L’HÔTEL FANTASTIQUE
(Suite)
Somerset chercha vainement à attacher un sens quelconque à cet épilogue. Durant tout le récit il avait eu fréquemment recours à la bouteille. Le dynamiteur devenait double, triple ; il tournait, tournait avec la chaise, la table et les murs. Le jeune homme, en proie à une sorte de cauchemar, se leva, chancelant, refusa résolument un troisième grog, et, sous prétexte qu’il était tard, il voulut à toute force aller se coucher.
— Vraiment ? fit Zéro ; vous êtes d’une tempérance peut-être excessive. Mais je ne veux pas insister davantage. Le point important est que maintenant nous sommes bons amis ; mon cher propriétaire, au revoir !
À ces mots, le dynamiteur lui tendit de nouveau la main, et, avec une politesse cérémonieuse offrant une aide qui n’était pas inutile, il reconduisit le jeune homme jusqu’au haut de l’escalier.
Comment il se mit au lit est un point qui resta toujours pour Somerset profondément obscur ; mais le lendemain matin, quand, tout à coup, il se réveilla en sursaut, il se sentit écrasé par la stupéfaction et l’horreur. Être devenu sans protestation l’intime, le confident de son abominable locataire, lui apparut, à l’inexorable lumière du jour, un de ces problèmes de la faiblesse humaine dont on cherche en vain la solution. Il est vrai qu’il avait été surpris dans une situation capable de mettre en défaut l’aplomb d’un Talleyrand. C’était jusqu’à un certain point une circonstance atténuante mais non une excuse. Pour une telle capitulation de principes, quelle excuse valable invoquer ? et quel remède trouver à une familiarité aussi compromettante, sinon de briser, et de briser à l’instant ?
Sitôt qu’il fut habillé, il monta au premier étage, déterminé à provoquer une rupture. Zéro le salua avec la franche cordialité d’un vieil ami :
— Entrez, cria-t-il, mon cher monsieur Somerset ! Entrez, asseyez-vous et, sans cérémonie, venez partager mon frugal déjeuner !
— Monsieur, dit Somerset, permettez-moi d’abord de mettre mon honneur à couvert. La nuit passée, j’ai pu, par surprise, laisser croire à une sorte de complicité tacite de ma part ; mais, une fois pour toutes, je vous avertis que je regarde vos machinations avec dégoût, avec horreur, et que je n’épargnerai rien pour déjouer vos lâches projets.
— Mon cher garçon, répondit Zéro d’un ton bienveillant, je suis habitué à ces faiblesses humaines. Du dégoût ? Je l’ai éprouvé moi-même, le dégoût ; mais cela ne dure pas. Je ne vous en estime pas moins, croyez-le bien ; au contraire, cette franchise me donne une haute idée de votre caractère. Mais, entre nous, que comptez-vous faire ? Vous vous trouvez en ce moment, si je ne m’abuse, exactement dans la situation de Charles II (le moins perverti peut-être de tous nos souverains) quand il eut reçu les confidences du bandit. Me dénoncer ? vous n’y songez pas, et que pouvez-vous faire d’autre ? Non, mon cher monsieur Somerset, vous avez les mains liées et vous vous voyez condamné, à moins d’agir comme un homme de rien, à demeurer le camarade charmant, spirituel, qui s’est acquis hier soir toutes mes sympathies.
— Du moins, s’écria Somerset, je puis vous ordonner, et je vous ordonne, de quitter cette maison.
— Ah ! riposta le dynamiteur, ici je proteste absolument. Vous pouvez, si vous le voulez, jouer le rôle de Judas ; mais si, comme je le suppose, vous vous refusez à cet excès de vilenie, je suis, de mon côté, beaucoup trop intelligent pour quitter cet appartement où je me plais au-delà de toute expression et d’où vous n’avez pas le pouvoir de m’expulser. Non, non, cher monsieur, ici, je suis ; ici, j’ai la ferme intention de rester.
— Je vous répète, s’écria Somerset, mis hors de lui par le sentiment même de sa faiblesse, je vous répète que je vous donne congé. Je suis le maître chez moi, et je vous signifie votre congé.
