HISTOIRE DE LA BELLE CUBAINE
Je ne suis pas ce que je parais être. Mon père descendait, en ligne paternelle, de grands d’Espagne, et en ligne maternelle du patriote Bruce. Ma mère aussi tirait son origine d’une race de rois, mais, hélas ! c’étaient des rois africains. Elle était belle comme le jour, plus belle que moi, car j’ai quelque peu hérité du sombre caractère de physionomie de mon père ; son caractère était plein de noblesse, ses manières avaient je ne sais quoi de royal ; la voyant si supérieure en intelligence et en éducation à toutes nos voisines et entourée d’affections délicates et de profonds respects, je lui portais un amour qui tenait de l’adoration. Quand le moment fatal fut arrivé, je reçus sur mes lèvres son dernier souffle, ignorant encore qu’elle était esclave, hélas ! et la maîtresse de mon père. Sa mort, qui survint quand j’avais seize ans, fut le premier chagrin de ma vie ; elle enleva à notre foyer sa douceur et son charme, jeta sur ma jeunesse une ombre de mélancolie et opéra en mon père un changement tragique et durable. Des mois s’écoulèrent ; avec l’élasticité de la jeunesse, je repris un peu de cette gaieté innocente que j’avais connue auparavant ; la plantation se couvrait de nouvelles et souriantes moissons ; les nègres du domaine avaient déjà oublié ma mère et m’obéissaient aujourd’hui comme ils lui avaient obéi jadis ; mais de jour en jour le front du señor Valdevia s’assombrissait davantage. Même du temps de ma mère, ses absences du logis étaient fréquentes, car il faisait le commerce de pierres précieuses à La Havane ; mais maintenant, il était presque toujours au loin ; quand il rentrait, ce n’était que pour une nuit, et son aspect était celui d’un homme accablé par la fortune adverse.
L’endroit où je suis née et où j’ai passé ma jeunesse est une île des Caraïbes, à une demi-heure, en canot, des côtes de Cuba, rocailleuse, accidentée, et, si l’on en excepte l’habitation et le domaine, inhabitée et abandonnée à la nature. La maison, construction basse, entourée de spacieuses vérandas, était bâtie sur une élévation de terrain et regardait la mer dans la direction de Cuba. Les brises marines lui arrivaient doucement, nous éventaient tandis que nous nous balancions dans nos hamacs et qu’autour de nous pleuvaient les fleurs de magnolia. Derrière et à gauche, le quartier des nègres et les champs magnifiques couvraient la huitième partie de la surface de l’île. À droite, jusqu’aux limites mêmes du jardin, s’étendait un vaste marais pestilentiel, ombragé de forêts épaisses, exhalant la fièvre, coupé de fondrières profondes, et où pullulaient les huîtres empoisonnées, les crabes venimeux, les serpents, les alligators, d’étranges poissons et d’immondes reptiles. Dans la profondeur de cette jungle, nul ne pouvait pénétrer s’il n’avait du sang africain dans les veines ; un ennemi invisible, inexorable, guettait l’Européen, et l’air même était la mort.
Un matin (et je puis dater de cette époque le commencement de mes malheurs ininterrompus), sortant de ma chambre au point du jour, car dans ces climats brûlants tout le monde se lève de grand matin, je ne trouvai pas un serviteur qui répondît à mon appel. Je fis le tour de la maison, personne, et ma surprise devint bientôt de la frayeur lorsque, arrivée à une grande cour entourée de vérandas, je la trouvai pleine de nègres. À mon arrivée et même lorsque je m’avançai au milieu d’eux, nul ne parut remarquer ma présence. Ils n’avaient d’yeux et d’oreilles que pour une seule personne : une femme, vêtue avec richesse et avec goût, à la démarche élégante, à la voix harmonieuse, enlaidie moins par les années que par l’orgueil et les plus cruelles passions ; son visage pourtant conservait des vestiges de sa beauté première et aurait eu encore quelque charme si l’éclat diabolique de son regard n’avait révélé la noirceur de son âme. Ce fut, je pense, par quelque émanation de cette âme perverse que je ressentis à son approche une indicible répulsion ; certaines plantes, dit-on, nous empoisonnent de leurs effluves, certains reptiles nous fascinent ; ainsi cette femme m’anéantissait, pour ainsi dire. Mais je suis vaillante de nature ; je foulai aux pieds ma faiblesse et, me frayant un chemin à travers les esclaves qui semblaient à présent embarrassés comme en présence de deux maîtresses rivales, je demandai d’un ton impérieux : Quelle est cette femme ?
Une jeune esclave, pour qui j’avais toujours eu de la bonté, murmura à mon oreille de me tenir sur mes gardes, car c’était Mme Mendizabal que j’avais devant les yeux ; mais le nom m’était inconnu.
Pendant ce temps, la femme, avec un lorgnon à la main, me toisait des pieds à la tête avec une insolente curiosité.
— Jeune femme, dit-elle enfin, je connais la manière de traiter les esclaves rebelles et je mets ma gloire à dompter les caractères les plus opiniâtres. Réellement, vous me tentez. Si je n’avais sous la main des affaires de bien autre importance, je vous achèterai certainement à la vente des biens de votre père.
— Madame… commençais-je ; mais ma voix s’étrangla dans la gorge.
— Est-il croyable que vous ne connaissiez pas votre position ? répondit-elle avec un rire venimeux. Ce serait du haut comique ! Vraiment, il faut que je l’achète. Quelques talents d’agrément, je suppose ? ajouta-t-elle en se tournant vers les esclaves.
Plusieurs lui assurèrent que la jeune maîtresse avait été élevée comme une dame, car ils s’imaginaient cela dans leur simplicité.
— Elle fera très bien mon affaire dans ma maison de commerce de La Havane, dit la señora Mendizabal, m’étudiant de nouveau à l’aide de son lorgnon ; et je prendrai un vrai plaisir, poursuivit-elle en s’adressant plus directement à moi, à vous faire faire connaissance avec la lanière de mon fouet. Et un sourire de volupté féroce passa sur ses traits.
Alors la voix me revint avec la colère. Appelant par leur nom mes esclaves particuliers, je leur ordonnai de chasser cette femme de la maison, de la jeter dans un bateau et de la reconduire à Cuba. Mais, tout d’une voix, ils s’écrièrent qu’ils ne pouvaient obéir ; ils se pressèrent autour de moi, criant, gesticulant, me suppliant d’être raisonnable ; et lorsque je persistai dans ma résolution, exprimant toute la rage et le mépris que m’inspirait cette indigne créature, ils s’écartèrent de moi comme si j’avais blasphémé. Un respect superstitieux environnait évidemment cette étrangère ; je n’avais, pour m’en convaincre, qu’à regarder l’inquiétude peinte en ce moment sur tous les visages, et leurs craintes finirent par me gagner aussi, je l’avoue. Je levai de nouveau les yeux sur Mme Mendizabal ! Elle était très calme et m’observait à travers son lorgnon avec un sourire de mépris. Voyant toutes mes menaces vaines et son triomphe assuré, un cri s’échappa de mes lèvres, un cri de fureur, de honte, de désespoir, et je m’enfuis sans savoir où j’allais.
Ma course folle me conduisit sur la plage. Ma tête tournait, mon sang brûlait mes veines ; ces événements avaient été si soudains, si étranges, que je ne pouvais croire à leur réalité. Qui était-elle ? d’où tenait-elle le pouvoir qu’elle exerçait sur mes nègres obéissant à son moindre signe ? Pourquoi m’avait-elle parlé comme à une esclave ? que voulait-elle dire par : la vente des biens de mon père ? Je ne pouvais trouver de réponse à une seule de ces questions tumultueuses, et tout était confusion et trouble devant mes yeux, sauf l’image détestée de cette femme.
Je courais encore au bord des flots, transportée de colère et de terreur, lorsque j’aperçus mon père qui venait de débarquer et s’avançait à ma rencontre. Avec un cri déchirant, je tombai dans ses bras et, la tête sur sa poitrine, je sanglotai à fendre l’âme. Il me fit asseoir sous un palmier qui croissait non loin de là et chercha à me consoler, mais d’un air un peu contraint ; aussitôt que j’eus repris quelque empire sur moi-même, il me demanda d’une voix assez rude ce que signifiait cette explosion de larmes. Alors, d’un ton ferme, bien qu’encore brisé parfois par les sanglots, je lui dis qu’une étrangère était arrivée dans cette île, – à ces mots, il me sembla le voir tressaillir, à coup sûr il pâlit, – que les serviteurs ne voulaient plus m’obéir, que l’étrangère s’appelait Mme Mendizibal, – alors il me sembla troublé et rassuré tout à la fois ; – qu’elle m’avait insultée, traitée comme une esclave ; ici les sourcils de mon père recommencèrent à se froncer ; avait assuré qu’elle m’achèterait et questionné mes esclaves sur mon compte en ma présence ; qu’enfin, me voyant exposée sans protection à ces libertés intolérables, j’avais pris la fuite, folle de douleur, d’indignation et d’épouvante.
— Teresa, dit mon père d’une voix grave, je dois faire appel aujourd’hui à tout votre courage ; j’ai bien des choses à vous apprendre, et ma fille doit aujourd’hui se montrer digne de moi par son sang-froid et son énergie. De cette Mendizabal d’abord, que dirai-je et comment vous apprendrai-je qui elle est ? Il y a trente ans, c’était la plus jolie des esclaves ; aujourd’hui, vous l’avez vue, créature vieille avant l’âge, dégradée par les vices et les métiers les plus infâmes, mais libre, riche et mariée, dit-on, à un homme honorable, – Dieu ait pitié de lui ! – et exerçant sur ses anciens compagnons de captivité une influence aussi illimitée que mystérieuse quant à son origine. On suppose que d’horribles rites ont affermi son empire sur ces êtres crédules, les rites de Hoodoo. Quoi qu’il en soit, je veux bannir de ma pensée l’image de cette misérable sorcière ; le danger qui nous menace n’est pas de ce côté, et, je puis vous le jurer, vous ne tomberez jamais entre ses mains.
