L’HÔTEL FANTASTIQUE
(Suite et fin)
Somerset, en trois bonds, fut au haut de l’escalier ; chose étrange, la porte du salon était ouverte, et le jeune homme, entrant comme un ouragan, trouva Zéro plongé dans une prostration extrême. Auprès de lui était un grog où il n’avait pas trempé les lèvres, indice d’une préoccupation peu ordinaire. Dans la chambre tout était bouleversé : des boîtes étaient jetées pêle-mêle dans les coins ; le plancher était jonché de clefs et d’outils, et au milieu de ce désordre se prélassait un gant de femme.
— Je suis venu, s’écria Somerset, pour mettre fin à tout ceci. Ou vous renoncerez immédiatement à vos plans diaboliques, ou, coûte que coûte, je vous dénonce à la police.
— Ah ! répondit Zéro, secouant lentement la tête ; vous arrivez trop tard, mon brave ami ! Toutes mes espérances sont ruinées, et je suis désormais un objet de raillerie et de mépris. Mes lectures, ajouta-t-il avec un geste noble indiquant le détachement des vanités du monde, mes lectures n’ont guère eu pour objet les romans ; cependant, je me rappelle une expression qui dépeint ma situation présente avec une énergie singulière : vous me voyez assis devant vous « comme un tambour crevé ».
— Que vous est-il arrivé ? s’écria Somerset.
— Ma dernière tentative, répondit le dynamiteur d’un air lassé, comme toutes les autres, a fait chou blanc. En vain j’ai combiné les éléments, en vain j’ai ajusté les ressorts ; et je suis à présent tombé tellement bas dans l’estime générale que, vous seul excepté, mon bon garçon, il n’est pas une personne dont j’oserais affronter le regard. Mes subalternes mêmes me tournent le dos. Quel langage il m’a été donné d’entendre aujourd’hui ! quels sentiments bas revêtant les expressions les plus offensantes ! Elle est venue, une première fois ; j’aurais pu lui pardonner cette démarche, car elle était émue ; mais elle est revenue encore, revenue pour me donner ce coup de massue. Et, Somerset, elle s’est montrée absolument inhumaine. Oui, mon cher enfant, j’ai bu une coupe bien amère. Les discours des femmes se distinguent surtout par… suffit ! suffit ! Dénoncez-moi si vous voulez, mais vous dénoncerez un cadavre. Je suis aplati, fini. C’est étrange comme, en cette crise suprême, j’ai la tête pleine de citations d’œuvres frivoles. En voici une encore : « L’œuvre d’Othello est terminée. » Oui, cher Somerset, elle est terminée, je ne suis plus un dynamiteur ; mais comment, dites-moi, après avoir goûté ces voluptés étranges, retourner à l’ornière d’une vie banale et sans gloire ?
— Je ne puis dire combien vous me mettez le cœur à l’aise, répliqua Somerset, s’asseyant sur une boîte qui avait roulé jusqu’au milieu de la chambre. J’avais à votre égard une sorte de tolérance inepte, et, d’ailleurs, je nourris une aversion profonde pour tout ce qui ressemble à un devoir. Pour ce double motif, cette nouvelle m’enchante. Mais il me semble, ajouta-t-il, que j’entends comme un tic-tac étouffé dans cette boîte ?
— Oui, répondit Zéro de son même air profondément lassé ; oui, j’ai remonté plusieurs mouvements.
— Mille diables ! s’écria Somerset, bondissant. Des mouvements d’engins ?
— D’engins ! répondit le dynamiteur avec amertume. D’engins, oui ! Je rougis d’en être l’auteur. Oh ! murmura-t-il se prenant la tête à deux mains, que j’aie vécu assez longtemps pour prononcer un mot pareil !
— Fou ! s’écria Somerset, le secouant par le bras. Que voulez-vous dire ? Avez-vous vraiment mis en mouvement toutes ces mécaniques infernales ? Allons-nous sauter en l’air comme des bouchons ?