— Congé pour la semaine prochaine ? dit le dynamiteur, imperturbable. Très bien ; nous en reparlerons dans une semaine. Voilà qui est fait ; mais, pendant que nous parlons, mon déjeuner se refroidit. Puis donc, mon cher monsieur Somerset, que vous êtes condamné pendant une semaine encore à la société d’un personnage très intéressant, je vous assure, faites preuve du moins de cette bonne grâce, de cet intérêt pour les côtés obscurs de la vie, qui distinguent le véritable artiste. Faites-moi pendre, si vous le voulez, demain matin ; mais aujourd’hui laissez là vos scrupules bourgeois, asseyez-vous et déjeunez gentiment avec moi.
— L’ami, fit Somerset, vous rendez-vous bien compte de mes sentiments ?
— Certes ! répondit Zéro ; et qui plus est, je les respecte ! Vous montrerez-vous moins large d’idées ? serez-vous seul injuste ? Dans ce dix-neuvième siècle, deux hommes bien élevés ne peuvent-ils avoir des opinions politiques différentes et discuter courtoisement ? Non, voyez-vous, tous vos grands mots me font sourire, et je vous demande, en conscience, quel est, de nous deux le vrai philosophe.
Somerset était un jeune homme d’un caractère très tolérant, et sa nature l’amenait aisément au sophisme. Il leva les bras d’un geste désespéré et prit le siège que lui avançait le dynamiteur. Le repas était excellent, l’hôte était non seulement affable, mais il avait la primeur de nouvelles très curieuses. On eût dit qu’il avait trop longtemps souffert les tortures du silence et qu’il se hâtait de rattraper le temps perdu en vidant libéralement son sac d’informations. Il contait bien, ce qu’il disait était intéressant ; sa personnalité se développait à vue d’œil ; Somerset, avec le temps, ressentit de moins en moins le malaise de sa fausse position et commença même à traiter le dynamiteur avec une familiarité voisine du mépris. En toute occasion, du reste, il se trouvait toujours embarrassé pour prendre congé de la société où il se trouvait ; il y restait attaché comme un moineau pris à la glu, même lorsque cette société lui déplaisait. Dans la circonstance présente, les heures s’écoulèrent ; il se laissa persuader sans trop de peine de s’asseoir à table une seconde fois et ne parlait pas même de se retirer, lorsque, vers le soir, Zéro, avec mille excuses, dut congédier son hôte encombrant. Les anarchistes ses amis, expliqua avec bonne grâce le dynamiteur, n’étant pas au fait des mérites extraordinaires du jeune homme, pourraient s’alarmer à la vue d’une figure étrangère.
Sitôt qu’il fut seul, Somerset retomba dans sa disposition d’esprit du matin. Il entra en rage contre sa molle complaisance ; il arpenta la salle à manger, prenant, pour l’avenir, les résolutions les plus austères ; il se tordit les mains déshonorées par le contact de celles de l’assassin, et au milieu de ce tourbillon de pensées, une seule était fixe, une seule venait sans cesse lui verser de l’eau froide dans le dos : la pensée des ingrédients formidables dont cette maison était pleine. Un dépôt de poudre à canon était un fumoir charmant et sûr en comparaison de l’Hôtel fantastique.
Il chercha la consolation dans la fuite, dans l’exercice, au fond du verre. Tant que les bars furent ouverts, il alla de l’un à l’autre, cherchant la lumière, le bruit, la vue de visages humains ; quand cette ressource vint à lui manquer, il se rabattit sur le marchand de pommes de terre attardé ; enfin, dans les rues solitaires, il en arriva à fraterniser avec la police. Hélas ! comme il sentait les aiguillons de la conscience en conversant avec ces honorables gardiens de la paix ! combien volontiers il aurait pleuré sur leur large poitrine ! comme le secret fatal lui montait aux lèvres, et comme aussitôt il était lâchement refoulé ! La fatigue finit pourtant par l’emporter sur le remords, et vers l’heure où paraît à l’horizon la première laitière, il se retrouva devant la porte de l’hôtel. Dans une horrible expectative, s’attendant à tout moment à lui voir prendre le chemin des nuages, il tira sa clef, et le pied déjà sur le premier degré, soudain il perdit courage et alla chercher du repos dans quelque misérable taudis.
Il était midi sonnant quand il s’éveilla ; retournant fiévreusement ses poches, il trouva qu’il avait pour toutes ressources une demi-couronne, et quand il eut payé le prix de son affreux logement, il se vit bien obligé de retourner à l’Hôtel fantastique. Il rampa dans le vestibule et, sur la pointe du pied, se glissa jusqu’à la commode où était serré son argent. Une minute encore, se disait-il, rien qu’une minute, et de plusieurs jours je ne reverrai plus cet obsédant locataire et je pourrai examiner à loisir ce qu’il convient de faire. Mais le destin en avait autrement décidé : on frappa à la porte, et Zéro entra.
