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Classiquesen Ligne

CHAPITRE II

LE MATIN SUR LA PLAGE
LES TROIS LETTRES

Tous les nuages avaient disparu, la splendeur du jour tropical s’étalait sur Papeete ; et déjà la muraille de lames déferlait sur le récif, et les palmiers, sur l’îlot, vibraient dans l’air surchauffé. Un navire de guerre français appareillait, à destination de son pays : il se trouvait à mi-distance du port, tout fourmillant d’activité. Dans la nuit, était arrivée une goélette, que l’on voyait à cette heure en rade, tout près de la passe ; et le pavillon jaune, emblème de la contagion, flottait à son mât. Tout le long de la côte, une procession de pirogues, qui s’en venaient, doublant la pointe, vers le marché, faisait comme une écharpe multicolore, avec ses piles de fruits et les vêtements bariolés des naturels.

Mais la beauté du matin et sa chaleur réconfortante, non plus que cette agitation navale, si curieuse pour des marins et des oisifs, ne captivèrent l’attention des exilés. Ils avaient le cœur glacé, la bouche amère d’insomnie, le pied mal assuré par défaut de nourriture ; et à la queue leu leu, telles des oies boiteuses, ils longeaient la plage, dans un morne silence. Ils se dirigeaient vers la ville, vers la ville d’où montaient des fumées, où des gens plus heureux étaient en train de déjeuner ; et, chemin faisant, ils lançaient de tous côtés des regards avides, mais uniquement aux aguets d’un repas.

Une petite goélette mal tenue était accostée au quai, où la reliait une planche. À l’avant du pont, sous un haillon de tente, cinq Canaques, formant tout l’équipage, étaient accroupis autour d’une soupière de feis(6) et buvaient du café dans des gobelets de fer-blanc.

— Huit coups(7) ; sonnez au déjeuner ! lança le capitaine avec une jovialité amère. Jamais essayé encore ce bateau-ci ; positivement mes premiers débuts ; je crois bien que je vais faire salle comble.

Il s’approcha jusqu’au bout de la planche reposant sur le quai herbu, tourna le dos à la goélette, et se mit à siffler un air entraînant : « La Lavandière d’Irlande. » Les Canaques dressèrent l’oreille comme à un signal convenu ; ensemble ils levèrent les yeux de leur repas, et se rassemblèrent le long du bordage, un fei à la main et mâchant et regardant. Tel un pauvre ours brun des Pyrénées danse par les rues des villes d’Angleterre sous le bâton de son maître, ainsi, mais avec infiniment plus de brio et de précision, le capitaine exécutait le pas en sifflant lui-même la partition, et son ombre allongée se trémoussait devant lui sur l’herbe. Les Canaques s’égayaient de la représentation ; Herrick, en qui la faim faisait taire toute honte, les suivait de regards suppliants ; et, un peu en arrière, le commis était aux prises avec les sept démons de l’influenza.

Soudain, le capitaine s’arrêta, semblant apercevoir ses auditeurs pour la première fois, et joua le rôle de quelqu’un surpris au beau milieu de son propre plaisir.

— Hé là ! fit-il.

Les Canaques battirent des mains et le prièrent de continuer.

— Non, monsieur ! dit le capitaine. Pas manger, pas danser. Savez ?

— Pauvre vieux ! s’écria un homme de l’équipage. Lui pas manger ?

— Seigneur non ! dit le capitaine. Lui vouloir bien manger. Pas avoir.

— Très bien. Moi avoir, dit le matelot ; vous venir ici. Beaucoup café, beaucoup fei. Autre homme il venir aussi.

— Je crois qu’il faut en profiter, lança le capitaine.

Et ses compagnons se hâtèrent de le suivre sur la planche. On les accueillit à bord par des poignées de mains ; on leur fit place autour de la soupière ; une dame-jeanne de mélasse visqueuse fut adjointe au festin pour marquer le gala ; un accordéon tiré du poste fut placé ostensiblement à côté de l’acteur.

— Ariana(8), dit celui-ci d’un air détaché, en effleurant de la main l’instrument. Il entama une longue et savoureuse banane, et quand il l’eut achevée, il leva son gobelet de café et salua le porte-parole de l’équipage.

— Je bois à votre santé, vieux camarade ; vous faites honneur au Pacifique Sud.