— « Victime de son propre pétard ? » répondit le dynamiteur distraitement. Encore une citation, c’est étrange. Cela prouve que mes facultés sont sérieusement atteintes. Oui, mon cher garçon, j’ai, comme vous le dites fort bien, mis ces mécaniques en mouvement. La boîte sur laquelle vous êtes assis doit partir dans une demi-heure. Cette autre…
— Dans une demi-heure ! s’écria Somerset dansant, trépignant, affolé. Mort et damnation ! dans une demi-heure ?
— Mon bon ami, pourquoi cette nervosité excessive ? demanda Zéro. Ma dynamite n’est pas plus dangereuse que de la cassonade ; si j’avais une enfant, je lui en donnerais pour jouer à la dînette. Vous voyez cette tablette ? continua-t-il prenant un gâteau de la diabolique composition sur la table de laboratoire. Au moindre choc elle devrait faire explosion avec une force telle que le square, dans une seconde, ne serait plus qu’un morceau de ruines. Eh bien ! tenez, je vais la jeter par terre…
Somerset sauta sur son locataire et avec une vigueur décuplée par l’épouvante lui arracha des mains la tablette. Ciel ! s’écria-t-il, s’essuyant le front ; puis, avec un soin plus délicat qu’une mère berçant son premier-né, il transporta l’explosif à l’autre bout de la chambre, tandis que le conspirateur, les bras ballants, le regardait faire avec mélancolie.
— Elle est absolument inoffensive, soupira-t-il. Ils disent tous qu’elle flambe comme du tabac.
— Mais, par tous les saints du Paradis, s’écria Somerset, que vous ai-je fait, que vous êtes-vous fait à vous-même, pour persister dans cette aberration inouïe ? Si ce n’est pour vous, du moins par égard pour moi, venez, quittons cette maison maudite dans laquelle, je l’avoue, je n’ai pas le courage de vous abandonner ; et puis, si vous voulez suivre mon conseil et si votre résolution est sincère, vous partirez immédiatement de cette ville où rien ne vous retient plus.
— Tel est aussi mon dessein, cher ami, répondit le dynamiteur. Vous l’avez dit, je n’ai plus rien à faire ici ; je boucle ma valise, je vous invite à un frugal déjeuner, et vous ne refuserez pas, je l’espère, de m’accompagner jusqu’à la gare pour recevoir l’adieu d’un homme trahi par la fortune. Et cependant, ajouta-t-il, lançant sur les boîtes un long regard de regret, j’aurais voulu m’assurer de la chose par moi-même. Je ne puis m’empêcher de soupçonner mes subalternes de quelque maladresse dans le maniement ; idée folle, sans doute, mais qui m’obsède ; c’est le faible d’un homme de science… Non, s’écria-t-il, retrouvant quelque énergie, jamais on ne me fera croire que ma pauvre dynamite soit d’un usage aussi bénin !
— Cinq minutes ! dit Somerset, regardant la pendule avec effroi. Si votre valise n’est pas prête dans cinq autres minutes, je vous plante là.
— Quelques objets de première nécessité, répondit Zéro, de toute première nécessité, cher Somerset, et je suis à vous.
Il passa dans la chambre à coucher, et, après quelques minutes qui semblèrent des siècles à son malheureux compagnon, il rentra tenant à la main une valise ouverte. Ses mouvements étaient toujours d’une décision désespérée, et ses yeux ne pouvaient se détacher de ses chères boîtes, tandis qu’il parcourait le salon emballant quelques menus objets. Il alla enfin à la table et prit un carré de dynamite.
— Laissez ça ! cria Somerset. Si ce que vous dites est vrai, vous n’avez que faire de vous charger de cette contrebande impie.
— Un simple objet de curiosité, mon cher garçon, dit-il avec douceur en glissant la tablette dans sa valise, une simple relique du passé… de l’heureux, du brillant passé. Vous ne prendrez pas un doigt d’eau-de-vie ? Non ? Sobre comme un anachorète ! Eh bien ! ajouta-t-il, si vraiment le cœur ne vous en dit pas, d’attendre l’issue de l’affaire !…
— Moi ? cria Somerset ; mon sang bout d’impatience de partir.
