LA BOÎTE BRUNE
M. Harry Desborough habitait le vieux quartier grave et paisible de Bloomsbury, oasis de silence recueilli et de solitude romantique au milieu du bruit et de l’agitation de Londres. Il avait planté sa tente dans Queen Square, à deux pas de l’hôpital d’enfants, à gauche, vers le nord ; Queen Square, cher aux amis des arts libéraux et sociaux ; Queen Square, où l’on respire une atmosphère familiale, où l’on instruit les pauvres, où les moineaux sont nombreux et tapageurs, où l’on voit toute la journée des groupes patients de petits errer devant l’hôpital pour tâcher d’apercevoir leur frère à la fenêtre, lui dire un mot, lui envoyer un baiser de la main. La chambre de Desborough était au premier étage et avait vue sur le square ; mais en outre, on lui octroyait la faculté, dont il profitait souvent, d’aller s’asseoir en fumant sa pipe sur une terrasse dominant les jardins touffus derrière la maison et sur laquelle ne donnaient que les fenêtres d’une chambre alors inoccupée.
Par un chaud après-midi d’été, Desborough flânait sur sa chère terrasse, assez abattu et démoralisé, car depuis des semaines il cherchait vainement un emploi quelconque, en proie enfin à la mélancolie et au tabac. Ici, se disait-il, il pourrait être seul ; car, comme la plupart des jeunes gens qui n’ont guère de fortune, d’énergie et de chance, il avait pour le monde une répugnance marquée. Au moment où cette pensée lui venait, ses regards se portèrent vers la fenêtre de la chambre qui donnait sur la terrasse, et grands furent sa surprise et son dépit en voyant qu’un rideau de soie la garnissait. Voilà bien ma déveine habituelle ! murmura-t-il ; je ne pourrai plus, sans être observé, flâner, rêvasser, soupirer, exprimer mon découragement à mi-voix, siffloter un air sentimental… Dans son irritation, il secoua sa pipe sur la barre d’appui avec une énergie extravagante. C’était sa vieille pipe d’écume, douce à fumer, religieusement conservée, culottée par un long usage, chère compagne de ses rêves. Quel ne fut donc pas son chagrin quand le fourneau se détacha du tuyau, décrivit une courbe légère dans l’espace et disparut dans un massif de lilas !
Il se jeta avec désespoir dans le fauteuil de jardin, tira de sa poche la revue qu’il avait apportée avec lui, déchira un fragment de la dernière feuille, qui ne contenait que les réponses aux abonnés, et se mit à rouler une cigarette. Il n’était pas passé maître dans cet art ; le papier crevait entre ses doigts, et le tabac pleuvait sur le sol ; il était même sur le point de renoncer à son projet et de se résigner à une inaction boudeuse, quand la fenêtre s’ouvrit lentement, le rideau fut rejeté de côté, et une jeune dame au costume assez bizarre s’avança sur la terrasse.
— Señorito, dit-elle d’une voix chaude et bien timbrée ; señorito, je vois que vous êtes dans l’embarras. Permettez-moi de vous aider.
À ces mots, elle prit le papier et le tabac qu’il lui abandonna sans résistance, et avec une adresse qui sembla prodigieuse à Desborough, elle roula une cigarette et la lui présenta. Il la prit, toujours assis, même sans un mot de remerciement, les yeux obstinément fixés sur cette apparition. Son visage était riche en couleur, sa forme présentait ce piquant triangle, si innocemment rusé, si ingénument provocant, si rare dans nos climats du Nord ; ses yeux étaient largement fendus, limpides, pleins d’éclairs changeants ; sa chevelure disparaissait en partie sous une mantille de dentelles ; ses bras, nus jusqu’à l’épaule, étaient éblouissants de blancheur ; sa taille, pleine et harmonieuse dans tous ses contours, frétillait d’une sorte d’exubérance de vie, tout en conservant dans ses moindres mouvements un mélange de grâce et de majesté de jeune déesse.
— Ma cigarette n’est pas de votre goût, señor ? demanda-t-elle. Cependant elle est mieux faite que les vôtres. Elle se mit à rire, et ce rire retentit aux oreilles du jeune homme comme une délicieuse harmonie. Mais bientôt elle reprit sa gravité première. Je comprends, s’écria-t-elle. Ce sont mes manières qui vous déplaisent ; j’ai trop de retenue, de froideur. Je ne suis pas, ajouta-t-elle d’un air provocant, je ne suis pas la jeune Anglaise simplette que je parais.
— Oh ! murmura Desborough, la tête trop pleine de pensées pour pouvoir en exprimer une.
