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Classiquesen Ligne

CHAPITRE V

LA CARGAISON DE CHAMPAGNE

Ils mirent le cap de façon à doubler Eimeo par le nord, et le capitaine s’installa dans la cabine avec une carte, une règle et un précis nautique.

— Est-demi-nord, dit-il, levant la tête de dessus son travail. M. Hay, il vous faudra veiller de près à l’estime(18) ; j’ai besoin de connaître chaque yard que nous faisons et la route exacte à un cheveu près. J’ai l’intention de couper tout droit à travers les Paumotous, ce qui ne manque pas d’être un peu chanceux. Or, si l’alizé du sud-est soufflait toujours du S.-E., ce qui n’est pas le cas, nous aurions chance de nous tenir à moins d’un quart de notre route. Mettons un quart. Ça fera juste l’affaire pour passer au vent de Fakarava. Oui, monsieur, c’est notre marche à suivre, si nous adoptons cette route. Elle nous fait traverser ce semis de petites îles à l’endroit le plus dégagé : vous voyez ? Et il montra le point où sa règle coupait le vaste labyrinthe de l’archipel Dangereux. — Je voudrais que la nuit soit tombée, car je pourrais prendre tout de suite la bonne direction ; nous perdons du temps et un peu de notre route est. Tant pis, nous ferons pour le mieux. Et si nous n’atteignons pas le Pérou, nous nous rabattrons sur l’Équateur. C’est pareil, je suppose. Mêmes dollars dépréciés, et aussi peu de questions posées. C’est vraiment une institution remarquable que le don(19) sud-américain.

Tahiti se trouvait déjà à une certaine distance en arrière, avec son Diadème couronnant un chaos de montagnes – Eimeo se rapprochait, bizarre silhouette noire sur la gloire vermeille du couchant, – lorsque le capitaine prit son point de départ des deux îles et fit mettre à la traîne le loch enregistreur.

Vingt minutes plus tard, Sally Day, qui lâchait sans cesse la roue pour inspecter la pendule de la cabine, annonça d’une voie aiguë : « Quatre coups »(20), et le coq se hâta d’apporter la soupe dans la cabine.

— Ma foi, je vais m’asseoir avec vous et manger un morceau, dit Davis à Herrick. Il fera noir quand j’aurai fini, et nous mettrons ce sabot à courir au plus près sur le Sud-Amérique.

Dans la cabine, au coin de la table située immédiatement sous la lampe, ils trouvèrent Huish en face d’une bouteille de champagne.

— Qu’est-ce que c’est ? Où avez-vous pris ça ? demanda le capitaine.

— C’est du pétillant, et je l’ai pris dans la cale arrière, si vous voulez savoir, répondit Huish, en vidant son gobelet.

— Je ne veux pas de ça ! s’écria Davis – et sa répugnance de marin marchand à puiser dans la cargaison était bizarrement déplacée à bord de ce bateau voilé. – Ces jeux-là n’ont jamais produit rien de bon.

— Pauvre chéri ! fit Huish. On croirait, à l’entendre, que nous sommes en règle ! Et dites un peu, vous avez gentiment arrangé les choses pour moi, n’est-ce pas ? Je dois aller sur le pont et gouverner tandis que vous deux vous installez à goinfrer, et dois porter un sobriquet, et il faut que je vous appelle « monsieur ». Eh bien, écoutez, la coterie, je veux avoir du pétillant à discrétion, ou ça ne biche plus. Je vous en avertis. Et vous savez fort bien que vous n’avez plus de vaisseau de guerre à qui faire des signaux, à présent.

Davis resta interdit.

— J’aurais donné cinquante dollars pour que cela ne fût pas arrivé, dit-il à mi-voix.

— Oui, mais c’est arrivé, voyez-vous, repartit Huish. Goûtez-en ; il est bougrement bon.

Le Rubicon fut franchi sans autre résistance. Le capitaine remplit son gobelet et but.

— Je voudrais que ce fût de la bière, soupira-t-il. Mais il n’y a pas à dire, c’est du vrai, et pas cher pour le prix. Allons, Huish, décanillez et prenez votre tour de roue.

La petite gouape avait marqué un point, et il était gai.

— Bon, bon, monsieur, dit-il.

Et il laissa les autres attablés.

— De la soupe aux pois ! s’exclama le capitaine. Du diantre si je croyais devoir jamais plus en goûter !

Herrick restait inerte et muet. Il lui était impossible après ces mois de cruelles privations, de résister à la volupté du fumet rude de ces nourritures marines fortement épicées. Et le désir du champagne le tenaillait. Il lui était non moins impossible, après cette scène entre Huish et le capitaine, de ne pas découvrir, avec une évidence brutale, dans quel abîme il était tombé. Il était un voleur parmi des voleurs. Il se le disait. Il ne pouvait toucher à la soupe. S’il avait fait un mouvement, c’eût été pour quitter la table, se jeter à la mer, et se noyer, – en honnête homme.

— Voyons, dit le capitaine, vous n’avez pas l’air bien, vieux camarade ; buvez une goutte de ceci.

Le champagne moussait et pétillait dans le gobelet ; il charmait les yeux par sa teinte claire et sa vive effervescence.

— Il est trop tard pour reculer, songea Herrick. Sa main saisit machinalement le gobelet ; il but avec un plaisir trop réel et inassouvi ; il vida le calice jusqu’à la dernière goutte, et le reposa sur la table.

— La vie a du bon, après tout ! s’écria-t-il, les yeux brillants. Je l’avais oublié. Oui, ceci même a son prix. Du vin, le manger, des habits secs – ma foi, cela vaut de mourir, cela vaut d’être pendu pour l’avoir. Capitaine, dites-moi donc pourquoi tous les pauvres ne se mettent pas voleurs de grands chemins ?

— Je n’en sais rien, dit le capitaine.

— Il faut qu’ils soient sacrément bons, lança Herrick. Cela me passe. Rappelez-vous cette calabousse ! Supposez que nous y soyons brusquement ramenés. – Il eut un frisson convulsif, et se cacha le visage entre ses mains crispées.