Avec la basse gloutonnerie de chiens affamés, ils se gorgèrent de nourriture chaude et de café ; l’employé lui-même se ranima et la couleur de ses yeux fonça. La cafetière fut vidée, la soupière nettoyée ; les amphitryons, qui avaient servi leurs hôtes avec la cordiale hospitalité polynésienne, leur firent passer bien vite le dessert : tabac des Îles et cornets de feuilles de pandanus en guise de papier ; et tous, assis alentour des plats, poussèrent leur fumée, tels des sachems indiens.

— Ceux qui ont à déjeuner chaque matin ne connaissent pas leur bonheur, remarqua le commis.

— Il y a ensuite le dîner, fit Herrick ; et il ajouta, d’un air convaincu : Ah ! bon Dieu, que je voudrais être Canaque !

— Une chose est certaine, dit le capitaine : j’en ai par-dessus la tête, et je me pendrais plutôt que de moisir ici davantage.

Et ce disant, il prit l’accordéon et se mit à jouer Ô mon pays, mon cher pays.

— Ah non, pas ça ! s’écria Herrick, ça me rend malade.

— Moi pareillement, dit le capitaine. Il faut pourtant bien que je leur joue quelque chose : c’est le moment de payer l’écot, mon petit.

Et il entama John Brown, ce drôle de corps, d’une jolie voix de baryton ; vint ensuite Jim le dandy de la Caroline, auquel succédèrent Rorin le brave, Le beau pays. Le capitaine payait son écot avec usure, comme il l’avait fait maintes fois auparavant ; nombre de ses repas avaient été achetés, par le même procédé, des indigènes férus de musique, et chaque fois, comme celle-ci, à leur satisfaction.

Au beau milieu de Quinze dollars dans le gousset, qu’il chantait avec une véhémence rageuse, car la corvée le rebutait, une émotion soudaine se manifesta parmi l’équipage.

— Tapitaine Tom il allive, dit le porte-parole avec un geste indicatif.

Et les trois gratte-plage, suivant la direction de sa main, virent un homme en pantalon de pyjama et vareuse blanche, qui arrivait de la ville à pas rapides.

— C’est ça, votre Tapitaine Tom ? dit le capitaine, interrompant sa musique. Je ne connais pas l’animal.

— Nous ferions mieux de filer, dit le commis. Il n’a pas l’air bon.

— Bah ! dit le musicien d’un air délibéré, on ne sait jamais. J’ai envie d’essayer. La musique a des secrets pour adoucir les capitaines féroces, camarades. Nous pouvons tomber sur un riche filon ; il ira peut-être jusqu’à nous offrir le punch glacé dans sa cabine.

— Du punch glacé ? Oh ! chouette ! dit le commis. Chaud, capitaine, servez-lui En descendant la rivière des cygnes, essayez ça.

— Non, monsieur ! Il a l’air d’un Écossais, dit le capitaine. Et il attaqua, de toutes ses forces Depuis si longtemps.

Capitaine Tom approchait toujours avec la même hâte affairée ; quand il passa la planche, l’expression de sa face barbue ne changea pas : il ne tourna même pas les yeux vers le chanteur, qui continuait :

 

Nous avons tous deux ramé sur le fleuve,

Depuis le matin jusqu’au flot du soir.

 

Capitaine Tom avait sous le bras un paquet : il le déposa sur le panneau du rouf, puis se tournant brusquement vers les étrangers :

— Dites donc, vous ! beugla-t-il, fichez-moi le camp d’ici !

Le commis et Herrick ne se le firent pas dire deux fois, et déguerpirent aussitôt par la planche. Quant au musicien, il déposa son instrument, et avec lenteur se redressa de toute sa taille.

— Qu’est-ce que vous dites ? demanda-t-il. J’ai bien envie de vous donner une leçon de politesse.

— Encore un mot de ce genre, répondit l’Écossais, et je vous fais fourrer au bloc. J’ai entendu parler de vous, tous les trois. Vous n’en avez plus pour longtemps ici, je peux vous l’assurer. Les autorités vous ont à l’œil. Et les Français ont cela de bon qu’ils ne badinent pas avec les maudits gratte-plage.