— Bien, bien, dit Zéro ; je suis prêt ; je voudrais pouvoir ajouter : Je pars content ; mais à la pensée de quitter la scène de mes sublimes travaux…
Sans lui permettre d’achever, Somerset le saisit par le bras et l’entraîna dans l’escalier ; la porte de la rue se referma avec un bruit plaintif sur le logis déserté ; et, tirant toujours à la remorque son compagnon trop lent, le jeune homme s’élança à travers le square dans la direction d’Oxford Street. Ils n’avaient pas encore atteint le coin opposé du jardin quand ils furent cloués sur place par un grondement sourd, d’une violence extraordinaire, accompagné et suivi d’un fracas assourdissant. Somerset tourna à temps la tête pour voir l’hôtel se fendre en deux, vomir flammes et fumée, puis aussitôt s’écrouler tout entier. Au même moment, il fut précipité violemment sur le sol. Son premier regard en se relevant fut pour Zéro. Le dynamiteur avait simplement été projeté contre la grille du jardin ; il était là, la valise serrée avec ferveur sur sa poitrine, le visage radieux de soulagement et de reconnaissance, et le jeune homme l’entendit murmurer à part lui ; Nunc dimittis, nunc dimittis !
La consternation de la foule fut indescriptible ; dans Golden Square, hommes, femmes, enfants semblèrent sortir de terre comme des lapins dans une garenne ; tout ce monde courait affolé, entrant dans les maisons, en ressortant, criant, gesticulant, et, à la faveur de ce désordre, Somerset put, sans être remarqué, entraîner à la hâte son compagnon hésitant.
— C’était admirable, continuait-il à murmurer, c’était grandiose, c’était sublime ! Ah ! verte Érin, verte Érin, quel jour de gloire ! Ô ma dynamite tant calomniée, quel triomphe sur tes détracteurs !
Tout à coup une ombre passa sur ses traits, et s’arrêtant au milieu de la rue, il consulta sa montre.
— Dieu ! s’écria-t-il, comme c’est mortifiant ! Sept minutes trop tôt ! La dynamite surpasse mes espérances, mais le mouvement, le perfide mouvement, m’a de nouveau trahi. Hélas ! n’aurais-je donc jamais de succès sans conteste ? Et faut-il que même ce jour glorieux soit terni par l’amertume d’un échec ?
— Idiot colossal ! dit Somerset, qu’avez-vous fait ? Dynamiter la maison d’une vieille dame inoffensive, et tout ce que possédait au monde le seul être assez fou pour être votre ami.
— Vous n’entendez rien à ces choses, répondit Zéro d’un air de dignité offensée. C’est un coup au cœur de l’Angleterre ; Gladstone, le féroce Gladstone pâlira devant le doigt vengeur qui le désigne. Et maintenant qu’on a sous les yeux la preuve de la puissance de ma dynamite…
— Ciel ! vous m’y faites songer ! s’exclama Somerset. Cette tablette dans votre valise, il faut vous en débarrasser à tout prix et vivement. Mais le moyen ? Si nous pouvions la jeter dans la rivière…
— Une torpille, s’écria Zéro, rayonnant ; une torpille dans la Tamise ! Superbe, mon cher fils ! Je découvre en vous une véritable vocation d’anarchiste.
— Il a raison, se dit Somerset, le moyen ne vaut rien ! Eh bien ! la seule chose à faire est de l’emporter avec vous. Venez, à présent, que je vous embarque au plus tôt.
— Non, mon brave enfant, riposta Zéro. Rien à cette heure ne me force à partir. Je suis réhabilité, ma gloire brille d’un éclat sans précédent ; cette affaire est la meilleure que je compte à mon actif, et je vois d’ici les ovations qui attendent l’auteur de « l’horrible attentat de Golden Square ».
— Mon excellent ami, répondit l’autre, je vous laisse le choix ; je veux vous voir en sûreté, dans un compartiment de chemin de fer, ou à l’ombre, sous les verrous.
— Somerset, voilà qui n’est pas digne de vous, dit le chimiste. Vous me surprenez, Somerset.
— Je vous ferai une surprise plus agréable encore au premier bureau de police, répondit Somerset qui se sentait gagné par une rage folle. Inutile d’insister : ou je vous embarque pour l’Amérique, tablette et tout, ou vous dînez ce soir en prison.