— Hé là ! qu’avez-vous donc ? cria le capitaine. Il n’obtient pas de réponse ; mais les épaules de Herrick ondulèrent à secouer la table. – Reprenez de ceci. Allons, buvez ceci, je vous l’ordonne. Ce n’est pas le moment de vous mettre à pleurer maintenant que vous êtes sorti de la forêt.

— Je ne pleure pas, dit Herrick, levant la tête et montrant ses yeux secs. C’est pis que des pleurs. C’est l’effroi causé par cette tombe à laquelle nous avons échappé.

— Allons, allons, avalez votre soupe ; cela vous remettra, dit Davis avec sollicitude. Je vous le disais bien que vous étiez à bout. Vous n’auriez pas tenu une semaine de plus.

— Voilà le terrible ! s’écria Herrick. Une semaine de plus et j’aurais assassiné pour un dollar. Mon Dieu ! Et je m’en rends compte ? Et je vis encore ? C’est un hideux cauchemar.

— Du calme, du calme ! Du calme avant tout, mon fils. Avalez cette soupe aux pois. Manger, voilà ce qu’il vous faut, dit Davis.

La soupe raffermit et apaisa les nerfs de Herrick ; un second verre de vin, puis un morceau de porc salé et une banane frite complétèrent l’œuvre de la soupe ; il lui fut à nouveau possible de regarder le capitaine en face.

— Je ne me croyais pas si épuisé, dit-il.

— Bah, dit Davis, vous avez été toute la journée ferme comme un roc ; après ce bout de lunch, vous allez vous retrouver de même.

— Oui. Me revoici à peu près d’aplomb, mais je fais un drôle de premier officier.

— Foutaise ! riposta le capitaine. Vous avez simplement à noter la route du navire, et à tenir votre ardoise au net à un demi-point près. Un enfant s’en tirerait, à plus forte raison un diplômé de l’université comme vous. La navigation, ce n’est rien du tout quand on y regarde de près. Et maintenant il faut aller voir. Prenez l’ardoise : nous commençons à marcher à l’estime.

La distance parcourue depuis le départ fut déchiffrée sur le loch à la lumière de l’habitacle, et consignée sur l’ardoise.

— Pare à virer, dit le capitaine. Donnez-moi la roue, Homme Blanc, et tenez-vous à l’écoute de grand-voile. Le palan de bout-dehors, M. Hay, s’il vous plaît, et puis sautez à l’avant vous occuper des focs.

— Bien monsieur, répondit Herrick.

— Tout est paré à l’avant ? interrogea Davis.

— Tout est paré, monsieur.

— La barre dessous toute ! cria le capitaine. Raidissez votre manœuvre quand nous loferons, commanda-t-il à Huish. Raidissez votre manœuvre, allez-y, ne vous empêtrez pas dans les cordages.

Un brusque coup de poing abattit Huish à plat sur le pont, et le capitaine se trouva à sa place.

— Ramassez-vous et maintenez la barre au vent toute ! hurla-t-il. Espèce d’animal empaillé, vous voulez donc vous faire tuer. Ramassez le foc, cria-t-il au bout d’un instant ; puis à Huish : Rendez-moi la roue, et voyez si vous pouvez lofer cette voile.

Mais Huish ne bougea pas. Il regardait Davis d’un air menaçant.

— Savez-vous que vous m’avez frappé ? dit-il.

— Savez-vous bien que je vous ai sauvé la vie ? répliqua l’autre, sans daigner lui porter le moindre regard, mais, d’un coup d’œil, passant du compas aux voiles. — Où seriez-vous, si ce gui vous avait attrapé et coincé dans la manœuvre ? Non, monsieur, on n’a plus besoin de vous à la grand-voile. Les ports de mer sont pleins d’hommes de grand-voile : ils se traînent sur une quille, mon fils, ceux qui sont encore vivants, et les autres sont morts. (Serrez votre palan de bout-dehors, M. Hay.) Ah, je vous ai frappé, vraiment ? Eh bien, c’est heureux pour vous.

— Soit, dit lentement Huish. Je suppose qu’il y a du vrai dans ce que vous dites. Du moins je l’espère.

Il tourna le dos au capitaine avec ostentation et entra dans le carré, où l’explosion d’un bouchon de champagne prouva bientôt qu’il soignait son lard.

Herrick rejoignit le capitaine à l’arrière.

— Quelle route faisons-nous à présent ? interrogea-t-il.

— Est-nord-est-demi-est, dit Davis. C’est à peu près le mieux qu’on puisse espérer.

— Qu’est-ce que vont dire les hommes ? fit Herrick.

— Oh, ils ne réfléchissent jamais. Ils ne sont pas payés pour ça, dit le capitaine.

— Il s’est passé quelque chose, n’est-ce pas, entre vous et… Herrick s’arrêta.

— C’est une sale petite bête, et qui mord, répondit le capitaine, en hochant la tête. Mais aussi longtemps que vous et moi nous tenons ensemble, ça n’a pas d’importance.

Herrick se coucha dans la drome au vent ; la nuit était pure, le roulis du bateau le berçait ; il était appesanti par son premier repas copieux après une si longue période de famine. Il fut réveillé d’un profond sommeil par la voix de Davis qui annonçait : « Huit coups ! »(21)

Il se leva tout engourdi et se dirigea vers l’arrière, où le capitaine lui passa la roue.

— Au plus près du vent, dit le chef. Il arrive un peu par bouffées ; s’il en vient une plus forte, appuyez au vent le plus possible, mais portez toujours plein.

Il fit quelque pas vers le rouf, s’arrêta, et héla le gaillard d’avant.

— Avez-vous quelque chose qui ressemble à un accordéon, vous autres ? dit-il. Ah ! vous êtes un brave, Oncle Ned. Amenez-le à l’arrière, voulez-vous ?

La goélette gouvernait sans peine ; et Herrick, surveillant les voiles toutes blanches de lune, était accablé de somnolence. Une sèche détonation provenant de la cabine le fit sursauter : on débouchait une troisième bouteille. Il se souvint du Sea Ranger et du groupe des Quatorze Îles. Puis les accents de l’accordéon se firent entendre, avec la voix du capitaine :

 

Ô délice, avec nos poches pleines d’argent,

Nous nous trot’, trot’, trot’, nous nous trotterons sur le quai.

Et je danserai avec Kate et Tom dansera avec Sali.

