Aller au contenu principal
Classiquesen Ligne

CHAPITRE IV

LE PAVILLON JAUNE

La goélette Farallone se trouvait assez loin dans les mâchoires de la passe, où le pilote terrifié s’était hâté de l’amener au mouillage et de s’enfuir. Vus de la plage, à travers la mince rangée de bateaux, deux objets se détachaient nettement sur la mer : la petite île d’une part, avec ses palmiers et les canons des batteries élevées quarante ans plus tôt pour défendre la capitale de la reine Pomaré ; de l’autre ce Farallone paria, relégué au seuil du port, roulant bord sur bord et déployant son sinistre pavillon. Quelques oiseaux de mer criaillaient et piaillaient autour du bateau que gardait à proximité une chaloupe du navire de guerre où étincelaient les armes des marins. La lumière exubérante et le ciel éblouissant des tropiques enchâssaient chaque image et lui donnaient du relief.

Vers trois heures de l’après-midi, une baleinière correcte, montée par des indigènes en uniforme et dirigée par le médecin du port, quitta le rivage et rama droit sur la goélette. Elle transportait à l’avant un amoncellement de sacs de farine, d’oignons et de pommes de terre, sur lesquels était juché Huish, vêtu en simple matelot ; une quantité de coffres et de caisses gênaient la manœuvre des avirons ; et à l’arrière, à la gauche du docteur, était assis Herrick, vêtu à neuf en marin, la barbe taillée en pointe, une pile de romans en livraisons sur les genoux, et surveillant à ses pieds un chronomètre, destiné à remplacer celui du Farallone, depuis longtemps arrêté et détraqué.

Ils dépassèrent la chaloupe de garde, échangeant des mots d’ordre avec le second-maître qui la commandait, et arrivèrent enfin auprès du bateau interdit. On n’y voyait pas un chat, tout y était muet ; et comme la mer était forte au large, et le récif voisin de la goélette, le tonnerre du ressac l’assaillait avec un bruit de bataille.

— Ohé ! la goélette ! modula le docteur, de sa plus belle voix.

Aussitôt, sortant du rouf où il était occupé à ranger les provisions, Davis apparut suivi de son équipage basané et débraillé.

— Hallo, Hay, c’est vous ? dit le capitaine, appuyé sur la lisse. Dites au « vieux »(16) de se ranger sous mon bord comme s’il portait des œufs. Il y a une houle de tous les diables ici, et son bateau n’est pas solide.

La goélette se balançait alors avec une extrême violence. Son flanc s’élevait par instants comme celui d’un vapeur de haute mer, laissant voir le cuivre luisant du doublage ; à d’autres, il s’abaissait rapidement vers la baleinière jusqu’à submerger ses dalots.

— Vous avez le pied marin, j’espère, dit le docteur. Vous allez en avoir besoin.

En effet, pour monter à bord du Farallone, dans cette situation critique, il fallait une certaine agilité. Les objets les moins précieux furent hissés tant bien que mal ; le chronomètre, après quelques tentatives infructueuses, passa de main en main sans encombre ; mais l’opération la plus difficile fut d’embarquer Huish. À la fin ce poids mort (enrôlé à dix-huit dollars, et présenté par le capitaine au consul comme une acquisition inestimable) fut hissé à bord sain et sauf ; et le docteur, prenant congé avec politesse, s’éloigna.

Les trois co-aventuriers s’entreregardèrent, et Davis poussa un soupir de soulagement.

— Allons mettre ce chronomètre en place, dit-il.

Et il les fit entrer dans le rouf. C’était une pièce assez vaste : deux grandes cabines et un office de bonnes dimensions s’ouvraient sur le carré ; les boiseries étaient peintes en blanc, le parquet garni de toile cirée. On n’y voyait aucune trace des anciens occupants ; car les effets des morts avaient été désinfectés et envoyés à terre. Toutefois, sur la table, du soufre brûlait dans une soucoupe, et ses émanations les firent tousser en entrant. Le capitaine jeta un coup d’œil dans la cabine de tribord, où les draps de lit gisaient en un tas sur la couchette, dont la couverture pendait telle qu’on l’avait enlevée du cadavre défiguré avant de l’enterrer.

— Allons, j’avais dit à ces moricauds de jeter tout ce bazar à la mer, grommela Davis. Probable qu’ils n’ont pas osé y toucher. Enfin, ils ont lavé la pièce à grande eau ; c’est tout ce qu’on pouvait attendre d’eux. Huish, empoignez-moi cette literie.

— Il fera bougrement chaud avant que j’y touche, dit Huish, en se reculant.

— Qu’est-ce que c’est ? grogna le capitaine. Je vous préviens, mon jeune ami ; je crois que vous faites erreur. C’est moi qui suis le capitaine ici.

