CHAPITRE III
LA VIEILLE CALABOUSSE
LE DESTIN FRAPPE À LA PORTE
La vieille calabousse, où les vagabonds avaient si longtemps cherché un asile, est une bâtisse rectangulaire, enclose d’un mur bas, à l’angle d’une avenue ombragée à l’ouest de la ville, un peu en deçà du Consulat britannique. On voyait à l’intérieur une cour herbue, jonchée de détritus laissés par ses occupants de hasard. Sur la cour donnaient six ou sept cachots, dont les portes, jadis verrouillées sur des matelots récalcitrants, pourrissaient dans l’herbe. Il ne subsistait d’autre indice de leur ancienne destination que les barreaux rouillés, aux fenêtres.
Dans l’un de ces cachots, le sol avait été à demi déblayé ; contre la porte se trouvait un seau plein d’eau (le dernier objet mobilier en la possession des trois misérables) et auprès du seau une moitié de noix de coco servant de gobelet ; et sur quelques débris déchiquetés de nattes, Huish dormait étendu, la bouche ouverte, la face terreuse. La vive clarté de l’après-midi tropical, les verts reflets du feuillage, pénétraient dans la pièce par la porte et la fenêtre ; et Herrick, arpentant de long en large le sol de corail, s’arrêtait parfois et s’humectait le visage et le cou avec l’eau tiède du seau. Ses longs arriérés de souffrance, la nuit d’insomnie, les outrages du matin et la corvée harassante de la lettre, l’avaient amené à cet état où la fatigue devient presque une jouissance, où la durée se réduit à un point unique, où la mort et la vie apparaissent également vaines. De long en large il rôdait comme une bête en cage ; son esprit s’égarait dans le monde de la pensée et du souvenir ; il jetait des regards machinaux sur les inscriptions du mur. Elles couvraient le badigeon à demi effrité : noms tahitiens, français, anglais, et dessins grossiers de bateaux avec leurs voiles, et d’hommes avec les menottes.
L’idée lui vint tout à coup, impérieuse, de laisser lui aussi sur ces murs un souvenir de son passage. Il s’arrêta devant une place libre, tira son crayon, et réfléchit. La vanité, si dure à déraciner, s’éveilla en lui. Mais au fait, vanité n’est peut-être pas le terme. Ce fut plutôt le sens propre de son existence qui le fit agir ; le sens de sa vie, cette merveille unique, à laquelle il se cramponnait encore, d’un doigt. Ses nerfs exacerbés lui transmettaient l’impression véhémente d’un changement prochain ; bon ou mauvais, il n’eût pu le dire : un changement, c’était tout ce qu’il savait, – un changement qui s’approchait, muet, la face voilée, impénétrable. Avec ce pressentiment, il eut la vision d’une salle de concert, – les éclats des cuivres, l’auditoire silencieux, et la voix puissante de la symphonie. « Le destin frappe à la porte », songea-t-il. Il traça une portée sur le plâtre, et nota la phrase célèbre de la Cinquième Symphonie. « Ainsi, se dit-il, on saura que j’aimais la musique, et que j’avais le goût classique. On ? Il, plutôt ! l’âme inconnue et fraternelle qui viendra ici un jour et lira ma memor querela(10). Ah ! je lui donnerai aussi du latin ! » Et il ajouta : terque quaterque beati Queis ante ora patrum(11).
Il reprit sa marche inquiète, et cette fois avec la sensation irraisonnée mais consolante du devoir accompli. Ce matin il avait creusé sa tombe ; à présent il venait de graver son épitaphe ; les plis de la toge étaient ajustés, pourquoi remettre la tâche insignifiante qui lui restait à parfaire ? Il s’arrêta et considéra longuement le visage endormi de Huish, s’abreuvant d’amertume et de dégoût de la vie. Cette abjecte physionomie lui donnait la nausée. Cela pouvait-il durer ainsi ? Quoi donc le retenait désormais ? N’avait-il pas des droits ? – ou avait-il seulement l’obligation de continuer sans répit ni allégement, à supporter l’intolérable ? Ich trage Unerträgliches(12), la citation lui vint à l’esprit ; il se récita le poème en entier, l’un des plus parfaits du plus parfait des poètes ; et une phrase le frappa comme un coup de poing : Du, stolzes Herz, du hast es ja gewollt(13). Où était la fierté de son cœur ? Et il se méprisait avec une rage voluptueuse, comme on s’obstine à mordre sur une dent gâtée. « Je n’ai ni fierté ni cœur, se disait-il ; si j’étais un homme, est-ce que je supporterais cette existence, plus honteuse que l’échafaud ? est-ce que j’y serais arrivé ? Ni fierté, ni talent, ni courage. Pas même un bandit !… et mourir de faim ici avec pis que des bandits – avec ce chien abject ! » Une telle fureur l’envahit contre son compagnon, qu’il brandit un poing tremblant vers le dormeur.