— Entre ses mains, mon père ! m’écriai-je. Il y avait donc quelque chose de vrai dans ses paroles ? Suis-je… ô mon père ! dites-moi toute la vérité ; je puis tout supporter, mais non cette cruelle incertitude.
— Je vais tout vous dire, répliqua-t-il. Votre mère était une esclave ; j’avais l’intention, aussitôt ma fortune faite, de me retirer sur le sol libre de l’Angleterre, où la loi m’aurait permis de l’épouser ; intention trop longtemps différée, car la mort la frappa au moment où tout était prêt pour le départ. Vous comprendrez à présent combien la mémoire de votre mère pèse lourdement sur moi.
Je versai des larmes de pitié sur les chagrins de mes malheureux parents, et, en cherchant à consoler celui qui me restait, j’oubliais mes propres infortunes.
— Mais laissons cela, reprit mon père ; mes regrets ne peuvent racheter le passé, et je dois subir sans me plaindre le châtiment du remords. Aujourd’hui, Teresa, il me reste à accomplir sans délai une tâche qui est encore réalisable : celle de vous rendre à la liberté.
Je commençais à le remercier avec effusion, quand il m’interrompit assez durement :
— La maladie de votre mère, dit-il, a exigé le sacrifice de tout mon temps. Mes affaires à la ville ont dû être confiées à des subalternes incapables ; mon habileté dans le maniement des affaires, mes connaissances incomparables dans le trafic des pierres précieuses, ce tact qui me fait distinguer, même dans la nuit la plus profonde, un saphir d’un rubis et me permet de préciser, sur un simple coup d’œil, la provenance de telle pierrerie, tout cela a manqué trop longtemps à la conduite de ma maison. Teresa, je suis ruiné.
— Qu’importe ? m’écriai-je, qu’importe la pauvreté s’il nous reste notre amour mutuel et nos chers souvenirs ?
— Vous ne m’entendez pas, dit-il d’un air sombre. Esclave, jeune, – hélas ! presque une enfant encore, – belle de la beauté la plus touchante, innocente comme un ange, toutes ces qualités qui désarmeraient les loups et les crocodiles, ne sont aux yeux de mes créanciers que des avantages précieux pour la vente. Vous êtes un gage mobilier, un objet marchand, et, ces mots crient vengeance au ciel, une matière de mise à prix. Comprenez-vous enfin ? Si je vous rendais la liberté, j’agirais en fraude des droits de mes créanciers ; la manumission serait certainement annulée ; vous n’en seriez pas moins esclave ; moi, je serais un criminel.
Je pris sa main dans la mienne, la baisai et pleurai sur le sort de mon père infortuné non moins que sur le mien.
— Ce que j’ai tenté pour réparer mes pertes, continua-t-il, mon labeur inouï, mes efforts, mon audace, le ciel en fut témoin et s’en souviendra peut-être. Mais sa bénédiction présente m’a été refusée, ou, je me plais à le croire, elle est reportée sur la tête de ma fille. Il ne me reste plus enfin aucun espoir, je suis définitivement ruiné ; une lourde échéance tombe demain, et je ne puis y faire face ; je serai déclaré failli ; mes biens, mes propriétés, mes joyaux que j’ai tant aimés, mes esclaves que j’ai traités presque en amis, et, chose mille fois plus horrible, vous-même, ma fille bien-aimée, tout sera vendu et tombera entre les mains de trafiquants ignorants et avides. Trop longtemps, je le vis alors, j’ai fermé les yeux, dans un but de lucre coupable, sur cet horrible crime qu’on appelle l’esclavage ; mais ma fille, mon innocente enfant, devait-elle expier ma faute ? Non, m’écriai-je. Je pris le ciel à témoin de la pureté de mes intentions, je saisis cette cassette et je m’enfuis. On me traque, on me serre de près ; demain matin, cette nuit peut-être, ils arriveront ici, ils se saisiront de votre père et le jetteront en prison, vous réservant pour l’esclavage et le déshonneur… Nous n’avons que quelques heures devant nous. Au nord de cette île, par une chance inespérée, un yacht anglais a jeté l’ancre. Il appartient à sir George Greville, qui m’est connu, à qui j’ai rendu des services signalés et qui ne refusera pas de favoriser notre évasion. D’ailleurs, si sa gratitude était en défaut, j’ai le pouvoir de le contraindre. Car que signifie, mon enfant, la présence presque continuelle de cet Anglais sur les côtes de Cuba, et comment se fait-il qu’il rapporte de chacun de ses voyages une cargaison nouvelle de pierres incomparables ?
— Il a peut-être découvert une mine, hasardai-je.
— C’est ce qu’il prétend, répondit mon père ; mais le don étrange que j’ai reçu de la nature a percé à jour ce mensonge. Il m’apporta autrefois des diamants que j’achetai d’abord en toute innocence ; à les regarder de plus près, je demeurai stupéfait ; je constatai en effet que, de ces pierres, les unes avaient été extraites en Afrique, d’autres au Brésil, d’autres enfin, à en juger par leur eau particulière et leur taille informe et rudimentaire, provenaient de temples indiens mis au pillage. Une fois lancé sur cette trace, je pris des informations : oh ! il est rusé, mais je le fus plus que lui. Il allait chez tous les joailliers de la ville ; à l’un il offrait des rubis, à l’autre des émeraudes, à un troisième de précieux béryls ; à tous, il racontait la même histoire de découverte d’une mine. Mais dans quelle mine, mon enfant, trouve-t-on à la fois les rubis d’Ispahan, les perles de Coromandel et les diamants de Golconde ? Non, non, cet homme, malgré son yacht et son titre, doit me craindre et m’obéir. Cette nuit donc, sitôt qu’il fera sombre, nous traverserons le marais en suivant un sentier que je vais vous montrer ; au-delà, je connais un chemin dans les montagnes qui nous conduira à la baie au nord de l’île, et là nous trouverons le yacht. Si ceux qui me poursuivent débarquent même avant l’heure fixée par mes prévisions, ils arriveront trop tard ; un homme dévoué veille là-bas ; dès qu’il les verra partir, nous pourrons apercevoir, s’il fait nuit, un feu brillant ; s’il fait jour, une colonne de fumée sur le promontoire en face de cette île ; ainsi avertis, nous mettrons aussitôt le marais entre nous et le danger qui nous menace. En attendant, je voudrais cacher cette cassette ; il faut absolument que j’arrive au logis les mains vides ; sinon l’indiscrétion du moindre esclave peut nous perdre. Car voyez, ajouta-t-il, et, soulevant le couvercle de la cassette, il fit tomber sur mes genoux une pluie de pierres, plus brillantes que des fleurs, de toutes formes et de toutes nuances, et réfléchissant l’éclat du soleil par leurs millions de petites facettes.
Je ne pus retenir un cri d’admiration.
— Même à vos yeux ignorants, poursuivit mon père, ce spectacle est merveilleux. Et pourtant ne sont-ce pas là des cailloux, froids et inanimés, passifs sous l’instrument ? Ingratitude ! s’écria-t-il, chacune de ces pierres, miracle de la nature patiente, tirée par elle de la poudre après des siècles d’activité microscopique, chacune d’elles représente, pour vous et pour moi, une année d’existence, de liberté et d’affection mutuelle. Combien donc elles doivent m’être chères, avec quelle impatience j’attends le moment de les dérober à tous les regards ! Teresa, suivez-moi !
Il se leva et me conduisit à l’entrée de la jungle, au pied même de l’élévation de terrain au sommet de laquelle notre habitation était bâtie. Là s’élevait la muraille de sombre verdure cachant le marais pestilentiel. Pendant quelques minutes, mon père marcha, les regards fixés sur la lisière du taillis ; tout à coup, il s’arrêta ; ses traits s’éclaircirent, comme s’il se trouvait débarrassé d’une inquiétude poignante. Voici, me dit-il mystérieusement, l’endroit où commence le sentier secret dont je vous ai parlé ; c’est ici que vous m’attendrez. Je n’ai qu’une centaine de pas à faire dans le marais pour y enfouir mon trésor, et, cette besogne faite, je reviens vers vous. J’essayai de le dissuader, lui montrant le danger qu’il allait courir ; vainement je le suppliai de me permettre de l’accompagner, sachant maintenant que le sang noir coulait dans mes veines. Il resta sourd à toutes mes prières, et, écartant de la main le feuillage épais, il pénétra dans la jungle.
Au bout d’une heure entière, les branchages s’écartèrent de nouveau pour donner passage à mon père. Il s’arrêta et chancela comme ébloui par la lumière trop vive. Son visage était d’un rouge sombre singulier ; mais, malgré l’ardeur de ce jour tropical et la marche rapide qu’il venait de faire, pas une goutte de sueur ne perlait sur son front.
— Vous êtes fatigué ? m’écriai-je, m’élançant à sa rencontre ; vous êtes malade ?
— Je suis fatigué, dit-il ; l’air, dans cette jungle, est étouffant ; puis mon œil était habitué à son obscurité, et le rayon de soleil y pénètre comme un dard. Laissez-moi un moment, Teresa, rien qu’un moment. Bientôt ce sera passé. J’ai enfoui la cassette sous un cyprès, immédiatement au-delà du bayou, à gauche du chemin ; ces joyaux précieux et splendides sont à présent plongés dans la vase ; vous pourriez les retrouver aisément si c’était nécessaire. Mais allons à la maison, il faut que nous mangions pour nous mettre en état de supporter notre marche de nuit ; manger, puis dormir, ma pauvre Teresa, puis dormir. Et il me regarda, les yeux injectés de sang, balançant la tête d’un air de pitié incompréhensible pour moi. Nous marchâmes rapidement, car il prétendait qu’il avait trop tardé et que les serviteurs pourraient avoir des soupçons ; il passa par la véranda, rafraîchie par la brise, et arriva enfin dans le crépuscule agréable de la chambre aux volets clos. La table était mise. Les serviteurs, informés par les bateliers de l’arrivée du maître, étaient tous revenus à leur poste, et je pus m’apercevoir qu’ils tremblaient à ma vue. Mon père, avec une obstination étrange et fébrile, répétant sans cesse qu’il fallait se hâter, je m’empressai de prendre place à table ; mais je n’avais pas plus tôt quitté son bras qu’il s’arrêta et étendit les deux mains, paraissant vouloir saisir quelque chose dans l’espace. Qu’est-ce donc ? s’écria-t-il d’une voix altérée ; suis-je aveugle ? Je courus à lui et voulus le conduire vers la table, mais il me résista et se raidit avec effort, ouvrant et fermant précipitamment la bouche, comme si l’air ne pénétrait plus en quantité suffisante dans sa poitrine oppressée. Soudain il porta les deux mains à ses tempes, cria : Ma tête ! ma tête ! chancela et tomba de tout son poids contre la muraille.
