LA BOÎTE BRUNE
(Suite et fin)
L’effet de cette histoire sur l’esprit de Desborough fut instantané et décisif. Jusqu’ici, la belle Cubaine n’avait été qu’une femme ravissante ; elle devint maintenant à ses yeux la plus romantique, la plus innocente et la plus malheureuse créature de son sexe. Les mots les manquaient pour exprimer les sentiments qui l’agitaient : la pitié, l’admiration juvénile pour une existence si pleine d’aventures et de dangers, la honte de sa propre destinée si terre à terre en comparaison.
— Madame ! s’écria-t-il ; et ne trouvant aucune expression à la hauteur de son enthousiasme, il lui prit la main et la secoua vigoureusement. Comptez sur moi, ajouta-t-il avec fougue… Quand il fut sorti, – Dieu sait comment, mais lui non, – de la chambre et du cercle d’action de cette radieuse enchanteresse, il se surprit sur la terrasse, ange déchu n’ayant plus sous les yeux que des maisons moroses, des arbres rabougris, un monde étrange, jamais entrevu. Mais elle lui avait souri en le quittant, sourire significatif, sourire divin, le souvenir en était gravé là, dans son cœur ; et quand enfin il s’attabla pour dîner dans certain restaurant où l’on faisait de la musique, un air de flûte (ô céleste harmonie !) accompagna le festin. Les notes perlées étaient à l’unisson de ce sourire ; elles le paraphrasaient de mille manières, toujours selon ses vœux les plus ardents ; pour la première fois de sa vie même et quelque peu désolée, il s’aperçut qu’il aimait passionnément la musique.
Le lendemain et le surlendemain, ses rêves voltigèrent dans cet air tiède et parfumé. Tantôt il la voyait et était reçu avec une faveur marquée, tantôt, il ne la voyait pas du tout, tantôt il la voyait et était traité comme une quantité négligeable. Le bruit de son pas sur l’escalier le révolutionnait ; les livres qu’il recherchait et lisait étaient des livres sur Cuba et le rapprochaient d’elle sans qu’elle s’en doutât ; dans le salon même de la propriétaire, il se trouva un monsieur pour parler d’un cyclone et confirmer jusqu’au moindre détail (était-ce donc aucunement nécessaire ?) la description qu’elle en avait faite. Il entra alors dans cette phase charmante de l’amour ingénu où l’amoureux se reproche son indignité et sa présomption : qu’était-il, lui, pauvre diable, sans place, sans aventure, sans beauté, sans esprit, sans sou ni maille, pour aspirer à la main d’une créature de lumière, couronnée par une existence aussi incomparable ? Que faire, grand Dieu ! pour devenir digne d’elle ? par quel acte d’héroïsme et d’abnégation attirer les yeux de cet ange sur son humble individu ?
Il alla demander des inspirations à la solitude champêtre du square, où son bon cœur lui avait fait de nombreux amis parmi les visiteurs assidus de l’endroit : les chats vagabonds et les enfants qui erraient comme des âmes en peine devant l’hôpital. Il s’y promenait des heures entières, considérant la profondeur de sa nullité et la grandeur prodigieuse du mérite de l’adorée ; tantôt revenant sur la terre pour dire un mot affectueux au frère d’un petit malade, tantôt, avec un soupir à fendre l’âme, se rappelant la reine des femmes et le rayon d’or de sa vie.
Que faire ? Il avait observé que Teresa avait l’habitude de sortir à certaine heure de l’après-midi ; quelque danger pouvait la menacer de la part d’un émissaire cubain ; dans ce cas, la présence d’un ami suffirait pour faire pencher la balance en sa faveur : donc s’il la suivait ? Lui offrir de l’accompagner pourrait sembler indiscret ; la suivre ouvertement serait une impertinence manifeste ; il se voyait réduit à un rôle plus secret, qui répugnait, il est vrai, en quelque mesure à son caractère franc et loyal, mais qu’il se croyait pourtant à même de remplir avec l’adresse consommée d’un détective.