— Dans ma patrie, mon doux pays, poursuivit-elle, tout est si différent ! Là, je l’avoue, une jeune fille est soumise à une contrainte rigoureuse ; on ne lui laisse que peu de liberté ; on lui apprend à être réservée, à paraître farouche même. Mais ici, dans la libre Angleterre, ô glorieux souffle d’indépendance ! s’écria-t-elle avec un geste ardent, mais d’une grâce incomparable, ici tous les fers sont brisés ; ici la femme ose être elle-même, et les hommes, les hommes chevaleresques… n’est-il pas écrit en lettres d’or dans les armes de votre nation : Honni soit ? Ah ! oui, il est pour moi difficile d’apprendre à être moi-même, à oser. Ne me jugez pas encore ; suspendez votre décision ; je finirai bien par vaincre cette raideur et par devenir vraiment anglaise. Est-ce que je parle déjà bien votre langue ?
— Parfaitement… oh ! divinement, dit Harry avec une ferveur et une conviction dignes d’un plus grave sujet.
— Oui, oui, dit-elle, j’apprendrai vite : le sang anglais coulait dans les veines de mon père, et j’ai eu la bonne fortune d’être jusqu’à un certain point élevée à l’anglaise. Si déjà je parle sans accent, comme du reste mon extérieur est déjà tout anglais, il ne reste plus à modifier que mes manières.
— Oh ! non, dit Desborough. Je vous en prie, non, non ! Je… moi… Madame…
— Je suis, interrompit-elle, la señorita Teresa Valdevia. Le soir fraîchit. Adios, señorito. Et avant que Harry eût pu balbutier une parole, elle avait disparu dans sa chambre.
Il resta cloué dans son fauteuil, la cigarette non encore allumée à la main. Ses pensées s’élevaient bien au-dessus des choses tabagiques ; elles étaient toutes à l’image de l’inconnue qu’elles embellissaient encore des plus vives couleurs de l’imagination, du charme exquis du souvenir. Sa voix résonnait à ses oreilles comme un écho ; ses yeux, dont il n’aurait pu préciser la teinte, illuminaient son âme entière. À son approche, les nuages de son existence s’étaient dissipés et un monde nouveau apparaissait à ses regards. Qui elle était, il ne pouvait même l’imaginer ; mais à coup sûr, il l’adorait. Son âge, il n’osait y penser, craignant qu’elle ne fût plus âgée que lui et trouvant sacrilège de rattacher à tant de grâce la prévision des changements qu’entraînent les années. Quant à son caractère, la beauté, pour la jeunesse, ne va pas sans la bonté. Le pauvre garçon resta bien tard sur la terrasse, jetant des regards timides vers la fenêtre et son inexorable rideau, soupirant à émouvoir les cytises du jardin, ravi au pays des songes, et quand enfin il rentra pour dîner d’un morceau de mouton froid et d’une pinte de bière, jamais nectar ni ambroisie ne parurent plus délectables aux immortels.
Le lendemain, quand il revint sur la terrasse, la fenêtre était entrouverte, et il jouit de la vue d’une blanche épaule, tandis que la dame cousait tranquillement sans se douter de sa présence. Le surlendemain, il était à peine arrivé que la fenêtre s’ouvrit et que la señorita s’avança en pleine lumière dans un déshabillé du matin, élégant, correct, mais avec je ne sais quoi d’exotique, de tropical, d’étrange. Elle avait un paquet à la main.
— Voulez-vous, dit-elle, essayer du tabac de mon père, de Cuba, mon doux pays ? Là-bas, vous le savez sans doute, tout le monde fume, les dames comme les messieurs. Ne craignez donc pas de m’incommoder. Le parfum me rappellera le pays. Mon pays, señor, est par-delà les flots. Tandis qu’elle prononçait ces paroles, Desborough, pour la première fois de sa vie, fut pénétré de la haute poésie du gouffre amer. Que je repose ou que je veille, je rêve de mon lointain pays. Chère patrie ! ô Cuba !
— Mais un jour, sans doute, dit Desborough avec une angoisse poignante, un jour vous y retournerez ?
— Jamais, s’écria-t-elle. Le ciel me préserve d’y retourner jamais !
— Alors, vous comptez vous fixer pour toujours en Angleterre ? demanda-t-il, soulagé d’un poids immense.
— C’est trop m’en demander, car c’est plus que je ne sais moi-même, répondit-elle tristement ; puis, reprenant toute sa gaieté : Mais vous n’avez pas goûté mon tabac, dit-elle.
— Señorita, fit-il, déconcerté par l’ombre de coquetterie qu’il observait en elle, tout ce qui me vient… tout… vous… je veux dire, conclut-il en rougissant jusqu’aux oreilles, que je ne doute pas que le tabac ne soit délicieux.
— Ah ! señor, dit-elle avec une gravité presque funèbre, vous qui sembliez si simple, si bon, voilà que vous vous mettez à faire des compliments et… ajouta-t-elle, ses traits s’épanouissant en un sourire qu’elle ne put réprimer, et à les faire si mal encore ! J’avais entendu dire que les gentlemen anglais étaient des amis sûrs, respectueux, honnêtes, étaient des défenseurs, au besoin étaient des champions, sans jamais pourtant se rendre familiers. Ne cherchez pas à me plaire en copiant les grâces de mes compatriotes. Soyez vous-même le franc, honnête et brave Anglais qu’on m’a dépeint dès ma plus tendre enfance et que j’ai toujours désiré rencontrer.