— Vous négligez peut-être un point, répondit Zéro avec bonhomie ; car, à parler en philosophe, je ne vois pas quel moyen vous pourriez employer pour me contraindre moralement parlant. La volonté, mon bon garçon…
— Écoutez, interrompit Somerset ; vous êtes un parfait ignorant une fois sorti de la science, que je ne puis regarder comme la vraie connaissance. Moi, monsieur, j’ai étudié la vie ; et permettez-moi de vous dire que je n’ai qu’à pousser un cri, qu’à faire un geste ici, dans cette rue… et la foule…
— Dieu du ciel, Somerset, s’écria Zéro, s’arrêtant tout à coup et devenant d’une pâleur mortelle ; Dieu du ciel, que dites-vous là ? Ne parlez pas ainsi, même en plaisantant. La foule brutale, les passions sauvages… Somerset, pour l’amour de Dieu, entrons dans un café.
Somerset le considéra avec une attention toute nouvelle. – Voilà qui m’intéresse au plus haut point, dit-il. Une telle mort vous fait frémir !
— Et qui ne frémirait pas ? demanda le conspirateur.
— Et être dynamité, demanda le jeune homme, vous paraît sans doute une sorte de martyre glorieux ?
— Excusez-moi, répondit Zéro, j’avoue, et puisque j’ai bravé cette mort journellement dans ma carrière, je l’avoue avec orgueil, c’est une mort particulièrement déplaisante à imaginer.
— Un seul mot encore, dit Somerset, vous n’admettez pas la loi de Lynch ? Pourquoi ?
— C’est un assassinat, dit le dynamiteur avec calme, mais en ouvrant de grands yeux comme si la question l’étonnait grandement.
— Donnez-moi la main, s’écria Somerset. Grâce à Dieu, je ne vous en veux plus du tout, et quoique vous ne vous figuriez pas le plaisir que j’aurais à vous voir pendu, je puis assister, avec sérénité, à votre départ.
— Je ne saisis pas bien le sens de vos paroles, fit Zéro, mais au fond, votre sentiment doit être bon. Quant à mon départ, il y a un autre point à considérer. J’ai négligé de me munir d’argent ; tout mon petit avoir a péri dans ce que l’histoire mentionnera sous le nom de l’épouvantable attentat de Golden Square, et, sans ce qu’on appelle vulgairement des ronds, vous le savez aussi bien que moi, il est impossible de franchir l’Océan.
— Pour moi, dit Somerset, vous avez cessé d’être un homme. Vous n’éveillez pas plus mes sympathies qu’un paillasson devant une porte ; mais le désordre pitoyable de votre esprit me désarme et m’empêche d’en venir aux extrémités. Jusqu’à ce jour j’avais toujours regardé la monomanie comme une chose plaisante ; à présent j’ai changé d’avis ; quand je considère votre face d’idiot, le rire me secoue à me rendre malade, mais les larmes qui me montent aux yeux sont amères et brûlantes. Où cela va-t-il me mener ? Je commence à douter de mon doute, je perds ma foi au scepticisme. Est-il possible, s’écria-t-il avec une sorte d’horreur, est-il concevable que je me mette à croire au bien et au mal ? Déjà, à ma surprise extrême, je me suis vu la victime d’un préjugé d’honneur personnel. Cette métamorphose doit-elle continuer son cours ? M’avez-vous volé ma jeunesse ? Vais-je tomber, à mon âge, dans la routine bourgeoise et pot-au-feu ? Mais pourquoi m’adresser à cette tête de bois ? Assez de paroles oiseuses. Je ne peux vous laisser au milieu des femmes et des enfants ; je n’ai pas le courage de vous dénoncer, si je puis faire autrement. Vous n’avez pas d’argent ? Eh bien ! prenez le mien et filez ; le jour où je vous reverrais ici, celui-là serait le dernier pour vous.
— Dans les circonstances actuelles, répondit Zéro, je ne puis guère refuser vos offres. Votre langage m’afflige, il ne m’étonne pas. Je sais que notre système exige un certain entraînement, une certaine hygiène morale, si je puis m’exprimer ainsi, et l’un des côtés de votre caractère qui m’ont particulièrement charmé est votre franchise absolue. Quant à la petite avance, elle vous sera remboursée à mon arrivée à Philadelphie.