Le lendemain même, il mit son plan à exécution. Mais au coin du Tottenham Court, la señorita revint brusquement sur ses pas et, en l’apercevant, manifesta un plaisir et une surprise extrêmes.
— Ah ! señor, s’écria-t-elle, il y a des jours où vraiment j’ai de la chance. Je cherchais précisément un messager. Et, avec le plus gracieux des sourires, elle l’envoya à l’autre bout de Londres, à une adresse qu’il ne put découvrir. Ce fut une pilule amère pour notre chevalier errant ; mais quand il revint à la nuit close, éreinté par sa course inutile et tout penaud de son fiasco, la dame le reçut avec une cordiale gaieté et l’assura que tout était pour le mieux, car elle avait changé d’avis et s’était bien repentie de l’avoir envoyé là-bas.
Le lendemain, il renouvela sa tentative, brûlant d’ardeur et de courage et résolu de protéger Teresa au péril de ses jours. Mais une catastrophe terrible l’attendait. Dans Hanway Street, étroite et déserte, elle fit soudain volte-face et s’adressa au jeune homme d’un ton hautain et avec une flamme dans les yeux qu’il ne lui avait jamais vue.
— Est-ce à dire que vous me suivez, señor ? s’écria-t-elle. Sont-ce là les façons d’agir des gentlemen anglais ?
Harry se confondit en excuses plates et ineptes, implora son pardon, jura de ne plus recommencer et fut enfin congédié, l’oreille basse et le cœur angoissé. L’échec était définitif ; il fallait renoncer à faire valoir ainsi ses services. Il se remit à faire les cent pas dans le square et sur la terrasse, bourrelé de remords et fou d’amour, admirable et abruti, digne objet de mépris et d’envie pour les vétérans de l’existence et du bonheur. Pendant ces heures vaines où il courtisait la fortune pour un regard de l’aimée, il lui vint tout naturellement à l’esprit qu’il devrait observer les manières et l’extérieur des gens qui fréquentaient la maison. D’ailleurs, une seule personne rendait de fréquentes visites à la jeune dame : c’était un homme de haute stature, ayant pour trait distinctif un ornement d’un goût douteux : une barbiche taillée à la façon d’un diacre américain. Je ne sais quoi dans son allure déplaisait à Harry ; cette antipathie ne fit que croître avec le temps, et quand enfin il eut le courage de demander à la belle Cubaine qui était ce personnage, sa réponse le jeta dans une véritable consternation.
— Ce monsieur, dit-elle, réprimant à grand-peine un sourire, ce monsieur, je ne vous le cacherai pas, m’a demandée en mariage et me presse avec l’ardeur la plus respectueuse de me rendre à ses vœux. Hélas ! que lui dire ? La triste Teresa doit-elle opposer à cette demande un refus formel ? doit-elle donner sans hésiter son consentement ?
Harry ne put répondre un mot, un accès de jalousie féroce le serrait à la gorge, et il eut à peine assez de sang-froid pour prendre congé sans faire un éclat. Mais, dans la solitude de sa chambre, il donna libre cours à son désespoir. Il adorait passionnément la señorita ; pourtant, ce n’était pas seulement l’idée de son union possible avec un autre qui lui brisait le cœur, mais l’absolue conviction que son prétendu était indigne d’elle. En faveur d’un duc, d’un évêque, d’un général victorieux, de tout homme enfin orné de brillantes vertus, il aurait renoncé à ce trésor avec une sorte de joie amère ; il se voyait suivant de bien loin le cortège nuptial ; il se voyait rentrant dans ce morne logis désormais privé de son joyau précieux. Il pleurerait sans doute, mais son désespoir serait calme et noble. Mais il n’était pas question de cela ; cet homme n’était positivement pas un gentleman ; son allure était louche, embarrassée, comme celle d’un scélérat ; ses ongles étaient en deuil ; son regard était faux ; son amour n’était peut-être qu’un prétexte ; c’était peut-être, qui sait ? un espion cubain habilement déguisé. Harry se jura qu’il tirerait ses doutes au clair, et le soir, à l’heure habituelle de la visite, il alla occuper un poste d’observation qui commandait les trois issues du square.