Quand nous serons revenus du Sud-Amérique.

 

Et cela continuait sur le même air joyeux. La bordée en bas vint écouter à la porte du poste ; l’on voyait au clair de lune Oncle Ned dodeliner la tête en mesure ; et Herrick, oubliant ses inquiétudes, souriait à la roue. Les chansons se succédaient ; un nouveau bouchon explosa ; des voix s’élevèrent, comme si les deux hommes du carré se disputaient ; puis le calme se rétablit ; et ce fut alors la voix de Huish qui entonna, accompagnée par le capitaine :

 

Montons en ballon, garçons,

Montons en ballon,

Tout là-haut jusqu’aux étoiles

Et autour de la lune.

 

Une nausée envahit Herrick à son gouvernail. Il se demanda pourquoi cet air, ces paroles (qui ne manquaient cependant pas de brio), la voix et l’accent du chanteur, conspiraient à lui faire grincer la cervelle comme une lime sur les dents. Son cœur se soulevait à l’idée de ses deux collègues noyant leur raison dans du vin volé, se querellant, hoquetant et bambochant, alors que les portes d’une geôle s’ouvriraient pour eux dans un avenir prochain. – « Aurais-je vendu mon honneur pour rien ? » songeait-il ; et une flambée de rage et de décision monta en lui – rage contre ses camarades – décision de mener cette affaire à bonne fin comme elle devait l’être ; de retirer au moins le bénéfice de sa honte, puisque celle-ci était à présent irrévocable ; et de rentrer chez lui, chez lui du Sud-Amérique – comment donc était la chanson ? – « avec ses poches pleines d’argent ».

 

Ô délice, avec nos poches pleines d’argent,

Nous nous trot’, trot’, trot’, nous nous trotterons sur le quai.

 

Ces paroles l’obsédaient ; et le mirage prit une forme visible, le quai surgit devant lui, et il le reconnut à la clarté des réverbères, le quai de la Tamise, et il vit les lumières du pont de Battersea enjamber le morne fleuve. Durant tout le reste de son quart, il demeura en proie aux visions du passé. Toujours il était resté fidèle à l’aimée, bien qu’il pensât peu à elle. Dans le malheur croissant de sa vie, elle était devenue plus lointaine, comme la lune dans un brouillard. La lettre d’adieu, l’espoir déshonorant qui l’avait saisi et corrompu dans sa détresse, le changement de milieu, la mer, la nuit et la musique – tout cela l’émouvait jusqu’au tréfonds de son être. « Je veux la retrouver, songea-t-il, en serrant les dents. Bon ou mauvais, qu’importe le moyen, si je la retrouve ? »

— Quatre coups(22), camarade. Je crois être quatre coups.

Ces mots prononcés par Oncle Ned le rappelèrent à la réalité.

— Voyez la pendule, Oncle, dit-il. Car il ne voulait pas y regarder lui-même, par dégoût des ivrognes.

— Lui passé, camarade, répéta le Hawaïen.

— Tant mieux pour vous, Oncle.

Et il lui remit la roue, en lui communiquant les instructions.

Il fit quelques pas vers l’avant, et se rappela l’estime à noter. « Où était le cap ? » se demanda-t-il ; et il rougit jusqu’aux cheveux. Il n’avait pas fait l’observation ou l’avait oubliée ; c’était bien là son éternelle impéritie : il lui faudrait remplir son ardoise à peu près. « Plus jamais ! se promit-il en une fureur muette ; que ce soit la dernière fois. Ce ne sera pas ma faute si cette entreprise avorte. » Et pendant toute la durée du quart, il resta auprès d’Oncle Ned, et lut les indications du compas mieux que jamais peut-être il n’avait lu une lettre de sa fiancée.

Cependant – et cela aiguisait encore son attention – les chants, les éclats de voix, les rires grossiers et, de temps à autre, la détonation d’un bouchon, lui arrivaient de l’intérieur du rouf ; et à minuit, quand la bordée de tribord fut relevée, Huish et le capitaine apparurent sur le gaillard d’arrière, le visage enluminé et la démarche mal assurée, le premier nanti d’une bouteille, le second portant deux gobelets de fer-blanc. Herrick passa devant eux sans un mot. Ils l’interpellèrent, la langue pâteuse ; il ne répondit pas, ils le traitèrent d’imbécile, il ne parut pas entendre, bien que ses entrailles frémissent de dégoût et de rage. Il ferma derrière lui la porte du rouf, et se laissa tomber sur un caisson de la cabine – non pour dormir, pensait-il, mais seulement pour réfléchir et se désespérer. Néanmoins, il ne s’était pas retourné deux fois sur sa couche incommode qu’une voix d’ivrogne lui braillait aux oreilles qu’il était temps de remonter sur le pont et de faire son quart du matin.

La première soirée servit de modèle aux suivantes. Il fallait, chaque vingt-quatre heures, au moins deux caisses de champagne, dont la presque totalité était bue par Huish et le capitaine. Huish semblait dans son élément : jamais il n’était de sang-froid, mais jamais non plus entièrement ivre ; la nourriture et l’air de la mer l’eurent vite guéri de son mal, et il commençait à prendre de l’embonpoint. Mais ces excès étaient moins favorables à Davis. Dans cet homme avachi et débraillé, qui restait toute la journée étendu à boire et à lire des romans ; dans cet insensé qui transformait le quart du soir en orgie publique sur le gaillard d’arrière, on ne reconnaissait plus le robuste marin des grand-routes de Papeete. Avant de prendre la hauteur du soleil, il se tenait encore, et il griffonnait ses calculs en bâillant ; mais dès l’instant où il avait remis sa carte en place, toutes ses heures étaient consacrées à sa passion tyrannique ou à un sommeil bestial. S’il négligeait tous ses autres devoirs, il reportait sur les questions de table les sévérités de la discipline. À tout moment, Herrick entendait appeler le coq à l’arrière, et il le voyait accourir avec de nouvelles boîtes de conserves, ou remporter un repas condamné en bloc. Et plus le capitaine s’adonnait à la boisson, plus son palais acquérait de délicatesse. Une fois, dans la matinée, il fit arrimer sur la lisse une chaise suspendue, ne garda que son pantalon, et descendit à l’extérieur du navire avec un pot de couleur. « Je n’aime pas la façon dont cette goélette est peinte, dit-il, et je vais changer son nom. » Mais il en eut assez au bout d’une demi-heure, et la goélette poursuivit son chemin avec un placard de couleur disparate à l’arrière, et le mot Farallone en partie effacé et en partie lisible. Il refusait de prendre le quart de jour ou celui de minuit à quatre heures. Le temps était beau, disait-il, la navigation aisée, et il ajoutait, gouailleur : « Qui donc a jamais entendu parler d’un capitaine prenant son quart en personne ? » Quant à l’estime que Herrick persistait à noter, il n’y prêtait pas la moindre attention et refusait tout conseil.

