AU DIVAN-FUMOIR BOHÉMIEN
Un certain jour de décembre qu’il pleuvait à torrents, entre neuf et dix heures du matin, M. Edward Challoner, sous l’aile tutélaire d’un parapluie, s’arrêta à la porte du divan-fumoir de Rupert Street. Sa première visite en cet endroit était restée isolée ; le souvenir des événements qui l’avaient suivie et la crainte de rencontrer Somerset l’avaient tenu éloigné du divan. À présent même, avant d’entrer, il jeta un regard dans la boutique et se convainquit qu’aucun client ne s’y trouvait.
Le jeune homme à la caisse était tellement absorbé dans son livre de comptes, qu’il ne leva même pas les yeux à l’entrée de Challoner. Mais en s’approchant, ce dernier crut reconnaître l’employé.
— Par Jupiter ! murmura-t-il, c’est indubitablement Somerset.
Et quoique ce fût là précisément le personnage qu’il avait mis tous ses soins à éviter, la présence inexplicable du rapin au bureau de la recette changea le dépit de Challoner en curiosité.
— Le dôme dominant les demeures humaines, marmotta l’autre entre ses dents du ton d’un poète scandant un vers. Je ne pourrais pas mettre d’humains ? Non ! et pourtant comme ce serait noble ! Le dôme dominant des demeures d’humains. Voilà le chiendent dans les arts ; vous voyez un effet superbe, et vlan ! quelque non-sens dans le sens vient mettre des bâtons dans les roues.
— Somerset, mon brave ami, dit Challoner, quelle est cette mascarade ?
— Challoner ! pas possible ! s’exclama l’employé. Ravi de vous revoir. Un instant, rien qu’une minute, le temps de finir le second quatrain de mon sonnet. Et avec un mouvement amical de la main, il se replongea dans le commerce des Muses. Je vois, dit-il enfin, levant les yeux, que vous êtes dans une forme merveilleuse. Eh ! eh ! les cent livres sterling ? Non ?
— J’ai fait un petit héritage d’une grand-tante dans le pays de Galles, répondit Challoner modestement.
— Ah ! dit Somerset, je doute de plus en plus de la légitimité de l’héritage. L’État, à mon avis, devrait être le seul héritier. Je passe pour le moment par une phase de socialisme et de poésie, ajouta-t-il en manière d’excuse, comme quelqu’un parlant d’une cure d’eaux minérales qu’il suit consciencieusement.
— Êtes-vous vraiment le patron de… l’établissement ? demanda Challoner par délicatesse, évitant le mot : boutique.
— Le vendeur, monsieur, le simple vendeur, répondit l’autre, remettant en poche sa poésie. Puis-je vous offrir un manille quelconque ?
— Vraiment, je regrette de voir… commença Challoner.
— Ta ! ta ! ta ! mon cher, des phrases ! s’écria le commis. Les affaires, il n’y a que les affaires, et le patron, sachez-le bien, non seulement est un être supérieur dans la discussion des questions de morale, mais il est, à la lettre, né sur les marches du trône. De Godall je suis le fervent. Vous ne trouverez pas deux Godall. À propos, ajouta-t-il, tandis que Challoner allumait son cigare, comment le métier de détective vous a-t-il réussi, à vous ?
— Je n’ai pas essayé, répondit laconiquement Challoner.
— Moi bien, dit Somerset, et j’en ai même goûté tout mon soûl : j’ai perdu toute ma galette et me suis couvert d’opprobre et de ridicule. Il y a dans ce métier, Challoner, les petites ficelles qu’il faut connaître, comme dans tous les métiers, d’ailleurs. Et puis il faut avoir la foi, ou bien renoncer à avoir foi dans la foi. De là l’infériorité notoire du fumiste persuadé lui-même qu’il ne fait que fumisteries.
— À propos, demanda Challoner, peignez-vous toujours ?
— Pas pour le moment, répondit Paul ; je songe à apprendre le violon.
Le regard de Challoner, qui avait erré de tous côtés avec un peu d’inquiétude depuis que mention avait été faite du métier de détective, tomba en ce moment sur les colonnes du journal du matin déployé sur le comptoir.
