Le Poète assassiné (1916), recueil de nouvelles et de contes fantaisistes de Guillaume Apollinaire, développe sous une forme narrative en prose, plutôt que strictement poétique, une réflexion ludique et autobiographique à peine déguisée sur la condition du poète moderne et sa place dérisoire dans une société bourgeoise et matérialiste qui ne sait généralement que faire du génie créateur, à travers le récit fantaisiste et souvent absurde de la vie et de la mort tragi-comique d'un poète fictif nommé Croniamantal, dont le patronyme même, anagramme à peine voilé, renvoie directement à l'auteur lui-même. Apollinaire y déploie un humour fantaisiste et une invention narrative débridée mêlant satire sociale de la bêtise bourgeoise incapable de reconnaître la valeur de l'art véritable, réflexion plus sérieuse sur la solitude et l'incompréhension dont souffre le créateur authentique, et une causticité ironique caractéristique de son esprit d'avant-garde parisien de la Belle Époque, dans des textes courts et fantaisistes qui témoignent de la variété stylistique remarquable de son talent, capable de passer avec aisance du lyrisme le plus pur de sa poésie à cette prose plus légère, satirique et fantaisiste. Ce recueil, moins connu aujourd'hui que ses grands recueils poétiques Alcools et Calligrammes mais tout aussi révélateur de l'esprit d'avant-garde et de l'humour caractéristique d'Apollinaire, offre un éclairage complémentaire précieux sur la personnalité créatrice foisonnante de l'un des poètes les plus influents du début du XXe siècle français. Par sa fantaisie narrative et sa réflexion ironique sur la condition du poète moderne, ce recueil complète utilement l'œuvre poétique mieux connue de Guillaume Apollinaire. Apollinaire y règle ses comptes, sous une forme fantaisiste et transposée, avec certaines mésaventures personnelles de sa propre carrière littéraire, notamment son arrestation en 1911 lors de l'affaire du vol de La Joconde, épisode qui l'avait injustement compromis. Ce recueil, publié en pleine Première Guerre mondiale alors qu'Apollinaire lui-même combat au front, témoigne malgré les circonstances tragiques de son époque d'une fantaisie créatrice intacte, quelques mois à peine avant qu'il ne soit lui-même gravement blessé au combat.