— Qu’avons-nous besoin d’estime ? ricanait-il. Comme si le soleil ne nous suffisait pas ?

— Il peut être caché, objecta Herrick. Et vous m’avez dit vous-même que vous n’étiez pas sûr du chronomètre.

— Oh ! rien ne cloche au chronomètre ! riposta Davis.

— Vous m’obligeriez pourtant, capitaine, dit Herrick avec roideur. Je tiens à ce relevé d’estime, qui fait partie de mes devoirs ; j’ignore la correction à apporter pour le courant, et je ne sais comment m’y prendre. Je suis très inexpérimenté, et je vous prie de m’aider.

— Ne décourageons pas un officier zélé, dit le capitaine, déroulant sa carte à nouveau, car Herrick l’avait surpris durant son heure quotidienne de travail, alors qu’il avait encore une parcelle de sang-froid. – Tenez, voyez vous-même : à peu près entre ouest et ouest-nord-ouest, et de cinq à vingt-cinq milles environ. Voilà ce que dit la carte de l’Amirauté ; vous ne prétendez pas, j’imagine, en savoir plus long que ces messieurs vos compatriotes ?

— J’essaie de faire mon devoir, capitaine Brown, dit Herrick en rougissant très fort, et j’ai l’honneur de vous informer que je n’aime pas qu’on se moque de moi.

— Que me voulez-vous donc, nom de tonnerre ? hurla Davis. Allez surveiller ce sacré sillage. Puisque vous essayez de faire votre devoir, c’est là que vous devriez être. Ce n’est pas à moi, je suppose, d’aller pencher ma tête par-dessus le croupion du bateau ? Je suppose que c’est à vous. Et je vais vous dire une chose, mon beau mirliflore, c’est que je vous prierai de ne pas venir me faire la leçon. Vous êtes un insolent, et cela ne me va pas du tout. Ne m’encombrez pas davantage, monsieur Herrick, Esquire.

Herrick déchira ses papiers, les jeta à terre, et sortit de la cabine.

— Il commence à nous faire bougrement suer, dites donc, ricana Huish.

— Il se croit trop au-dessus des copains, c’est là ce qui tracasse Herrick, Esquire, ragea le capitaine. Il croit que je ne le vois pas venir avec tout son battage. Ah, il ne veut pas rester avec nous, vraiment ? Il ne veut pas dire un mot de politesse ? Je traiterai ce fils de garce comme il le mérite. Pardieu, Huish, je lui ferai voir si John Davis ne le vaut pas.

— Doucement avec les noms, cap’, dit Huish, qui gardait toujours le plus de sang-froid. Doucement, il y a des pavés, mon petit.

— C’est juste, je ferai attention. Vous êtes un bon type, Huish. Je ne vous gobais pas au début, mais je vois que vous êtes comme il faut. Débouchons encore une bouteille.

Et ce jour-là, peut-être altéré par la querelle, il but plus que de coutume, et dès quatre heures il gisait inerte sur le caisson.

Herrick et Huish soupèrent séparément l’un après l’autre, en face de cet homme congestionné et ronflant. Et si sa vue coupa l’appétit à Herrick, la solitude pesa tellement au commis que, sitôt levé de table, celui-ci allait quémander les bonnes grâces de son ancien camarade.

Herrick était à la roue quand Huish s’approcha de lui et vint s’accouder familièrement sur l’habitacle.

— Dites donc, mon vieux, fit-il, ce serait à croire que nous ne sommes plus des poteaux, vous et moi.

En silence, Herrick fit tourner sa roue d’un rayon ou deux ; ses yeux, allant de l’aiguille aimantée au lof de la grand-voile, rencontrèrent l’individu sans lui accorder d’attention. Mais Huish se sentait par trop seul, chose qu’il supportait mal, faute de ressources morales. La perspective d’un tête-à-tête avec Herrick, à ce degré de leurs relations, offrait de réels attraits à un individu de sa condition. La boisson, d’ailleurs, qui aiguise la sensibilité chez certains, émoussait celle de Huish. Et il eût presque fallu le battre pour lui faire abandonner son dessein.

— De la belle ouvrage, hein ? reprit-il. Davis exagère un peu. Je dois dire que vous l’avez attrapé numéro un, ce matin. Il l’a trouvée mauvaise ; et j’en ai entendu, après votre départ. Je lui dis : « Voyons, c’est vrai aussi qu’il faut prendre garde à la casse. Herrick a raison, vous le savez. Ne le découragez pas », que je dis. – « Huish, qu’il dit, si vous ne fermez pas tout de suite votre boîte, je vous flanque mon poing à travers la figure. » Dites, Herrick, qu’est-ce que je pouvais faire ? Mais je vous le confie, à vous, je n’aime pas du tout ça. Ça me fait l’effet de ressembler trop au Sea Ranger, encore une fois.

Herrick se taisait toujours.

— N’entendez-vous pas ce que je dis ? demanda Huish, aigrement. Vous n’êtes pas gentil, savez-vous bien ?

— Éloignez-vous de cet habitacle, dit Herrick.

Le commis lui lança un long regard chargé de menace ; il parut se ramasser sur lui-même comme un serpent prêt à s’élancer ; puis il tourna les talons et rentra dans la cabine déboucher une bouteille de champagne. Quand on appela huit coups, il dormait sur le parquet à côté du capitaine sur son caisson, et de toute la bordée de tribord, Sally Day fut le seul à venir à l’ordre. Le second lui offrit de prendre le quart avec lui, pour laisser reposer Oncle Ned. Cela lui eût fait douze heures de pont, et probablement seize, mais, par ce beau temps, rien ne l’eût empêché de dormir entre ses tours de barre, pourvu qu’on le réveillât à la moindre apparence de grain. Là-dessus, il pouvait se fier aux hommes, car entre eux et lui s’était créée une étroite intimité. Avec Oncle Ned, il avait de longs entretiens nocturnes, et le vieil homme lui racontait la simple et rude histoire de son exil, de ses souffrances et des injustices souffertes parmi les Blancs cruels.

