CHAPITRE VI
LES ASSOCIÉS
Chacun prit un côté de la table de roulis. C’était la première fois qu’ils s’y asseyaient ensemble ; mais à cette heure toute idée de différend, tout souvenir de discorde étaient balayés par l’évidence de la ruine commune.
— Messieurs, dit le capitaine après une pause, avec l’air d’un président de réunion publique, messieurs, nous sommes roustis.
Huish éclata de rire.
— Ah ben vrai, elle est d’un calibre supérieur cette blague ! Et ce pauvre Davis, qui croyait avoir fait un si beau coup ! Nous avons volé une cargaison d’eau claire. Ah zut alors !
Et il suffoquait de gaieté.
Le capitaine parvint à s’imposer une ombre de sourire.
— Voici de nouveau le vieux destin, dit-il à Herrick, mais cette fois c’est à coups de pied qu’il a enfoncé la porte.
Herrick hocha la tête, sans plus.
— Ah ! Seigneur, ce que c’est rupin ! ricana Huish. Ce serait vraiment un truc crevant s’il était arrivé à quelqu’un d’autre ! Et qu’est-ce qui nous reste à faire ? Mon œil, hein ! Et avec cette bougresse de goélette, encore ?
— Voilà l’ennui, dit Davis. Il y a en tout cas une chose sûre : il est inutile de charrier ce lest de vieilles bouteilles jusqu’au Pérou. Non, monsieur ! nous sommes dans le jus.
— Ah vrai, et le marchand ? cria Huish ; celui qui a fait cet embarquement ! Il aura des nouvelles par le brigantin-courrier ; et il croira comme de juste que nous allons tout droit à Sydney.
— Oui, il sera embêté, le marchand, dit le capitaine. Au fait, ça explique l’équipage canaque. Si on veut perdre un navire, rien de mieux, pour ce qui me concerne, qu’un équipage canaque. Mais un fait reste inexplicable : pourquoi faisaient-ils route aussi bas que Tahiti.
— Mais pour le perdre, mon bébé ! dit Huish.
— Vous êtes malin, vous, dit le capitaine. Il ne s’agit pas de perdre une goélette, il s’agit de la perdre sur sa route. Vous avez l’air de croire que les assureurs n’ont pas assez de jugeote pour se garer de la pluie.
— Eh bien, dit Herrick, je puis vous dire – non sans crainte – pourquoi ils sont venus si loin dans l’est. Je l’ai su par Oncle Ned. Il paraît que ces deux pauvres diables, Wiseman et Wishart, ont été ivres de champagne dès le début – et qu’ils sont morts ivres pour finir.
Le capitaine baissa les yeux vers la table.
— Ils gisaient chacun sur sa couchette, ou restaient ici dans ce damné carré, poursuivit-il, avec une agitation croissante – à s’emplir la panse de cette maudite drogue, jusqu’au jour où ils prirent la maladie. Et quand ils furent plus mal et que la fièvre monta, ils burent davantage. Ils étaient couchés ici à geindre et à hurler, et ivres et mourants à la fois. Ils ne savaient pas où ils étaient, ça leur était bien égal. Ils ne relevaient même pas le soleil, paraît-il.
— Ils ne relevaient pas le soleil ? exclama le capitaine, en levant les yeux. Sainte pourriture ! quelle clique !
— Eh bien, ça n’émeut guère bibi ! lança Huish. Qu’avons-nous de commun avec Wiseman et cette autre andouille ?
— Beaucoup de choses, dit le capitaine. Nous sommes leurs héritiers, je suppose.
— Il est fameux, l’héritage ! dit Huish.
— Eh bien, je ne sais pas trop, répliqua Davis. Selon moi, il pourrait être pire. Il ne vaut pas ce que la cargaison aurait pu valoir, du moins pas argent comptant. Mais je vais vous dire à quel chiffre on peut l’évaluer, selon moi. Il vaut selon moi jusqu’au dernier dollar de l’individu de Frisco.
— Halte, dit Huish. Laissez-moi respirer. Comment ça ? de l’arbitrage ?
— Eh bien, garçons, reprit le capitaine, qui avait recouvré son assurance, Wiseman et Wishart devaient être payés pour échouer cette vieille goélette avec sa cargaison. Nous allons échouer la goélette comme il faut, et je fais mon affaire de ce que nous soyons payés. Que devaient recevoir Wiseman et Wishart ? Je l’ignore. Mais Wiseman et Wishart s’étaient mis d’eux-mêmes dans cette affaire, ils y étaient pour leur compte. Or nous y sommes de bonne foi, c’est par hasard que nous sommes tombés dessus ; et ce marchand n’a plus qu’à casquer, et je veillerai à ce qu’il casque dur. Non, monsieur, il y a quand même de l’étoffe dans ce fichu Farallone, après tout !