Il n’y était que depuis peu de temps, lorsqu’un cab s’arrêta devant la porte ; l’homme à la barbiche en descendit, paya le cocher ; puis Harry le vit entrer dans la maison, portant sur l’épaule une boîte brune. Une demi-heure plus tard, il sortit, mais sans la boîte, et se dirigea vers le quartier est d’un pas rapide. Desborough, avec les mêmes précautions qu’il avait vainement employées à l’égard de Teresa, suivit les pas de son adorateur. L’homme se mit bientôt à flâner, considérant avec un intérêt apparent les menus articles à la montre des fruitiers ou des marchands de tabac ; deux fois il revint vivement à son point de départ ; puis, comme s’il avait enfin vaincu son hésitation, il s’élança d’une allure précipitée et résolue dans la direction de Lincoln’s Inn. Arrivé dans une rue écartée complètement déserte, il tourna sur ses talons, vint droit à Harry, à qui il parut, dans ces quelques minutes de poursuite, avoir vieilli de dix ans, et lui demanda d’un ton assez rogue s’il n’avait pas eu déjà le plaisir de le rencontrer auparavant.
— Vous ne vous trompez pas, monsieur, dit Harry un peu déconcerté, mais faisant pourtant bonne contenance ; et je ne nierai pas que je vous suivais avec intention. Sans doute, ajouta-t-il, car il croyait que le monde entier n’avait de pensées que pour Teresa, vous savez ce que je veux dire.
À ces mots, l’homme à la barbiche fut pris d’une terreur panique. Il sembla vouloir s’expliquer, mais la parole mourut sur ses lèvres blêmes ; alors, rapide comme l’éclair, il fit volte-face et prit ses jambes à son cou en un galop furieux.
Harry fut d’abord tellement abasourdi par cette conduite insensée qu’il ne songea pas à le poursuivre, et quelque diligence qu’il fit ensuite, il n’en tira d’autre profit que d’apercevoir au loin l’homme à la barbiche sauter dans un cabriolet et se perdre dans la cohue incessante d’Holborn.
Ne sachant que penser de tout cela, Harry retourna à la maison de Queen Square, et, pour la première fois, il eut la témérité de frapper à la porte de la belle Cubaine. Elle lui cria d’entrer, et il la trouva agenouillée d’un air désolé auprès d’une caisse brune en bois.
— Señorita, s’écria-t-il, je doute que les intentions de cet homme soient aussi honorables qu’il veut vous le faire croire. Sa façon d’agir, quand il s’aperçut que je le suivais, quand j’allais lui dire ce qui me poussait à agir ainsi, cette façon, señorita, n’est pas celle d’un honnête homme.
— Oh ! s’écria-t-elle, se tordant les mains comme en un accès de désespoir. Don Quichotte, don Quichotte, vous voilà donc de nouveau parti en guerre contre les moulins à vent ! Puis, se mettant à rire : Pauvre diable ! ajouta-t-elle, quelle peur bleue vous lui aurez faite ! Car sachez que les recors cubains sont ici, et que bientôt sans doute ils arracheront votre pauvre Teresa de son dernier asile. Même cet humble intermédiaire, ce clerc de mon solicitor, peut à tout moment devenir la proie de ces spadassins.
— Un clerc, un humble intermédiaire ! s’écria Harry ; mais vous m’avez dit vous-même qu’il avait demandé votre main !
— Je pensais que vous autres, Anglais, ne détestiez pas la bonne plaisanterie, répondit la dame avec calme. En réalité, cet homme n’est, je le répète, que le clerc de mon homme de loi, et ce soir il m’apportait des nouvelles désastreuses. Je suis dans une vilaine passe. Señor Harry, voulez-vous me venir en aide ?