Je connaissais trop bien la cause de son mal ; j’appelai au secours les serviteurs. Mais, d’un commun accord, ils me déclarèrent que tout espoir était perdu. Le maître est allé dans le marais, disaient-ils, le maître doit mourir ; les remèdes sont inutiles… Vous décrirai-je ses souffrances ? je l’avais porté jusqu’à son lit et je restai seule à veiller auprès de lui. Il ne faisait pas un mouvement, mais parfois ses lèvres s’entrouvraient, et, au milieu de mots inintelligibles, je distinguais ceux-ci : Hâtons-nous ! hâtons-nous ! qui me prouvaient que, jusque dans sa lutte suprême contre la mort, l’idée du péril couru par sa fille torturait encore son esprit. Le soleil avait disparu, l’obscurité était descendue, lorsque je m’aperçus que j’étais seule au monde. Que m’importaient à présent la liberté ou l’esclavage, les dangers qui m’environnaient, l’espoir d’un salut problématique ?
Auprès du cadavre de mon dernier protecteur, de mon dernier ami sur cette terre, j’étais insensible à tout, sauf à la perte irréparable que je venais de subir, et n’avais plus conscience que de mon affreux isolement.
Le soleil était déjà assez haut sur l’horizon lorsque je fus rappelée à la brutale réalité par l’entrée dans ma chambre de la jeune esclave dont je vous ai déjà parlé. La pauvre enfant m’était vraiment attachée, et ce fut avec un torrent de larmes qu’elle m’annonça la nouvelle qui l’amenait. Au point du jour, un bateau était arrivé dans la baie et avait débarqué dans notre île, si paisible jusqu’ici, une troupe d’officiers de justice portant un mandat d’arrêt dirigé contre mon père, et un gros homme aux manières vulgaires, qui assurait que l’île, la plantation et tout son bétail humain lui appartenaient. Je pense, disait la jeune fille, que ce doit être un homme politique ou un puissant sorcier, car Mme Mendizabal ne l’a pas plus tôt aperçu qu’elle s’est sauvée dans les bois.
— Folle ! lui dis-je, ce sont les gens de justice qu’elle craint ; en tout cas, comment cette misérable ose-t-elle encore souiller l’île de sa présence ? Ô Cora ! m’écriai-je, qu’importe enfin, qu’importe tout cela à une pauvre orpheline ?
— Maîtresse, dit-elle, je dois vous rappeler deux choses. Ne parlez plus jamais, comme vous venez de le faire, de Mme Mendizabal, jamais du moins à une personne de couleur. Car elle est plus puissante qu’aucune autre femme en ce monde, et son véritable nom, quand on ose le prononcer, peut réveiller un mort dans la tombe. Et surtout ne parlez plus d’elle à votre malheureuse Cora ; il se peut qu’elle craigne la police (il me semble, en effet, avoir entendu dire qu’elle est poursuivie), mais il est certain, – vous rirez et ne me croirez pas, je le sais –, mais il est prouvé, vous dis-je, qu’elle entend le plus petit mot qu’on chuchote dans le monde entier, et la pauvre Cora est déjà inscrite sur son livre avec une croix à côté de son nom. Elle me fait des yeux, maîtresse… j’ai froid dans le dos en y songeant. Voilà la première chose que j’avais à dire. La seconde, la voici : pour l’amour du Ciel, mettez-vous bien dans l’esprit que vous n’êtes plus la fille du pauvre señor. Il est mort, le cher maître ! et aujourd’hui vous êtes tout simplement une esclave, comme moi ! L’homme à qui vous appartenez vous appelle ; ô ma chère maîtresse, allez vers lui tout de suite ! Avec votre beauté et votre jeunesse, vous pouvez encore, si vous êtes complaisante et douce, vous assurer une existence agréable.
Pendant un moment, je regardai cette fille avec l’indignation que vous imaginez ; mais je me calmai bientôt. Elle parlait comme son naturel lui commandait de le faire, comme l’oiseau chante, comme le cheval hennit. Allez ! dis-je ; allez, Cora ! Je vous remercie pour vos bonnes intentions. Laissez-moi seule un moment avec mon pauvre père, et dites à cet homme que j’irai le voir tout à l’heure.
Elle sortit, et moi, m’agenouillant auprès de la couche funèbre, j’adressai à ces oreilles sourdes à jamais un dernier appel de protection pour mon innocence menacée. « Père, m’écriai-je, votre dernière pensée dans votre agonie fut que votre fille échappât au déshonneur ; ici, devant vous, je jure que votre vœu sera accompli ; par quel moyen, je ne sais ; par le crime s’il le faut ; que le ciel nous pardonne, à vous, à moi, à nos oppresseurs, et qu’il vienne en aide à ma faiblesse ! » À ces mots, je me relevai fortifiée et calmée comme par un long repos ; j’allai vers la glace, oui, dans la chambre même du mort, je remis en ordre ma coiffure, je baignai mes yeux rougis, je murmurai un adieu dernier à l’auteur de mes jours et de mes chagrins ; et, ramenant un sourire sur mes lèvres, je marchai à la rencontre de mon maître.
Il était très affairé, il parcourait cette maison qui nous avait appartenu, en prenait possession, l’examinait dans tous ses détails. C’était un homme corpulent, sanguin, dans la force de l’âge, sensuel, vulgaire, aimant la grosse plaisanterie, et, si mon jugement est bon, une nature corrompue, mais non foncièrement mauvaise. Pourtant l’éclair qui illumina ses yeux quand il m’aperçut, me prépara aux pires événements.
— Est-ce là votre ancienne maîtresse ? demanda-t-il aux esclaves, et quand on lui eut appris que sa conjecture était fondée, il congédia aussitôt tout le monde. Maintenant, ma chère, dit-il, je vous dirai que je suis un homme tout rond ; non pas un de vos damnés Espagnols, mais un honnête Anglais, brave au feu, solide à la besogne. Mon nom est Caulder.
— Votre servante, monsieur, dis-je avec ma révérence la plus humble, telle que je l’avais vu faire aux esclaves.
— Ah ! ah ! dit-il, ça va mieux que je ne m’y attendais, et si vous voulez bien être obéissante et gentille dans la situation où Dieu vous a placée, vous trouverez en moi un joyeux gaillard pas méchant du tout. Vos yeux me plaisent, ajouta-t-il en m’appelant par mon nom qu’il prononçait d’une façon abominable, vos cheveux sont tous à vous, oui ? Il s’approcha de moi et éclaircit ses doutes sur ce point avec une brutalité révoltante. J’étais enflammée de honte et de colère, mais je feignis une soumission passive. C’est bien, continua-t-il, en me pinçant le menton. Vous ne regretterez pas d’avoir fait la connaissance du vieux Caulder, hé ? Mais ceci entre nous. Passons aux affaires sérieuses. Votre ancien maître était un scélérat qui m’a frustré de certains biens m’appartenant de droit. Vu votre parenté avec lui, je crois que vous pouvez mieux que personne m’apprendre où ils sont passés. Avant d’entendre votre réponse, je dois vous prévenir que ma faveur dans l’avenir dépendra de votre honnêteté présente. Je suis moi-même un honnête homme, et j’attends une intégrité égale de la part de mes serviteurs.
— Vous voulez parler des pierres précieuses, dis-je, baissant la voix et prenant un air mystérieux.
— Tout juste, précisément, parfaitement, fit-il avec un gloussement de satisfaction.
— Chut ! dis-je.
— Chut ? répéta-t-il ; et pourquoi ça, chut ? Je suis chez moi, je suppose, entouré de mes serviteurs, tous me devant obéissance ; donc pas de chut ! qui tienne.
— Les officiers de justice sont-ils partis ? demandai-je ; et avec quelle anxiété j’attendais la réponse !
— Partis, tous, répondit-il assez interloqué. Pourquoi demandez-vous ça ?
— Vous auriez dû les faire rester, dis-je d’un ton solennel, bien qu’en même temps mon cœur bondît de joie dans ma poitrine. Maître, je ne puis vous cacher plus longtemps la vérité. Les esclaves de ce domaine sont dans un état d’esprit dangereux ; la révolte couve parmi eux depuis longtemps et peut éclater d’un moment à l’autre.
— Allons donc ! s’écria-t-il ; de ma vie je n’ai vu un lot de nègres à l’air plus pacifique. Mais sa pâleur soudaine démentait ses paroles.
— Vous a-t-on dit, continuai-je, que Mme Mendizabal est dans cette île ; que depuis son arrivée, ils n’obéissent plus qu’à sa voix ; que si, ce matin, ils vous ont accueilli avec une apparente soumission, c’était uniquement par son ordre… ordre donné avec quelle arrière-pensée, je laisse ce point à votre judicieuse appréciation ?
— Mme Jézabel ? dit-il, c’est une dangereuse coquine ; la police est à ses trousses pour toute une série de crimes ; mais, après tout, que me fait Mme Jézabel ? Elle a sûrement une grande influence parmi vos gens de couleur ; mais au nom du diable que vient-elle manigancer ici ?
