Aller au contenu principal
Classiquesen Ligne

Scène V


HUGHES, JORIS.
HUGHES, d’un air sombre.

Je ne suis pas fait pour les départs… Une séparation, c’est toujours une petite mort… Je m’étais habitué à elle… Ce sera un nouveau vide ici !…

JORIS.

Qu’est-il arrivé ? Elle a été insolente, déshonnête ?

HUGHES.

C’est sa parente, sœur Rosalie, qui l’a sermonnée… Elle l’aura mise au courant… Elle lui aura parlé de Jane…

JORIS.

Ces âmes simples ont vite des scrupules, une pudeur de conscience…

HUGHES.

C’est encore un ennui de plus qui m’arrive par la faute de Jane… Ah ! cette femme ! Quel malheur qu’elle soit entrée dans ma vie ! Elle est donc bien méprisée, pour que l’humble servante, liée à moi depuis des années par l’habitude, son intérêt, les mille fils que chaque jour tisse entre deux existences côte à côte, aime mieux rompre et me quitter que de la servir une seule fois.

JORIS.

Alors, elle doit venir ici, aujourd’hui ? Je comprends…

HUGHES, comme se parlant à lui-même.

Ce départ de Barbe m’énerve, m’énerve !… (Répondant à Joris.) Oui ! elle a voulu… j’aurais dû résister.

JORIS.

Certes, c’est une imprudence… Surtout qu’elle est voyante ! On croira à un défi… Un pareil jour !… Et avec la foule qui sort, ces matins-là, on ne sait d’où, accourue de tous les villages, de toute la province !… Une population naïve et si pleine de foi, de vertu rigide…

HUGHES.

Maintenant, je voudrais qu’elle ne vînt pas.

JORIS.

Vous devriez vouloir qu’elle ne vînt plus jamais.

HUGHES.

Oui ! mais j’ai peur de recommencer à être seul… J’ai peur d’avoir peur…

JORIS.

Il faut plutôt avoir peur d’elle !… Ah ! mon pauvre ami ! Il y a ici comme un air de débâcle. Sauvez-vous, à la fin !… Vous savez bien que cette femme est fourbe et méprisable.

HUGHES.

Oh ! oui ! Elle m’a tourmenté, avili, exploité, ridiculisé avec des amants sans nombre. Auprès d’eux, je le sais, elle me bafoue. Elle a livré à tous le secret de mon deuil, les intimités de ma douleur, tout ce que je lui avais avoué de sa ressemblance avec ma morte.

JORIS.

Elle a osé cela ?

HUGHES.

Elle ose tout.

JORIS.

Alors, puisque vous ouvrez les yeux, je peux vous dire des choses que je ne vous ai jamais dites, Hughes, que j’aurais toujours tues si je ne vous voyais pas de plus en plus malheureux par elle et si en péril !

HUGHES.

Ne me révélez plus rien, c’est inutile…

JORIS.

Si ! il faut que vous sachiez, maintenant. Et tant pis si c’est une dénonciation, puisque vous êtes mon ami cher et que cela vous délivre. Figurez-vous qu’elle a été jusqu’à me circonvenir moi-même. Elle est venue chez moi, sous le prétexte de son portrait.

HUGHES.

Ah !

JORIS.

Elle est revenue, ensuite, plusieurs fois, coquette, provocante… Oui, Hughes ! Elle a fini par s’offrir, littéralement.

HUGHES.

La coquine !…

JORIS.

Ce n’est pas par passion pour moi, à coup sûr… Je ne suis pas fat ni sot. J’ai vite compris qu’elle craignait mon influence… Elle me déteste au fond. Mais elle a peur que je ne vous détourne d’elle. Elle a voulu m’engager, me lier…

HUGHES, avec dégoût.

Je reconnais là sa méchanceté perverse… C’est surtout parce que vous étiez mon ami, mon seul ami… Pour se dire qu’elle me trompait avec mon seul ami… Ceci est bien dans sa manière, sa rouerie lâche et raffinée.

JORIS.

Vous ne m’en voulez pas, Hughes ! Je vous ai dévoilé cette dernière infamie pour combler la mesure des autres. Je vois bien que vous êtes à bout. Je veux vous guérir.

HUGHES.

C’est inutile… J’en mourrai… je le sens bien… Il valait mieux peut-être m’illusionner sur ma maladie… Un ami est un prêteur d’illusions… Pourquoi m’avoir dit la vérité, Joris ? Je ne ferai rien… Tout s’en va de moi. Barbe part. Tout va partir… Mon Dieu, que d’ennuis ! que de honte ! Et tout cela à cause de cette Jane !… Elle, toujours elle !… Ah ! cette femme ! Je commence à la haïr tout à fait.

On entend des pas.
JORIS.

Prenez garde… Voilà quelqu’un.

HUGHES, consterné.

C’est elle, sans doute.