— Je vous ai fait peur ? s’écria-t-il avec une gaieté innocente. Cher ami, j’attendais votre retour avec une vive impatience ! Et sur la physionomie assez niaise de l’homme passa une lueur de véritable affection. Il y a si longtemps que j’étais privé des charmes de l’amitié, continua-t-il, que je commence à devenir jaloux, je crois. Et il serra avec force la main de son propriétaire.
Personne moins que Somerset n’était capable de résister à un pareil accueil ; rejeter ces avances cordiales, c’eût été trop lui demander, et il dut faire un effort sur lui-même pour ne pas répondre à cette familiarité par une familiarité équivalente. Cette inégalité de sentiments généreux, à laquelle le condamnait un dernier instinct de prudence, le mettait au supplice, et il ne put que balbutier quelques mensonges ineptes.
— C’est bien, c’est parfait, ne m’en dites pas davantage ! s’écria Zéro ; il n’en pouvait être autrement d’ailleurs. J’étais fou de m’alarmer. Ne m’étais-je pas mis dans la tête que vous m’aviez abandonné pour toujours ? Mais je reconnais mon erreur et vous en fais toutes mes excuses. Douter de votre pardon plein et entier, ce serait aggraver ma faute. Venez, le dîner nous attend ; allons nous mettre à table ; entre la poire et le fromage, vous me conterez vos aventures de la nuit.
Une telle amabilité ferma de nouveau la bouche à Somerset, et de nouveau il s’assit à table avec son innocent et criminel ami. De nouveau, le conspirateur commença son déballage de secrets compromettants. Tantôt il citait le nom, il faisait la biographie de telle personnalité fameuse ; tantôt il donnait l’adresse de tel lieu de réunion secret, et chaque mot enfonçait un fer rouge dans les chairs palpitantes de son malheureux hôte. Enfin, suivant le cours de son monologue captivant, Zéro en arriva à la jeune dame qui lui avait rendu visite deux jours auparavant ; cette jeune dame, qui n’était apparue aux yeux de Somerset que quelques instants trop courts, hélas ! mais inoubliables, car en ce peu d’instants elle l’avait conquis par sa grâce provocante, ses yeux communicatifs et le maniement admirable de sa jupe au milieu du fouillis de l’atelier.
— Vous l’avez vue ? dit Zéro. Jolie, n’est-ce pas ? Elle aussi est des nôtres : une véritable enthousiaste ; un peu nerveuse, peut-être, à l’aspect des préparations chimiques, mais, en matière d’intrigue, l’audace et l’habileté personnifiées. Lake, Fonblanque, de Marly, Valdevia, voilà quelques-uns de ses noms de guerre ; son véritable nom… mais je vais trop loin, je crois… Il vous suffira de savoir que c’est à elle que je suis redevable de mon domicile actuel et, cher Somerset, du plaisir de votre connaissance. Elle possédait sur cette maison des renseignements précis. Vous voyez, cher ami, je ne vous cache rien ; je vous conte tout ce qui peut présenter pour vous quelque intérêt, et cela sans détours.
— Pour l’amour de Dieu, taisez-vous ! s’écria le pitoyable Somerset. Vous n’imaginez pas les tortures que vous me faites subir.
Une nuance de mécontentement passa sur les traits ouverts et francs de Zéro.
— Il y a des moments, dit-il, où je commence à croire que vous ne m’aimez pas. Comment ! comment ! cher Somerset, votre bienveillance à mon égard diminuerait, alors que je suis accablé de soucis, que je suis arrivé à un point décisif de ma carrière, que si, dans quelques jours, mon entreprise échoue, – à ces mots, sa face se rembrunit subitement, – je tombe du haut de mes plans ambitieux sous la risée et le mépris. Le moment est d’une gravité sans précédents ; jugez si j’ai besoin d’une société qui me distraie, une société charmante comme la vôtre. Innocent babillard, vous allégez le fardeau de mes inquiétudes. Et cependant… cependant… Le conspirateur repoussa son assiette et se leva. Suivez-moi, dit-il, suivez-moi. Mon sang bout, j’ai besoin d’air, il faut que j’examine le champ de bataille.