— Elle y vient pour les pierreries, dis-je. Ah ! monsieur, si vous aviez vu ce trésor : saphirs, émeraudes et opales, et les topazes dorées et les rubis, rouges comme des soleils couchants… d’une beauté incomparable, d’une incalculable valeur… Si vous aviez vu tout cela, comme je l’ai vu et, hélas ! comme elle l’a vu, vous comprendriez la grandeur et l’imminence du danger qui vous menace.
— Elle l’a vu ! s’écria-t-il, et je pus me convaincre à l’expression de sa physionomie que mon audace était couronnée de succès.
Je lui pris la main : Maître, dis-je, je vous appartiens, je suis votre esclave ; le devoir, auquel j’obéis sans regrets, me commande de défendre vos intérêts et votre vie. Écoutez donc mon conseil et, je vous en conjure, laissez-vous guider par ma prudence. Suivez-moi secrètement, que personne ne voie le chemin que nous prendrons ; je vais vous conduire à l’endroit où le trésor a été enfoui ; quand vous l’aurez déterré, jetons-nous aussitôt dans un bateau, fuyons à Cuba et ne revenons dans cette île dangereuse qu’appuyés d’un solide détachement de troupes.
Quel homme libre, dans un pays libre, aurait ajouté foi à un dévouement si subit ? Mais ce tyran, aveuglé par les sophismes mêmes dont il avait abusé pour calmer les révoltes de sa conscience et se persuader que l’esclavage était conforme à la nature, tomba comme un enfant dans le piège que je lui tendais. Il loua hautement mon zèle, me dit que j’avais toutes les qualités qu’il estimait chez une esclave, et, après m’avoir fait donner des détails plus précis sur la nature et la valeur du trésor, détails que j’amplifiai avec adresse et qui enflammèrent sa cupidité, il m’ordonna de passer sans délai à l’exécution de mon plan.
Dans un appentis du jardin je pris une pioche et une bêche ; puis, par des sentiers détournés au milieu des magnolias, je conduisis mon maître jusqu’à l’entrée du marais. Je marchais la première, portant les outils, comme j’y étais à présent forcée, et regardant sans cesse derrière moi pour m’assurer que nous n’étions pas épiés et suivis. Quand nous fûmes arrivés au commencement du sentier, je me souvins tout à coup que j’avais oublié de prendre des provisions ; laissant M. Caulder assis à l’ombre d’un arbre, je retournai seule au logis chercher un panier de victuailles. Pour lui ? me demandais-je. Et une voix secrète me répondait : Non. Aussi longtemps que je m’étais trouvée face à face avec l’homme à qui j’appartenais comme la main appartient au bras, mon indignation soutenait mon courage. Maintenant que j’étais seule, la force m’abandonnait, et je me sentais incapable d’accomplir mon dessein funeste ; j’aurais voulu aller me jeter à ses pieds, lui avouer la trahison que je méditais, le mettre en garde contre ce marais pestilentiel, contre la mort certaine à laquelle je le conduisais ; mais mon vœu fait en présence de mon père défunt, et le souvenir de l’infamie qui m’attendait, l’emportèrent sur ces scrupules : aussi, bien que mon visage fût pâle et dût refléter l’horreur qui torturait mon esprit, je retournai d’un pas ferme et résolu vers la lisière du bois, et ce fut le sourire sur les lèvres que je priai mon maître de se lever et de me suivre.
Le sentier que nous suivîmes était coupé, comme un tunnel, dans la jungle touffue. À droite, à gauche et au-dessus de nous, la masse de feuillage était impénétrable, un mince filet de lumière filtrait à travers l’épaisse ramure ; l’air, imprégné de brûlante vapeur et de parfums enivrants, pesait comme du plomb sur les poumons et le cerveau. Nos pieds s’enfonçaient sans bruit dans la vase gluante. Des deux côtés mes vêtements frôlaient des mimosas de la taille d’un homme, qui alors se contractaient avec une sorte de sifflement léger ; mais, à part cela, dans cet antre putride et empesté régnaient un silence profond et un calme de mort.
Nous avions déjà fait quelque chemin quand M. Caulder fut saisi d’un étourdissement subit et dut s’asseoir un moment. À cette vue, j’eus pitié de ce pauvre être déjà condamné, sans doute, et je le priai instamment de retourner sur ses pas. Qu’était-ce que quelques joyaux au prix de la vie ? lui disais-je. Mais il me répondit que Mme Jézabel les découvrirait, qu’il était un honnête homme, qu’il ne voulait pas être volé, et ainsi de suite. Et cependant il haletait comme un chien altéré. Il se leva enfin, assurant que son malaise était passé ; mais quand nous reprîmes notre route, je reconnus, à sa démarche chancelante, que la mort avait commencé son œuvre.
— Maître, lui dis-je, vous êtes pâle, horriblement pâle ; votre pâleur m’épouvante, maître. Vos yeux sont injectés et ressemblent aux rubis rouges que nous cherchons.
— Sotte bête, cria-t-il, regardez devant vous. Je jure Dieu que si vous m’ennuyez davantage avec vos regards stupides et vos fariboles, je vous ferai souvenir de votre condition actuelle.
Un peu plus loin, je vis un reptile sur le sol, et je lui murmurai que sa morsure était fatale. Puis un grand serpent vert pâle comme la première herbe au printemps se déroula sur le chemin, et de nouveau je m’arrêtai et regardai mon compagnon, la terreur peinte dans les yeux. Le serpent-cercueil, dis-je, le serpent qui poursuit sa victime comme un chien de chasse.
Mais rien ne put le dissuader de l’entreprise commencée. — Je suis un vieux voyageur, dit-il. C’est une jungle du diable, il est vrai, mais nous en verrons pourtant la fin.
— Oui, lui répondis-je, avec un étrange sourire ; oui, mais quelle fin ?
À ces mots, il se mit à rire bruyamment, mais d’un rire forcé ; puis remarquant que le sentier commençait à s’élargir et la voûte de feuillage à devenir plus haute : là ! s’écria-t-il, que vous disais-je ? Le plus dangereux est passé.
Nous étions alors en effet arrivés au bayou qui en cet endroit se rétrécissait brusquement et au-dessus duquel un tronc d’arbre abattu formait un pont naturel ; mais nous pouvions apercevoir des deux côtés sous les cavernes les grands bras des arbres et sous le rideau des lianes l’abîme croupissant, putride, d’où sortaient les têtes des alligators, tandis que sur le bord grouillaient les crabes écarlates.
— Si nous tombons de cette passerelle mouvante, dis-je, voyez-vous, là, les caïmans prêts à nous dévorer ? Si nous nous écartons d’une ligne du sentier, nous nous embourbons dans une fondrière, et la vermine rouge du taillis nous couvrira en un instant. Que peut faire l’homme contre ces milliers d’assaillants ; et quel supplice plus horrible que de tomber vivant entre leurs pinces empoisonnées ?
— Êtes-vous folle, la fille ? s’écria-t-il. Taisez-vous et allez de l’avant.
J’hésitais encore, le regardant avec pitié ; alors il leva son bâton et m’en frappa cruellement à la face. Allez donc ! répéta-t-il ; faut-il que je passe toute la journée à respirer la mort dans ce trou maudit par la faute d’une esclave bavarde ?
Je dévorai l’affront en silence, je voilai ma douleur sous un sourire ; mais, dans mon sein, les larmes brûlantes retombaient sur mon cœur. Je ne sais quel objet tomba en ce moment avec un bruit sourd dans la mare ; je me dis que c’était ma pitié qui s’abîmait sous les eaux.
Sur le bord opposé, vers lequel nous rampâmes rapidement le long du tronc d’arbre, le bois n’était plus aussi épais ni le rideau de lianes aussi inextricable. On voyait çà et là le sol marqué de taches lumineuses et l’on distinguait, sous les plantes parasites plus clairsemées, les proportions élancées de quelques arbres. Le cyprès, à gauche, se détachait nettement sur la lisière de cette clairière unique ; le sentier s’élargissait considérablement et sur ce terrain nu s’élevaient d’énormes nids de fourmis où pullulaient les travailleurs. Je déposai les instruments et le panier au pied du cyprès, et tout fut bientôt noir de fourmis. Une dernière fois, je jetai un regard sur ma victime inconsciente. Les moustiques et les mouches venimeuses jetaient entre nous un voile si épais que j’avais peine à distinguer ses traits, et le bourdonnement de ces myriades d’ailes ressemblait au bruit d’une roue immense tournant à pleine vitesse.
— C’est ici, dis-je. Je ne puis creuser, car j’ignore le maniement de ces outils ; mais, dans votre propre intérêt, je vous conseille d’enlever rapidement cette besogne.
Il était de nouveau retombé sur le sol, palpitant comme un poisson hors de l’eau ; je vis sa face couverte de la même rougeur sombre remarquée hier sur celle de mon père.
— Je me sens malade, balbutia-t-il, horriblement malade ; les arbres tournent autour de moi ; le bourdon de ces mouches de charogne m’assourdit. Avez-vous du vin ?
Je lui présentai un verre, et il but avec avidité.
— C’est à vous à considérer, dis-je, si vous voulez rester ici plus longtemps. Le marais a un renom fatal. Et je secouai la tête d’un air sinistre.
— Donnez-moi la pioche, dit-il. Montrez-moi la place exacte.
Je la lui désignai approximativement, et, dans l’air étouffant et la lumière morne de la jungle, il commença à manier la pioche, la balançant au-dessus de sa tête avec la vigueur d’un homme en pleine santé. D’abord, ses membres ruisselèrent de sueur qui fit reluire sa face et que les insectes vinrent pomper avidement, lui causant ainsi d’intolérables souffrances.
— Transpirer dans un endroit comme celui-ci, dis-je, ô maître ! est-ce montrer de la prudence ? La fièvre maligne pénètre en vous par tous les pores.
— Qu’est-ce à dire ? vociféra-t-il, s’arrêtant un moment après avoir enfoncé la pioche en terre. Avez-vous juré de me rendre fou ? Croyez-vous que j’ignore le danger où je me trouve ?