— Attendez que je vous retrouve en dehors de votre bateau ! s’écria le capitaine ; et puis, s’adressant aux hommes :

— Au revoir, camarades ! ajouta-t-il. Vous êtes des gentlemen, vous, au moins ! Le pire moricaud d’entre vous serait mieux à sa place sur un gaillard d’arrière que ce sale Écossais !

Capitaine Tom ne daigna pas répliquer ; il surveilla le départ de ses hôtes avec un sourire sardonique ; et sitôt que le dernier pied eut quitté la planche, il ordonna aux matelots de ranger les marchandises.

Les vagabonds battirent piteusement en retraite le long de la plage ; Herrick marchait le premier, la face empourprée, les jambes tremblantes, en proie à une rage folle. Arrivé sous le purau, à l’endroit même où ils avaient grelotté la nuit précédente, il se laissa tomber en gémissant et s’enfonça le visage dans le sable.

— Ne me parlez pas, ne me parlez pas. Je ne peux plus supporter ça, répétait-il.

Les deux autres le regardaient, interloqués.

— Qu’est-ce qu’il ne peut plus supporter ? dit le commis. N’a-t-il pas eu à manger ? Je m’en lèche encore les babines.

Herrick tourna vers lui ses yeux hagards et son visage brûlant.

— Je ne sais pas mendier ! s’écria-t-il.

Et il se rejeta la face contre terre.

— Cela va bientôt finir, dit le capitaine, en aspirant profondément.

— À quoi voyez-vous ça ? ricana le commis.

— Il a vu clair, ne vous y trompez pas, reprit le capitaine. Allons, ajouta-t-il d’un ton plus gai, vous, les camarades, restez ici, et moi j’irai voir un peu mon représentant.

Et aussitôt il tourna les talons et, de son allure balancée de marin, se mit en route vers Papeete.

Une demi-heure s’était écoulée quand il revint. Le commis, adossé à l’arbre, somnolait. Herrick était toujours étendu à la même place ; on ne pouvait deviner s’il dormait ou pas.

— Écoutez, garçons, cria le capitaine avec sa jovialité feinte parfois si poignante, voici une nouvelle idée !

Et il montrait du papier à lettres, des enveloppes timbrées et des crayons, trois de chaque.

— Nous allons tous écrire chez nous par le brigantin du courrier ; le consul a dit que je pouvais retourner à son bureau pour repasser les adresses à l’encre.

— Ma foi, c’est un début, en effet, dit le commis. Je n’y avais pas songé.

— C’est cette histoire de voyage au pays, la nuit dernière, qui m’a mis sur la voie, dit le capitaine.

— Eh bien, allons-y, dit le commis. Je vais tenter le coup.

Et il alla s’installer un peu plus loin, à l’ombre d’une pirogue.

Les autres restèrent sous l’arbre. Tantôt ils n’écrivaient qu’un mot ou deux, et tantôt ils griffonnaient couramment ; parfois ils restaient à mordiller le bout de leur crayon en regardant la mer ; ou bien leurs yeux se posaient sur le commis, adossé à la pirogue, qui leur lançait des clins d’yeux en toussant, et faisait courir son crayon sur le papier.

— Je ne pourrai jamais, dit soudain Herrick, je n’en ai pas le courage.

— Écoutez, dit le capitaine, s’exprimant avec une gravité inaccoutumée, c’est peut-être dur d’écrire, surtout des mensonges, mais Dieu sait qu’il n’y a rien d’autre à faire. Cela ne vous coûtera rien de dire que vous êtes heureux et bien portant, et que vous regrettez de ne pouvoir leur envoyer de l’argent ce courrier-ci ; et si vous ne le faites pas, je vais vous dire ce que j’en pense – je pense que cela ressemble fort au signal de marée haute et que vous êtes une brute sans cœur.

— C’est facile à dire, repartit Herrick. Vous-même n’avez pas l’air d’avoir écrit grand-chose, il me semble.