— Par Jupiter ! s’écria-t-il, voilà qui est curieux !
— Qu’est-ce qui est curieux ? demanda Paul.
— Oh ! rien, répondit l’autre ; seulement, j’ai eu un jour affaire à une personne appelée Mac Guire.
— Moi aussi ! s’écria Somerset ; est-ce qu’on parle de lui ?
Challoner lut ce qui suit : « Mort mystérieuse à Stepney. Une enquête a été faite hier au sujet du cadavre de Patrick Mac Guire, charpentier de son état. Le docteur Dovering déclare qu’il a traité cet homme à sa clinique pour insomnies, perte d’appétit et troubles nerveux. La cause du décès est inconnue, mais, au dire du docteur, ce décès a dû être foudroyant. Le défunt avait des habitudes d’intempérance, ce qui sans doute a précipité l’issue fatale. Le défunt se plaignait d’accès de fièvre intermittente, mais le témoin n’a jamais découvert en lui les symptômes d’une maladie réelle. Il ne croit pas qu’il eût quelque famille. Il le regardait comme un homme d’intelligence affaiblie, se croyant la victime d’une société secrète. S’il se hasardait à émettre une opinion sur ce cas douteux, il dirait que le défunt est mort de peur. »
— Et il aurait raison, s’écria Somerset. Mon cher Challoner, cette nouvelle me cause un tel soulagement que je veux… Après tout, ajouta-t-il, pour le pauvre diable la mort a été une délivrance.
À ce moment, la porte s’ouvrit et Desborough parut sur le seuil. Il était drapé d’un long imperméable, insuffisamment garni de boutons ; ses bottes étaient pleines d’eau, son chapeau avait le poli graisseux d’un long usage, et pourtant tout en lui dénotait une joie de vivre exubérante. Il fut aussitôt salué par les exclamations de surprise et de bienvenue des deux autres.
— Et avez-vous tâté du métier de détective ? demanda Paul.
— Non, répondit Harry. Ah ! si, à propos ! deux fois même, et chaque fois j’en ai été pour ma courte honte. Mais je croyais trouver ici ma… femme, ajouta-t-il avec un mélange de confusion et d’orgueil.
— Comment ? vous êtes marié ? s’écria Somerset.
— Oui, dit Harry, depuis longtemps déjà : un mois au moins.
— Une dot ? demanda Challoner.
— C’est le mauvais côté de l’affaire, dit Desborough. Nous sommes très, très serrés. Mais le prin… mais M. Godall veut bien s’occuper de nous. Et c’est précisément ce qui nous amène.
— Quel est le nom de jeune fille de mistress Desborough ? dit Challoner du ton d’un parfait gentleman.
— Miss Luxmore, répondit Harry. Elle vous plairait sûrement, mes gaillards, car elle est bien plus éveillée que moi. Elle a aussi un talent merveilleux pour conter des histoires. Elle parle comme un livre.
Et, juste à ce moment, la porte s’ouvrit, et mistress Desborough entra. Somerset jeta un cri en reconnaissant la jeune visiteuse de l’Hôtel fantastique, et Challoner faillit avaler son cigare à l’aspect de l’enchanteresse de Chelsea.
— Mais, s’écria Harry, vous connaissez donc ma femme tous les deux ?
— Je crois l’avoir déjà vue, dit Somerset étourdiment.
— Je crois, en effet, avoir rencontré monsieur, dit mistress Desborough d’une voix douce, mais je ne pourrais préciser l’endroit.
— Ni moi, s’écria Somerset avec chaleur, je n’en ai pas d’idée… je ne peux me rappeler l’endroit. Vraiment, continua-t-il avec une énergie croissante, je suis convaincu que je fais erreur.
— Et vous, Challoner ? demanda Harry vous paraissez aussi la reconnaître ?
— Ces messieurs sont de vos amis, Harry ? dit la jeune femme. Charmée de faire leur connaissance. Je n’ai pas souvenance d’avoir jamais vu M. Challoner.
Challoner était cramoisi ; peut-être son cigare était-il d’un tirage laborieux. — Je ne crois pas non plus avoir eu ce plaisir, balbutia-t-il.
— Eh bien, et M. Godall ? demanda mistress Desborough.