— Tout ce que je désire, dis-je, c’est de vous persuader d’être prompt. Puis, mon souvenir me reportant au chevet de mon père agonisant, je murmurai, de façon à être à peine entendue, les mots tant de fois répétés par lui : Hâtons-nous ! hâtons-nous ! hâtons-nous !
À ma grande surprise, le chercheur de trésors les adopta à son tour, et, tout en continuant à creuser, mais d’un bras de plus en plus faible et hésitant, il répéta à part lui, comme en rêve : Hâtons-nous ! hâtons-nous ! hâtons-nous ! puis il ajouta : Pas une minute à perdre, le marais a un renom fatal, fatal ! puis il reprit son refrain : Hâtons-nous ! hâtons-nous ! hâtons-nous ! d’un ton machinal, rapide et pourtant accablé, tel qu’un malade laissant retomber sur l’oreiller sa tête trop pesante. La sueur avait disparu, la peau était parcheminée, mais toujours conservait cette teinte rouge brique. À ce moment, sa pioche résonna sur la cassette, il n’entendit rien et continua à creuser.
— Maître, dis-je, le trésor est là ; vous n’avez qu’à vous baisser…
Il sembla sortir d’un rêve. — Où ? s’écria-t-il ; puis, ses yeux tombant sur le coffret : Est-ce bien possible ? ajouta-t-il. Il faut que la tête me tourne. Esclave ! s’écria-t-il de cette même voix déchirante que je connaissais trop bien ; esclave, que se passe-t-il ? ce marais est-il ensorcelé ?
— C’est une tombe, répondis-je : vous n’en sortirez pas vivant. Quant à moi, ma vie est entre les mains de Dieu !
Il s’affaissa sur le sol comme foudroyé, soit que mes paroles l’eussent effrayé outre mesure, soit qu’il succombât à une attaque de la maladie. Bientôt il releva la tête. — Vous m’avez attiré ici pour me faire mourir, dit-il ; au péril de votre propre vie, vous m’avez tué. Pourquoi ?
— Pour sauver mon honneur, répondis-je. Souvenez-vous pourtant que je vous ai prévenu. C’est votre passion insensée pour ces pierres qui vous a perdu bien plus que moi.
Il prit son revolver et me le tendit : — Vous voyez, dit-il, je pourrais encore vous tuer ; mais, vous l’avez dit, je vais mourir ; rien ne peut me sauver, et mon compte est déjà assez chargé comme ça. Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria-t-il, me regardant de l’air curieux, embarrassé et suppliant d’un écolier pris en faute, oui, s’il y a là-haut un jugement, mon compte est déjà assez chargé comme ça !
Alors, je ne pus retenir mes larmes ; je me jetai à ses pieds, j’embrassai ses mains, j’implorai mon pardon, je lui rendis son revolver et le conjurai de venger sa mort, car je vous assure qu’en cet instant je n’aurais pas hésité à racheter sa vie au prix de la mienne. Mais il voulait, le pauvre homme, que j’eusse à regretter plus amèrement encore mon action criminelle. Il me dit :
— Je n’ai rien à pardonner. Quelles idées pourtant passent dans la cervelle d’un vieux fou ! N’avais-je pas été jusqu’à m’imaginer que vous vous étiez toquée de moi !
Il fut pris en ce moment d’un délire frénétique, s’accrocha à moi comme un enfant et prononça un nom de femme. Ce spasme, que je considérais avec une horreur muette, diminua enfin d’intensité, se calma, et de nouveau il reprit pleine possession de ses facultés.
— Je veux faire mon testament, dit-il, prenez dans ma poche mon agenda. Je lui obéis, et il écrivit au crayon sur une page quelques lignes rapides. Ne dites pas à mon fils, dit-il, c’est un scélérat perfide et sanguinaire, mon fils Philippe, ne lui dites pas comment je suis mort, comment vous vous êtes vengée. Puis, soudain : Grand Dieu ! s’écria-t-il, je suis aveugle, et, portant les deux mains à ses yeux, il murmura d’une voix plaintive : Ne me quittez pas, je serais dévoré par les crabes ! Je lui jurai que je veillerais sur lui jusqu’à son dernier souffle et je tins ma promesse, je m’agenouillai auprès de lui comme j’avais fait auprès de mon père. Mais combien différentes étaient mes pensées et combien troublants mes remords ! Pendant tout l’après-midi que dura cette lente agonie, et pendant ces longues heures, prisonnière de mon crime, j’eus à lutter contre les essaims de fourmis et de moustiques. La nuit tomba, le grondement des insectes redoubla aussitôt sous les sombres arcades de la forêt, et cependant je n’étais pas sûre qu’il eût rendu le dernier soupir. Enfin, la main que je tenais dans la mienne se glaça, et je connus que j’étais libre.
Je pris l’agenda et le revolver, résolue à périr plutôt qu’à redevenir esclave ; je me chargeai en outre du panier de provisions et de la cassette, et je dirigeai mes pas vers le nord. Le marais, à cette heure de nuit, retentissait d’un vacarme étourdissant ; des animaux et des insectes de toute espèce, tous ennemis de l’homme, étaient les exécutants de cette sauvage symphonie. Cependant j’allais comme si j’avais eu les yeux bandés, sans regarder autour de moi. Le sol visqueux cédait sous mes pas, je croyais marcher sur des crapauds ; l’épaisse muraille de feuillage, qui seule me guidait, me semblait, au toucher, froide comme le corps squameux d’un reptile ; l’obscurité m’oppressait comme si l’on m’eût bâillonnée… Jamais je n’oublierai les horreurs de cette course nocturne, ni le soulagement que j’éprouvai quand j’observai que le sentier montait et se raffermissait peu à peu sous mes pas, et quand j’aperçus au loin l’éclat argenté de la lune.
J’étais à présent sortie de la jungle et m’avançais sous le dôme élevé d’une noble forêt ; je marchais sur le roc solide, je respirais les senteurs balsamiques des plantes qui, tout le jour, s’étaient épanouies au clair soleil, je jouissais avec bonheur du calme et de la fraîcheur de la nuit. Ce qu’il y avait en moi de sang nègre m’avait préservée au milieu des brouillards empestés du marais ; par une chance providentielle, j’avais échappé à la vermine qui rampait et grouillait dans le fouillis, et il ne restait plus qu’à accomplir la partie la plus aisée de mon entreprise : traverser l’île, arriver à la baie et me faire admettre à bord du yacht anglais. Il était impossible, la nuit, de trouver le chemin de montagne dont mon père m’avait parlé ; je cherchai vainement, dans mon ignorance, à m’orienter d’après les astres, lorsque à mes oreilles parvint un bruit, lointain encore, où je crus démêler des voix humaines.
Sans bien me rendre compte des raisons qui me poussaient à agir ainsi, je dirigeai mes pas dans la direction de ces sons confus, et après un quart d’heure de marche j’arrivai, sans être aperçue, au bord d’une vaste clairière illuminée par les rayons de la pleine lune et les lueurs intenses d’un grand brasier. Au milieu de cette clairière s’élevait un petit bâtiment de structure grossière surmontée d’une croix : c’était une chapelle dépouillée depuis longtemps de tout autre ornement sacré et aujourd’hui abandonnée au culte de Hoodoo. Devant les degrés de l’entrée s’agitait et bondissait sans cesse une masse noire que je reconnus bientôt être composée de coqs, de lièvres, de chiens et d’autres animaux et volatiles, attachés, se débattant et lancés d’une façon cruelle les uns contre les autres. Autour du feu et de la chapelle s’étendait un cercle d’Africains à genoux, hommes et femmes pêle-mêle. Tantôt ils levaient vers le ciel la paume de leurs mains à demi fermées avec un geste de supplication passionnée, tantôt ils courbaient la tête et étendaient les bras devant eux sur le sol. Ce double mouvement était alternatif ; les têtes se levaient et s’abaissaient comme les vagues de la mer et marquaient la cadence d’un chant rapide et discordant. Je m’arrêtai, frappée d’épouvante, sachant que ma vie ne tenait plus qu’à un fil : j’étais tombée au milieu de la célébration du culte de Hoodoo.
Tout à coup, la porte de la chapelle s’ouvrit, et l’on vit paraître un grand nègre, entièrement nu, portant à la main le couteau de sacrificateur. Il était suivi d’une apparition encore plus étrange et plus horrible : Mme Mendizabal, nue également, élevant de ses deux mains, à la hauteur du visage, un panier en osier : il était plein de serpents ; tandis qu’elle tenait ainsi le panier, les reptiles en sortirent lentement et s’enroulèrent autour de ses bras. À cette vue, la ferveur de la multitude ne connut plus de bornes, et la cacophonie des chants et des hurlements devint épouvantable. À un signe du grand nègre qui contemplait en souriant ce spectacle, les chants cessèrent, et le second acte de cette cérémonie barbare et sanglante commença. Des différents points du cercle, chacun à tour de rôle, homme ou femme, s’élança vers le centre, se courba, avec le même geste des mains levées au ciel, devant la prêtresse et ses serpents, et, après divers exorcismes, exprima à haute voix les vœux les plus pervers que puissent dicter les passions : la mort et la maladie étaient les faveurs le plus fréquemment implorées ; la mort et la maladie pour des ennemis ou des rivaux ; quelques-uns appelant ces calamités sur des membres de leur propre famille ; une esclave enfin, pour qui je m’étais, je le jure, toujours montrée compatissante, les appela sur ma tête. À chaque invocation, le grand nègre, toujours souriant, cueillait quelque volatile ou quelque animal dans la masse mouvante à sa gauche, l’égorgeait d’un coup de couteau et jetait le cadavre sur le sol. À la fin arriva le tour de la grande prêtresse. Elle déposa le panier sur les degrés, s’avança au milieu du cercle, rampa dans la poussière devant les reptiles et en même temps éleva la voix en une mélopée qui tenait du discours et du chant, avec une telle ferveur d’enthousiasme et de délire qu’à l’entendre je sentis le sang se glacer dans mes veines.
