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Classiquesen Ligne

Scène III


BARBE, JORIS.
JORIS.

Monsieur n’est pas rentré ?

BARBE.

Pas encore, monsieur Borluut.

JORIS.

Où est-il allé ?

BARBE.

Je ne sais pas.

JORIS.

Lui si ponctuel, presque autant que moi !

BARBE.

Oui, auparavant.

JORIS.

C’est vrai que, maintenant, il est souvent en retard. Mais où peut-il s’attarder ? Il ne connaît personne.

BARBE.

Monsieur fait de longues promenades, vous savez, le long des quais, dans les quartiers déserts qu’il préfère, au bord des canaux… Il oublie l’heure.

JORIS.

Mais non ; ici à Bruges, on entend le carillon, on voit le cadran du beffroi, de tous les points de la ville… Ne savait-il pas que je viendrais aujourd’hui à l’heure habituelle ?

BARBE.

Laissez-moi vous avouer, monsieur Borluut, puisque vous êtes son meilleur ami, son seul ami… je suis inquiète. Ne le trouvez-vous pas étrange, depuis quelques semaines ? Il n’est plus le même. On dirait que quelque chose est arrivé dans sa vie…

JORIS.

Il ne peut rien arriver ici dans notre vie.

BARBE.

C’est juste ! Néanmoins il est tout changé… Il s’enferme plus longtemps, parmi ses reliques. Je l’entends quelquefois parler tout haut. Il appelle sa morte : « Geneviève ! Geneviève ! » comme si elle pouvait revenir. On dirait qu’elle revient vraiment, qu’il la revoit parfois… Mais il se tue à trop se désespérer.

JORIS.

Non, Barbe, il en vit. C’est d’être consolé qu’il mourrait…

BARBE.

Enfin, il semble tout autre. Il sort davantage. Certains jours, il a l’air plus triste que même dans les commencements. Et certains jours, il a l’air presque joyeux… Puis, il faut souvent l’attendre, comme aujourd’hui. Naguère il rentrait juste à l’heure qu’il avait dite, comme quand on se promène sans but, au hasard. Maintenant, il est en retard, comme quand on a été retenu par quelqu’un…

JORIS.

Mais il ne connaît que moi dans toute cette ville, où il a volontairement vécu seul ! Et il y est venu pour cela, après son veuvage.

BARBE.

C’est bien ce que je me dis. Alors, c’est que sa douleur le domine. Elle est plus forte que lui… C’est elle qui le mène. Je ne sais rien, moi, je ne comprends rien… Mais je vois bien que mon maître souffre davantage. Et là-dessus, voyez-vous, une femme ne se trompe jamais… Mais… c’est son bruit… Le voilà qui rentre… De grâce, monsieur Borluut, ne lui dites rien… Si je vous ai parlé ainsi, c’est que, vous aussi, vous l’aimez bien…

Hughes entre… Barbe s’efface pour le laisser passer et sort.