À ce mot inespéré, le cœur du jeune homme bondit dans sa poitrine ; et enflammé d’espoir, d’orgueil et de confiance en lui-même, pour l’accomplissement de la tâche périlleuse qu’on allait lui confier, il oublia de s’appesantir davantage sur la façon cavalière avec laquelle la dame s’était moquée de lui.
— Pouvez-vous le demander ? s’écria-t-il. Que puis-je faire pour vous ? Dites, dites vite.
Avec une émotion qui n’était certes pas de commande, la belle Cubaine mit la main sur la caisse.
— Ceci, dit-elle, renferme mes joyaux, mes papiers et mes effets, en un mot tout ce qui me rattache encore à Cuba et à mon sinistre passé. Il faut les faire sortir clandestinement d’Angleterre, ou, à ce que me mande mon solicitor, je suis perdue sans remède. Demain, à bord du paquebot pour l’Irlande, une main sûre attend la caisse ; le problème est de trouver quelqu’un pour la transporter à Holyhead, la faire placer sous ses yeux à bord du bateau et revenir à Londres en toute hâte. Voulez-vous être ce quelqu’un ? Voulez-vous partir demain par le premier train, obéir ponctuellement à mes ordres, vous rappeler sans cesse que vous êtes environné d’espions cubains, et, sans un regard en arrière, sans un mouvement qui trahît l’intérêt qui vous anime, laisser la boîte où vous l’avez déposée et revenir à terre immédiatement ? Le voulez-vous, voulez-vous enfin sauver votre amie ?
— Je ne comprends pas bien… balbutia Harry.
— Moi non plus, répondit Teresa. Et qu’importe que nous comprenions, si nous obéissons aux ordres de l’homme de loi, plus avisé que nous ?
— Señorita, répondit Harry d’un ton grave, sans doute ce service est bien peu de chose en comparaison de ce que je voudrais faire pour vous. Mais permettez-moi un seul mot. Si Londres ne présente plus de sécurité pour vos trésors, à plus forte raison n’en présente-t-il plus pour vous-même, et si je démêle tant soit peu le plan de votre solicitor, je crains qu’à mon retour je ne vous trouve plus ici. Je ne suis pas un esprit transcendant, je ne puis que dire simplement ce que j’ai dans le cœur,… c’est-à-dire que je vous aime et que je ne puis supporter l’idée d’être séparé de vous à jamais. Je n’aspire à d’autre bonheur que celui de vous servir ; n’est-il pas juste que j’aie de vos nouvelles ? Oh ! promettez-moi de m’en donner !
— Vous en aurez, dit-elle après un instant de silence. Je vous le promets, vous en aurez. Mais quoiqu’elle parlât avec un grand sérieux, on apercevait en elle les signes d’un embarras profond, et un violent conflit d’émotions les plus diverses se peignait sur ses traits.
— J’ajouterai, reprit Desborough, en cas d’accident…
— Accident ! s’écria-t-elle ; pourquoi dites-vous cela ?
— Qui sait ? dit-il ; peut-être à mon retour serez-vous partie, et de longtemps nous ne nous reverrons plus. Je veux donc que vous sachiez ceci : depuis le jour où vous m’avez roulé une cigarette, pas une heure, pas une minute votre image n’a été absente de mon cœur ; et si je puis en quelque façon vous être utile, prenez-moi, froissez-moi comme cette feuille de papier et jetez-moi au feu, si cela vous plaît. C’est avec joie que je mourrais pour vous !
— Partez ! dit-elle. Partez à l’instant. Ma tête tourne. Je ne sais plus ce que je dis. Partez, et bonne nuit, et puissiez-vous… Oh ! puissiez-vous revenir sain et sauf !