— Puissance suprême, commença-t-elle, toi dont nous n’osons prononcer le nom ; puissance qui n’est ni le bien ni le mal ; plus forte que le bien, plus grande que le mal, toute ma vie je t’ai servie et adorée ! Qui a répandu le sang sur tes autels ? quelle voix s’est brisée en chantant tes louanges ? quels membres se sont usés avant l’âge en dansant à tes orgies ? qui a égorgé le fruit de ses entrailles ? Moi ! cria-t-elle ; moi, Metamnobogu ! Je m’appelle en ce jour de mon vrai nom, je déchire le voile. Je veux être exaucée ou périr. Entends-moi, limon du marais croupissant, craquement de la foudre, venin des crochets du serpent, entends-moi ou me tue ! Je désire deux choses, ô Être sans forme ! ô Horreur du néant !… deux choses ou mourir ! Le sang de mon mari à face blanche ; oh ! donne-moi ce sang, c’est un ennemi de Hoodoo ; donne-moi son sang ! Et puis, une autre chose encore, ô Souffle de l’aveugle ouragan ! ô Germe de mort et de ruine ! ô Racine de vie et de pourriture ! Je deviens vieille, hideuse, je suis traquée comme une bête fauve ; permets à ta servante de dépouiller cette enveloppe flétrie ; donne à ta prêtresse un nouveau printemps de beauté et de jeunesse pour exciter les désirs de tous les hommes, comme autrefois ! Et, ô mon Maître et mon Roi ! si je te demande un miracle que tu n’as plus accompli depuis les jours où nous fûmes arrachés du sol des ancêtres n’ai-je pas préparé le sacrifice dont se délecte ton âme, le sacrifice du chevreau sans cornes ?
Tandis qu’elle prononçait ces paroles, dans le cercle des adorateurs couraient des rumeurs joyeuses ; elles s’élevaient, cessaient un instant pour reprendre de plus belle ; mais elles se changèrent en clameurs frénétiques lorsque le grand nègre, qui était entré un instant dans la chapelle, reparut, portant entre ses bras Cora, la jeune esclave. Je ne sais si je vis ce qui suivit. Quand je recouvrai une perception nette des choses, Cora était couchée sur les degrés, devant les serpents ; à côté d’elle se tenait le nègre, le couteau à la main ; le couteau se leva… Je jetai un cri d’horreur et me précipitai au milieu du cercle, les suppliant, au nom du ciel, d’épargner cette victime innocente.
Un instant, un silence de mort régna dans la foule des cannibales ; un instant encore, et, revenus de leur première stupeur, ils m’auraient infailliblement déchirée, si la Providence n’avait résolu de me sauver. Dans le calme de la nuit s’éleva soudain un bruit plus violent que le mugissement d’aucun ouragan des mers d’Europe, plus prompt dans sa marche foudroyante que le simoun. L’obscurité sembla dévorer le monde, l’obscurité déchirée de toutes parts par des éclairs entrecroisés et aveuglants. Presque à la même minute, rapide comme la pensée, le centre du cyclone atteignit la clairière. J’entendis un craquement d’agonie et je n’eus plus conscience de rien.
Lorsque je revins à moi, il faisait grand jour. J’étais saine et sauve ; les arbres autour de moi n’avaient pas une branche brisée, et j’aurais pu m’imaginer d’abord que le cyclone n’était que la vision d’un mauvais rêve. Il n’en était rien pourtant, car, regardant autour de moi, je m’aperçus que la mort avait passé à deux doigts de ma tête. À travers la forêt qui couvrait le mont et la vallée, l’ouragan avait creusé un large sillon de destruction et de ruines. Des deux côtés de ce sillon, les arbres se balançaient intacts sous la brise matinale ; mais, sur son passage direct, le cyclone n’avait rien laissé debout. Arbre, homme, animal, chapelle, adorateurs de Hoodoo, tout avait été broyé par la rage subite des puissances de l’air, tandis qu’à deux pas de la trace de sa chevauchée triomphale l’humble fleur, l’arbre gigantesque et la faible enfant, qui à ce moment élevait au ciel sa prière reconnaissante, s’éveillaient avec bonheur à la pureté limpide et au calme d’un matin d’été.
Se diriger par le chemin tracé par l’ouragan eût présenté des obstacles insurmontables, même pour un homme, tant était prodigieuse la masse de débris entassée par ce cataclysme fugitif. Je le traversai en un endroit, mais au prix de tant de travail, de patience et même de dangers, qu’en arrivant de l’autre côté la force et le courage m’avaient abandonnée. Je m’assis pour me reposer et pour prendre quelque nourriture, et tout à coup, – comment remercier le ciel de ce nouveau bienfait ? – mon œil, s’égarant sous la colonnade des grands arbres, s’arrêta sur un tronc marqué au fer rouge pour indiquer le chemin. Oui, par la tendre main de la Providence, j’avais été amenée dans la direction même que je devais suivre. Avec quelle légèreté joyeuse je me remis en marche et traversai le haut plateau de l’île !
Il était plus de midi quand j’arrivai, les vêtements en lambeaux et brisée de fatigue, à une descente rapide du sommet de laquelle on apercevait la mer. Le long de la côte, la houle, gonflée par le cyclone de la nuit, battait le rivage avec furie en lançant dans les airs des colonnes d’écume. À mes pieds, je distinguai une baie enserrée par des rochers abrupts, et juste à sa sortie un navire ballotté par les flots, à la mâture si élégante, aux couleurs si fraîches et, pour ainsi dire, si tiré à quatre épingles dans sa toilette de yacht, qu’à sa vue je poussai un cri d’admiration. Les couleurs anglaises flottaient au sommet de son mât, et de mon poste élevé j’observais, tandis qu’il était secoué par les vagues, la blancheur de neige de son bordage et ses ornements de cuivre étincelant au soleil. Là, sur ce vaisseau, c’était la liberté, c’était le salut ; de toutes les difficultés que j’avais à surmonter une seule restait désormais : me faire admettre à bord.
Une demi-heure plus tard, je sortis enfin du bois et arrivai au bord d’une crique entre les bras de laquelle pénétraient les flots, pour venir s’y briser avec rage sur les récifs. Un promontoire boisé dérobait le yacht à ma vue, et je marchais depuis quelque temps sur la grève qui semblait n’être jamais foulée par le pied de l’homme, quand j’aperçus une chaloupe amarrée dans un petit port naturel. Personne ne la gardait ; mais à la lisière même du bois, je remarquai les cendres fumantes d’un brasier autour duquel étaient étendus, dans diverses attitudes, cinq ou six matelots endormis. Je me dirigeai vers eux ; la plupart étaient des Noirs, quelques-uns pourtant étaient blancs ; mais tous portaient le costume propre et coquet qui distingue les yachtsmen ; au chapeau à cornes et aux boutons brillants de l’un d’eux, je devinai aisément un officier, et je le touchai sur l’épaule. Il s’éveilla en sursaut ; son brusque mouvement réveilla les hommes, et tous me regardèrent avec surprise.
— Que voulez-vous ? demanda l’officier.
— Aller à bord du yacht, répondis-je.
En entendant ces paroles, tous parurent déconcertés, et l’officier, d’un ton assez rude, me demanda qui j’étais. J’avais résolu de cacher mon véritable nom jusqu’à ce que je fusse en présence de sir George, et le premier nom qui me vint à l’esprit fut celui de la señora Mendizabal. À ce mot, on eût dit qu’un choc électrique secouait la petite troupe ; les nègres me dévisagèrent avec une vivacité singulière ; les Blancs mêmes ne pouvaient cacher leur stupéfaction ; alors, mon esprit malicieux me porta à ajouter : Si ce nom est nouveau pour vous, appelez-moi Metamnobogu.
Jamais je ne vis effet plus prodigieux et plus soudain. Les nègres agitèrent les mains au-dessus de leur tête du même geste que j’avais remarqué la nuit précédente autour du temple de Hoodoo ; l’un après l’autre, ils vinrent s’agenouiller devant moi et embrasser le bord de ma robe déchirée par les broussailles ; lorsque l’officier blanc interrompit cette cérémonie, jurant, sacrant et leur demandant s’ils étaient fous, les matelots de couleur l’entraînèrent de force à l’écart, assez loin pour que je ne pusse les entendre, et l’entourèrent, la bouche large ouverte, et avec une pantomime extravagante. L’officier sembla se défendre vivement ; il fit entendre un rire bruyant, et je le vis opposer aux objurgations des nègres des gestes de dénégation et de refus ; mais enfin, vaincu par quelque bonne raison ou simplement de guerre lasse, il céda, s’approcha de moi avec une civilité qui voilait mal l’ironie contenue, et, touchant son chapeau : — Madame, dit-il, puisque vous êtes ce que vous dites, la chaloupe est prête.
Ma réception à bord de la Nemorosa, – tel était le nom du yacht, – fut aussi moitié solennelle, moitié ironique. Nous fûmes à peine en vue de l’élégant bâtiment, qui louvoyait, soulevant plat-bord dessous une frange d’écume blanche au sein des flots azurés, que les bastingages se garnirent de têtes noires, blanches et jaunes ; l’équipage et les hommes de la chaloupe commencèrent à échanger des appels dans quelque lingua franca inintelligible pour moi. Tous les yeux étaient fixés sur la nouvelle arrivante, et je voyais les nègres lever les bras au ciel, au comble de l’étonnement et du ravissement.
Sur le passavant, je fus reçue par un autre officier, vrai gentleman aux favoris blonds épais, et je lui demandai aussitôt d’être conduite auprès de sir George.
— Mais ce n’est pas… s’écria-t-il. Et il n’acheva pas sa phrase.
— Je le sais pardieu bien, répondit l’officier qui m’avait amenée. Mais que diable pouvais-je faire ? Voyez-moi plutôt ces imbéciles !