Lorsque Herrick prenait ses repas seul, le coq lui servait des friandises inattendues et quelquefois peu appétissantes, qu’il s’efforçait de manger. Et un jour qu’il était à l’avant, il eut la surprise de sentir une main lui caresser l’épaule, et d’entendre la voix de Sally Day lui roucouler à l’oreille : « Vous homme bon ! » Il se retourna et, avec un sanglot étouffé, serra les mains du Noir. Ces hommes étaient affectueux, et d’une gaieté puérile. Le dimanche, chacun apportait sa bible distincte – car ils étaient tous de langue étrangère même les uns aux autres, et Sally Day communiquait en anglais seulement avec ses camarades – et chacun lisait ou faisait semblant de lire son chapitre. Oncle Ned chaussait son nez de besicles ; et tous en chœur chantaient des hymnes de missions. Cette conduite des insulaires était un reproche vivant pour les Blancs du Farallone. Herrick se sentait plein de honte à considérer l’entreprise où il participait, et à voir ces pauvres âmes – et jusqu’à Sally Day, ce fils de cannibales, et, selon toute vraisemblance, cannibale lui-même – si attachés à ce qu’ils connaissaient du bien. Le fait qu’il jouissait de la faveur de ces innocents aveuglait parfois sa conscience, et il était alors tenté de se qualifier, avec Sally Day, d’homme bon. Unanimement, l’équipage protesta ; avant que Herrick pût se rendre compte de leurs intentions, le coq fut réveillé et vint s’offrir de son plein gré ; tous les hommes se pressaient autour de leur second avec des protestations amicales, le conjurant de se coucher et de prendre sans inquiétude son repos habituel.

— Il dire vous vrai, fit Oncle Ned. Vous dormir. Chaque homme ici il fera tout bien. Chaque homme il aimer vous très beaucoup.

Herrick résista encore, puis céda : il balbutia quelques phrases de banal remerciement, et alla s’accoter à la paroi du rouf, luttant contre son émotion.

Oncle Ned, qui l’avait suivi, le supplia de se coucher.

— Ce n’est pas la peine, Oncle Ned, répliqua-t-il. Je ne pourrais pas dormir. Je suis trop bouleversé par votre bonté.

— Ah ! ne m’appelez plus Oncle Ned ! s’écria le vieil homme. Non ! mon nom. Mon nom Tavîta(23), tout comme Tavîta, roi d’Israël. Pourquoi il appeler cela Hawaï ? Je croire il savoir rien – tout comme Wiseman.

C’était la première fois que Herrick entendait prononcer le nom du défunt capitaine, et il saisit l’occasion. J’épargne au lecteur le baroque charabia d’Oncle Ned, pour résumer son récit moins confusément. Le navire avait à peine franchi la Porte d’Or(24), que le capitaine et le second inauguraient leur carrière d’ivrognerie, que leur maladie même ne put enrayer, et à laquelle leur mort seule vint mettre fin. Durant des jours et des semaines ils n’avaient rencontré ni terre ni bateau ; et se voyant perdus en pleine mer avec leurs chefs déments, les indigènes avaient connu des terreurs sans bornes.

À la fin ils découvrirent une île basse, dont ils s’approchèrent ; et Wiseman et Wishart allèrent à terre avec le canot.

Il y avait un grand village, un très beau village, et beaucoup de Canaques en cet endroit ; mais tous très sérieux ; et de divers côtés, provenant de l’intérieur des cases, Tavîta ouït s’élever des lamentations funèbres. « Je pas savoir parler cette île, dit-il. Je savoir entendre lui pleurer. Je penser : Ho ! très beaucoup gens mourir ici. » Mais pour Wiseman et Wishart ces ululements sauvages ne signifiaient rien. Bourrés de mangeaille et de boisson, ils s’amusaient sans scrupule, embrassaient les filles qui n’avaient pas la force de leur résister, reprenaient en chœur et accompagnaient de leurs voix d’ivrognes la plainte mortuaire, et pour finir (sur un geste qu’ils crurent être une invitation) ils pénétrèrent sous le toit d’une case où un grand concours de peuple était assis en silence.

Ils se penchèrent sous les auvents du toit avec des rires amusés ; une minute après ils ressortaient avec des figures à l’envers et des langues muettes ; et quand on s’écarta pour leur livrer passage, Tavîta put voir, dans l’ombre dense de la case, l’agonisant qui soulevait de sa natte un visage tout défiguré par le mal. Les deux tragiques plaisantins s’enfuirent droit au canot, criant à Tavîta de se dépêcher ; ils regagnèrent le bord à toute vitesse d’avirons, levèrent l’ancre et couvrirent de toile le bâtiment, à grands renforts de coups et de blasphèmes, et reprirent la mer encore une fois – et encore une fois ivres – avant le coucher du soleil. Huit jours plus tard, le dernier des deux était confié à l’abîme. Herrick demanda à Tavîta quelle était cette île, et le Noir répondit qu’à ce qu’il avait pu comprendre, ce devait être une des Paumotous. La chose était d’ailleurs probable car l’archipel Dangereux avait été, au cours de l’année, balayé du nord au sud par une calamiteuse petite vérole ; toutefois Herrick trouvait bizarre cet itinéraire pour gagner Sydney. Mais il songea qu’ils buvaient. Il interrogea :

— N’ont-ils pas été surpris de rencontrer cette île ?

— Wiseman il dire : Où diable sommes-nous ?

— Oui, c’est bien cela, dit Herrick. Ils ne devaient pas savoir où ils se trouvaient.

— Je croire aussi, dit Oncle Ned. Je croire pas savoir. Celui-ci plus meilleur, ajouta-t-il, désignant le carré où ronflait le capitaine ivre : Lui relever le soleil chaque jour.