Rentré dans sa chambre, une joie anxieuse inonda l’âme du jeune homme, et quand il se représentait ce visage devenu soudain d’une pâleur mortelle, cette voix brisée par l’émotion, son cœur flottait entre une joie délirante et les plus sombres pressentiments. L’amour, il est vrai, s’était présenté à lui sous un masque tragique. Qu’importe, enfin ? c’était l’amour ! Qu’importe, puisqu’elle était touchée à l’idée de la séparation ? Il se coucha sur ces pensées panachées de rose et de noir, passa toute la nuit d’un rêve à l’autre, poursuivi par le visage pâle de Teresa, dévoré d’indicibles inquiétudes. À la première lueur de l’aube, il s’éveilla en sursaut, en proie, cette fois, à une terreur folle. Il était temps pour lui de se lever, il s’habilla, déjeuna de viande froide qu’il avait préparée la veille et alla chercher la boîte dans la chambre de son idole. La porte était ouverte, laissant voir à l’intérieur un étrange désordre ; les meubles étaient poussés dans les coins, et le centre de la pièce présentait un espace libre pour le va-et-vient d’une personne violemment agitée. Mais la boîte était là, et, sur le couvercle, un carré de papier avec ces mots : « Harry, j’espère être de retour avant votre départ. Teresa. »
Il s’assit et attendit, sa montre posée devant lui sur la table. Elle l’avait appelé Harry : c’en était assez, pensait-il, pour illuminer tout le jour d’un rayon céleste ; et cependant l’aspect de cette chambre en désordre gâtait un peu son plaisir. La porte de la chambre à coucher était entrebâillée, et quoiqu’il détournât les yeux, craignant de commettre un sacrilège, il ne put s’empêcher de remarquer que le lit n’était pas défait. Il en était encore à se demander ce que cela signifiait et à vouloir absolument se convaincre que tout était à merveille, lorsque l’aiguille implacable de sa montre l’avertit de partir sans délai. Il était, avant tout, homme de parole ; il courut chercher un fiacre à Southampton Row, et, mettant la boîte devant lui sur le strapontin, il roula vers la gare.
Les rues s’éveillaient à peine ; l’œil ne trouvait guère d’objets pour le distraire, et l’attention du jeune homme se concentra tout entière sur son silencieux compagnon de route. Sur un des côtés était clouée une carte avec la suscription : Miss Doolan. À bord du paquebot pour Dublin. Cristaux. Fragile. Il pensa que son adorée était peut-être forcée d’adopter le pseudonyme de Doolan. Tout en étudiant la carte, il reconnut qu’un accablement mortel, insurmontable s’emparait peu à peu de son esprit ; ce fut en vain qu’il essaya de secouer cette torpeur, en vain qu’il se mit à siffler un petit air de chasse, le pressentiment d’une catastrophe imminente l’écrasait. Il mit la tête à la portière : le cab roulait tranquillement par les longues rues désertes sans être suivi d’âme qui vive. Il prêta l’oreille ; malgré le bruit des roues sur le pavé, il crut distinguer un son régulier, presque imperceptible dans la boîte. Il mit l’oreille contre le couvercle, et il lui sembla reconnaître un tic-tac délicat ; l’instant d’après, malgré toute son attention, il ne put plus rien entendre. Il se mit à rire de ses craintes puériles ; mais son humeur noire persistait, et ce fut avec une satisfaction extraordinaire qu’il sauta hors du cab à son arrivée devant la gare.
Probablement par mesure de précaution, Teresa avait indiqué l’heure du train une trentaine de minutes en avance ; quand Harry eut confié la boîte à un commissionnaire, qui la posa à son tour sur un truc, il se mit à arpenter le hall. À ce moment s’ouvrit l’étalage du libraire, et le jeune homme examinait les livres, lorsqu’il se sentit saisir par le bras. Il se retourna et il reconnut aussitôt la belle Cubaine, bien qu’un voile fort épais dissimulât ses traits.
— Où l’avez-vous mise ? demanda-t-elle ; et le son de sa voix le surprit.
— Quoi ? dit-il.
— La boîte. Faites-la porter immédiatement dans un cab. Je suis pressée ! Vite ! vite !