Je tournai les yeux dans la direction indiquée, et aussitôt que mon regard tombait sur un nègre, le pauvre insensé s’inclinait, se courbait jusqu’à terre, agitait les mains au-dessus de sa tête, comme en présence d’une créature quasi divine. Selon toute apparence, l’officier aux favoris blonds s’était pleinement rangé à l’opinion de son subalterne, car il s’approcha de moi avec toutes les marques d’un profond respect.
— Sir George est dans l’île, madame, dit-il, et si madame le trouve bon, nous allons immédiatement appareiller pour aller le rejoindre. Les cabines sont prêtes. Stewart, conduisez lady Greville.
Sous ce nouveau nom, muette d’étonnement, je fus introduite dans une cabine vaste et bien aérée, ornée de panoplies autour de laquelle régnait un vaste divan. Le stewart attendait mes ordres. Mais j’étais à ce moment si lasse, si éperdue et si troublée, que je ne pus que lui faire signe de me laisser seule et me jetai aussitôt sur les coussins. Au mouvement différent du navire, je jugeai que nous nous étions mis en route ; mes pensées n’en devinrent que plus confuses ; des songes étranges s’y mêlèrent, de sorte que bientôt je ne distinguai plus nettement la réalité du rêve, et, par une insensible transition, je tombai dans un lourd et pénible sommeil.
Je passais le reste du jour et la nuit suivante dans cette sorte de léthargie. Quand je me réveillai le lendemain matin, le monde flottait étrangement devant mes regards ; les joyaux, dans la cassette à mon côté, s’entre-choquaient avec un bruit cristallin ; l’horloge et le baromètre se balançaient de-ci de-là comme des pendules ; au-dessus de ma tête, les matelots au travail chantaient leurs refrains ; les câbles étaient jetés ou traînés sur le pont. Cependant il me fallut un certain temps pour me rappeler que j’étais en mer et repasser la longue série d’événements tragiques, mystérieux et inexplicables qui m’avaient amenée en cet endroit.
Je cachai alors dans mon corsage les pierreries qui, à ma grande surprise, avaient été respectées, et, apercevant sur la table une sonnette d’argent, je l’agitai vivement. Le stewart parut aussitôt ; je lui demandai qu’il me servît à déjeuner ; tout en mettant la table, cet homme m’observait avec une attention singulièrement inquiétante. Pour rompre le silence qui devenait embarrassant, je lui demandai, d’un air aussi dégagé que possible, s’il était ordinaire pour un yacht d’avoir à bord un si nombreux équipage.
— Madame, dit-il, je ne sais qui vous êtes ni quelle lubie étrange vous a poussée à usurper un nom et une destinée qui ne vous appartiennent nullement. Je vais pourtant vous donner un conseil. Aussitôt arrivée à l’île…
En ce moment, il fut interrompu par l’officier aux favoris, qui était entré derrière lui sans être aperçu, et qui lui mit tout à coup la main sur l’épaule. La pâleur soudaine, la frayeur mortelle qui parurent alors sur le visage du stewart donnaient à ses quelques mots un sens encore plus mystérieux et troublant.
— Parker ! dit l’officier, et du doigt, il montra la porte.
— Oui, monsieur Kentish, dit le stewart. Pour l’amour de Dieu monsieur Kentish ! Et, la face blême et tremblant de tous ses membres, il disparut.
L’officier me pria alors de m’asseoir, me servit lui-même et déjeuna avec moi.
— Je me permets de remplir votre verre, madame, dit-il en me présentant un gobelet plein de rhum pur.
— Monsieur, m’écriai-je, vous ne pensez pas que je vais boire cela ?
Il se mit à rire de bon cœur.
— Vous êtes, madame, me dit-il, si foncièrement métamorphosée, que je ne pense rien, je vous assure, et ne puis que conjecturer.
Il fut interrompu par un matelot blanc, qui entra alors dans la cabine, et, après nous avoir salués tous deux, informa l’officier qu’il y avait en vue une voile devant passer à quelques encablures de nous, et que M. Harland était embarrassé pour le pavillon.
— Si près de l’île ? fit M. Kentish.
— C’est ce que M. Harland disait, répondit le marin avec embarras.
— Il vaut mieux n’en rien faire, je crois, dit M. Kentish. Mes compliments à M. Harland. Si c’est un navire d’allure éveillée, donnez-lui les couleurs du cousin Jonathan ; mais si c’est un lambin, et que nous puissions aisément le distancer, montrez-lui John Dutchman. C’est, en mer, l’équivalent d’une impolitesse, et ainsi nous pouvons ne pas répondre à un appel sans attirer l’attention.
Aussitôt que le matelot fut remonté sur le pont, je me tournai avec étonnement vers l’officier :
— Monsieur Kentish, puisque tel est votre nom, dis-je, auriez-vous honte de votre propre pavillon ?
— Madame fait allusion au « Jolly Roger » ? demanda-t-il avec une gravité parfaite ; puis, aussitôt, il éclata de rire : Excusez-moi, dit-il ; mais en ce moment, pour la première fois, j’ai reconnu votre impétuosité native. J’eus beau le presser, je ne pus obtenir une explication nette de ce mystère, il ne répondait que par des faux-fuyants et des formules de banale politesse.
Tandis que nous conversions de la sorte, le roulis de la Nemorosa devint de moins en moins accentué ; sa vitesse diminua également, et tout à coup, avec un bruit sourd, l’ancre fut jetée. Kentish, aussitôt, se leva, m’offrit son bras et me conduisit sur le pont ; je vis alors que nous nous trouvions dans une rade au milieu d’îlots ou rochers peu élevés au-dessus des flots et peuplés d’une multitude d’oiseaux de mer. Nous étions appuyés à une île d’un peu plus d’étendue que les autres, couverte de végétation, et où l’on apercevait quelques constructions basses sur une jetée en très mauvais état ; entre nous et le rivage, un vaisseau plus petit que le nôtre était à l’ancre.
À peine avais-je eu le temps de jeter un coup d’œil sur tout cela qu’une chaloupe fut mise à la mer. On m’y fit descendre ; Kentish prit place à mon côté, et nous poussâmes vivement vers la jetée. Une foule de vagabonds armés, d’aspect sinistre, blancs et noirs, assistaient à notre débarquement. Un mot passa de nouveau parmi les nègres, et de nouveau je fus reçue par des prosternations et des bras agités au-dessus de la tête.
À la vue de ces énergumènes et du lieu sauvage où je me trouvais, je sentis faiblir mon courage, et, m’accrochant au bras de M. Kentish, je le suppliai de me dire ce qu’il comptait faire.
— Eh ! madame, vous le savez bien, répondit-il. Et, me faisant rapidement traverser la foule qui nous suivit à une certaine distance, et vers laquelle il jetait de temps en temps des regards inquiets, il me conduisit à une maison basse et isolée au milieu d’une cour, ouvrit la porte et me pria d’entrer.
— Mais pourquoi ? lui dis-je. Je veux voir sir George.
— Madame, répondit M. Kentish, dont le regard s’alluma tout à coup d’une menace terrible, trêve de balivernes à présent, je vous prie. Je ne sais qui vous êtes ni ce que vous êtes ; je sais seulement que le personnage que vous jouez n’est pas le vôtre et que nous ne sommes pas dupes de vos jongleries. D’ailleurs, soyez ce que vous voudrez : espion, fantôme, esprit malin ou habile intrigante, je vous déclare que, si vous n’entrez pas à l’instant dans cette maison, je vous plonge mon épée dans la poitrine. Et, tout en parlant de la sorte, il se retournait vers la foule qui se rapprochait toujours et dont il semblait redouter une agression.
Je ne lui fis pas répéter sa menace ; j’obéis aussitôt, le cœur palpitant ; un moment après, la porte se refermait à l’extérieur, et la clef en était retirée. La chambre était longue, basse et sans aucun meuble, mais encombrée de cannes à sucre, de tonneaux de goudron, de vieux cordages et d’autres matières toutes inflammables au plus haut point ; et non seulement la porte était fermée, mais l’unique fenêtre était garnie de gros barreaux de fer.
J’étais à ce moment si affolée par l’épouvante, que j’aurais donné dix ans de vie pour être encore l’esclave de M. Caulder. Je restais là immobile, les mains jointes, véritable image du désespoir, regardant les objets entassés dans la chambre ou levant les yeux au ciel, quand apparut, derrière les barreaux de la fenêtre, la face noire comme de l’encre d’un grand nègre qui, d’un geste impérieux, m’ordonna d’approcher. J’obéis, et aussitôt, avec tous les signes d’une grande ferveur, il m’adressa un long discours dans une langue inconnue et barbare.
— Je ne comprends rien, m’écriai-je, portant les mains à mon front ; rien, pas une syllabe.
— Non ? reprit-il en espagnol. Grande, grande est la puissance de Hoodoo ! Son esprit même est changé. Mais, ô grande prêtresse ! pourquoi vous êtes-vous laissé enfermer dans cette prison ? pourquoi n’avez-vous pas appelé à votre secours vos fidèles esclaves ? Ne voyez-vous pas que tout a été préparé en vue de vous assassiner ? Il suffira d’une étincelle, et cette maison flambera comme de l’étoupe. Hélas ! qui sera alors grande prêtresse, et à quoi aura servi le miracle ?
— Ciel ! m’écriai-je, ne puis-je voir sir George ? Il faut que je lui parle, il le faut ! Oh ! conduisez-moi vers sir George ! Et la terreur l’emportant sur mon courage, je tombai à genoux et me pris à invoquer tous les saints.
— Seigneur ! s’écria le nègre, les voilà ! Et instantanément sa tête noire disparut de la fenêtre.
— De ma vie, je n’ai entendu une aussi sotte histoire ! s’exclama une voix.
— C’était là notre avis à tous, sir George, répondit la voix de M. Kentish. Mais mettez-vous à notre place. Les nègres étaient presque deux contre un. Et, sur ma parole, si vous me permettez d’être franc, je crois que, grâce à l’idée qui a germé dans leur cervelle, cette méprise est une chance inespérée pour chacun de nous.
