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Classiquesen Ligne

Scène PREMIÈRE


SŒUR ROSALIE, BARBE.
SŒUR ROSALIE.

Mon Dieu ! comme je suis contrariée !…

BARBE, ramassant les morceaux de la vitre qui protégeait le portrait au pastel et qui s’est brisée.

Mais non, ma sœur, c’est uniquement de ma faute.

SŒUR ROSALIE.

C’est de la mienne aussi. Je vous ai distraite.

BARBE.

Je fus maladroite… Et puis je ne croyais pas cette vitre aussi fragile.

SŒUR ROSALIE.

Un accident peut toujours arriver…

BARBE.

Non ; c’est une punition. J’ai désobéi. Monsieur m’avait fait défense de jamais entrer ici sans lui… Vous pensez ! C’est toute sa vie, dans ce salon ! Il m’a dit un jour lui-même : « C’est ma chapelle de souvenirs… »

SŒUR ROSALIE.

Toujours sa chère morte ? En voilà un veuf comme il n’y en a plus beaucoup aujourd’hui !

BARBE.

Figurez-vous que tous les jours il passe un long temps ici, comme à l’église. On dirait vraiment qu’il prie une madone… Et il y a cinq ans que sa douleur dure…

SŒUR ROSALIE.

Le pauvre monsieur !

BARBE.

C’est qu’elle était belle, sa femme !… Il a réuni, ici, tous les portraits qu’il y avait d’elle. (Elle prend une des photographies éparses sur les meubles et la montre à sœur Rosalie.) La voici enfant. Quels grands yeux ! Et ses beaux cheveux blonds !… (Prenant un autre portrait.) Puis jeune fille ! C’est toujours la même figure. Et aussi les mêmes cheveux… Ceux qu’elle avait encore en mourant. Les cheveux qui sont là… (Elle montre un coffret de cristal où repose une natte blonde.) Ceci est son plus cher souvenir. Il m’a défendu d’y jamais toucher.

SŒUR ROSALIE.

Ce sont les cheveux de la morte ?

BARBE.

Oui ! Une longue natte qu’il a coupée lui-même avant qu’on la mît dans son cercueil… Et elle est toujours là, intacte…

SŒUR ROSALIE.

Comme c’est étrange ! Les cheveux survivent… C’est une pitié de la mort… Elle ruine tout, les yeux, les lèvres ; la chair pourrit… Seuls les cheveux subsistent… Ils durent… On se survit en eux.

BARBE.

Vous avez raison. C’est quelque chose de la morte, vraiment d’elle, qui lui reste…

SŒUR ROSALIE.

Il en va de même pour les saints, dont nous possédons quelques reliques…

BARBE.

Ici tout est relique… Rien n’a été changé. Ce sont les mêmes meubles… Des objets qu’elle aimait… Les fauteuils où elle s’est assise… Voilà un coussin qu’elle a fait elle-même… Ses doigts sont partout… Et on me défend de déranger les plis des rideaux, qu’elle-même peut-être a formés.

SŒUR ROSALIE.

C’est très touchant.

BARBE.

Aussi les autres domestiques ne peuvent jamais ranger ici. C’est moi seule. Et encore ! monsieur entend être présent, me surveiller, suivre mes gestes. Il a si peur que quelque chose soit endommagé ou même déplacé…

SŒUR ROSALIE.

Que va-t-il dire de ce qui est arrivé au grand portrait ?

BARBE.

J’ai peur. Surtout que c’est de mauvais présage, un bris de vitre, de verre, de glace… À deux reprises, quand mon père est mort, quand ma mère est morte, on avait, dans l’année, cassé un miroir à la maison…

SŒUR ROSALIE.

Barbe, ne soyez pas superstitieuse… C’est une idée du démon…

BARBE.

Pardon, ma sœur. Mais je suis toute bouleversée de cet accident… Quelle malchance, pour une seule fois que je désobéis !…

SŒUR ROSALIE.

Heureusement que le tableau lui-même est sauf… La vitre, en se brisant vers le dedans, aurait pu détériorer la peinture…

BARBE.

Ç’aurait été affreux. Car, de tous les portraits de la morte qui sont ici, c’est celui auquel monsieur tient le plus. Chaque fois qu’il le regarde, des larmes lui viennent aux yeux. C’est un portrait du moment de leur mariage, paraît-il. Voyez comme elle sourit bien. Elle a l’air si heureuse ! Mais maintenant, avec cette vitre fendue, il semble qu’elle ait mal d’un côté du visage. On dirait une blessure, et qu’elle s’efforce de sourire… Mon Dieu, que c’est triste ! que c’est ennuyeux !… Qu’est-ce que je vais faire ?

SŒUR ROSALIE.

Il faut avouer, tout franchement, avertir votre maître à son retour… Est-ce qu’il gronde ou se fâche ?…

BARBE.

Il a parfois des mouvements d’humeur, assez vifs… Il est nerveux… Mais il est si malheureux ! Je lui pardonne. Il est très bon, au fond… Voilà cinq années que je le sers, depuis son arrivée à Bruges, à la mort de sa femme… Je patienterai encore un peu, jusqu’à ce que j’aie économisé ce qu’il faut…

SŒUR ROSALIE.

Alors vous rêvez toujours d’entrer au Béguinage ?

BARBE.

C’est mon plus vieux et cher désir, d’aller y finir ma vie. Vous êtes ma seule parente, sœur Rosalie, et j’aimerai tant habiter, avec vous, votre couvent tout blanc !

SŒUR ROSALIE.

Avez-vous atteint la petite rente qu’on doit justifier ?

BARBE.

Pas tout à fait… Mais vous, sœur Rosalie, qui êtes influente, vous pourriez peut-être m’obtenir une dispense ?

SŒUR ROSALIE.

C’est impossible, Barbe ; la règle de l’ordre est formelle. Il y va de son indépendance et de sa dignité même.

BARBE.

Eh bien, je patienterai. D’ailleurs mon maître a tant besoin de moi… Une autre ne mettrait pas ce silence, ces précautions, autour de sa douleur. Moi, j’ai l’habitude de marcher dans les églises. Et c’est ainsi qu’il faut marcher autour de lui…

SŒUR ROSALIE.

Alors, il vit tout entier dans ses souvenirs, et toujours seul…

BARBE.

À peu près. Il n’a qu’un seul ami, M. Joris Borluut. Un vieux garçon, — mais qui a l’air aussi d’un veuf, — le veuf d’on ne sait quoi… Il vient ici souvent, l’après-midi, presque tous les jours… (On entend sonner l’heure à la pendule.) Tiens ! voilà cinq heures !… C’est son heure… Et il est exact comme notre vieille pendule…

SŒUR ROSALIE.

Je vais vous quitter… On l’introduit ici, sans doute ?…

BARBE.

Oui ! Mais restez encore un peu, ma sœur… C’est si bon pour moi de causer avec vous, de causer avec quelqu’un ! Je suis si seule ici !… Parfois j’en ai peur…

SŒUR ROSALIE.

Quand on est seule, on est avec Dieu…

BARBE, dont l’attention est attirée par la sonnette du vestibule qui a retenti.

J’entends sonner…

SŒUR ROSALIE.

C’est monsieur qui rentre ?

BARBE.

Non, il a la clé de la maison… C’est M. Borluut, probablement.

SŒUR ROSALIE.

Je m’en vais alors. Et je prierai pour votre maître, Barbe. Peut-être ferait-il mieux, lui aussi, puisque la morte est morte, de prier pour son âme, au lieu de la regretter de cette façon. Je ne comprends pas bien… Mais j’ai l’idée que cela ne plaît pas à Dieu.