Un pas rapide s’approcha. Le capitaine parut sur le seuil du cachot, rouge et hors d’haleine, avec sur le visage une expression de joie délirante. Ses bras soutenaient une miche de pain et plusieurs bouteilles de bière ; les poches de sa vareuse étaient gonflées de cigares. Il déversa ses trésors sur le sol, prit Herrick par les deux mains et s’étrangla de rire.
— Débouchez la bière ! cria-t-il. Débouchez la bière et chantez l’alléluia.
— De la bière ? répéta Huish, en se relevant avec peine.
— Oui, de la bière ! lança Davis. De la bière et à discrétion. Toutes les personnes qui le désirent peuvent en user (comme pour la pâte dentifrice Lyon) en toute confiance. Qui se charge de la cérémonie ?
— Laissez-moi faire, dit le commis.
Il cassa le cou aux bouteilles à l’aide d’un éclat de corail, et chacun but à son tour dans l’écuelle.
— Prenez un mégot, dit Davis. Cela fait partie du programme.
— Et quel est-il ? demanda Herrick.
Le capitaine redevint tout à coup sérieux.
— J’y arrive, dit-il. Je désire causer avec Herrick seul. Hay – ou Huish, ou peu importe votre nom – prenez ce mégot et l’autre bouteille, et allez voir sous le purau d’où vient le vent. Je vous appellerai quand on aura besoin de vous.
— Hein ? Des secrets ? Ce n’est pas de jeu, dit Huish.
— Écoutez, mon garçon, dit le capitaine, il s’agit d’affaires, ne vous y trompez pas. Si vous avez l’intention de nous embêter, libre à vous de rester ici. Mais comprenez-moi bien : si je m’en vais avec Herrick, nous emportons la bière. Savez ?
— Oh, je ne veux pas mettre de bâtons dans les roues, répliqua Huish. Donnez-moi la bière. Vous pouvez jaspiner tant qu’il vous plaira, je m’en fiche. Mais je ne trouve pas ce genre bien cordial, voilà tout.
Et, maugréant, il sortit du cachot et se traîna sous le grand soleil.
Quand il eut quitté la cour, le capitaine se tourna vers Herrick.
— Qu’y a-t-il ? demanda celui-ci avec effort.
— Vous allez le savoir, dit Davis. Je tiens à vous consulter. C’est une chance qui nous arrive… Qu’est-ce que c’est que ça ? interrogea-t-il, en désignant la musique sur le mur.
— Quoi ? dit l’autre. Ah, ça ! C’est de la musique ; c’est une phrase de Beethoven que j’ai notée. Cela veut dire le destin frappe à la porte.
— Vraiment ? dit le capitaine, baissant le ton ; et il s’approcha pour considérer l’inscription – et ce français ? demanda-t-il, en montrant le latin.
— Oh, cela signifie simplement que j’aurais mieux fait de mourir chez moi, répliqua Herrick impatienté. Mais cette affaire ?
— Le destin qui frappe à la porte, reprit le capitaine ; puis, détournant la tête : Hé bien, M. Herrick, c’est en effet ce qui nous arrive.
— Que voulez-vous dire ? Expliquez-vous, fit Herrick.
Mais le capitaine s’était remis à considérer la phrase musicale.
— Combien de temps y a-t-il à peu près que vous avez écrit ce machin-là ? demanda-t-il.
— Qu’est-ce que ça peut faire ? s’écria Herrick. Mettons une demi-heure.
— Pardieu ! c’est singulier ! s’exclama Davis. Il y a des gens qui appelleraient ça du hasard : moi pas.
Ça – et il posa son gros doigt sous la portée – c’est ce que j’appelle la Providence.
— Vous disiez que nous avions une chance ? dit Herrick.
— Oui, monsieur ! dit le capitaine, faisant brusquement face à son compagnon. Je l’ai dit. Si vous êtes l’homme pour qui je vous prends, nous avons une chance.