Il s’empressa d’obéir, étonné de ces brusques changements, mais n’osant l’importuner par ses questions ; quand un cab se fut avancé et qu’on eut hissé la boîte sur le siège du cocher, la belle Cubaine se retira un peu à l’écart et fit signe à Harry d’approcher.
— Maintenant, dit-elle de cette voix sourde et sans expression qui l’avait frappé tout à l’heure, vous allez partir pour Holyhead sans le colis ; vous irez à bord du steamer, et si vous y voyez un homme avec une cravate rouge et un pantalon de tartan, vous lui direz que tout est manqué ; sinon, ajouta-t-elle avec un sanglot étouffé, eh bien ! tant pis. Donc, adieu !
— Teresa, dit Harry, montez dans le cab, je vous accompagne. Quelque complication est survenue, un danger vous menace peut-être, et avant que je sache tout, personne au monde ne me décidera à vous quitter, personne, pas même vous.
— Vous refusez ? demanda-t-elle, ô Harry ! ce serait mieux pourtant !
— Je refuse, dit Harry d’un ton ferme.
Elle le regarda un moment à travers son voile, puis tout à coup saisit sa main d’une façon fébrile trahissant plutôt la frayeur que la tendresse, et ils s’avancèrent ainsi jusqu’à la portière du cab.
— À quelle adresse ? demanda Harry.
— Chez nous, bride abattue, répondit-elle ; double course ! Et aussitôt qu’ils eurent pris place tous deux, le cab s’éloigna de la gare d’un train d’enfer.
Teresa se rejeta dans un coin de la voiture. Pendant toute la route, Harry put apercevoir les larmes couler sous son voile ; mais elle ne lui accorda aucune explication. Arrivés à la maison de Queen Square, ils descendirent, et Harry, fier de montrer sa force, voulut charger la boîte sur son épaule.
— Non, le cocher, murmura-t-elle, le cocher !
— Je ne le souffrirai pas, dit Harry avec gaieté, et, après avoir payé la course, il suivit Teresa qui venait d’ouvrir la porte avec sa clef. L’hôtesse et la bonne étaient parties en courses, la maison était tranquille et déserte ; et quand le bruit des roues se fut perdu dans Gloucester Street Harry, qui montait l’escalier avec son fardeau, entendit le même tic-tac faible, étouffé, qu’il avait remarqué déjà. Teresa, qui le précédait, ouvrit la porte de sa chambre et l’aida à poser délicatement la boîte dans le coin le plus rapproché de la fenêtre.
— Et maintenant, dit Harry, qu’y a-t-il ?
— Vous ne voulez donc pas partir ? s’écria-t-elle d’une voix éclatante et se tordant les mains dans une crise d’exaspération. Harry, pour la dernière fois, allez-vous-en ! Abandonnez-moi au sort que je mérite !
— Le sort, répéta Harry. Quel sort ?
— Non, non ! reprit-elle. Je ne sais plus ce que je dis. Mais je veux être seule. Vous reviendrez ce soir, Harry. Vous reviendrez… quand vous voudrez. Mais, à présent, laissez-moi… à présent ! Puis, tout à coup : J’ai une course à vous faire faire, s’écria-t-elle ; vous ne pouvez me refuser !
— Non, répondit Harry, vous n’avez pas de course. Vous êtes dans le chagrin, ou vous courez un danger. Levez votre voile et dites-moi ce que c’est.
— Alors, dit-elle, puisque vous m’y forcez, il ne me reste plus qu’une chose à faire. Et, levant son voile, elle lui montra un visage d’où la moindre couleur avait disparu, des yeux gonflés de larmes, un front où la résolution venait de l’emporter sur la terreur. Harry, commença-t-elle, je ne suis pas ce que je parais être.
— Il me semble, observa-t-il, que vous me l’avez déjà dit plusieurs fois.
