Scène IX
Et qu’avez-vous de si pressé à me dire[3] ?
Vous l’allez savoir… Mais attendez un moment. (Il s’avance doucement vers le fond de la salle, et dit à la femme de chambre qu’il surprend au guet :) Mademoiselle, approchez. Ne vous gênez pas. Vous entendrez mieux[4].
Qu’est-ce qu’il y a ? À qui parlez-vous ?
Je parle à la femme de chambre de votre fille, qui nous écoute.
Voilà l’effet de la méfiance que vous avez semée entre vous et mes enfants. Vous les avez éloignés de moi, et vous les avez mis en société avec leurs gens.
Non, mon frère, ce n’est pas moi qui les ai éloignés de vous ; c’est la crainte que leurs démarches ne fussent éclairées de trop près. S’ils sont, pour parler comme vous, en société avec leurs gens, c’est par le besoin qu’ils ont eu de quelqu’un qui les servît dans leur mauvaise conduite. Entendez-vous, mon frère ?… Vous ne savez pas ce qui se passe autour de vous. Tandis que vous donnez dans une sécurité qui n’a point d’exemple, ou que vous vous abandonnez à une tristesse inutile, le désordre s’est établi dans votre maison. Il a gagné de toute part, et les valets, et les enfants, et leurs entours… Il n’y eut jamais ici de subordination ; il n’y a plus ni décence, ni mœurs.
Ni mœurs !
Ni mœurs.
Monsieur le Commandeur, expliquez-vous[5]… Mais non, épargnez-moi…
Ce n’est pas mon dessein.
J’ai de la peine, tout ce que j’en peux porter.
Du caractère faible dont vous êtes, je n’espère pas que vous en conceviez le ressentiment vif et profond qui conviendrait à un père. N’importe ; j’aurai fait ce que j’ai dû ; et les suites en retomberont sur vous seul.
Vous m’effrayez. Qu’est-ce donc qu’ils ont fait ?
Ce qu’ils ont fait ? De belles choses. Écoutez, écoutez.
J’attends.
Cette petite fille, dont vous êtes si fort en peine…
Eh bien ?
Où croyez-vous qu’elle soit ?
Je ne sais.
Vous ne savez ?… Sachez donc qu’elle est chez vous.
Chez moi !
Chez vous. Oui, chez vous… Et qui croyez-vous qui l’y ait introduite ?
Germeuil ?
Et celle qui l’a reçue ?
Mon frère, arrêtez… Cécile… ma fille…
Oui, Cécile ; oui, votre fille a reçu chez elle la maîtresse de son frère. Cela est honnête, qu’en pensez-vous ?
Ah !
Ce Germeuil reconnaît d’une étrange manière les obligations qu’il vous a.
Ah ! Cécile, Cécile ! où sont les principes que vous a inspirés votre mère ?
La maîtresse de votre fils, chez vous, dans l’appartement de votre fille ! Jugez, jugez.
Ah, Germeuil !… ah, mon fils ! que je suis malheureux[6] !
Si vous l’êtes, c’est par votre faute. Rendez-vous justice.
Je perds tout en un moment ; mon fils, ma fille, un ami.
C’est votre faute.
Il ne me reste qu’un frère cruel, qui se plaît à aggraver sur moi la douleur… Homme cruel, éloignez-vous. Faites-moi venir mes enfants ; je veux voir mes enfants.
Vos enfants ? Vos enfants ont bien mieux à faire que d’écouter vos lamentations. La maîtresse de votre fils… à côté de lui… dans l’appartement de votre fille… Croyez-vous qu’ils s’ennuient ?
Frère barbare, arrêtez… Mais non, achevez de m’assassiner.
Puisque vous n’avez pas voulu que je prévinsse votre peine, il faut que vous en buviez toute l’amertume.
Ô mes espérances perdues !
Vous avez laissé croître leurs défauts avec eux ; et s’il arrivait qu’on vous les montrât, vous avez détourné la vue. Vous leur avez appris vous-même à mépriser votre autorité : ils ont tout osé, parce qu’ils le pouvaient impunément.
Quel sera le reste de ma vie ? Qui adoucira les peines de mes dernières années ? Qui me consolera ?
Quand je vous disais : « veillez sur votre fille ; votre fils se dérange ; vous avez chez vous un coquin ; » j’étais un homme dur, méchant, importun.
J’en mourrai, j’en mourrai. Et qui chercherai-je autour de moi !… Ah !… Ah !… (Il pleure.)
Vous avez négligé mes conseils ; vous en avez ri[7]. Pleurez, pleurez maintenant.
J’aurai eu des enfants, j’aurai vécu malheureux, et je mourrai seul !… Que m’aura-t-il servi d’avoir été père ? Ah !…
Pleurez.
Homme cruel ! épargnez-moi. À chaque mot qui sort de votre bouche, je sens une secousse qui tire mon âme et qui la déchire… Mais non, mes enfants ne sont pas tombés dans les égarements que vous leur reprochez. Ils sont innocents ; je ne croirai point qu’ils se soient avilis, qu’ils m’aient oublié jusque-là… Saint-Albin !… Cécile !… Germeuil !… Où sont-ils ?… S’ils peuvent vivre sans moi, je ne peux vivre sans eux… J’ai voulu les quitter… Moi, les quitter !… Qu’ils viennent… qu’ils viennent tous se jeter à mes pieds.
Homme pusillanime, n’avez-vous point de honte ?
Qu’ils viennent… Qu’ils s’accusent… Qu’ils se repentent…
Non ; je voudrais qu’ils fussent cachés quelque part, et qu’ils vous entendissent.
Et qu’entendraient-ils, qu’ils ne sachent ?
Et dont ils n’abusent.
Il faut que je les voie et que je leur pardonne, ou que je les haïsse…
Eh bien ! voyez-les ; pardonnez-leur. Aimez-les, et qu’ils soient à jamais votre tourment et votre honte. Je m’en irai si loin, que je n’entendrai parler ni d’eux ni de vous.