— Êtes-vous la dame qui a rendez-vous avec le sin… commença Somerset qui s’arrêta court en rougissant ; avec le patron ? reprit-il. Parce que, dans ce cas, j’ai ordre de vous annoncer aussitôt.
Sur la réponse affirmative de la jeune femme il écarta un rideau, ouvrit une porte et passa dans un petit pavillon qui avait été ajouté aux bâtiments primitifs. Sur le toit, la pluie résonnait harmonieusement. Aux murailles, on voyait des cartes, des gravures et, sur une tablette, quelques livres. Sur la table étaient étalées une grande carte d’Égypte et du Soudan et une du Tonkin, où, à l’aide d’épingles de couleur, la marche des armées était indiquée jour par jour. Une légère fumée de tabac exquis flottait dans l’air, et un feu, non de charbon de terre empesté, mais de bûches résineuses à la flamme claire, crépitait sur des chenets argentés. Dans cette pièce élégante et simple était assis M. Godall, plongé dans une douce rêverie, regardant vaguement le foyer, écoutant tomber la pluie.
— C’est vous, mon cher monsieur Somerset ? dit-il ; et avez-vous, depuis hier soir, adopté de nouveaux principes politiques ?
— La dame, monsieur, dit Somerset, rougissant de nouveau.
— Vous l’avez vue, sans doute ? demanda M. Godall, et, comme Somerset gardait le silence : — Vous excuserez, j’espère, une simple remarque, continua-t-il. Je ne crois pas improbable que cette dame désire oublier entièrement le passé. De gentleman à gentleman, tout commentaire est inutile.
Puis il reçut mistress Desborough avec cette urbanité grave et touchante qui lui seyait si bien.
— Je suis heureux, madame, de vous souhaiter la bienvenue dans ma pauvre maison, dit-il, et serai plus heureux encore si votre visite me procure non seulement un plaisir personnel, mais l’occasion de vous être utile, ainsi qu’à M. Desborough.
— Altesse, répondit Clara, je commence par vous remercier ; on ne m’avait pas trompée en me disant que vous preniez toujours le parti des infortunés. Quant à mon Harry, il est digne de toute votre sollicitude. Elle s’arrêta.
— Et quant à vous ? suggéra M. Godall… car votre phrase devait se continuer de la sorte, je pense.
— Vous cueillez les paroles sur mes lèvres, dit-elle. Quant à moi, c’est différent.
— Je ne suis pas ici pour m’ériger en juge des hommes, répondit le prince ; moins encore des femmes. Je suis aujourd’hui un simple particulier comme vous et comme des millions d’autres ; mais je suis un de ceux qui luttent encore pour le parti de l’ordre. Or, madame, vous savez mieux que moi, et Dieu mieux que vous, quelle a été dans le passé votre conduite envers l’humanité. Je ne m’enquiers de rien ; c’est l’avenir qui me préoccupe, c’est pour l’avenir que je demande des gages sérieux. Je ne voudrais pas bénévolement mettre des armes aux mains d’un combattant déloyal et n’oserais rendre la fortune à qui s’en servirait pour fomenter une guerre intestine et barbare. Je parle avec sévérité, et pourtant j’atténue les termes dont je devrais me servir. Je songe que vous êtes une femme, et une voix me rappelle sans cesse les enfants que vous avez exposés à la mort et aux plus cruelles blessures. Une femme, répéta-t-il d’un ton solennel, des enfants ! Peut-être, madame, quand vous serez mère vous-même, sentirez-vous la force de cette antithèse ; peut-être, quand vous vous agenouillerez la nuit près d’un berceau, une angoisse, pire que le remords, vous étreindra-t-elle le cœur, et quand la maladie ou la souffrance s’abattra sur la tête du petit innocent, peut-être hésiterez-vous à implorer votre Créateur.
— Vous considérez la faute et non l’excuse, dit-elle. Votre cœur n’a-t-il jamais bondi au récit d’un acte tyrannique ? Mais non, hélas ! vous êtes né sur un trône !
