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Classiquesen Ligne

Scène IV


JORIS, HUGHES.
HUGHES.

Ah ! vous voilà.

JORIS.

Oui, je vous attendais…

HUGHES.

Je suis en retard ?

JORIS.

Un peu. Mais les jours allongent. Nous aurons le temps encore d’arriver à l’atelier avant qu’il fasse soir… Je voudrais vous montrer mon tableau, qui a beaucoup avancé…

HUGHES.

Vos Peseurs d’or ?

JORIS.

Oui ! j’ai travaillé.

HUGHES.

Ce sera pour un autre jour.

JORIS.

Qu’avez-vous ? Vous paraissez tout agité, ce soir…

HUGHES.

Ah ! mon ami ! je peux bien vous l’avouer, puisque vous êtes mon seul ami, ici. Il m’arrive une aventure extraordinaire.

JORIS.

Dans Bruges, dans cette ville morte qui est précisément celle où tout est arrivé et où rien n’arrive plus !…

HUGHES.

Vous savez ma douleur, ma volonté de ne pas oublier. Mais la mémoire est si incertaine ! Une figure s’y conserve un temps, puis s’efface… Et, dans nous, nos morts meurent une seconde fois…

JORIS.

On aide la mémoire. Vous, vous avez tous ces portraits…

HUGHES.

Maintenant j’ai, de ma Geneviève, une image humaine. C’est là cette aventure extraordinaire. Figurez-vous que, un jour, dans mes promenades, seul, au long d’un quai, j’aperçois tout à coup, venant vers moi, une jeune femme… Je demeurai hagard, comme figé. C’était une apparition, une résurrection ! Le même visage, les mêmes yeux sombres, contrastant avec la même chevelure d’un blond roux. Elle-même, la morte, ma morte, revenue, marchant vers moi… Miracle presque effrayant d’une ressemblance allant jusqu’à l’identité !

JORIS.

Vous exagériez, sans doute, à votre insu. C’est un trouble optique et le fait de chercher dans tous les visages la figure disparue.

HUGHES.

Et sa marche, sa taille, le rythme de son corps, son même regard… Oh ! ce regard retrouvé, sorti du néant ! Ce regard que je n’aurais jamais cru revoir, que j’imaginais délayé dans la terre, je le sentis tout à coup sur moi, revenu, refleuri, recaressant.

JORIS.

C’est étrange, vraiment.

HUGHES.

J’ai suivi l’inconnue. Je l’aurais suivie jusqu’au bout de la ville et jusqu’au bout du monde…

JORIS.

Voilà qui est imprévu : vous, vous mettant à suivre une femme !

HUGHES.

Certes ; mais pas une minute je ne songeai à cette action anormale de ma part. C’est ma femme que je suivais, que j’accompagnais dans le soir, que j’allais reconduire jusqu’à son tombeau…

JORIS.

Comment ne l’aviez-vous pas déjà remarquée ; en cette ville où tout le monde se rencontre, se connaît ?

HUGHES.

C’est une étrangère…

JORIS.

Alors vous l’avez revue ? Vous vous êtes renseigné ?

HUGHES.

En la suivant, je l’avais vue entrer dans le théâtre… Je ne m’arrêtai pas. J’étais déjà une volonté inerte, un satellite entraîné… J’assistai au spectacle, fouillant la salle, la cherchant partout. On jouait Robert le Diable. J’écoutais à peine, toute ma douleur ancienne rouverte par la musique. Tout à coup, à la venue des nonnes, quand les ballerines, figurant les sœurs du cloître réveillées de la mort, se lèvent, je la vis, elle-même, sur la scène, descendant d’un tombeau, ressuscitée… Oui ! ma Geneviève ressuscitée, qui s’avançait, tendait les bras…

JORIS.

Alors, vous avez cherché à la retrouver, à la connaître…

HUGHES.

Je lui ai parlé, aujourd’hui… C’est pourquoi vous me voyez dans un tel trouble… La même voix aussi. La voix de l’autre, toute semblable et réentendue !… Peut-être y a-t-il une secrète harmonie dans les êtres et faut-il qu’à tels yeux et tels cheveux, corresponde également une telle voix ? Ou peut-être le démon de l’analogie se joue de moi ?

