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Classiquesen Ligne

Scène PREMIÈRE


BARBE, SŒUR ROSALIE.

Au lever du rideau, Barbe achève de faire des préparatifs.

BARBE.

Enfin, je vais avoir fini… À quelle heure sort la procession du Saint-Sang ?

SŒUR ROSALIE.

À dix heures… C’est bientôt…

BARBE.

Il m’a fallu me dépêcher !… Je suis allée à la messe et à la communion, ce matin. Et c’est long, tous ces candélabres, ces vases en vermeil, à nettoyer et à polir.

SŒUR ROSALIE.

Ils brillent comme des miroirs.

BARBE.

Et mes petites tables, sont-elles bien parées ?

SŒUR ROSALIE.

De vrais reposoirs.

BARBE.

Il faudra les voir surtout quand j’aurai allumé les bougies.

SŒUR ROSALIE.

C’est très bien, Barbe. Je vous en félicite.

BARBE.

C’est si amusant !… Je voudrais que ce fût plus souvent jour de procession. Je me suis cru tout le temps une sœur de sacristie… Quand j’entrerai au Béguinage, je tâcherai d’y obtenir cette charge. Manier les objets du culte, les nappes d’autel, des images religieuses, c’est un peu pour moi comme si je touchais au bon Dieu…

SŒUR ROSALIE.

À ce propos, est-ce qu’elle augmente, votre petite rente ?

BARBE.

Pas beaucoup. Depuis la dernière fois que nous en avons parlé, je n’ai économisé que deux cents francs. C’est bien lent…

SŒUR ROSALIE.

Pourtant il faudrait — il serait nécessaire — que vous pussiez entrer tout de suite au Béguinage, partir d’ici.

BARBE, étonnée du ton catégorique de la béguine.

Que voulez-vous dire ?

SŒUR ROSALIE.

Une chose grave… C’est pour cela que je suis venue… Et j’ai choisi ce jour-ci, parce que Notre-Seigneur est en vous… Vous comprendrez mieux…

BARBE.

Vous m’effrayez, sœur Rosalie. Qu’y a-t-il ?

SŒUR ROSALIE.

Un conseil, une règle de conduite que ma conscience m’oblige à vous donner.

BARBE.

Je n’ai rien fait de mal.

SŒUR ROSALIE.

On pèche aussi par abstention.

BARBE.

Expliquez-moi, ma sœur ; je ne comprends pas bien.

SŒUR ROSALIE.

Je vous ai dit que c’était une chose grave. Il ne s’agit pas encore du présent, mais il faut vous avertir pour l’avenir, et cet avenir peut être immédiat. Voici : il sera peut-être nécessaire que vous changiez de service.

BARBE.

Changer de service ! Et pourquoi ? Voilà cinq ans que je suis ici. Mon maître a toute confiance en moi. Et je me suis attachée à lui. C’est le plus saint homme du monde, et si malheureux !

SŒUR ROSALIE.

Non, Barbe.

BARBE.

Il y a quelque chose à lui reprocher ? Qu’est-ce que vous voulez dire ?

SŒUR ROSALIE.

Il s’est consolé, et mal.

BARBE.

Comment, consolé ? Mais ici, tous les jours, il revient regarder les portraits de sa morte — et les cheveux ! — pleurer, prier…

SŒUR ROSALIE.

Il s’est consolé, vous dis-je, d’une abominable façon… Il va chez une de ces femmes de l’enfer, ces femmes qui n’ont plus d’ange gardien.

BARBE, suffoquée.

C’est impossible. C’est une invention affreuse. Qui a dit cela ?

SŒUR ROSALIE.

Toute la ville le sait. Un vrai scandale public, puisque le bruit en est venu jusqu’à notre sainte communauté.

BARBE.

Je ne peux pas le croire.

SŒUR ROSALIE.

C’est ainsi. Et mon devoir était de vous mettre en garde… Votre maître, Barbe, est en état de péché mortel. C’est ici la maison du péché. Or il faut que vous sachiez qu’une servante honnête et chrétienne ne peut pas rester au service d’un tel homme.

BARBE, éclatant.

Ce n’est pas vrai !… Des calomnies !… On vous a trompée, sœur Rosalie. Un si bon maître !…

SŒUR ROSALIE.

Je le sais par moi-même. J’ai eu les preuves. J’ai vu de mes propres yeux… Je connais même la maison où habite cette… créature. Elle est située sur mon chemin, au long du quai que j’ai à suivre chaque fois que je viens du Béguinage à la ville. Et j’ai vu entrer et sortir plus d’une fois votre maître…

BARBE, effondrée.