— Ça va, cap’ ! exclama Huish. Droite la barre ! Avant partout ! Tiens bon ! Voilà votre manœuvre pour la finance ! Que je crève si je ne préfère pas cette affaire-ci à l’autre.
— Je ne comprends pas, dit Herrick. Je vous prie vraiment de m’excuser ; mais je ne comprends pas.
— Eh bien voici, Herrick, dit Davis. J’ai d’abord un mot à vous dire sur un autre sujet, et il est bon que Huish l’entende aussi. C’en est fini de cette histoire de gâchis, pour laquelle nous vous demandons pardon net et franc. Nous avons à vous remercier de tout ce que vous avez fait pour nous tandis que nous faisions les porcs ; vous nous trouverez à l’avenir changés du tout au tout ; et quant au vin que nous vous avons volé, je le reconnais, j’en ferai le compte et verrai à ce qu’il vous soit payé. On ne peut mieux dire, je crois. Mais ce que je veux vous faire comprendre est ceci. L’autre jeu était risqué. Le nouveau est aussi sûr que de tenir une boulangerie viennoise. Nous allons mettre ce Farallone vent arrière et courir jusqu’à nous trouver bien sous le vent de notre point de départ et à juste distance au vent de quelque autre endroit où il y ait un consul américain. Le Farallone s’en va par le fond, et ni vu ni connu ! Un jour ou deux dans la chaloupe ; le consul nous remballe chez nous, aux frais de l’Oncle Sam, à Frisco ; et si ce marchand n’aboule pas les dollars, on en reparlera !
— Mais je croyais, commença Herrick ; et puis il s’interrompit : Oh ! allons plutôt au Pérou !
— Ma foi, si vous allez au Pérou pour votre santé, je n’ai rien à dire, répliqua le capitaine. Mais pour quelle autre sacrée ombre de raison vous pouvez bien avoir envie d’y aller, je n’y vois que du feu. Nous n’avons pas besoin d’y aller avec cette cargaison, je ne crois pas que les vieilles bouteilles soient nulle part un article très demandé ; en tout cas ; je parierais, jusqu’à mon dernier cent, que ce n’est pas au Pérou. Il a toujours été douteux que nous puissions vendre la goélette ; je ne l’ai jamais réellement espéré, et maintenant je suis certain qu’elle ne vaut pas un radis ; son défaut, je l’ignore, mais je sais qu’elle en a un, sans quoi elle ne serait pas ici avec ce truc dans le ventre. D’autre part, si nous la perdons, et que nous atterrissions au Pérou, à quoi cela nous avance-t-il ? Nous ne pouvons pas plus avouer la perte, que la raison pourquoi nous sommes arrivés au Pérou. Dans ce cas, le marchand ne peut toucher l’assurance ; fort probablement il fait faillite ; et nous voyez-vous tous les trois à la côte, à Callao ?
— Il n’y a pas d’extradition, là, dit Herrick.
— Juste, mon fils, et nous tenons à être extradés, reprit le capitaine. Quel est notre but ? Il nous faut trouver un consul qui nous extrade jusqu’à San Francisco, devant la porte du bureau de ce marchand. À mon idée, Samoa ferait un centre d’opérations convenable. Ça se trouve en plein sous le vent ; les États y ont un consul, et les vapeurs de Frisco y font escale, en sorte que nous nous embarquerions pour rentrer tout droit et voir un peu ce marchand.
— Samoa ? dit Herrick. Il nous faudra une éternité pour y arriver.
— Oh, avec un bon vent… dit le capitaine.
— Pas de crainte au sujet du livre de bord, hein ? demanda Huish.
— Non, monsieur, dit Davis. Légères brises et vents contraires. Grains et calmes plats. Route à l’estime : cinq milles. Rien de particulier. Pompes en action. Et recopier le baromètre et le thermomètre d’après le voyage de l’an dernier. « Jamais vu traversée pareille, dira-t-on au consul. J’ai pensé me trouver à court. » Il n’acheva pas. — Dites, reprit-il, et il s’arrêta encore. – Je vous demande pardon, Herrick, ajouta-t-il avec une humilité non feinte, mais avez-vous noté la consommation des vivres ?