— Je suis né de la femme, dit le prince ; j’ai vu le jour au milieu des souffrances de ma mère, aussi faible qu’un oiselet, tout comme les autres nouveau-nés. Ce point, que vous oubliez, je me le suis toujours fidèlement rappelé, moi. N’est-ce pas un de vos poètes qui, embrassant la terre d’un regard, y vit partout de formidables retranchements, des troupes innombrables en manœuvre, des cuirassés sillonnant les flots et, sur la rive, une poussière épaisse soulevée par la marche des bataillons ; et, se demandant quelle pouvait être la cause de tant et de si pénibles préparatifs, aperçut enfin, au centre de tout, une femme et son nourrisson ? Tel est, madame, le résumé de ma politique, et ces vers de Coventry Patmore, je les ai fait traduire en langue bohémienne. Oui, voilà ma politique : changer, améliorer dans la mesure du possible, mais avoir toujours présent à l’esprit que l’homme est un démon, retenu seulement par les faibles liens de quelques croyances et de quelques préjugés, et qu’il ne faut s’aviser jamais de relâcher ces liens, la cause qui nous y pousserait fût-elle juste, sainte et noble et sa dénomination pompeuse et sonore.
Il se fit un silence d’un moment.
— Je crains, madame, dit-il, de vous importuner inutilement par mon verbiage. Mes idées sont graves comme moi-même, et comme moi-même aussi elles deviennent un peu surannées. Cependant, je désirerais une réponse de votre part.
— Je ne puis que vous répondre ceci, dit mistress Desborough : j’aime mon mari.
— La réponse est excellente, répliqua le prince, et vous faites appel à une bonne influence, pourvu qu’elle soit décisive sur la vie tout entière.
— Je ne veux pas, dit-elle, jouer la vanité blessée devant un homme tel que vous. Que réclamez-vous de moi ? Des protestations ? Non, assurément. Que dirai-je ? J’ai commis des actes que je ne puis défendre et que je ne commettrais plus aujourd’hui. Puis-je en dire davantage ? Oui, je puis ajouter ceci : Je ne me suis jamais farci la cervelle des contes de bonne femme qu’on appelle la politique. J’étais préparée à toutes les représailles. Alors que je fomentais la guerre, – ou le crime si vous préférez, – je n’ai jamais accusé mes adversaires d’assassinat. Je n’ai jamais éprouvé ou simulé une sainte horreur quand ma tête était mise à prix par mes adversaires. Je n’ai jamais appelé le policier un mouchard. Bref, j’ai pu être une criminelle ; une folle, jamais !
— C’est suffisant, madame, répondit le prince, et plus que suffisant ! Vos paroles me font du bien, car en ce temps où l’assassin même est sentimental, nulle qualité n’a plus de prix à mes yeux que la lucidité d’esprit. Je vais vous demander de vous retirer, car le timbre que vous entendez résonner m’avertit que ma vieille amie, votre mère, demande à son tour à me parler. Je vous promets de tenter l’impossible auprès d’elle.
Et lorsque mistress Desborough fut rentrée au divan, le prince alla ouvrir la porte du fond, qui livra passage à mistress Luxmore.
— Madame et bien chère amie, dit-il, mes traits sont-ils altérés au point que vous ne reconnaissiez plus le prince Florizel en M. Godall ?
— C’est parfaitement exact, s’écria-t-elle, le regardant à travers son lorgnon. J’ai toujours considéré Votre Altesse comme un gentleman accompli, et malgré ses revers, dont j’ai entendu parler déjà avec un vif chagrin, je la prie de croire que mon respect pour son caractère n’a fait que s’accroître.
— Toutes mes relations ont montré à mon égard la même noblesse de sentiments, répondit le prince. Mais, madame, asseyez-vous, je vous prie. Ma négociation a un caractère délicat, car il ne s’agit de rien moins que de votre fille.
— Dans ce cas, dit mistress Luxmore, vous pouvez vous épargner la peine de continuer, car j’ai la ferme résolution de n’avoir rien à faire avec elle. Je ne veux pas entendre un mot en sa défense ; mais comme je n’estime rien tant que l’esprit de justice, je crois de mon devoir de vous exposer mes griefs contre elle. Elle m’a quittée, moi, sa protectrice naturelle ; depuis des années, elle fréquente des personnes du caractère le plus décrié, et, pour mettre le comble à ses extravagances, elle vient de se marier. Je refuse de la voir, ainsi que l’individu à qui elle s’est liée. Je lui offre cent vingt livres par an, je le lui ai toujours offert, et c’est tout ce que je possédais moi-même à son âge.