En parlant ainsi, il monta rapidement jusqu’aux combles de la maison, puis, par une échelle et une trappe qu’il souleva, il gagna une plate-forme abritée d’un côté par un corps de cheminées et située tout au haut du toit. Des deux côtés, sans garde-fous ni rampes, elle confinait aux plans inclinés en ardoises, et, au nord surtout, elle permettait à la vue de s’étendre sur une multitude immense de toits, de dômes, de clochers, jusqu’aux limites de l’horizon noyé de fumée.
— Voyez-vous, s’écria Zéro, cette cité riche, peuplée, montrant avec orgueil les dépouilles des continents ; bientôt, oui, bientôt, il n’y restera plus pierre sur pierre. Quelque jour, quelque nuit, de cette position élevée, vous écouterez avec effroi la détonation de la bombe vengeresse… non pas le bruit folâtre et léger du canon, mais un grondement grave, onctueux, solennel. Immédiatement après, vous verrez les flammes s’élancer dans les airs. Ah oui ! s’écria-t-il en étendant la main, ce sera le jour du châtiment. Alors le policier livide et tremblant s’enfuira côte à côte avec le voleur qu’il vient d’arrêter. Flamboie, cité infâme ! s’écria-t-il ; tombe, monarchie arrogante et débile, tombe comme Dagon !
À ces mots, son pied glissa sur le plomb, et si Somerset ne l’avait retenu, il était infailliblement précipité dans le vide. Pâle comme un linge, s’abandonnant ainsi qu’une masse inerte, il se laissa pour ainsi dire porter jusqu’à l’échelle et déposer en sûreté dans la mansarde. Là, enfin, il revint à lui, s’essuya le front, puis, saisissant la main de Somerset dans les siennes, il donna court à sa gratitude débordante :
— Désormais, dit-il, c’est entre nous à la vie, à la mort. Vous m’avez arraché à un trépas épouvantable, et si, auparavant déjà, j’étais attiré vers vous par une influence sympathique, jugez à présent de l’ardeur de mon amour et de ma reconnaissance ! Mais cet accident m’a tout remué… Laissez-moi, je vous prie, m’appuyer sur votre bras jusqu’à ma chambre.
Un verre d’eau-de-vie rendit un peu de calme et de sang-froid au dynamiteur, et, le verre à la main, il goûtait les douces voluptés de la convalescence, quand il remarqua l’abattement de son malheureux compagnon.
— Juste ciel ! cher Somerset, s’écria-t-il, qu’avez-vous ? Permettez-moi de vous offrir un léger cordial !
Mais Somerset était insensible à tout réconfort matériel.
— Laissez-moi, dit-il ; je suis perdu ; vous m’avez pris dans vos filets. Jusqu’ici, j’étais libre comme l’air, je faisais ce qui me plaisait, je menais une vie insouciante, joyeuse et parfaitement innocente. Et maintenant… que suis-je ? Êtes-vous aveugle, êtes-vous de bois pour ne pas vous rendre compte de l’aversion que vous m’inspirez ? Supposez-vous que je veuille mener plus longtemps une existence pareille ? Penser, s’écria-t-il, qu’un jeune homme n’ayant commis d’autre faute qu’un excès de courtoisie soit enveloppé dans un imbroglio aussi diabolique ! Et, s’enfonçant les poings dans les yeux, Somerset se renversa sur le sofa.
— Mon Dieu ! dit Zéro, est-il possible ? Et moi si affectueux, si plein d’intérêt pour vous ! Se peut-il, cher Somerset, que vous subissiez l’empire de ces scrupules mesquins ? se peut-il que vous jugiez un patriote sous le jour de maximes morales ou religieuses ? Je vous croyais un véritable agnostique.
— Monsieur Jones, dit Somerset, toute discussion est inutile. Je me vante d’être un incrédule, non seulement en religion, mais en morale, dont je n’accepte ni les données, ni la méthode, ni les conclusions. Eh bien ! que m’importe ! telle ou telle formule m’est indifférente pour vous dire que je vous hais, que je vous considère comme un reptile, que je serais heureux de vous avoir sous le talon de ma botte ! Vous voulez faire sauter les autres ? eh bien ! écoutez ceci : je voudrais, moi, vous faire sauter vous-même dans les circonstances les plus atroces que je pourrais imaginer ! vous pulvériser, vous réduire en bouillie !