Ce dernier trait compléta l’idée que se faisait Herrick de la vie et de la mort de ses deux prédécesseurs ; de leur abrutissement abject et prolongé, pendant qu’ils naviguaient sans savoir où, pour la dernière fois.

Il ne croyait que vaguement et par boutades à une vie future ; la pensée qu’elle recelât un châtiment le faisait rire ; et malgré tout, la fin de ces brutes le terrifiait. L’évocation d’un tel tableau lui donnait la nausée ; et le comparant au drame dont il était un des acteurs, et songeant à la malédiction qui planait sur la goélette, un effroi quasi superstitieux s’abattit sur lui. Et cependant, chose singulière, il ne faiblit pas. Lui qui avait fait preuve d’incapacité dans tous les domaines, placé aujourd’hui dans cette fausse position, empêtré de devoirs qu’il ne comprenait pas, sans aide et pour ainsi dire sans soutien, il avait jusqu’ici dépassé toute attente ; et même les honteux débordements et les révoltantes révélations de cette nuit paraissaient le raffermir et l’encourager.

Il avait vendu son honneur ; il se jura que ce ne serait pas en vain : « Ce ne sera pas ma faute si cette entreprise avorte », se répéta-t-il. Et dans son for intérieur il s’étonna de son énergie. Une exaspération constante le soutenait, sans doute ; et sans doute aussi, l’idée du suprême enjeu, des vaisseaux brûlés, de toutes les portes fermées sauf une, idée qui stimule tellement la simple faiblesse, et qui déprime si mortellement la pure lâcheté.

Durant quelque temps, d’ailleurs, le voyage fut heureux. On reconnut Fakarava, au cours d’une bordée ; et comme le vent se maintenait des régions sud et soufflait frais, on passa entre Ranaka et Ratiu, et on courut plusieurs jours est-nord-est-demi-nord sous le vent de Takume et de Honden, sans y relâcher. Vers 14° sud et entre 134° et 135° ouest, un calme survint bien que la mer fût assez grosse. Le capitaine refusa de carguer sa voilure, la barre fut amarrée, sans surveillance, et le Farallone roula bruyamment pendant trois jours, presque sur place, selon les observations. Le matin du quatrième jour, un peu avant l’aube, une brise se leva, qui fraîchit rapidement. Le capitaine avait beaucoup bu dans la nuit ; il était loin d’être de sang-froid lorsqu’on le réveilla : et quand il monta enfin sur le pont vers huit heures et demie, il avait évidemment bu déjà beaucoup au déjeuner. Herrick évita son regard ; et il céda le pont sans révolte à cet homme ivre plus qu’à moitié.

D’après les ordres lancés par le capitaine et le chant rythmique des hommes à la manœuvre, qui lui parvenaient dans le rouf, il comprit que l’on couvrait le navire de toile ; et laissant là son déjeuner, il regagna le pont. La misaine et les focs étaient déjà établis, et les deux bordées et même le coq s’occupaient de larguer la trinquette. Le Farallone n’était déjà que trop chargé ; des nuages bas et sombres filaient rapidement dans le ciel, et du côté du vent accourait la menace d’un grain toujours plus étendu et plus noir.

La peur empoigna Herrick aux entrailles. Il vit la mort proche ; et sinon la mort, la perte assurée. Car si le Farallone survivait à ce grain, il serait à coup sûr démâté, ce qui mettait fin à leur entreprise et les tenait prisonniers sur ce navire témoin de leur crime. La grandeur du péril et de son inquiétude le rendaient muet. Orgueil, fureur et honte se débattaient sans issue dans son âme ; et il serra les mâchoires et se croisa les bras.

Le capitaine se tenait dans la baleinière, au vent, hurlant des ordres et des injures, les yeux vitreux, le visage congestionné, une bouteille sur les genoux, dans la main un verre à moitié vide. Il tournait le dos à la bourrasque, et s’absorba tout d’abord dans la manœuvre de la voile. Celle-ci terminée, quand le large trapèze de toile se mit à tirer, abaissant au niveau de l’écume la lisse sous le vent du Farallone, il eut un éclat de rire stupide, vida son verre et s’étendit sur le dos parmi le désordre de la baleinière, d’où il tira un roman tout froissé.

Herrick le considérait, et son indignation s’échauffa au rouge. Il jeta un coup d’œil dans la direction de la tempête qui blanchissait déjà la mer, tout proche, et annonçait sa venue par un sinistre bruissement caractéristique. Il regarda l’homme de barre, cramponné aux manettes et la face bleue de terreur. Il vit les hommes courir à leurs postes sans commandement. Alors il lui sembla que quelque chose se rompait dans son crâne ; et l’accès de colère, si longtemps réprimé, et si longtemps remâché en secret, éclata soudain et le secoua comme une voile. Il marcha droit au capitaine et abattit brusquement sa main sur l’épaule de l’ivrogne.

— Brute ! prononça-t-il, d’une voix vibrante, regardez derrière vous !

— Qu’est-ce que c’est ? cria Davis, se dressant dans la baleinière et renversant le champagne.

— Vous avez perdu le Sea Ranger pour vous être enivré stupidement, dit Herrick. Cette fois-ci, vous allez perdre le Farallone. Vous allez vous noyer de la même façon que vous en avez noyé d’autres, et vous faire damner. Et votre fille traînera les rues, et vos fils deviendront des voleurs comme leur père.

À ces mots, le capitaine pâlit.

— Mon Dieu ! s’écria-t-il, regardant Herrick d’un œil hagard, comme il eût fait un spectre ; mon Dieu, Herrick !

— Regardez donc derrière vous ! réitéra l’autre, en le secouant.

Le misérable, déjà presque dégrisé, obéit, et se dressa d’un bond. « En bas la trinquette ! » beugla-t-il. Les hommes attendaient l’ordre anxieusement, et la vaste toile descendit d’un coup et tomba à demi par-dessus bord dans l’écume galopante. « Aux drisses de foc ! Ne vous occupez pas de la trinquette ! » reprit-il.

