Aller au contenu principal
Classiquesen Ligne

Scène IX


LE COMMANDEUR, LE PÈRE DE FAMILLE.
Le Père de famille.

Et qu’avez-vous de si pressé à me dire[3] ?

Le Commandeur.

Vous l’allez savoir… Mais attendez un moment. (Il s’avance doucement vers le fond de la salle, et dit à la femme de chambre qu’il surprend au guet :) Mademoiselle, approchez. Ne vous gênez pas. Vous entendrez mieux[4].

Le Père de famille.

Qu’est-ce qu’il y a ? À qui parlez-vous ?

Le Commandeur.

Je parle à la femme de chambre de votre fille, qui nous écoute.

Le Père de famille.

Voilà l’effet de la méfiance que vous avez semée entre vous et mes enfants. Vous les avez éloignés de moi, et vous les avez mis en société avec leurs gens.

Le Commandeur.

Non, mon frère, ce n’est pas moi qui les ai éloignés de vous ; c’est la crainte que leurs démarches ne fussent éclairées de trop près. S’ils sont, pour parler comme vous, en société avec leurs gens, c’est par le besoin qu’ils ont eu de quelqu’un qui les servît dans leur mauvaise conduite. Entendez-vous, mon frère ?… Vous ne savez pas ce qui se passe autour de vous. Tandis que vous donnez dans une sécurité qui n’a point d’exemple, ou que vous vous abandonnez à une tristesse inutile, le désordre s’est établi dans votre maison. Il a gagné de toute part, et les valets, et les enfants, et leurs entours… Il n’y eut jamais ici de subordination ; il n’y a plus ni décence, ni mœurs.

Le Père de famille.

Ni mœurs !

Le Commandeur.

Ni mœurs.

Le Père de famille.

Monsieur le Commandeur, expliquez-vous[5]… Mais non, épargnez-moi…

Le Commandeur.

Ce n’est pas mon dessein.

Le Père de famille.

J’ai de la peine, tout ce que j’en peux porter.

Le Commandeur.

Du caractère faible dont vous êtes, je n’espère pas que vous en conceviez le ressentiment vif et profond qui conviendrait à un père. N’importe ; j’aurai fait ce que j’ai dû ; et les suites en retomberont sur vous seul.

Le Père de famille.

Vous m’effrayez. Qu’est-ce donc qu’ils ont fait ?

Le Commandeur.

Ce qu’ils ont fait ? De belles choses. Écoutez, écoutez.

Le Père de famille.

J’attends.

Le Commandeur.

Cette petite fille, dont vous êtes si fort en peine…

Le Père de famille.

Eh bien ?

Le Commandeur.

Où croyez-vous qu’elle soit ?

Le Père de famille.

Je ne sais.

Le Commandeur.

Vous ne savez ?… Sachez donc qu’elle est chez vous.

Le Père de famille.

Chez moi !

Le Commandeur.

Chez vous. Oui, chez vous… Et qui croyez-vous qui l’y ait introduite ?

Le Père de famille.

Germeuil ?

Le Commandeur.

Et celle qui l’a reçue ?

Le Père de famille.

Mon frère, arrêtez… Cécile… ma fille…

Le Commandeur.

Oui, Cécile ; oui, votre fille a reçu chez elle la maîtresse de son frère. Cela est honnête, qu’en pensez-vous ?

Le Père de famille.

Ah !

Le Commandeur.

Ce Germeuil reconnaît d’une étrange manière les obligations qu’il vous a.

Le Père de famille.

Ah ! Cécile, Cécile ! où sont les principes que vous a inspirés votre mère ?

Le Commandeur.

La maîtresse de votre fils, chez vous, dans l’appartement de votre fille ! Jugez, jugez.

Le Père de famille.

Ah, Germeuil !… ah, mon fils ! que je suis malheureux[6] !

Le Commandeur.

Si vous l’êtes, c’est par votre faute. Rendez-vous justice.

Le Père de famille.

Je perds tout en un moment ; mon fils, ma fille, un ami.

Le Commandeur.

C’est votre faute.

Le Père de famille.

Il ne me reste qu’un frère cruel, qui se plaît à aggraver sur moi la douleur… Homme cruel, éloignez-vous. Faites-moi venir mes enfants ; je veux voir mes enfants.

Le Commandeur.

Vos enfants ? Vos enfants ont bien mieux à faire que d’écouter vos lamentations. La maîtresse de votre fils… à côté de lui… dans l’appartement de votre fille… Croyez-vous qu’ils s’ennuient ?

Le Père de famille.

Frère barbare, arrêtez… Mais non, achevez de m’assassiner.

Le Commandeur.

Puisque vous n’avez pas voulu que je prévinsse votre peine, il faut que vous en buviez toute l’amertume.

Le Père de famille.

Ô mes espérances perdues !

Le Commandeur.

Vous avez laissé croître leurs défauts avec eux ; et s’il arrivait qu’on vous les montrât, vous avez détourné la vue. Vous leur avez appris vous-même à mépriser votre autorité : ils ont tout osé, parce qu’ils le pouvaient impunément.

Le Père de famille.

Quel sera le reste de ma vie ? Qui adoucira les peines de mes dernières années ? Qui me consolera ?

Le Commandeur.

Quand je vous disais : « veillez sur votre fille ; votre fils se dérange ; vous avez chez vous un coquin ; » j’étais un homme dur, méchant, importun.

Le Père de famille.

J’en mourrai, j’en mourrai. Et qui chercherai-je autour de moi !… Ah !… Ah !… (Il pleure.)

Le Commandeur.

Vous avez négligé mes conseils ; vous en avez ri[7]. Pleurez, pleurez maintenant.

Le Père de famille.

J’aurai eu des enfants, j’aurai vécu malheureux, et je mourrai seul !… Que m’aura-t-il servi d’avoir été père ? Ah !…

Le Commandeur.

Pleurez.

Le Père de famille.

Homme cruel ! épargnez-moi. À chaque mot qui sort de votre bouche, je sens une secousse qui tire mon âme et qui la déchire… Mais non, mes enfants ne sont pas tombés dans les égarements que vous leur reprochez. Ils sont innocents ; je ne croirai point qu’ils se soient avilis, qu’ils m’aient oublié jusque-là… Saint-Albin !… Cécile !… Germeuil !… Où sont-ils ?… S’ils peuvent vivre sans moi, je ne peux vivre sans eux… J’ai voulu les quitter… Moi, les quitter !… Qu’ils viennent… qu’ils viennent tous se jeter à mes pieds.

Le Commandeur.

Homme pusillanime, n’avez-vous point de honte ?

Le Père de famille.

Qu’ils viennent… Qu’ils s’accusent… Qu’ils se repentent…

Le Commandeur.

Non ; je voudrais qu’ils fussent cachés quelque part, et qu’ils vous entendissent.

Le Père de famille.

Et qu’entendraient-ils, qu’ils ne sachent ?

Le Commandeur.

Et dont ils n’abusent.

Le Père de famille.

Il faut que je les voie et que je leur pardonne, ou que je les haïsse…

Le Commandeur.

Eh bien ! voyez-les ; pardonnez-leur. Aimez-les, et qu’ils soient à jamais votre tourment et votre honte. Je m’en irai si loin, que je n’entendrai parler ni d’eux ni de vous.