— Somerset ! Somerset ! dit Zéro, très pâle, c’est mal à vous, c’est très mal ! Vous m’avez fait de la peine, Somerset, vous m’avez porté là un coup douloureux !
— Donnez-moi une allumette ! s’écria Somerset avec frénésie. Que je mette le feu à ce monstre ! que je périsse avec lui, enveloppé dans sa ruine !
— Pour l’amour de Dieu ! s’écria Zéro, saisissant le bras du jeune homme, pour l’amour de Dieu, calmez-vous ! nous sommes au bord de l’abîme ; la mort nous environne de toutes parts ; un homme… un étranger dans cette région inconnue… un homme que vous avez appelé votre ami…
— Silence ! répondit Somerset avec rage ; je ne suis pas votre ami, entendez-vous ? Je vous considère avec dégoût, comme un crapaud ; ma chair frissonne à votre attouchement ; à votre aspect, j’éprouve une nausée.
Zéro fondit en larmes :
— Hélas ! gémit-il, le dernier lien qui me rattachait à l’humanité vient d’être rompu. Mon ami me renie… il m’insulte. Oh ! je suis véritablement maudit !
Somerset resta un moment stupéfait à ce changement à vue. L’instant d’après, avec un geste désespéré, il avait fui de la chambre et de la maison. Son premier élan le conduisit jusqu’à mi-chemin du premier bureau de police ; mais bientôt son ardeur se ralentit et, avant d’avoir atteint cette forteresse de la protection sociale, ses tergiversations premières recommencèrent de plus belle. Était-il agnostique, oui ou non ? Avait-il le droit d’agir ? Arrière ces folies, malheur à Zéro, périsse Zéro ! Puis il songeait qu’il avait promis de se taire, qu’il avait serré la main de cet homme, qu’il avait mangé son pain, tout cela froidement, après mûre réflexion ; pouvait-il encore agir sans manquer à l’honneur ? L’honneur ! Qu’est-ce que l’honneur ? Une fiction qu’il fallait sacrifier sans hésiter dans la poursuite et le châtiment du crime. Mais le crime ? une fiction aussi dont une intelligence éclairée devait faire bon marché. Tout le jour il erra par la ville en proie au vertige de ses pensées ; la nuit même n’interrompit pas son douloureux pèlerinage, et quand le jour parut il s’assit sur le bord du chemin aux environs du Peckham et pleura amèrement. Les divinités qu’il avait vénérées étaient par terre. Lui qui avait choisi la voie large, lumineuse, sublime de l’universel scepticisme, il se voyait l’esclave de l’honneur. Lui qui avait plané sur la vie du vol hardi de l’oiseau de proie, bien que sans dessein de fondre sur une proie, lui qui avait reconnu clairement le bien-fondé moral de la guerre, de la concurrence à outrance, du crime ; lui qui s’était déclaré prêt à favoriser l’évasion du meurtrier et à tendre les bras au voleur endurci, il se trouvait enfin, à la honte de sa logique si judicieuse, qu’il répugnait à l’emploi de la dynamite. L’aube blanchissait lentement les villas et les campagnes, et il restait là, pleurant sa fermeté défunte et son dédain superbe des vanités du monde.
Enfin il se leva et prit à témoin le ciel clair et l’aurore : Au fond, la question n’est pas douteuse, s’écria-t-il ; le bien et le mal ne sont que des fictions, l’ombre d’une ombre ; mais, malgré tout, il est des choses que je ne puis faire ; il en est d’autres que je ne puis endurer. Là-dessus, il résolut de retourner au logis, de faire une dernière tentative pour persuader Zéro de renoncer à son métier infernal et, s’il échouait, d’envoyer au diable la délicatesse, de laisser une heure au dynamiteur pour détaler et de le dénoncer à la police. Cette résolution lui donna des ailes, et pourtant la matinée était déjà bien avancée quand il arriva en vue de l’Hôtel fantastique. Il aperçut, descendant les degrés, la jeune dame aux nombreux pseudonymes et surprit sur ses traits une expression de colère et d’inquiétude.
— Madame… commença-t-il, obéissant à une impulsion soudaine, sans trop savoir ce qu’il allait ajouter.
Mais au son de sa voix, elle parut éprouver un choc électrique ; elle fit un bond en arrière, baissa brusquement son voile et s’enfuit sans tourner la tête…