— Si l’on m’avait dit de le faire, je l’aurais fait, comme le reste, au mieux de mes faibles talents, dit Herrick. En fait, le coq se servait à son gré.
Davis baissa les yeux vers la table.
— C’est que j’ai calculé juste, voyez-vous, dit-il enfin. Il s’agissait avant tout de déguerpir de Papeete avant que le consul pût se raviser. Mieux vaut, je crois, que j’aille me rendre compte.
Il se leva de table et s’enfonça, muni d’une lampe, dans la soute aux provisions.
— Voilà encore un autre écrou qui flanche, fit remarquer Huish.
— Mon ami, dit Herrick, en un brusque retour d’animosité, c’est encore votre quart sur le pont, et aussi à la roue, sans nul doute ?
— Nous aimons décidément le battage, mon chou ? dit Huish. Éloignez-vous de cet habitacle. À la roue, sans nul doute… Ouais.
Il alluma un cigare avec ostentation, puis, les mains dans les poches, arpenta la coursive.
Au bout d’un laps de temps singulièrement bref, le capitaine reparut. Sans regarder Herrick, il appela Huish et s’assit.
— Eh bien, commença-t-il, j’ai fait un relevé… approximatif. Il s’arrêta, comme si quelqu’un devait venir à son secours ; et personne ne le faisant, mais tous les deux au contraire le fixant avec une inquiétude évidente, il reprit d’une voix qui s’embarrassait : — Eh bien, ça ne peut pas marcher. Nous n’y arriverons pas, voilà le fait brutal. J’en ai autant de regret que vous, et plus. Mais la farce est jouée. Impossible de songer à Samoa. Je doute que nous puissions atteindre le Pérou.
— Q’ s’ que ça signifie ? interrogea Huish, brutalement.
— Je n’en sais rien moi-même, répondit le capitaine. J’ai calculé juste, je vous l’ai dit ; mais ce qui s’est passé, non, ça me la coupe ! C’est à croire que le diable s’en est mêlé. Il faut que ce coq soit un bandit de la pire espèce. Douze jours seulement ! Non, c’est fou. Je reconnais bien que j’ai compté un peu trop juste pour la farine. Mais le reste ! – ô mon pays ! Jamais je ne comprendrai. Il y a eu plus de gaspillage sur ce bateau de deux sous qu’il n’y en a sur un transatlantique.
Il jeta un coup d’œil sur ses compagnons : leurs mines sombres ne promettaient rien de bon ; il recourut à la colère.
— Attendez un peu que je dose son fait à ce coq, beugla-t-il, en abattant son poing sur la table. Je lui en dirai, à ce fils de garce, plus qu’il n’en a jamais entendu de sa vie. Il attrapera mon poing sur la…
— Vous ne toucherez pas du bout du doigt cet homme, dit Herrick. C’est vous le responsable, et vous le savez. Lâchez un sauvage dans votre magasin aux provisions, vous savez ce qui en résulte. Je ne permettrai pas que cet homme soit molesté.
On peut se demander quel accueil Davis réservait à ce défi ; mais il fut prévenu par un nouvel assaillant.
— Eh ben vrai ! graillonna Huish, vous êtes un chouette capitaine ! Vous êtes un capitaine crevant ! Faut plus me la faire avec vos boniments, John Davis : je vous connais à cette heure, vous êtes à peu près aussi utile qu’une sacrée marionnette ! Ah ! vous « ne savez pas », vraiment ? Ah ! ça vous « la coupe », tiens ? Ah, je vous crois ! Comme si vous n’étiez pas à gueuler tout le temps après de nouvelles conserves ? Combien de fois vous ai-je entendu renvoyer tout le sacré dîner et dire à l’homme de le flanquer aux ordures ? Et le déjeuner ? Hein, mon salaud, déjeuner pour dix, et vous faisiez du pétard parce que ça ne suffisait pas ! Et maintenant vous « ne savez pas vous-même » ! Que je crève s’il n’y a pas de quoi écrire une lettre d’injures à Dieu ! Ah ! filez doux, John Davis ; ne rouspétez pas contre moi ; je suis mauvais.
Davis semblait frappé d’hébétude ; on eût même pu croire qu’il n’entendait pas, mais la voix du commis résonnait dans le carré comme celle d’un cormoran parmi les écueils du rivage.
— Ça suffit, Huish, dit Herrick.