JORIS.

C’est plutôt cela, Hughes. Vous avez cette manie des ressemblances.

HUGHES.

Dites plutôt le sens des ressemblances. C’est pourquoi je suis venu à Bruges… J’y avais passé à peine, en plein bonheur. Plus tard, resté seul, j’eus l’intuition instantanée qu’il fallait m’y fixer désormais. À l’épouse morte devait correspondre une ville morte.

JORIS.

Oui ! il y a ainsi des correspondances mystérieuses… C’est de nous ressembler aussi que nous sommes devenus des amis… Je suis un veuf comme vous, le veuf d’un grand rêve, le veuf de la Gloire, qui est une morte pour moi…

HUGHES.

Il faut se leurrer…

JORIS.

Vous, c’est vrai, vous vous leurrez facilement… Votre imagination va, colore tout. Car, enfin, comment vous donner l’illusion de votre morte avec cette étrangère !… C’est une danseuse, par conséquent ?…

HUGHES.

Il ne s’agit pas d’elle. Je vois l’autre. J’entends l’autre. Je revis l’autrefois. Les années n’ont pas coulé, rien n’a été… Vous n’imaginez pas cette ivresse de supprimer la mort, de vaincre le néant. C’est l’ivresse du mirage… Il n’y a rien, au bord de l’horizon… qu’importe ! ce qu’on croit y voir est, comme s’il était… Une danseuse ! qu’est-ce que cela fait, si elle me rend Geneviève ? Ah ! le funèbre enivrement que je goûte et veux goûter davantage !

JORIS.

Vous devez la revoir ?

HUGHES.

Ce soir même, tantôt… C’est pourquoi vous m’avez vu ainsi bouleversé. Depuis que ce hasard est entré dans ma vie, je vais comme dans un songe. Les yeux me brûlent, à cause de son image. Mon cœur chavire à tout instant. Ah ! ces minutes ! ces minutes, auprès d’elle ! Quand je la rejoins, j’ai plus la sensation d’aller retrouver ma morte parmi les morts que de la retrouver, vivante, parmi les vivants…

JORIS.

Alors, vous vous donnez des rendez-vous ?…

HUGHES.

Oui, je dîne avec elle, ce soir… Tenez, rien qu’à cette idée, je frissonne… quelque chose, en moi, se lève, défaille, rit et pleure… Est-ce un peu de bonheur ou plus de douleur ?… Ah ! tenez, Joris, j’aurais besoin d’être seul, d’avoir du silence, de me retrouver moi-même… Je ne sais plus où j’en suis…

JORIS.

Un bon conseil : méfiez-vous ! Ces femmes-là…

HUGHES.

Elle ne compte pas… C’est le mirage, vous dis-je, le mirage !

JORIS.

Soit !… Et mes Peseurs d’or, quand viendrez-vous les voir ?

HUGHES.

Demain, un de ces jours. Excusez-moi… Je suis si malheureux, si heureux !… Je ne sais pas…

JORIS.

J’attendrai…

HUGHES.

Enfin, qu’en dites-vous ? N’est-ce pas effrayant cette ressemblance ?… textuelle ! (Il prend une des photographies encadrées et la montre à Joris.) Cette bouche-là, la même ; le même ovale de visage, les mêmes yeux… Tout cela se brouillait en moi… je le revois, précis, vivant. Ma morte est moins morte…

JORIS.

Comme elle a l’air triste, en ce portrait !

HUGHES.

Elle a l’air plus triste aujourd’hui… (Réfléchissant.) Elle a comme un air de reproche. Peut-être que c’est mal, ce que je voulais faire…

JORIS.

Puisque vous ne pensiez qu’à vous illusionner !…

HUGHES.

Maintenant je n’ose plus… j’ai peur… Tous les portraits ont l’air plus tristes… (Il a déposé la photographie sur un meuble ; il regarde le grand portrait, au mur, dont il aperçoit la vitre fendue.) Mon Dieu, qu’est-il arrivé à celui-là ? C’est Barbe, sans doute !… Je lui avais bien défendu… Quel malheur ! (Il tire le cordon de la sonnette, court à la porte, très agité.) Barbe ! Barbe ! Quel malheur !…