— Je ne sais pour qui vous me prenez, répliqua l’autre, mais vous ne m’estimerez jamais assez bas.
— Votre main, M. Herrick, dit le capitaine. Je vous connais. Vous êtes un gentleman et un homme de cœur. Je n’ai pas voulu parler devant cette espèce de pignouf ; vous verrez pourquoi. Mais à vous je lâcherai la chose tout à trac. J’ai trouvé un bateau.
— Un bateau ? s’écria Herrick. Lequel ?
— Cette goélette que nous avons vue ce matin devant la passe.
— La goélette avec le pavillon du lazaret ?
— C’est cela même, dit Davis. C’est le Farallone(14), jaugeant cent soixante tonneaux, frété de San Francisco pour Sydney, avec du champagne de Californie. Le capitaine, le second et un homme morts de la petite vérole, probablement celle qui vient de sévir dans les Paumotous. Le capitaine et le second étaient les deux seuls blancs ; tous les hommes : des Canaques ; drôle d’équipage, venant d’un port chrétien. Il en reste trois et un maître-coq ; ne savaient pas où ils se trouvaient ; et moi-même je n’y comprends rien non plus : il faut que Wiseman n’ait pas dessoûlé, on dirait, pour leur faire suivre une pareille route. Quoi qu’il en soit, voilà notre homme mort, et les Canaques perdus, ou tout comme. Ils errent sur la mer tels les enfants dans la forêt ; et ils viennent donner droit sur Tahiti. Le consul prend l’affaire en main. Il offre le commandement à Williams ; Williams n’a jamais eu la petite vérole, et il décline. Cela se passait au moment où j’arrivais pour le papier à lettres ; aussi je trouvais que le consul avait un drôle d’air en me disant de revenir ; mais je vous l’ai caché, crainte de vous désappointer. Le consul tâte Mac Neil ; craint la petite vérole. Il tâte Capirati, le Corse, et Lebleu, et tous ceux sur qui il peut mettre la main ; tous trop amis de leur chère petite existence. En fin finale, quand il ne reste plus personne à qui l’offrir, il me l’offre : « Brown, voulez-vous embarquer sur ce bateau comme capitaine et le conduire à Sydney ? » dit-il. « À condition que je choisirai mon second et un autre blanc, dis-je, car cet équipage de Canaques ne me va guère ; vous nous donnerez des habits et des instruments du mont-de-piété, et je ferai mes provisions ce soir, garnirai la cambuse, et prendrai la mer demain avant la nuit ! » Voilà comment je lui parlai. « Entendu, dit le consul, et vous pouvez vous estimer diablement heureux, Brown », dit-il. Et il le dit d’un air joliment significatif. Enfin, peu importe à présent. J’embarque Huish comme matelot – bien entendu il sera logé à l’arrière – et je vous prends comme second à soixante-quinze dollars, et deux mois d’avance.
— Moi second ? Mais je suis un terrien ! s’écria Herrick.
— Vous en serez quitte pour apprendre, dit le capitaine. Vous n’imaginez pas que je vais commander un bateau et vous laisser moisir à la côte, par hasard ? Ce n’est pas mon genre, vieux camarade. Et d’ailleurs, vous me viendrez à point. J’ai eu de pires seconds.
— Dieu sait que je ne puis refuser, dit Herrick. Dieu sait que je vous remercie de tout cœur.
— Ça va bien, dit le capitaine. Mais je n’ai pas fini.
Il se détourna pour allumer un cigare.
— Qu’y a-t-il encore ? demanda l’autre, avec un sentiment de crainte indéfinissable.
— Nous y voici, dit Davis ; et, après une courte pause : Voyons, commença-t-il, son cigare tendu entre le pouce et l’index, avez-vous calculé ce que cela nous rapporte ? Vous ne saisissez pas ? Eh bien, on nous donne deux mois d’avance ; nous ne saurions quitter Papeete à moins – nos créanciers ne le permettraient pas ; cela nous prendra tout juste deux mois pour arriver à Sydney ; et une fois là, il n’y a pas à se le dissimuler : Qu’aurons-nous gagné ?
— De n’être plus à la côte, en tout cas, dit Herrick.
— Il y a aussi une côte de Sydney, repartit le capitaine ; et je vous dirai une chose, M. Herrick, je n’ai pas l’intention d’en tâter. Non, monsieur ! Sydney ne me verra pas.