— Je vous le défends, dit Somerset.
— Mon brave garçon, vous ne m’entendez pas, répondit le dynamiteur. Je serai maintenant parfaitement accueilli par les chefs, et mes expériences ne seront plus entravées désormais par de misérables questions d’argent.
— Ce que je fais en ce moment est un crime, monsieur, répondit Somerset ; et quand vous rouleriez sur l’or comme Vanderbilt, je rougirais d’être remboursé d’une somme employée à un but aussi infâme. Prenez-la et gardez-la. Par saint George, monsieur, trois jours passés en votre compagnie ont fait de moi un ancien Romain.
Sur ces mots, Somerset héla un fiacre qui passait, et ils arrivèrent bientôt à la gare. Là, après un serment solennel de Zéro, l’argent changea de mains.
— Et maintenant, dit Somerset, j’ai racheté mon honneur au prix de mon dernier sou. Dieu merci, bien qu’il ne me reste qu’à crever de faim, je n’ai plus rien à faire dorénavant avec M. Zéro Pumpernickel Jones.
— Crever de faim ? s’écria Zéro. Mon cher enfant, je ne puis supporter cette idée.
— Prenez votre billet ! répondit Somerset.
— Je crois que vous êtes fâché, dit Zéro.
— Prenez votre billet, répéta le jeune homme.
— Voilà ! dit le dynamiteur en revenant le billet à la main ; votre attitude est si étrange et si affligeante, que je ne sais si j’ose vous demander une poignée de main.
— En tant qu’homme, je vous la refuse, répondit le jeune homme ; mais je vous serre la main comme je serrerais le bras d’une pompe vomissant le poison et la peste.
— L’adieu est froid, bien froid, soupira le dynamiteur ; et toujours suivi par Somerset, il descendit dans le hall, à cette heure encombré par une véritable nuée de voyageurs : le train de Liverpool allait partir, un autre venait d’arriver, et ce double courant rendait la circulation difficile. Pourtant quand les deux hommes furent arrivés à la hauteur de l’échoppe du libraire, ils s’avancèrent dans un espace libre, et là, l’attention de l’anarchiste fut attirée par un placard du Standard portant les mots en gros caractères : Seconde édition. Explosion de Golden Square. Ses yeux étincelèrent ; fouillant dans sa poche pour y prendre la monnaie nécessaire, il fit un brusque mouvement… sa valise heurta avec violence contre le coin de l’étalage… et, aussitôt, avec un fracas de tonnerre, la dynamite fit explosion. Quand la fumée se fut dissipée, on aperçut l’échoppe très endommagée et le libraire se sauvant terrifié ; mais le patriote irlandais et la valise avaient disparu sans laisser de traces.
À la faveur du premier brouhaha causé par la catastrophe, Somerset opéra vivement sa retraite et se retrouva dans Euston Road, la tête en feu, mourant de faim et sans un sou dans la poche. Cependant, tout en arpentant désespérément les trottoirs, il s’étonna de trouver sa poitrine dégagée d’un poids énorme, d’éprouver une joie douce, un sentiment, pour ainsi dire, de la présence divine et de la justice de la destinée. Il songeait qu’au pis aller il pourrait maintenant mourir de faim, presque allègrement, puisqu’il savait que Zéro était retranché du nombre des humains.
Vers le soir, au hasard de sa course, il arriva à la porte de la boutique de M. Godall ; complètement épuisé par son jeûne prolongé et ne sachant trop ce qu’il faisait, il poussa la porte vitrée et entra.
— Ah ! s’écria M. Godall, monsieur Somerset ! Eh bien, vous est-il arrivé une aventure ? Avez-vous l’histoire que vous nous avez promise ? Asseyez-vous ; permettez-moi de vous offrir un cigare de ma propre marque, et en échange vous me débiterez votre récit dans un style fleuri et imagé.
— Je ne prendrai pas de cigare aujourd’hui, dit Somerset.
— Vraiment ! dit M. Godall. Mais à présent que je vous considère de plus près, je vous trouve changé. Mon pauvre garçon, j’espère qu’il ne vous est rien arrivé de fâcheux ?
Somerset fondit en larmes.