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Classiquesen Ligne

Scène III


HUGHES, JANE, qui entre par la porte du fond, introduite par Barbe qui s’efface et referme la porte aussitôt.
HUGHES, s’avance pour l’embrasser.

Bonsoir, Jane.

JANE.

Attends… que j’ôte cette méchante voilette… elle m’étouffait !… Je ne l’ai mise que pour te faire plaisir.

HUGHES, d’un air inquiet.

On ne t’a pas vue entrer ?

JANE.

Il fait nuit noire… J’ôte aussi mon chapeau.

HUGHES.

Oui ; débarrasse-toi !

Il l’aide à enlever sa jaquette.
JANE. Elle va s’asseoir dans un fauteuil, vers la cheminée, et regarde autour d’elle.

C’est très beau, chez toi !… Oh ! ces grandes cheminées !… (Continuant l’inspection.) Tiens, tu as de vieux meubles… Pourquoi ne m’en as-tu pas donné de pareils ?… (Se chauffant les mains au feu.) Il fait bon ici ! pourquoi ne m’as-tu jamais laissé venir ?

HUGHES.

Pourquoi ! pourquoi ! Tu interroges comme un enfant. Tu le sais bien. Nous sommes dans une ville austère… une ville catholique… Rien n’est permis… Tout est scandale.

JANE.

Ah ! oui, c’est bien ennuyeux, cette ville !… Je m’y sens si fort une étrangère !… étrangère à la ville, aux gens, à tout, et même étrangère à toi-même !…

HUGHES.

Jane !

JANE.

C’est vrai. Je me demande souvent ce que je suis venue faire ici.

HUGHES.

Me rencontrer… La destinée combine tout,

JANE.

Peut-être… Moi, je n’ai jamais pu accomplir ce que j’aimais, dans ma vie. Tout est arrivé à mon insu, presque malgré moi. Ainsi tu m’as fait quitter le théâtre, m’installer ici : je ne voulais pas, — et je l’ai fait !

HUGHES.

Tu ne regrettes pas trop, au moins ?… Je t’ai donné tout ce que tu as voulu.

JANE.

Oui, tu es gentil…

Elle se lève et va l’embrasser.
HUGHES. Il l’enlace, l’incline sous son bras en la renversant.

Ah ! ton visage ! Tu ne sais pas tout ce que j’éprouve en regardant ton visage… Tes beaux cheveux ! Tu l’ignores ! mais je les connaissais, tes cheveux, avant de te connaître ! Et tes beaux yeux, tes yeux verts ! Ils sont couleur de l’eau… Et ils m’entraînent, si loin, si loin ! Je m’en vais dans du passé…

JANE, l’air étonné.

Vraiment ? Tu m’aimes, alors ?

HUGHES.

J’aime tes yeux, j’aime tes cheveux, et ton visage, et tout ton air… J’aime ta voix… Tu n’as besoin de rien me dire qui soit doux ou bon. Parle seulement. Parle comme si tu rêvais tout haut, comme si tu conversais avec un oiseau ou avec tes souvenirs… J’aime ta voix… Parle. Dis des choses sans suite et que je n’écouterai pas, pour n’entendre plus que ta voix seule… ta voix… ta voix !

JANE.

Mais si tu veux m’aimer, pourquoi restons-nous ici, dans cette ville si désagréable, où il faut se gêner sans cesse, se cacher ? Partons.

HUGHES, d’un air effrayé.

Oh ! ne dis pas cela, ne demande jamais cela ! J’ai besoin d’être ici. J’y suis venu exprès. Il y a des choses auxquelles on ne pense bien que dans Bruges… Je ne pourrais plus vivre ailleurs…

JANE.

On s’habitue…

HUGHES.

Songes-y pour toi-même.

JANE.

Oui ! j’essaie… Mais c’est la solitude qui me pèse tant ! Je ne connais presque personne. Et, quand je sors, on dirait une ville vide, où tout le monde dort ou est mort… On ne voit que des vieilles femmes du peuple, au long des rues…

HUGHES.