— Je m’en fiche pas mal, répliqua le commis.

— Ah ! c’est comme ça ? dit Davis. Alors vous coucherez à l’avant avec les moricauds ! Sortez de cette cabine à l’instant même.

— Allons donc, dit Huish. Vous ne m’avez jamais regardé. C’est pour le chiqué que vous êtes capitaine.

— Eh bien donc, je vais vous expliquer l’affaire et vous verrez (une fois pour toutes) exactement jusqu’à quel point elle comporte de chiqué. Je suis capitaine, et j’ai l’intention de le rester. De trois choses l’une. Ou bien vous prenez mes ordres ici comme garçon de cabine, auquel cas vous mangez avec nous. Ou bien secondement vous refusez, et je vous emballe à l’avant – et ce sera aussitôt fait que dit – ou enfin, troisièmement, je fais un signal à ce navire de guerre et vous envoie à terre sous l’inculpation de mutinerie.

— Et comme de juste, je ne vendrais pas la mèche ? Oh, non ! répliqua Huish, en ricanant.

— Et qui vous croira, mon fils ? interrogea le capitaine. Non, monsieur ! Ce n’est pas pour le chiqué que je suis capitaine. Suffit. Attrapez cette literie, ouste !

Huish n’était pas sot, il comprit qu’il était battu ; et il n’était pas non plus lâche, car il alla droit à la couchette, prit à plein bras la literie infectée, et l’emporta hors du rouf, sans hésiter ni trembler.

— J’attendais l’occasion, dit Davis à Herrick. Je n’ai pas besoin d’agir de même avec vous parce que vous comprenez de vous-même.

— Allez-vous coucher ici ? demanda Herrick, en suivant dans la cabine le capitaine qui se mettait en devoir d’assujettir le chronomètre à la tête du lit.

— Que non ! répliqua-t-il. Je coucherai sans doute sur le pont. Ce n’est pas que j’aie peur, mais je ne tiens pas essentiellement à attraper la petite vérole confluente.

— Ce n’est pas que j’aie peur non plus, dit Herrick. Mais j’ai la gorge serrée de songer à ces deux hommes : ce capitaine et son second mourant ici, l’un vis-à-vis de l’autre. C’est sinistre. Je me demande quelles ont bien pu être leurs dernières paroles.

— Wiseman et Wishart ? dit le capitaine. Pas grand-chose de bien relevé. C’est un genre de conversation que l’on se figure d’une manière, et qui en réalité se trouve toute différente. Peut-être que Wiseman a dit : « Hé, vieux, passez-moi le gin, je me sens raide comme brique. » Et peut-être que Wishart a répondu : « Oh, enfer et damnation ! »

— Mais c’est déjà suffisamment sinistre, dit Herrick.

— Je le crois aussi, dit Davis. Là, voilà ce chronomètre en place. Et maintenant l’heure est venue de lever l’ancre et de nous mettre en route.

Il alluma un cigare et monta sur le pont.

— Hé vous là ! quel est votre nom, cria-t-il à l’un des matelots, insulaire de l’extrême ouest, à la taille élancée et bien prise, dont le teint sombre faisait penser à un Africain.

— Sally Day, répondit l’homme.

— Diable ! dit le capitaine. Je ne savais pas que nous avions des dames(17) à bord. Eh bien, Sally, faites-moi le plaisir d’amener cette loque là-haut. Je vous rendrai la pareille à l’occasion. – Il regarda l’étamine jaune s’abaisser au long des vergues et arriver sur le pont. – Vous ne flotterez plus sur ce bateau, lança-t-il. Rassemblez tout le monde à l’arrière, M. Hay, ajouta-t-il, d’un ton plus élevé qu’il n’était nécessaire. J’ai deux mots à leur dire.

Herrick éprouva une sensation singulière au moment d’interpeller pour la première fois un équipage. Tout en se félicitant de n’avoir affaire qu’à des indigènes, il redoutait néanmoins leur perspicacité pour un novice de son espèce ; n’allaient-ils pas voir qu’il possédait mal cet anglais net et à l’emporte-pièce en usage dans la marine ; peut-être même n’en comprenaient-ils pas d’autre ; et il se creusait la cervelle, cherchant parmi ses souvenirs de romans d’aventures l’expression appropriée.

— Ici, les hommes, au trot à l’arrière, commanda-t-il. Vivement ! tout le monde à l’arrière !

Ils se bousculèrent dans la drome ainsi que des moutons.

— Tout le monde est là, monsieur, dit Herrick.

Le capitaine resta un moment face à l’arrière ; puis avec une brusquerie féroce, il se tourna vers l’équipage, dont le mouvement de recul parut l’enchanter.