Mais il n’avait pas fini que la bourrasque hurlante s’abattait, dense amalgame de vent et de pluie, sur le Farallone, qui s’inclina sous le choc et resta sans se relever, inerte. Du cerveau de Herrick la raison avait fui ; il s’agrippa aux haubans, éperdu : il en avait fini avec la vie et il triomphait de la délivrance ; il triomphait des hurlements fous du vent et de la ruée suffocante de la pluie ; il triomphait de mourir ainsi, dans ce tumulte des éléments. Et cependant, au milieu du pont et de l’eau jusqu’aux genoux, – tant la goélette donnait de la bande – le capitaine hachait la misaine avec son couteau de poche. C’était une question de secondes, car le Farallone s’emplissait à chaque retombée des lames. Mais la main du capitaine fut plus prompte ; le gui de misaine arracha les derniers lés de la voile et retomba sous le vent ; le Farallone bondit dans le vent et se redressa ; et en même temps les drisses de pic et de mât, qui étaient déjà larguées, commencèrent à courir.

Dix minutes encore, le bâtiment poursuivit sa course sous l’impulsion de la tempête ; mais le capitaine était à présent maître de lui-même et de son navire, et tout danger était écarté. Et alors, prompt comme un changement à vue de théâtre, le grain fut passé, le vent se réduisit à une légère brise, le soleil resplendit à nouveau sur la goélette délabrée ; et le capitaine, après avoir assuré le gui de misaine et mis deux hommes à la pompe, regagna l’arrière, dégrisé, un peu pâle, avec entre les dents le même bout de cigare détrempé qu’il fumait à la venue du grain. Herrick le suivit ; il se rappelait à peine la violence de son emportement ; mais il prévoyait la scène qui devait suivre, et il était impatient et même désireux de l’affronter.

Le capitaine, faisant demi-tour à l’extrémité du rouf, le rencontra nez à nez, et détourna les yeux.

— Nous avons perdu les deux focs et la trinquette, dit-il précipitamment. Bonne affaire, que nous n’ayons pas perdu de mât. C’est votre avis, je suppose, que nous ne nous en portons pas plus mal sans ces loques.

— Ce n’est pas à cela que je pense, dit Herrick, d’une voix étrangement calme, qui néanmoins porta le trouble dans l’âme du capitaine.

— Je le sais, protesta-t-il, en levant la main. Je sais à quoi vous pensez. Inutile de le dire maintenant. Je suis de sang-froid.

— Il faut tout de même que je le dise, répliqua Herrick.

— Arrêtez, Herrick, vous en avez dit assez, reprit Davis. Vous avez dit ce que je ne supporterais de nul homme vivant autre que vous ; mais je sais que c’était vrai.

— Il faut que je vous dise, capitaine Brown, continua Herrick, que je donne ma démission de second. Vous pouvez me mettre aux fers ou m’envoyer une balle dans la peau, comme vous voudrez ; je n’opposerai pas de résistance, mais je refuse désormais de vous aider ou de vous obéir, et je vous engage à mettre M. Huish à ma place. Il fera le digne second d’un capitaine comme vous, monsieur.

Il sourit, s’inclina, et fit demi-tour pour gagner l’avant.

— Où allez-vous, Herrick ? cria le capitaine, le retenant par l’épaule.

— Loger à l’avant avec les hommes, monsieur, répondit Herrick, avec le même sourire haineux. Je suis resté trop longtemps ici à l’arrière avec vous… les gentlemen.

— Vous avez tort, cette fois, Herrick, dit Davis. Ne me jugez pas trop vite ; il n’y a rien qui cloche à part la boisson : c’est la vieille histoire, l’ami ! Attendez que je sois dégrisé une bonne fois, et vous verrez.

— Excusez-moi, je ne tiens pas à en savoir davantage sur vous, dit Herrick.

Le capitaine poussa un profond soupir.

— Savez-vous ce que vous avez dit au sujet de mes enfants ?

— Par cœur. Désirez-vous par hasard que je vous le répète ?

— Non, non ! s’écria le capitaine, en se bouchant les oreilles. Ne m’obligez pas à tuer quelqu’un que j’estime ! Herrick, si vous me voyez encore porter un verre à mes lèvres tant que nous serons en mer, je vous autorise à m’envoyer une balle dans la tête ; je vous prie même de le faire ! Vous êtes le seul à bord qui valiez quelque chose ; croyez-vous que je ne le sache pas ? croyez-vous que je sois jamais revenu sur mon opinion à votre égard ? J’ai toujours su que vous étiez dans le vrai – ivre ou non, je le savais. Que vous faut-il ? un serment ? L’ami, vous êtes assez malin pour voir que ce que je vous dis ici est ma plus sûre garantie.

— Voulez-vous dire qu’on ne boira plus ? demanda Herrick. Ni vous ni Huish ? que vous n’allez pas continuer à voler mes bénéfices en buvant ce champagne que j’ai payé de mon honneur ? et que vous remplirez vos devoirs, ferez vos quarts, et prendrez votre part de travail sur ce bateau, au lieu de le laisser tout entier sur les bras d’un terrien, et de faire ainsi de vous un objet de risée pour des matelots indigènes ? Est-ce cela que vous voulez dire ? Si oui, ayez la bonté de l’affirmer catégoriquement.

— Vous présentez les choses sous un jour difficile à admettre par un gentleman, dit le capitaine. Vous ne voudriez pas me faire avouer que j’ai honte de moi ? Ayez confiance encore cette fois-ci, je m’en tirerai proprement, et voici ma main qui en répond.

— Soit, je ferai l’expérience. Mais si je suis encore déçu…

— Mais non ! interrompit Davis. Plus à présent, mon vieux ! Assez parlé. Vous avez la langue acerbe quand vous vous y mettez, Herrick. Estimez-vous heureux que nous soyons amis de nouveau, comme autrefois ; et n’appuyez pas sur les endroits sensibles ; vous ne vous en repentirez pas, croyez-moi. Nous avons vu la mort de bien près aujourd’hui – ne dites pas à qui la faute ! – et l’enfer aussi, je suppose. Nous sommes bien mal partis dans la vie tous les deux, et il nous faut avoir une indulgence réciproque.

Il divaguait ; mais ce n’était peut-être pas sans motif, soit qu’il battît le buisson par crainte d’une communication qu’il n’osait faire, ou soit simplement qu’il parlât pour retarder plus longtemps ce que Herrick allait dire. Mais Herrick avait lâché son venin ; il était doux de caractère, et, content de sa victoire, il était envahi de pitié. Par quelques phrases apaisantes, il voulut clore l’entretien, et proposa au capitaine d’aller changer de vêtements.

