacre de milliers d’hommes, des hurlements de terreur et d’exécration… eh bien, il suffira d’un claquement comme celui d’un pistolet d’enfant, d’une odeur dénonciatrice, pour réduire à néant l’œuvre qui nous a coûté tant de temps et de génie. Si nous pouvions seulement, continua-t-il d’un air rêveur, rentrer en possession des boîtes perdues, je crois qu’il suffirait de quelques modifications pour rendre l’engin parfait désormais. Nos amis de France, reconnaissant les difficultés scientifiques presque insurmontables de la tâche, sont malheureusement prêts à abandonner le moyen préconisé jusqu’ici. Ils proposent de briser les conduites d’eau qui alimentent les villes et d’anéantir des populations entières en déchaînant la fièvre typhoïde ; projet scientifique et bien tentant ; procédé aveugle sans doute, mais d’une idyllique simplicité, et dont je reconnais l’élégance. Mais, monsieur, j’ai dans ma nature quelque chose du poète, quelque chose aussi du tribun peut-être. Et pour ce qui concerne ma modeste personne, je resterai fidèle à cette méthode plus énergique, plus frappante et, permettez-moi l’expression, plus populaire, de la bombe explosive. Oui, s’écria-t-il avec la ferveur d’un apôtre, je continuerai, et j’ai là une voix qui me dit : Travaille et tu réussiras enfin !
— Je remarque deux choses, dit Somerset ; la première me rend perplexe. N’avez-vous donc, dans tout le cours de cette vie que vous venez d’esquisser avec tant de chaleur, jamais réussi, jamais ?
— Pardon, dit Zéro. J’ai remporté un succès. Vous voyez en moi l’auteur de l’attentat de Red Lion Court.
— Mais, si ma mémoire est bonne, objecta Somerset, cet attentat fut un fiasco. Une brouette d’égoutier et quelques numéros du Weekly Budget furent les seules victimes.
— Pardon, pardon, répondit Zéro avec aigreur : un enfant fut blessé.
— Eh bien ! ceci même m’amène tout droit au second point, dit Somerset ; car je vous ai entendu prononcer le mot « aveugle ». Or, à mes yeux, frapper une brouette, un enfant (si enfant il y a), c’est, pour un attentat, le comble, la quintessence de l’aveuglement et de la brutalité, sans représailles possibles, excusez ma franchise.
— Ai-je employé cette expression ? demanda Zéro. Je vous l’abandonne. Mais quant à l’efficacité de la chose même, nous touchons ici à une grave question, et avant de l’aborder permettez-moi de remplir nos verres. La discussion est un travail desséchant, ajouta-t-il avec une gaieté charmante.
Les deux hommes burent donc à leur santé réciproque un nouveau grog d’une force très satisfaisante, et Zéro, se laissant aller en arrière avec quelque nonchalance, se mit à développer ses théories dans toute leur ampleur.
— Aveugle ? commença-t-il ; la guerre, mon cher monsieur, la guerre est aveugle. La guerre n’épargne pas l’enfant ; elle n’épargne pas la brouette de l’égoutier inoffensif. Et moi, ajouta-t-il, rayonnant, je ne les épargne pas davantage. Tout ce qui peut glacer de terreur cette nation perverse, tout ce qui est capable de paralyser son activité, la mort d’un enfant, le massacre d’un parlement, la destruction d’une brouette ou d’un steamer d’excursionnistes, tout est bon pour moi. Vous n’êtes pas, demanda-t-il avec une nuance d’intérêt sympathique, vous n’êtes pas, j’espère, un croyant ?
— Je ne crois à rien du tout, dit le jeune homme.
— Alors, répliqua Zéro, vous suivrez sans peine mon argumentation. Nous sommes tous d’avis que l’humanité est le but ; le glorieux triomphe de l’humanité, et puisqu’il est de notre devoir de travailler à ce but en face de l’opposition des rois, des parlements, des Églises et de la force publique alliés contre nous, que suis-je, que sommes-nous tous, cher monsieur, pour ergoter sur le plus ou moins de délicatesse des moyens employés ? Vous vous attendez peut-être à ce que nous nous attaquions à la reine, au sinistre Gladstone, au rigide Derby ou à l’adroit Granville ; mais votre erreur est complète. Nous faisons appel au corps de la nation ; c’est le peuple que nous voulons toucher et intéresser. Or, monsieur, avez-vous observé parfois la petite bonne anglaise ?
— Parbleu ! s’écria Somerset.
— Je n’attendais pas moins d’un homme de goût et d’un fervent des arts, répondit le conspirateur avec politesse. Un type à part, n’est-ce pas ? une silhouette charmante et comme créée tout exprès pour nos desseins : bonnet blanc, cachet propret, personne avenante, manières accortes ; position intermédiaire entre toutes les classes, probabilité d’un amoureux pour le moins, aux sentiments duquel nous pourrons faire appel à l’occasion ; oui, j’ai un penchant, dites une faiblesse si vous voulez, pour la petite bonne. Non pas que je fasse fi de la nourrice, entendons-nous bien. Car l’enfant est un trait intéressant de la physionomie sociale : il y a longtemps que j’ai désigné l’enfant comme le point sensible de la société contemporaine… Il hocha la tête avec un sourire tendre et pensif. Et, cher monsieur, à propos d’enfants et des périls de notre profession ; laissez-moi vous conter un petit incident relatif à une bombe et qui s’est passé, je puis dire, sous mes yeux, il y a quelques semaines. Voici comment.
Et Zéro, se rejetant en arrière, se mit à débiter le simple conte qu’on va lire.