— Pourquoi me mettez-vous dans le coup ? laissa échapper le capitaine. Sa voix n’était guère qu’un murmure, mais elle vibrait de colère. Que savez-vous de moi ? Si vous aviez commandé la plus fine « barque » sortie jamais de Portland, si vous aviez été couché dans votre cabine quand elle talonna sur l’écueil dans le groupe des Quatorze-Îles, et qu’au lieu d’avoir l’esprit de ne pas bouger et de périr sur place, vous étiez monté sur le pont, pour donner des ordres d’ivrogne et perdre six existences, – alors vous auriez le droit de parler !… Là !… reprit-il plus calmement, voilà mon histoire, vous la connaissez maintenant. Elle est jolie, pour un père de famille. Cinq hommes et une femme assassinés. Oui, il y avait une femme à bord, où ce n’était d’ailleurs pas sa place. Probable que je l’ai envoyée en enfer, si l’enfer existe. Je n’ai plus jamais osé retourner chez moi, et ma femme s’en est allée en Angleterre avec les petits, chez son père à elle. J’ignore ce qu’ils deviennent, ajouta-t-il avec amertume, en haussant les épaules.

— Merci, capitaine, dit Herrick. Je ne vous ai jamais estimé autant.

Ils échangèrent une poignée de main, brève mais forte, les yeux détournés et le cœur gonflé d’attendrissement.

— Allons, les gars ! remettons-nous à la besogne pour mentir ! dit le capitaine.

— Quant à mon père, j’y renonce, répliqua Herrick, avec un sourire factice. Je vais plutôt essayer de ma fiancée, pour remplacer un mal par un autre.

Voici ce qu’il écrivit :

« Emma, j’efface ce début adressé à mon père, car il me semble que j’aurai moins de difficulté à vous écrire. Cette lettre est mon suprême adieu à tous, la dernière que vous lirez jamais plus d’un ami et d’un fils infortuné que vous ne reverrez pas. J’ai manqué ma vie ; je suis déshonoré sans espoir. J’ai pris un faux nom ; vous le direz à mon père avec votre parfaite délicatesse. Le tout par ma faute. Je sais que j’aurais pu mieux faire, si j’avais voulu ; et cependant je vous jure que j’ai tâché de vouloir. Je ne puis supporter l’idée que vous ne le croyez pas. Car je vous ai bien aimés, tous ; vous n’en devez pas douter, vous moins que les autres. Je vous ai toujours tendrement chéris, mais que valait mon amour ? et que valais-je moi-même ? J’étais incapable de faire un vulgaire commis, je n’ai pas su travailler pour vous mériter ; voici maintenant que je vous ai perdue, et j’en devrais être heureux pour vous. Dès la première fois que vous êtes venue chez mon père – vous souvenez-vous de ce temps-là ? – j’ai ressenti le besoin de vous faire voir sous le meilleur jour tout ce qu’il y avait de bon en moi. Vous rappelez-vous cette fois où j’ai pris votre main, que je ne voulais plus lâcher ? Et cette autre sur le pont de Battersea, où nous regardions un chaland, et où je commençais à vous raconter une de mes bêtes d’histoires, quand je me suis interrompu pour vous dire que je vous aimais ? C’était là le début, et voici aujourd’hui la fin. Après avoir lu cette lettre, vous irez leur dire bonsoir et les embrasser tous l’un après l’autre, mon père et ma mère, puis les enfants, et le pauvre oncle, et vous leur direz à tous de m’oublier, et vous m’oublierez aussi. Tournez la clef dans la serrure, abandonnez toute idée de mon retour, finissez-en avec ce pauvre fantôme qui s’est cru un homme et qui a volé votre amour. Le mépris de moi-même grince en moi, tandis que je vous écris. Je dois ajouter que je suis heureux et prospère, et que je ne manque de rien. Ce n’est pas que je gagne assez pour faire un envoi d’argent ; mais on a soin de moi, j’ai des amis, je vis dans un beau pays, sous un beau climat, tels que nous les rêvions ensemble, et toute pitié à mon égard serait déplacée. Dans ces pays-là, voyez-vous, la vie est facile et douce, mais il n’est pas toujours commode de se procurer six pence en numéraire. Expliquez la chose à mon père, il comprendra. Je n’ai plus rien à dire, plus rien qu’à me retirer comme un hôte importun. Que le Dieu du ciel vous bénisse. Pensez à moi une dernière fois ; représentez-vous une plage éclatante, le ciel et la mer démesurément bleus, et le tonnerre des grandes lames déferlant à l’extérieur de la rade contre un récif-barrière où s’élève une petite île toute verte de palmes. Je suis en fort bonne santé. C’est là une façon de mourir plus agréable que si vous étiez tous rassemblés autour de mon lit. Et pourtant je meurs. Voici mon dernier baiser. Oubliez, oubliez un indigne. »