Harry, tout décontenancé et se faisant d’ailleurs une assez vague idée des manières des gentlemen cubains, jurait ses grands dieux que l’idée de plagiat ne lui était jamais entrée dans la tête.
— Votre caractère national, sérieux et modeste, vous convient beaucoup mieux, dit-elle. Traçant alors une ligne imaginaire de son pied chaussé d’une mignonne pantoufle : Voici la limite du terrain commun ; là, au bord de ma fenêtre, commence la frontière géographique. Il ne tient qu’à vous de me faire retirer dans mon fort ; si, au contraire, nous devons être de loyaux amis anglais, je viendrai vous trouver ici quand je ne serai pas trop fatiguée ; ou quand je me sentirai encore mieux disposée à votre égard, je vous permettrais d’approcher votre fauteuil de la fenêtre et de m’enseigner les manières anglaises pendant que je travaillerai. Vous aurez en moi une écolière capable de grands progrès, car j’ai un vif désir de m’instruire. Elle posa légèrement la main sur le bras de Harry et le regarda dans le blanc des yeux. Savez-vous bien, dit-elle, que tout me porte à croire que déjà j’ai saisi quelque chose de votre aplomb anglais ? Apercevez-vous en moi un certain changement, señor ? Ma manière d’être n’est-elle pas déjà plus ouverte, plus libre, plus semblable à celle de la chère « Miss Anglaise » qu’à notre première entrevue ? Elle eut un radieux sourire, retira sa main, et, avant que le jeune homme eût pu trouver des paroles propres à exprimer ses émotions incohérentes avec un « Adios, señor, bonsoir, cher ami anglais », elle s’était évanouie comme une ombre derrière le rideau.
Le lendemain, Harry consuma en vain une once de tabac sur la terrasse neutre ; aucune apparition ne vint récompenser ses peines, et l’heure du dîner l’éloigna enfin de la scène de sa déconvenue. Le jour suivant, il pleuvait ; mais ni la pluie, ni les occupations, ni la misère en perspective, ni les désappointements présents ne pouvaient le faire renoncer au service de sa dame ; drapé dans un long ulster au collet relevé, il monta la garde le long de la balustrade, attendant un sourire de la fortune, pauvre diable ruisselant et transi à l’œil du vulgaire, en réalité cœur inondé de joies tendres et délicieuses. Tout à coup, la fenêtre s’ouvrit et la belle Cubaine, dissimulant imparfaitement un sourire, parut sur la frontière géographique.
— Approchez, dit-elle ; ici, près de ma fenêtre, la petite véranda vous abritera un peu. Et elle lui tendit gracieusement une chaise pliante.
Comme il s’asseyait, tout heureux et timide, le renflement de sa poche lui rappela qu’il n’était pas venu les mains vides.
— J’ai pris la liberté, dit-il, de vous apporter un petit livre. J’ai pensé à vous en le voyant à l’étalage, parce qu’il est en espagnol. Le libraire m’a dit qu’il était d’un des plus célèbres auteurs et tout à fait convenable. En disant ces mots, il lui plaça le petit volume dans la main. Elle tourna les pages et une vive rougeur, mais passagère autant que vive, colora sa joue. Vous êtes fâchée ! s’écria-t-il au désespoir, j’ai été trop loin, sans doute ?
— Non, señor, ce n’est pas cela, répondit la dame. Je… Et son front se colora de nouveau. Je suis confuse et honteuse, parce que je vous ai trompé. L’espagnol… elle se tut un moment ; l’espagnol est sans doute ma langue maternelle… Prenant soudain courage, elle ajouta : Votre cadeau ne devrait en avoir à mes yeux que plus de valeur, mais, hélas ! monsieur, de quelle utilité peut-il être pour moi, et comment vous avouer la vérité, l’humiliante vérité : je ne sais pas lire !
La belle Cubaine baissa la tête sous les yeux de Harry démesurément ouverts par la stupéfaction. Lire ! répéta-t-il. Vous !
Elle poussa la fenêtre grande ouverte d’un geste large et noble : — Entrez, señor, dit-elle ; il est arrivé, ce moment auquel je n’ai jamais songé sans alarme, le moment où deux solutions se présentent à moi : ou risquer de perdre votre amitié, ou vous conter sans rien déguiser l’histoire de ma vie.
Ce fut avec un sentiment de respect voisin de la vénération que Harry entra dans la chambre. Une débauche mi-barbare d’ornements et de couleurs avait présidé au désordre élégant et étudié de cette pièce. Elle était encombrée d’étoffes de prix, de fourrures, de tapis, d’écharpes aux bigarrures éclatantes, et des bibelots riches et curieux traînaient partout : des éventails sur la cheminée, une lampe antique sur la console, sur la table une noix de coco à monture d’argent remplie de pierres précieuses. La belle Cubaine, joyau brillant entre tous, chef-d’œuvre digne de ce cadre luxueux, montra un fauteuil à Harry, se laissa tomber dans un autre et commença ainsi son histoire :