— Il n’est question ici ni de chance ni de malchance, monsieur, répondit sir George, mais de l’obéissance à mes ordres ; et vous pouvez en croire ma parole, Kentish, soit Harland, soit vous-même, soit Parker, ou, par saint George ! tous les trois, vous me répondrez sur votre tête de l’issue de cette affaire ! Donnez-moi la clef et allez-vous-en.
Aussitôt la clef tourna dans la serrure, et sur le seuil parut un homme de quarante à cinquante ans, à la physionomie ouverte, à la taille haute et robuste.
— Ma bonne dame, dit-il, qui diable pouvez-vous être ?
Je lui racontai mon histoire tout d’une haleine. Il m’écouta d’abord avec une stupéfaction que vous pouvez à peine vous imaginer ; mais quand j’en arrivai à la mort de la señora Mendizabal broyée par le cyclone, il sauta presque au plafond.
— Ma chère enfant, s’écria-t-il, me pressant dans ses bras, excusez cette effusion d’un homme qui pourrait être votre père. Vous venez de m’apprendre la meilleure nouvelle que j’aie entendue de ma vie, car cette chienne de mulâtre n’était autre que ma propre femme. Il s’assit sur un tonneau de goudron, comme brisé par la joie. Mort de ma vie ! dit-il, je vous jure que je croirais presque à la Providence. Et, ajouta-t-il, que puis-je faire pour vous ?
— Sir George, dis-je, je suis riche déjà : tout ce que je demande, c’est votre protection.
— Entendons-nous ! s’écria-t-il avec une énergie farouche : je ne veux pas me remarier !
— Je ne vous l’ai pas proposé, dis-je, incapable de retenir mon hilarité ; je désire seulement atteindre l’Angleterre, l’asile naturel de l’esclave fugitif.
— Bien, répondit Sir George ; franchement, je vous dois quelque chose pour cette nouvelle prodigieusement réjouissante. Puis, votre père m’a rendu quelques services. J’ai fait une petite fortune dans les affaires… L’exploitation d’une mine de diamants, une sorte d’agence maritime, etc. Bref, je suis sur le point de liquider et de me retirer dans mon village natal du Devonshire pour y finir mes jours en paix, sans me remarier. Un service en réclame un autre en échange ; si vous me jurez de vous taire en ce qui concerne cette île, ces apprêts un peu incendiaires et l’épisode tout entier de mon malencontreux mariage, je vous promets, de mon côté, de vous conduire en Angleterre à bord de la Nemorosa.
Je souscrivis avec empressement à ces conditions.
— Un mot encore, dit-il. Feu ma femme passait pour une sorte de pythonisse parmi les Noirs, et ils sont tous persuadés qu’elle revit en votre agréable personne. Vous aurez donc la bonté d’entretenir chez eux cette croyance et de leur jurer par Hoodoo ou par ce que vous voudrez que je suis désormais un être absolument sacré.
— Je le jure, dis-je, par la mémoire de mon père, et c’est là un serment que je ne violerai jamais.
— J’ai plus de confiance en vous-même qu’en n’importe quel serment, répondit en ricanant sir George, car non seulement vous êtes une esclave fugitive, mais, de votre propre aveu, vous avez entre les mains des biens volés pour une somme considérable.
Je demeurai confondue et vis qu’il ne disait que trop vrai ; je reconnus tout à coup que ces pierreries ne m’appartenaient pas légitimement, et ma décision fut aussitôt prise de les restituer, dût-il m’en coûter la liberté recouvrée au prix de tant d’efforts. Oubliant tout le reste, oubliant même sir George qui me regardait d’un air narquois, je saisis l’agenda de M. Caulder et l’ouvris à la page où le mourant avait griffonné ses dernières volontés. Quel ne fut pas mon ravissement, bientôt suivi de cuisants remords, en voyant qu’avec la liberté, il m’avait encore légué le précieux coffret !
Ma simple histoire touche à sa fin. Sir George et moi, sous l’avatar nouveau de sa femme rajeunie, nous nous montrâmes aux nègres bras dessus, bras dessous, et fûmes suivis jusqu’à la jetée avec des cris de joie délirante. Au moment de s’embarquer, sir George se tourna vers ses anciens compagnons et leur fit un discours d’adieu en termes nobles et énergiques, qu’il termina par cette péroraison dont je me souviendrai toujours : Si quelqu’un de votre bande se trouve à sec, dit-il, qu’il ne s’adresse pas à moi, car d’abord j’emploierais tous les moyens pour l’envoyer à l’autre monde, et si je n’y réussissais pas, je le livrerais à la justice. Pas de chantage, ça ne prendrait pas avec moi. J’aime mieux jouer mon va-tout que de me laisser plumer peu à peu. Je préférerais être découvert et pendu que de donner un rouge liard à des malpropres tels que vous.
La nuit même, nous appareillâmes pour La Nouvelle-Orléans, et là j’envoyai l’agenda au fils de M. Caulder, ce que je regardais comme un devoir sacré. Une semaine plus tard, tous les hommes reçurent leur compte ; un nouvel équipage fut engagé, et la Nemorosa fit voile vers les rivages de la libre Angleterre.
On ne pourrait imaginer voyage plus délicieux. Sir George, sans doute, n’était pas un homme d’une droiture scrupuleuse, mais son caractère franc et joyeux était bien fait pour lui gagner la sympathie d’une jeune fille. Il n’était pas sans intérêt de lui entendre développer ses plans d’avenir, alors qu’il aurait repris sa place au Parlement et pourrait mettre au service du pays son expérience des affaires maritimes. Je lui demandais si cette façon d’exercer la piraterie à bord d’un yacht privé n’était pas singulière.
— Point du tout, me répondit-il ; un yacht, miss Valdevia, est un fléau patenté. Qui fait la contrebande ? qui capture les saumons dans les rivières de l’Écosse occidentale ? qui rosse les tenanciers s’ils osent opposer la moindre résistance ? L’équipage et les propriétaires des yachts ! Je n’ai fait que donner plus d’extension au trafic, et, pour vous dire crûment mon opinion, je ne crois pas être le seul, il s’en faut.
Bref, nous étions les meilleurs amis du monde et vivions comme père et fille, bien que je ne pusse lui accorder ce respect qui n’est dû qu’à la seule excellence morale.
Nous n’étions plus qu’à quelques journées de navigation du but de notre voyage, lorsque Sir George reçut, par un navire à destination d’outre-mer, un paquet de journaux ; et de cette heure fatale date pour moi une nouvelle série de malheurs. Ce soir-là, il était dans la cabine, lisant les nouvelles et faisant de judicieux commentaires sur la décadence de l’Angleterre et la triste condition de la marine, quand tout à coup je vis son front s’obscurcir.
— Holà ! dit-il ; voici qui est mauvais, diantrement mauvais, miss Valdevia. Vous n’avez pas voulu entendre raison ; vous vous êtes obstinée à envoyer l’agenda à ce bigre de fils Caulder.
— Sir George, dis-je, c’était mon devoir.
— Bon ! vous en serez joliment récompensée, dit-il, et moi, je le regrette, mais… je ne peux me mêler de cette fichue affaire. Ce diable de Caulder demande votre extradition.
— Mais une esclave, dis-je, a droit d’asile en Angleterre.
— Oui, par saint George ! répliqua le baronnet, mais ce n’est pas une esclave, miss Valdevia, c’est une voleuse qu’il réclame. Il a tout tranquillement détruit le testament, et il vous accuse maintenant d’avoir distrait de l’actif de votre père failli des valeurs en bijoux pour une somme de cent mille livres sterling.
À l’indignation en présence de cette accusation monstrueuse succéda un tel abattement à la pensée du sort affreux qui m’attendait, que le compatissant baronnet se hâta de me réconforter du mieux qu’il put :
— Ne vous laissez pas abattre, dit-il. Sans doute, moi, je m’en lave les mains. Un homme dans ma position, baronnet, vieille famille, le diable et son train, ne peut être trop délicat sur la compagnie qu’il fréquente. Mais je suis un bon gros vivant, je vous jure, quand on ne m’embête pas, et je ferai de mon mieux pour vous tirer du pétrin. Je vous avancerai un peu d’argent comptant, vous donnerai l’adresse d’un excellent avocat de Londres et trouverai le moyen de vous débarquer inaperçue en un endroit favorable de la côte.
Il tint de tous points sa parole. Quatre jours plus tard, la Nemorosa, à la faveur d’une sombre nuit, entra dans un petit havre, et une chaloupe aux avirons assourdis me déposa sur la plage, à une portée de trait d’une station de chemin de fer. Je m’y rendis, suivant les indications de Sir George, par un chemin détourné, et, voyant un banc sur le quai, je m’y assis, enveloppée dans un manteau de fourrure du baronnet, pour attendre le retour du jour. Il faisant encore obscur quand une lumière parut à une des fenêtres ; et l’orient ne s’était pas encore illuminé des couleurs plus vives de l’aurore, lorsqu’un homme, portant une lanterne, ouvrit la porte et se trouva nez à nez avec la pauvre Teresa. Il parcourut du regard les environs. À la lueur grise de l’aube, on apercevait le havre absolument désert, car le yacht avait depuis longtemps disparu.
— Qui êtes-vous ? s’écria-t-il.
— Je suis une voyageuse, répondis-je.
— Et d’où venez-vous ? demanda-t-il.
— Je me rends à Londres par le premier train, répliquai-je.
C’est ainsi, à la façon d’un fantôme ou d’une créature sortie de l’onde, que Teresa mit le pied sur les rivages de l’Angleterre ; abandonnée de tous, sans rien qui la rattachât au passé, sans un nom à donner à l’heure présente, elle prit place parmi les millions d’âmes d’une patrie nouvelle.
Depuis ce jour, j’ai vécu grâce aux expédients de mon avocat, cachée dans des maisons tranquilles des quartiers retirés, traquée par les espions de Cuba, et ne sachant si demain même je jouirai encore de la liberté et de l’honneur.