Ah ! c’était cela, tout ce changement d’existence auquel je ne comprenais rien, ses sorties, ses allées et venues, ses repas au dehors, ses rentrées tardives… Moi, je disais : c’est sa douleur qui le mène et qui l’égare…

SŒUR ROSALIE.

Et elle, je la connais aussi. Je l’ai souvent vue, à sa fenêtre, avec sa figure audacieuse et ses cheveux roux.

BARBE.

Comment ?… Vous dites : des cheveux roux ?… Elle a une bouche très rouge ; elle est grande, n’est-ce pas ? Une belle femme ?

SŒUR ROSALIE.

Mais vous la connaissez aussi, alors ? Elle est déjà venue ici, peut-être ?

BARBE, comme si elle voyait clair soudain.

C’était elle !… Oui ! elle est venue ici, une seule fois, un soir… Et moi qui n’avais rien soupçonné !… Je croyais que c’était pour cette affaire de robe… un modèle, le tableau de M. Borluut, une histoire embrouillée, que je n’ai pas comprise… C’était elle !… Et dire que c’est moi qui l’ai introduite !…

SŒUR ROSALIE.

Alors, c’est tout à fait grave.

BARBE.

Que dois-je faire ?

SŒUR ROSALIE.

J’ignorais qu’elle fût déjà venue. Et je venais vous dire : il y a une distinction capitale… tant que tout se passera au dehors, vous pouvez feindre d’ignorer et demeurer ici, bien que ce soit manquer de zèle pour Dieu que de servir chez des impies ou des débauchés ; au contraire, si, par malheur, cette femme de mauvaise vie vient ici, en visite, dîner, ou autrement, vous ne pouvez plus, dans ce cas, être complice du scandale ; vous devez refuser vos services, et partir sur-le-champ.

BARBE.

Alors, puisque je l’ai reçue une première fois ?

SŒUR ROSALIE.

Vous ignoriez. Mais maintenant vous êtes renseignée. Votre devoir de conscience est net. Il faudra partir à la minute…

BARBE.

Je ne vais donc plus vivre que dans l’attente…

SŒUR ROSALIE.

Est-ce que nous ne vivons pas tous dans l’attente — l’attente de la mort ? Et c’est un bien autre départ !

BARBE.

C’est égal ; que deviendrai-je, si je dois partir d’ici ?… Mon maître, je l’aimais !… Je l’aime quand même !… Et puis je vivais à ma guise. C’est moi qui gouvernais la demeure… Comment m’habituer ailleurs ?

SŒUR ROSALIE.

Je vous chercherai un autre service, chez un bon prêtre…

BARBE.

Et puis j’avais des profits… J’économisais. Maintenant je n’amasserai jamais assez… Je n’irai plus finir ma vie au Béguinage.

SŒUR ROSALIE.

Vous y entrerez un peu plus tard, voilà tout.

BARBE, avec désespoir.

Non, je mourrai, un soir, à l’hôpital Saint-Jean, en regardant les tristes fenêtres qui donnent sur l’eau.

SŒUR ROSALIE.

Il faut savoir souffrir pour Dieu.

BARBE.

Ah ! que je suis malheureuse !… Et j’étais si contente, ce matin, à la messe, avec l’orgue, les chants, l’encens, quand on m’a communiée !… La journée avait commencé trop belle !

SŒUR ROSALIE.

Cela arrive souvent : des matins de soleil — et puis la pluie !

BARBE.

Et tout à l’heure encore, si contente, ici, à ranger mes petits autels, les bouquets, les bougies, les nappes pour la procession du Saint-Sang… Je n’ai plus le cœur d’achever… Et j’avais tout préparé avec un tel soin !… (Elle va prendre une grande corbeille d’osier, dans un coin du salon.) Voyez, sœur Rosalie ! J’ai passé plus d’une heure à effeuiller ces fleurs, à couper des roseaux en petits morceaux comme des rubans pour les répandre dans la rue, quand le cortège arrivera… J’étais toute fière. Je me disais : « Il y aura plus de fleurs sur le pavé devant chez nous, il y aura un plus beau tapis de fleurs devant la maison, que devant les maisons voisines… Maintenant je n’ai plus de courage… »

Elle plonge machinalement les mains dans la corbeille. Un silence, durant lequel Hughes pénètre par la porte, à droite.