Il en était là, et sa feuille était toute remplie quand revinrent à sa mémoire des soirées au piano, et cette chanson, ce chef-d’œuvre où tant d’amants ont trouvé l’expression de leurs sentiments les plus chers. Einst, o Wunder ! ajouta-t-il. Il n’en fallait pas plus ; il savait que dans le cœur de sa fiancée le contexte surgirait, escorté d’harmonie et de douces images : elle le verrait toute sa vie hanté par le nom de l’aimée, ce nom que partout répète chaque voix de la nature ; et quand la mort vient à la fin l’anéantir, la mémoire de l’aimée habite encore et vibre parmi ses éléments épars :

 

Une fois, ô merveille ! une fois des cendres de mon cœur

Naquit une fleur

 

Herrick et le capitaine terminèrent leurs lettres presque en même temps ; tous deux respiraient avec force, et au moment de cacheter les enveloppes, leurs yeux se rencontrèrent et se détournèrent aussitôt.

— Malheureux que j’écrive si gros, dit le capitaine d’un air bourru. C’est venu tout d’un coup, pour finir.

— Pareil chez moi, dit Herrick. Une fois en train, j’en aurais rempli une rame ; mais c’est assez long comme ça pour ce que j’avais à dire.

Ils en étaient aux adresses quand le commis s’approcha, soupesant son enveloppe avec un sourire satisfait. Il regarda par-dessus l’épaule de Herrick.

— Hé mais, dit-il, vous n’écrivez pas chez vous.

— Si fait, dit Herrick ; elle habite chez mon père. Ah, je comprends, ajouta-t-il. Mon vrai nom est Herrick. Pas plus Hay (ils avaient l’un et l’autre usé du même pseudonyme) pas plus Hay que vous, je suppose.

— Pan ! dans le mille ! ricana l’employé. Je m’appelle Huish, si vous voulez savoir. Tout le monde a un faux nom, dans le Pacifique. Je vous parie cinq contre trois que le capitaine en a un.

— Oui, j’en ai un, répondit le capitaine ; et je n’ai pas prononcé le vrai depuis le jour où j’ai arraché la première page de mon livre de bord et jeté à la mer le maudit bouquin. Mais je vous le dirai à vous, les gars. Mon nom est John Davis. C’est moi le Davis du Sea Ranger(9).

— Du diable si je le savais ! dit Huish. Et qu’était ce bateau ? un corsaire ou un négrier ?

— C’était la « barque » la plus vite de Portland, Maine, répliqua le capitaine ; et quant à la manière dont je l’ai perdue, c’est exactement comme si j’avais foré un trou dans sa coque avec une tarière.

— Ah, vous l’avez perdue, alors ? dit le commis. Elle était assurée, j’espère.

Cette saillie n’obtenant pas de réponse, Huish, tout débordant de vanité communicative, entama un autre sujet.

— J’ai bonne envie de vous lire ma lettre. Je sais manier la plume quand je m’y mets, et ma babillarde est une riche blague. J’ai rencontré une fois à Northampton une serveuse de bar ; c’était un joli brin de fille, il n’y a pas à dire ; et ça bicha entre nous à première vue comme dans les rencontres sur la scène. Elle m’a coûté au bas mot la valeur de cinq livres. Eh bien, son nom m’est revenu par hasard, et je lui ai écrit, lui racontant que je suis riche, ai épousé une reine dans les Îles, et habite un palais épatant. Un tas de fariboles. Il faut que je vous en lise un bout sur la façon dont j’ai ouvert la séance du Parlement nègre, en chapeau conique. C’est vraiment roulant.

Le capitaine se leva d’un bond.

— Voilà ce que vous faites du papier que je vais mendier pour vous ! rugit-il.

Ce fut sans doute un bonheur pour Huish – ce fut en définitive un malheur certain pour eux tous – qu’il fût pris juste alors d’un de ses accès de toux accablants ; sans quoi ses compagnons l’eussent abandonné, dans l’excès de leur aversion. La crise passée, le commis allongea le bras, ramassa sa lettre, qui était tombée à terre, et la déchira en petits morceaux, y compris le timbre.

— Là ! Êtes-vous content ? demanda-t-il d’un air maussade.

— N’en parlons plus, répliqua Davis.