— Très bien, madame, dit le prince, n’en parlons plus. Mais abordons un autre point. À combien s’élevaient les revenus du révérend Bernard Fanshawe ?
— Mon père ? fit la vieille dame. À sept cents livres, si ma mémoire est bonne.
— Et vous étiez plusieurs enfants, je crois ? poursuivit le prince.
— Quatre, répondit-elle ; nous étions quatre sœurs, et, quelque pénible que soit cet aveu, je dois ajouter qu’on ne vît jamais en Angleterre intérieur plus diabolique.
— Vraiment ! dit le prince. Et vous, madame, vos revenus s’élèvent à huit mille livres sterling ?
— À cinq mille tout au plus, répondit la vieille dame ; mais où diable voulez-vous me conduire ?
— À une rente de mille livres, répondit Florizel. Car l’exemple de votre père ne peut servir de base à votre calcul. Il était pauvre, vous êtes riche. Sa pauvreté était grevée de nombreuses charges, votre opulence ne l’est d’aucune. Et, madame, bien qu’on prétende qu’entre l’arbre et l’écorce il ne faut pas placer le doigt, je vous dirai que vos situations respectives n’ont qu’une seule analogie : le révérend Bernard Fanshawe et vous-même avez tous deux une fille plus remarquable par la vivacité que par l’esprit d’obéissance.
— C’est un guêpier que cette maison, dit la vieille dame, se levant. Mais je suis inflexible, et tous les marchands de tabac du monde…
— Ah ! madame, interrompit Florizel, avant mes revers vous ne m’auriez pas tenu pareil langage. Et, puisque vous trouvez tant à redire à la modeste industrie qui me fait vivre, permettez-moi, en ami, de vous faire part de mes projets : si vous refusez de venir en aide à votre fille, je me verrai contraint d’accorder à cette dame une place derrière mon comptoir, où, je n’en doute pas, elle m’attirera une foule de clients ; votre gendre aura une livrée et fera les courses. Grâce à cette poussée d’ardeur juvénile, mes affaires augmenteront sans nul doute, et la reconnaissance me forcera à placer le nom de Luxmore à côté de celui de Godall.
— Altesse, dit la vieille dame, je me suis montrée très grossière et vous très habile. Je suppose que cette péronnelle n’est pas loin. Qu’elle vienne tout de suite.
— Observons-les plutôt d’ici, dit le prince ; et, s’étant levé, il écarta doucement le rideau.
Mistress Desborough, assise sur une chaise au milieu de la boutique, leur tournait le dos. Somerset et Harry étaient littéralement suspendus à ses lèvres. Challoner, prétextant quelque affaire pressante, s’était dérobé depuis longtemps à l’influence maligne de l’enchanteresse.
— En ce moment, contait mistress Desborough, M. Gladstone reconnut les traits de son lâche agresseur. Un cri lui monta aux lèvres : un cri, mélange de triomphe et…
— Mais, c’est monsieur Somerset ! interrompit la vieille dame à la note la plus aiguë du registre. Monsieur Somerset, qu’avez-vous fait de mon immeuble ?
— Madame, dit le prince, permettez que ce soit moi-même qui vous fournisse les explications détaillées à ce sujet. Et, en attendant, embrassez votre fille.
— Eh bien, Clara, comment allez-vous ? dit mistress Luxmore. Il paraît que je vous assure une rente ? Tant mieux pour vous. Quant à M. Somerset, je suis toute disposée à écouter une explication, car, en somme, l’affaire, bien que dispendieuse, était d’une drôlerie achevée. En tout cas, ajouta-t-elle, faisant à Paul un signe de tête amical, c’est un jeune homme qui a mes sympathies, et ses peintures étaient bien les plus cocasses que j’eusse jamais vues.
— J’ai commandé une collation, dit le prince. Monsieur Somerset, puisque vous vous trouvez en pays de connaissance, je propose que vous joigniez vos amis à table. Moi, pendant ce temps, je tiendrai la boutique.