C’est vrai… il n’y a nulle part tant de vieilles femmes que dans les vieilles villes…

JANE.

Moi, je suis jeune… Ah ! si ce n’était pas pour toi ! Et puis, heureusement mes anciennes camarades de théâtre viennent parfois me voir… tu sais celles de ma troupe qui jouent ici, chaque semaine. La première fois, elles furent stupéfaites de me voir installée ainsi… Et jalouses ! Elles en étaient pâles ! Je leur ai dit que tu étais riche, riche… C’est un si grand plaisir de faire enrager ses amis !

HUGHES.

Tu me fais peur. Serais-tu féroce ?

JANE.

Peut-être, mais pour mes amis seulement.

HUGHES.

Et moi qui allais justement te proposer de nouvelles relations, puisque tu te plains d’être seule… je voulais te parler à ce sujet… Allons nous asseoir… (Il l’entraîne vers un fauteuil et s’assied à côté d’elle.) Tu te rappelles mon ami, Joris Borluut, le peintre dont nous avons déjà causé…

JANE.

Oui, je le connais de vue, je le rencontre souvent. Il est même très bien.

HUGHES.

Lui aussi… il t’a remarquée dans les rues quand tu passais… il te trouve belle… tout à fait plastique… et il voudrait te peindre…

JANE.

Voilà qui va me désennuyer… Est-ce un bon peintre, ton ami ?

HUGHES.

Tu jugeras. En tout cas, il est toujours agréable pour une femme, qu’on fasse son portrait… C’est une forme de l’hommage… Donc, il a un grand tableau en train, où tu figurerais. Il représente une fête se passant il y a quelques années. Tu aurais une toilette du moment. Il l’a même déjà envoyée ici… Tu pourras l’essayer… Lui-même viendra te voir ainsi et se rendra compte.

JANE.

Quand ?

HUGHES.

Ce soir, tout à l’heure.

JANE.

C’est très amusant !… Et où est-elle, cette toilette ?

HUGHES.

Je l’ai fait déposer dans ma chambre. (Ouvrant la porte de la pièce voisine.) Tiens ! regarde-la…

Jane pénètre dans la pièce voisine. — Hughes redescend sur le devant de la scène ; signes d’une violente émotion. — Jane, un instant après, reparaît.

JANE.

Elle est très belle ! Le corsage est tout brodé… Un peu démodée pourtant… on ne fait plus les jupes ainsi…

HUGHES.

Il y a aussi des bijoux, une parure pour compléter la toilette…

JANE.

Où sont-ils ?

HUGHES.

Dans ce tiroir. (Il désigne un petit secrétaire à gauche.) Tu les mettras tout à l’heure.

JANE.

Ah ! c’est très gai, maintenant… On me peindra ainsi dans un tableau… ?

HUGHES.

Et puis on fera également ton portrait, pour toi… avec cette toilette… Ce projet te plaît-il ?

JANE.

Il m’enchante !… Et quand vient-il me contempler, mon peintre ?

HUGHES.

Bientôt, tout de suite. Tu n’as que le temps… Va t’habiller, là, dans ma chambre.

JANE.

Oh ! ce ne sera pas long. Et sans habilleuse !… Je n’en avais pas, quand je jouais en province…

Jane pénètre rapidement dans la pièce voisine, dont la porte reste ouverte. Hughes, qui l’a accompagnée jusqu’au seuil, redescend vers le milieu de la scène.

HUGHES.

Dépêche-toi !

JANE, criant de la chambre voisine.

Oui !

HUGHES, d’un air tout à coup douloureux.

J’ai peur.

JANE, parlant de la chambre voisine.

Tu ne viens pas m’admirer ? Je serai très bien décolletée ainsi.

HUGHES.