— Attention, dit-il, en mâchant son cigare et jouant avec les manettes de la roue. C’est moi le capitaine Brown. Je commande ce navire. Voici M. Hay, premier officier. L’autre homme blanc est garçon de cabine, mais il prendra son tour de quart. Il faudra m’obéir au doigt et à l’œil. Sans broncher, savez ? Je ne veux pas de murmures au sujet de la boustifaille, vous en aurez plus qu’assez. Vous parlerez poliment au second, et n’oublierez pas le « monsieur » chaque fois que je vous donnerai un ordre. Si vous êtes prompts et obéissants, je rendrai ce bateau agréable pour tous. (Il retira son cigare de ses lèvres.) Dans le cas contraire, ajouta-t-il d’une voix tonitruante, j’en ferai un enfer flottant. À cette heure, M. Hay, nous allons choisir nos bordées, s’il vous plaît.

— Très bien, dit Herrick.

— Veuillez, je vous prie, ajouter « monsieur », quand vous vous adressez à moi, M. Hay, dit le capitaine. Je prends la dame. Avancez à tribord, Sally. – Et il glissa dans l’oreille de Herrick :

— Prenez le vieux.

— Je vous prends, vous, là, dit Herrick.

— Comment vous appelez-vous ? dit le capitaine. Qu’est-ce que vous dites ? Non, ce n’est pas de l’anglais ; je ne veux pas de votre charabia de brigands sur mon bateau. Nous vous appellerons Oncle Ned, parce que vous n’avez pas de laine sur le crâne, là où elle aurait dû pousser. Avancez à bâbord, Oncle. M. Hay vous a choisi, n’avez-vous pas entendu ? Je prends ensuite l’Homme Blanc. Homme Blanc, avancez à tribord. Maintenant lequel de vous deux est le coq ? Vous ? Alors M. Hay prend votre ami en culotte bleue. Avancez à bâbord, Culotte. Là, nous savons tous qui nous sommes : Culotte, Oncle Ned, Sally Day, Homme Blanc et Coq. Compris, hein ? Et maintenant, M. Hay, nous lèverons l’ancre, s’il vous plaît.

— Pour l’amour de Dieu, indiquez-moi un peu les commandements, chuchota Herrick.

Une heure plus tard, le Farallone voguait toutes voiles dehors, la barre à bâbord toute, et le cabestan au gai cliquetis avait ramené l’ancre à sa place.

— Tout est paré, monsieur, cria Herrick, de l’avant.

Le capitaine prit la roue, le navire bondit comme un cerf, et s’élança tout frémissant sous les risées. La chaloupe de garde cria un dernier adieu, le sillage blanchit et s’allongea ; le Farallone était en route.

Son mouillage était voisin de la passe. Tout en laissant courir de l’avant, Davis ralentit pour passer le goulet entre les musoirs du récif, dont le ressac tonnait et écumait de chaque côté. Le navire, au milieu de l’étroite bande bleue, fila droit vers le large ; le capitaine s’épanouit en le sentant frémir sous ses pieds, et jetant un regard par-dessus la lisse de couronnement, il vit les toits de Papeete changer de position sur le rivage, tandis que les montagnes de l’île semblaient grandir par derrière.

Mais il n’en avait pas encore fini avec la terre et l’effroi du pavillon jaune. Environ à mi-chemin de la passe, un cri retentit, avec un bruit de pas précipités, et l’on vit un homme bondir sur la lisse, et, levant les bras au ciel, piquer une tête dans les flots.

— Gouvernez comme ça ! cria le capitaine, en passant la roue à Huish.

Trois secondes plus tard, il était à l’avant au milieu des Canaques, un anspect au poing.

— À qui le tour pour la terre ? s’écria-t-il.

Et la raucité farouche de sa voix, non moins que l’arme qu’il brandissait, les frappèrent tous de terreur. D’un air stupide ils regardèrent leur compagnon évadé, dont la tête noire apparaissait sur l’eau, se diriger vers la terre. Et cependant la goélette filait dans la passe comme un yacht de course, et saluait d’un jet d’écume les longues lames du libre océan.

— Bête que je suis, de n’avoir pas eu un pistolet sous la main ! s’écria Davis. Tant pis, nous voilà en mer avec un homme manquant, il n’y a rien à faire. Vous avez une bordée insuffisante, M. Hay.

— Je ne vois pas comment nous pourrons continuer, dit Herrick.

— Il le faut bien, dit le capitaine. J’en ai assez de Tahiti.

Ils se retournèrent d’instinct, l’un et l’autre, pour regarder en arrière. La belle île développait ses montagnes superposées ; à bâbord, Eimeo dressait ses clochetons déchiquetés ; et la goélette courait toujours vers le large.

— Et dire ! s’écria le capitaine avec un geste, dire qu’hier matin, j’ai dansé pour mon déjeuner comme un chien savant !