— Ô Harry, Harry, s’écria-t-elle, ce reproche me fait mourir de honte. Mais cette fois, devant Dieu, je dis la vérité. Je suis une femme perverse et dangereuse. Mon nom est Clara Luxmore. Je n’ai pas plus été à Cuba que dans la Lune. Depuis notre première entrevue jusqu’à cette heure, je vous ai trompé, je me suis jouée de vous. Ce que je suis, je n’ose encore vous l’avouer. Je vous jure qu’avant ce moment, avant les affres de la nuit dernière, je n’avais jamais entrevu la profondeur et l’infamie de mon crime.
Le jeune homme la regardait, foudroyé. Mais, soudain, emporté par un mouvement jeune et généreux :
— Ça m’est égal, dit-il ; si vous êtes ce que vous dites, la nécessité de mon appui et de mes conseils n’en est que plus grande pour vous.
— Est-il donc écrit, s’écria-t-elle, que toutes mes tentatives seront vaines, et que rien ne pourra vous décider à fuir cette maison de mort ?
— De mort ? répéta-t-il.
— Oui, de mort, cria-t-elle ; de mort ! Dans cette caisse que vous avez promenée à travers Londres et portée sur vos épaules inconscientes sommeillent, attendant le choc fatal, les forces infernales de la dynamite.
— Grand Dieu ! s’écria Harry.
— Ah ! continua-t-elle avec frénésie, fuirez-vous, à présent ? À tout moment vous pouvez entendre le coup de l’aiguille sur l’amorce, signal de la ruine de cette maison. J’étais sûre que Mac Guire se trompait ; ce matin, avant le jour, j’ai couru chez Zéro ; il a confirmé mes soupçons. Je vous voyais, vous, mon Harry bien-aimé, tomber victime de mes machinations. J’ai senti alors que je vous aimais… Harry, partirez-vous à présent ? Ne m’épargnerez-vous pas ce crime involontaire ?
Harry demeurait sans voix, les yeux fixés sur la caisse ; à la fin, il se tourna vers la jeune femme :
— C’est… demanda-t-il d’une voix rauque, c’est une bombe de dynamite ?
Sa bouche se contracta pour prononcer le mot : Oui ! mais la parole mourut sur ses lèvres.
Avec une curiosité insensée, il se pencha sur la boîte ; dans le calme de cette chambre le tic-tac s’entendait clairement, et, à ce son mesuré, le sang lui reflua au cœur.
— Dirigée contre qui ? demanda-t-il.
— Qu’importe ? s’écria-t-elle ; si vous pouvez encore être sauvé, à quoi bon toutes ces questions ?
— Bonté divine ! s’écria Harry. Et les enfants de l’hôpital ! À tout prix il faut arrêter ce mouvement damné !
— Impossible ! murmura-t-elle ; les forces humaines sont impuissantes à détourner le coup, mais vous, Harry… vous, mon bien-aimé… vous pouvez encore…
Alors, dans la boîte qui reposait si tranquillement en son coin on entendit un léger grincement, comme celui d’une pendule qui va sonner l’heure. Pendant une seconde, le couple se regarda les sourcils froncés, les yeux égarés par l’épouvante. Puis Harry, d’un bras se préservant la face, de l’autre attira la jeune fille sur sa poitrine, et tous deux tombèrent contre la muraille.
Un craquement sourd et sinistre ébranla la chambre ; leurs yeux se fermèrent instinctivement au-devant du coup fatal, et toujours étroitement enlacés comme s’ils étaient ivres, ils roulèrent ensemble sur le sol. Le craquement fut suivi d’un sifflement strident et prolongé pareil à celui d’un parterre indigné ; une odeur nauséabonde les saisit à la gorge ; la chambre se remplit d’une fumée âcre et épaisse.
Quand cette fumée se fut un peu dissipée, et qu’enfin, meurtris et tout tremblants encore, ils se furent mis sur leur séant, le premier objet qui frappa leurs regards fut la boîte reposant dans son coin, intacte, mais exhalant encore de petits jets de vapeur par les interstices autour du couvercle.
— Ô pauvre Zéro ! s’écria la jeune fille riant et pleurant tout à la fois. Hélas ! pauvre Zéro ! Cela va lui briser le cœur !