— Pas tout de suite, Herrick, dit Davis. Il y a encore une chose que je dois vous dire auparavant. Vous vous rappelez l’allusion que vous avez faite à propos de mes enfants ? Je veux vous dire pourquoi cela m’a fait tant de mal ; j’ai idée que vous le regretterez, vous aussi. Cela concerne ma petite Ada. Vous n’auriez pas dû dire cela… mais c’est vrai, je sais que vous ne saviez pas. Elle… elle est morte, voyez-vous.

— Hé quoi, Davis ! s’écria Herrick. Vous m’avez répété plus de dix fois qu’elle était vivante ! Réfléchissez, l’ami ! Ce doit être la boisson.

— Non, monsieur ! dit Davis. Elle est morte. Morte d’une maladie d’intestins. J’étais alors parti sur le brick Orégon. Elle est enterrée à Portland, Maine. « Ada, âgée de cinq ans, fille unique du capitaine John Davis et de Maria sa femme. » J’avais une poupée pour elle à bord. Je n’ai jamais ôté le papier de cette poupée. Herrick ; elle a coulé telle quelle avec le Sea Ranger, le jour où je me suis damné.

Le capitaine tenait les yeux fixés sur l’horizon, il parlait d’une voix à peine perceptible, mais avec le plus grand calme ; et Herrick le considérait avec une sorte d’effroi.

— N’allez pas croire non plus que je sois fou, reprit Davis. J’ai l’entier usage de ma raison. Mais je suis malheureux comme un enfant ; et je joue une sorte de jeu d’enfant. Je n’ai jamais pu me faire à la vérité brutale, voyez-vous ; aussi je fais semblant. Et je vous le dis carrément, dès que nous aurons fini de parler, je me remettrai à faire semblant. Vous voyez tout de même qu’elle ne peut traîner les rues. Pas plus qu’on ne saurait la faire revivre ou ravoir cette poupée.

Herrick posa une main frémissante sur l’épaule du capitaine.

— Pas ça ! cria Davis, en évitant le contact. Ne voyez-vous pas que je n’en puis plus ? Allons, n’est-ce pas, c’est entendu, mon vieux, vous pouvez avoir toute confiance en moi. Allons mettre des habits secs.

Ils pénétrèrent dans le carré, où Huish était agenouillé, en train d’ouvrir une caisse de champagne.

— Halte-là cria le capitaine. En voilà assez. On ne boira plus sur ce navire.

— Mis de la société de tempérance ? fit Huish. Je veux bien. Il commençait à être temps, hein ? Bougrement failli perdre un deuxième navire, il me semble.

Il tira une bouteille et se mit tranquillement à faire sauter le fil de fer avec la pointe d’un tire-bouchon.

— M’entendez-vous ? cria Davis.

— Je crois bien. Vous parlez assez haut, dit Huish. L’inconvénient est que je m’en fiche.

Herrick tira le capitaine par la manche :

— Laissons-le faire à cette heure, dit-il. Nous avons obtenu ce matin tout ce qu’on peut désirer.

— Soit, dit le capitaine. Laissons-le profiter de son reste.

Le fil de fer était alors détaché, la ficelle fut coupée, la coiffe de papier doré arrachée ; et Huish resta, le gobelet en main, à attendre l’explosion habituelle. Elle ne vint pas. Il souleva le bouchon, du pouce ; toujours sans résultat. Enfin il prit le tire-bouchon et fit effort. Le bouchon sortit tout doucement et presque sans bruit.

— Hallo ! dit Huish. C’est une mauvaise bouteille.

Il versa dans le gobelet un peu de vin : le vin était incolore et inerte. Il le flaira et le goûta.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? fit-il. C’est de l’eau.

Si une fanfare de trompettes avait éclaté à l’improviste à l’entour de ce navire en pleine mer, les trois hommes du carré n’eussent pas été plus abasourdis que par cet accident. Le gobelet passa de main en main : chacun en prit une gorgée, chacun le renifla ; chacun attacha sur la bouteille resplendissante de papier doré le même regard stupéfait que Robinson dut fixer sur l’empreinte de pas ; et leurs esprits se furent vite arrêtés sur une commune appréhension. La différence entre une bouteille de champagne et une bouteille d’eau n’est pas énorme ; une cargaison de l’un et une cargaison de l’autre sont séparées par toute la distance de la richesse à la ruine.

On entama une seconde bouteille. Il y en avait deux caisses toutes prêtes dans la cabine : les deux furent amenées, ouvertes, et essayées. Toujours avec le même résultat : le contenu était toujours incolore et insipide, et mort comme l’eau de pluie dans une barque de pêcheur échouée.

— Fichtre ! dit Huish.

— Voyons celles de la cale ! dit le capitaine, s’essuyant le front d’un revers de main ; et tous trois sortirent du rouf, mornes et le pas pesant.

On réveilla tous les hommes ; deux Canaques furent envoyés en bas, un autre posté au palan ; et Davis, la hache au poing, prit place au bord de l’écoutille.

— L’équipage va savoir, chuchota Herrick.

— Au diable l’équipage ! fit Davis. C’est plus sérieux. Il faut que nous sachions.

Trois caisses furent envoyées sur le pont et éprouvées à tour de rôle ; de chaque bouteille que le capitaine brisait d’un coup de hache, le champagne jaillissait effervescent et mousseux.

— Voyez donc plus bas ? cria Davis aux Canaques de la cale.

Cet ordre fut le signal d’un changement désastreux. L’une après l’autre, les caisses montaient, l’une après l’autre les bouteilles massacrées saignaient de l’eau pure. Plus bas encore, et l’on rencontra une assise où toute velléité de faire illusion avait disparu : plus de marques sur les caisses, plus de fil de fer ni de papier aux bouteilles ; la fraude manifeste s’étalait devant eux, cyniquement.

— En voilà assez de ces bêtises ! dit Davis. Rempilez les caisses dans la cale, Oncle, et jetez la vaisselle cassée à la mer. Suivez-moi, ajouta-t-il, s’adressant à ses coaventuriers, qu’il précéda dans la cabine.