— Parlez clair, dit Herrick.
— Clair comme la Hollande(15), répliqua le capitaine. Je vais m’emparer de cette goélette. Ce ne sera pas du nouveau : Cela se fait chaque année dans le Pacifique. Stephens a volé une goélette récemment, pas vrai ? Hayes et Pease ont volé des tas de navires. Et c’est encore notre fortune faite. Et puis voyez cette cargaison. Du champagne ! mais c’est comme un fait exprès ! Au Pérou nous vendrons cette drogue au bout du môle et la goélette avec, s’il se trouve un idiot pour l’acheter ; et puis en route pour les mines. Si vous me secondez, je mets ma tête à couper que je réussis.
— Capitaine, dit Herrick, d’une voix tremblante, ne faites pas cela !
— Je suis à bout, répliqua Davis ; j’ai rencontré une chance ; c’est peut-être la dernière. Herrick, promettez-moi de me seconder ; nous avons crevé la faim ensemble assez longtemps pour ça.
— Je ne peux pas. Je regrette. Je ne peux pas. Je ne suis pas tombé encore assez bas, dit Herrick, mortellement pâle.
— Que disiez-vous ce matin ? dit Davis. Que vous ne saviez pas mendier ? C’est l’un ou l’autre, mon fils.
— Ah ! mais cette fois c’est la prison ! s’écria Herrick. Ne me tentez pas. C’est la prison.
— Avez-vous entendu ce que le patron disait à bord de cette goélette ? poursuivit le capitaine. Eh bien, je vous affirme qu’il avait raison. Les Français nous ont laissés tranquilles longtemps ; cela ne peut plus durer ; ils nous ont à l’œil ; et aussi sûr que je vis, avant trois semaines vous serez en prison, quoi que vous fassiez. Je l’ai lu sur la figure du consul.
— Vous oubliez, capitaine, dit le jeune homme. Il y a un autre moyen. Je puis mourir ; et à la vérité il y a trois jours que j’aurais dû le faire.
Le capitaine croisa les bras et regarda l’autre en face.
— Oui, dit-il, oui ! vous pouvez vous couper la gorge ; c’est un fait indéniable ; et grand bien vous fasse. Mais qu’advient-il de moi ?
Une émotion singulière éclaira les traits de Herrick.
— À nous deux, à nous deux ensemble. Il ne se peut pas que ce projet vous séduise. Allons (et il avança timidement sa main), quelques brasses dans le lagon… et le repos.
— Je vous le dis, Herrick, je suis presque tenté de vous répondre à la façon de l’homme de la Bible, et de vous dire : Retire-toi, Satan !
— Hé quoi ! vous pensez que j’irais me noyer, alors que mes enfants ont faim ? Me séduire ? Non, pardieu ! cela ne me séduit pas ! Mais c’est le sillon que j’ai à creuser, et je le creuserai jusqu’à ce que je tombe. J’en ai trois, voyez-vous, deux garçons et une petite fille, Ada. Le malheur est que vous n’êtes pas vous aussi un père. Je vous le dis, Herrick, vous me plaisez ; je ne vous aimais guère au début, car vous étiez trop anglifié et bébête, mais je vous aime à cette heure ; vous avez devant vous un homme qui vous aime et qui lutte avec vous. Je ne puis naviguer seul avec le pignouf ; seul, c’est impossible. Allez vous jeter à l’eau, et c’en est fait de ma dernière chance – la dernière chance d’un pauvre malheureux animal, qui cherche à gagner une croûte pour nourrir ses enfants. Je ne sais rien faire que diriger des navires, et je n’ai plus de papiers. Et voici que je trouve une chance, et vous me tournez le dos ! Ah ! vous n’avez pas de famille, voilà le malheur.
— Si fait, j’en ai une.
