Scène VII
Vous avez entendu ?
Oui, mon frère.
Savez-vous où il va ?
Je le sais.
Et vous ne l’arrêtez pas ?
Non.
Et s’il vient à retrouver cette fille ?
Je compte beaucoup sur elle. C’est un enfant ; mais c’est un enfant bien né ; et dans cette circonstance, elle fera plus que vous et moi.
Bien imaginé !
Mon fils n’est pas dans un moment où la raison puisse quelque chose sur lui.
Donc, il n’a qu’à se perdre ? J’enrage. Et vous êtes un père de famille ? Vous ?
Pourriez-vous m’apprendre ce qu’il faut faire ?
Ce qu’il faut faire ? Être le maître chez soi ; se montrer homme d’abord, et père après, s’ils le méritent.
Et contre qui, s’il vous plaît, faut-il que j’agisse ?
Contre qui ? Belle question ! Contre tous. Contre ce Germeuil, qui nourrit votre fils dans son extravagance ; qui cherche à faire entrer une créature dans la famille, pour s’en ouvrir la porte à lui-même, et que je chasserais de ma maison. Contre une fille qui devient de jour en jour plus insolente, qui me manque à moi, qui vous manquera bientôt à vous, et que j’enfermerais dans un couvent. Contre un fils qui a perdu tout sentiment d’honneur, qui va nous couvrir de ridicule et de honte, et à qui je rendrais la vie si dure, qu’il ne serait pas tenté plus longtemps de se soustraire à mon autorité. Pour la vieille qui l’a attiré chez elle, et la jeune dont il a la tête tournée, il y a beaux jours que j’aurais fait sauter tout cela. C’est par où j’aurais commencé ; et à votre place je rougirais qu’un autre s’en fût avisé le premier… Mais il faudrait de la fermeté ; et nous n’en avons point.
Je vous entends ; c’est-à-dire que je chasserai de ma maison un homme que j’y ai reçu au sortir du berceau, à qui j’ai servi de père, qui s’est attaché à mes intérêts depuis qu’il se connaît, qui aura perdu ses plus belles années auprès de moi, qui n’aura plus de ressource si je l’abandonne, et à qui il faut que mon amitié soit funeste, si elle ne lui devient pas utile ; et cela, sous prétexte qu’il donne de mauvais conseils à mon fils, dont il a désapprouvé les projets ; qu’il sert une créature que peut-être il n’a jamais vue ; ou plutôt parce qu’il n’a pas voulu être l’instrument de sa perte.
J’enfermerai ma fille dans un couvent ; je chargerai sa conduite ou son caractère de soupçons désavantageux ; je flétrirai moi-même sa réputation ; et cela, parce qu’elle aura quelquefois usé de représailles avec monsieur le Commandeur ; qu’irritée par son humeur chagrine, elle sera sortie de son caractère, et qu’il lui sera échappé un mot peu mesuré.
Je me rendrai odieux à mon fils ; j’éteindrai dans son âme les sentiments qu’il me doit ; j’achèverai d’enflammer son caractère impétueux, et de le porter à quelque éclat qui le déshonore dans le monde tout en y entrant ; et cela, parce qu’il a rencontré une infortunée qui a des charmes et de la vertu ; et que, par un mouvement de jeunesse, qui marque au fond la bonté de son naturel, il a pris un attachement qui m’afflige.
N’avez-vous pas honte de vos conseils ? Vous qui devriez être le protecteur de mes enfants auprès de moi, c’est vous qui les accusez : vous leur cherchez des torts ; vous exagérez ceux qu’ils ont ; et vous seriez fâché de ne leur en pas trouver !
C’est un chagrin que j’ai rarement.
Et ces femmes, contre lesquelles vous obtenez une lettre de cachet ?
Il ne vous restait plus que d’en prendre aussi la défense. Allez, allez.
J’ai tort ; il y a des choses qu’il ne faut pas vouloir vous faire sentir, mon frère. Mais cette affaire me touchait d’assez près, ce me semble, pour que vous daignassiez m’en dire un mot.
C’est moi qui ai tort, et vous avez toujours raison.
Non, monsieur le Commandeur, vous ne ferez de moi ni un père injuste et cruel, ni un homme ingrat et malfaisant. Je ne commettrai point une violence, parce qu’elle est de mon intérêt ; je ne renoncerai point à mes espérances, parce qu’il est survenu des obstacles qui les éloignent ; et je ne ferai point un désert de ma maison, parce qu’il s’y passe des choses qui me déplaisent comme à vous.
Voilà qui est expliqué. Eh bien ! conservez votre chère fille ; aimez bien votre cher fils ; laissez en paix les créatures qui le perdent ; cela est trop sage pour qu’on s’y oppose. Mais pour votre Germeuil, je vous avertis que nous ne pouvons plus loger lui et moi sous un même toit… Il n’y a point de milieu ; il faut qu’il soit hors d’ici aujourd’hui, ou que j’en sorte demain.
Monsieur le Commandeur, vous êtes le maître.
Je m’en doutais. Vous seriez enchanté que je m’en allasse, n’est-ce pas ? Mais je resterai : oui, je resterai, ne fût-ce que pour vous remettre sous le nez vos sottises, et vous en faire honte. Je suis curieux de voir ce que tout ceci deviendra.
- ↑ Variante : Barbare. Les deux répliques qui suivent étaient supprimées à la représentation.
- ↑ Germeuil et Cécile relèvent Sophie et la mettent sur un fauteuil. Jeu de scène indiqué dans l’édition conforme à la représentation.
- ↑ Elle se jette aux genoux de Cécile qui la fait rasseoir.
- ↑ Ce passage, depuis : Quand je la quittai, était supprimé à la représentation.
- ↑ Variante : « Que les hommes sont dangereux !… Éloignez-vous de moi. » Édition conforme à la représentation.
- ↑ Variante à la représentation : l’ordre.
- ↑ Variante à la représentation : Ma sœur, de grâce, faites ma paix avec Germeuil.