J’aime mieux te voir en une seule fois, toute parée, toute changée, — tout à fait une autre.

JANE.

Comment, une autre ?

HUGHES, troublé et se rattrapant.

Mais oui ! celle que tu seras dans le tableau… (Un silence, tout à coup, à part.) Ah ! et les bijoux ? {{di|(Il se dirige vers le petit secrétaire à gauche, va pour l’ouvrir, indécis ; pantomime d’hésitation. Geste douloureux. Il finit par se décider ; ouvre un tiroir et en retire des écrins qu’il va déposer sur un guéridon proche.){{di| Ses bijoux… C’est la première fois que j’y touche depuis cinq années. Je n’osais pas. Ces écrins noirs me semblaient son cercueil… Je n’ai plus peur aujourd’hui. (Il ouvre les écrins avec exaltation.) Ô bijoux de Geneviève !… Ils sont ressuscités. C’est que Geneviève est revenue. Elle est là, dans la chambre à côté, elle va entrer, mettre ses bracelets, son collier de perles, ses bagues, comme autrefois !…

JANE.

Elle me va très bien, ma robe. Le corsage ne fait pas un pli. Et la jupe non plus. Tu ne me reconnaîtras plus.

HUGHES, dans un grand trouble.

Alors, tu es prête ?

JANE.

Une minute… Encore une agrafe… Voilà !

Jane apparaît au seuil de la porte à gauche, et se dirige vers Hughes qui lui tourne le dos, hésite et, très ému, se retourne enfin.

HUGHES, dont le visage se crispe, se bouleverse, les mains tendues.

Ah !

JANE.

Eh bien ? Suis-je belle ?

HUGHES, à part, balbutiant.

Je t’imaginais autrement… (À part, dans un grand désespoir.) Elle lui ressemble moins, maintenant ! Oui, oui… mais…

JANE, rieuse.

J’ai déjà l’air d’un portrait ! Ah !… et les bijoux que j’oubliais !…

Elle se retourne vers la table, va rouvrir les écrins.

HUGHES, fiévreux, impérieux.

C’est inutile… Tu es bien ainsi.

JANE.

Je serais mieux.

HUGHES, l’arrêtant, égaré.

Oh ! non ! pas cela… laisse-les… pas cela !…

Il saisit vivement les écrins et va les déposer dans le tiroir du secrétaire, à gauche.

JANE, étonnée.

Qu’y a-t-il ?… Qu’est-ce qui te prend ?

HUGHES, se précipitant à genoux, baise le bas de la jupe, se cache la tête dans la jupe et sanglote.

Ah ! cette robe ! cette robe ! la dernière fois qu’elle l’a mise… une seule fois…

JANE, stupéfaite.

Tu deviens fou ?

HUGHES, se levant, d’un air d’irritation, la contemplant.

Jane… rhabille-toi !… Je ne peux plus te voir ainsi. Dépêche toi !… Rhabille-toi… Va-t’en… Va-t’en !…

JANE.

Qu’as-tu ?… Qu’est-ce que tout cela signifie ?

HUGHES, de plus en plus agité.

Tu le sauras… un jour… plus tard… demain… j’irai chez toi demain… Rhabille-toi. Je ne peux plus te voir ainsi. (À ce moment, retentit la sonnerie du vestibule.) Tu entends. On a sonné… c’est Borluut… Je ne veux pas non plus qu’il te voie ainsi, devant moi.

JANE.

Mais il vient pour cela… Tu me disais…

HUGHES, réfléchissant.

Oui ! c’est vrai… (Très agité.) Eh bien ! arrange-toi avec lui… Je souffre trop… Il t’expliquera… Moi, je sors un moment. Je ne peux plus te voir… j’ai besoin d’être seul… je ne peux plus te voir ainsi…

Il s’en va par la porte de la chambre à coucher, qu’il referme fiévreusement.

JANE, stupéfaite.

Qu’est-ce que tout cela veut dire ?…