— Oui, je sais, dit le capitaine ; vous vous le figurez. Mais on n’a pas de famille tant qu’on n’a pas d’enfants. Ce sont les gosses seuls qui comptent. Il y a un je ne sais quoi dans ces petits rasoirs… Je ne peux pas en parler. Et si vous aviez pour un sou d’affection envers ce père dont vous m’avez parlé, ou cette fiancée à laquelle vous écriviez ce matin, vous sentiriez comme moi. Vous diriez : Qu’importent les lois, et Dieu et le reste ? Mes gens souffrent, je leur appartiens, je veux trouver du pain, ou plutôt, pardieu ! je veux leur donner la richesse, me fallût-il pour cela brûler Londres. Voilà ce que vous diriez. Et j’ajoute : vous le dites dans votre for intérieur, à cette minute même. Je le lis sur votre visage. Vous êtes en train de penser : Voici un pauvre retour d’amitié envers l’homme avec qui j’ai crevé la faim si longtemps, voici un genre de tendresse boiteuse qui ne me ferait pas aller aussi loin que n’irait quasi tout le monde pour une dame-jeanne de whisky. Ce n’est pas une ferveur bien romanesque, en tout cas ; elle ne ressemble guère à celle dont parlent les chansons. Mais à quoi bon poursuivre ce discours, quand au fond de vous-même tout cela est net comme de l’imprimé ? Je vous pose la question une fois pour toutes. Allez-vous m’abandonner à l’heure où j’ai besoin de vous ? – vous savez si je vous ai abandonné – ou bien me donnerez-vous votre parole de tenter ce nouveau coup, et de retourner au pays (cela n’a rien d’impossible) millionnaire ? Dites non, et que Dieu ait pitié de moi ! Dites oui, et j’apprendrai aux petits à prier pour vous chaque soir à deux genoux. « Dieu bénisse M. Herrick ! » Voilà ce qu’ils diront, l’un après l’autre, les chers petits innocents… Il s’interrompit –Je ne jase pas souvent des gosses, reprit-il ; mais quand je m’y mets, il y a quelque chose qui se décroche en moi.
— Capitaine, dit Herrick, mollement, est-ce tout ?
— Je vais prophétiser, si vous voulez, dit le capitaine avec une vigueur nouvelle. Refusez-moi parce que vous vous croyez trop honnête, et avant un mois vous serez en prison pour vol vulgaire. Je vous le dis tout franc. Je le vois, Herrick, si vous ne le voyez pas : vous dégringolez. Ne nous imaginez pas, si vous refusez cette chance, que vous deviendrez un saint ; vous êtes au bout de votre rouleau ; et avant de savoir où vous en êtes, vous vous trouverez en plein de l’autre côté. Non, vous n’avez plus le choix qu’entre ceci et la Calédonie. Vous n’y avez jamais été, je parie, vous n’avez pas vu ces hommes pâles et glabres, en costume de poussière et chapeau de paille rôder par bandes sous les réverbères, dans Nouméa ; ils ont l’air de loups, ils ont l’air de prédicants aussi, et encore de malades ; Huish est la fleur des pois comparé au meilleur d’entre eux. Eh bien, voilà vos compagnons. Ils vous attendent, Herrick, vous irez les rejoindre : voilà ma prophétie.
Et cet homme, debout et frémissant de toute sa haute taille, semblait en effet de ceux que travaillait l’esprit de la divination et qui rendaient des oracles. Herrick le regarda, puis détourna les yeux ; cette agitation passionnée était un spectacle interdit ; et le courage du jeune homme s’effondra.
— Vous parlez de retourner au pays, objecta-t-il. Nous ne pourrions plus jamais.
— Nous pourrions, dit l’autre. Le capitaine Brown, non plus que Hay, naviguant comme second avec lui, ne pourraient pas. Mais qu’est-ce que ces gens-là ont de commun avec le capitaine Davis ou M. Herrick, hé, clampin ?
— Mais Hayes avait à sa disposition ces îles sauvages pour relâcher, hasarda l’autre, encore plus mollement.
— Nous aurons les îles sauvages du Pérou, répliqua Davis. Elles étaient assez sauvages pour Stephens, pas plus tard que l’an dernier. J’imagine qu’elles seront assez sauvages pour nous.
— Et les hommes ?
— Tous Canaques. Allons, je vois que vous y êtes, mon vieux. Je vois que vous marchez.
Et le capitaine lui tendit de nouveau la main.
— Faites donc à votre tête, dit Herrick. Je marche : singulière destinée pour le fils de mon père. Mais je marche. Je vous seconderai, ami, en bien comme en mal.
— Dieu vous bénisse ! s’écria le capitaine, et il resta un moment silencieux. Herrick, reprit-il avec un sourire, je crois que j’en serais mort dans les brancards si vous aviez dit non !
Et Herrick, à le considérer, fut tenté de le croire aussi.
— Et maintenant, il faut annoncer la chose au pignouf, dit Davis.
— Je me demande ce qu’il va dire, fit Herrick.
— Lui ? il va sauter au ciel !