— Ah, voilà que vous prenez son parti, vous ? avec vos grands airs de poseur qui se fiche du monde ! Eh bien, prenez-le. Et venez-y tous les deux. Mais pour John Davis, qu’il ouvre l’œil ! Il m’a frappé le premier soir à bord, et je n’ai jamais reçu un coup dont je ne me sois vengé. Il faut qu’il se mette à deux genoux et me demande pardon. C’est mon dernier mot.
— Je suis avec le capitaine, dit Herrick. Cela fait deux contre un, deux braves gens ; et tout l’équipage me suivra. J’espère bien mourir avant peu ; mais je ne vois aucun inconvénient à vous tuer d’abord. Je le préférerais même ; je le ferais sans plus de remords que si je clignais de l’œil. Prenez garde… prenez garde, mon petit marmouset !
Il avait lancé ces mots avec une haine si marquée, et si remarquable, que Huish en demeura stupide, et que l’humilié Davis releva la tête et considéra son défenseur. Quant à Herrick, les émotions et les désappointements successifs de la journée l’avaient laissé entièrement démoralisé ; il ressentait une chaleur subtile, une fièvre agréable ; son crâne lui semblait vide, les yeux lui cuisaient au moindre mouvement, il avait la gorge sèche comme un biscuit ; cet homme du caractère le moins agressif était prêt alors à tuer ou se faire tuer avec la même indifférence.
D’ailleurs, le gant était jeté, et le combat engagé ; le premier à parler devait susciter un dénouement immédiat : chacun le sentait et tous hésitaient ; et les secondes s’égrenaient à la pendule du carré, et le trio demeurait toujours immobile et muet.
Alors survint une interruption, bienvenue comme les fleurs en mai.
— Terre ! cria une voix sur le pont. Terre à bâbord.
— Terre ! s’exclama Davis, en se dressant d’un bond. Comment ça ! Il n’y a pas de terre par ici.
Et comme on s’enfuirait hors de la chambre d’un homme assassiné, tous trois sortirent du rouf en courant et laissèrent derrière eux leur querelle non vidée.
Le ciel se dégradait jusqu’au niveau de la mer en une blancheur opaline ; la mer, insolemment bleue, d’un bleu d’encre, étalait tout autour d’eux le cercle uniforme de l’horizon. Ils avaient beau le scruter, même l’œil exercé du capitaine Davis n’y pouvait discerner la plus légère interruption. Au zénith, quelques filaments de nuages se dissolvaient lentement ; et près de la goélette, comme autour du seul point attirant, un oiseau des tropiques, blanc comme un flocon de neige, planait et tournoyait en déployant par instants la longue penne vermillon de sa queue. À part la mer et le ciel, rien.
— Qui a crié terre ? interrogea Davis. S’il y a un garçon qui s’amuse à se payer ma tête, je vais lui apprendre à rigoler !
Mais Oncle Ned se contenta de désigner un point de l’horizon où une irisation verdâtre et vaporeuse flottait comme une fumée au bas des cieux pâles.
Davis l’examina à la longue-vue et puis regarda le Canaque.
— Appelez ça terre ? dit-il. Ma foi, vous en savez plus long que moi.
— Une fois longtemps passé, dit Oncle Ned, je voir Anaa tout de même, cela quatre, cinq heures avant nous arriver. Cap’taine il dire soleil descendre, soleil monter, il dire lagon tout comme miloil.
— Tout comme quoi ? demanda Davis.
— Miloil, monsieur, dit Oncle Ned.
— Ah, oui ! miroir, dit Davis. Je comprends : reflet du lagon. Après tout, c’est bien possible, mais c’est la première fois que j’en entends parler. Dites, allons voir la carte.
Ils regagnèrent le carré et trouvèrent la position de la goélette bien à l’ouest de l’archipel, au milieu d’une étendue de papier blanc.
— Là ! vous voyez bien, dit Davis.
— Et pourtant je doute, répliqua Herrick ; j’ai comme une idée qu’il y a quelque chose là-dessous. Je vous dirai d’ailleurs, capitaine, que cette histoire de reflet est exacte : j’en ai entendu parler à Papeete.
— Dans ce cas, passez-moi le Findlay(25), dit Davis. Je ne veux rien négliger. Une île viendrait fort à point, dans notre situation.
On lui tendit l’énorme tome, à la reliure disloquée, selon la règle des Findlays, et il chercha l’endroit et se mit à parcourir le texte, lisant tout bas et tournant les pages avec un doigt humecté.
— Hello ! lança-t-il. Qu’est-ce que c’est que ça ?
Et il lut à voix haute : « Île nouvelle. Selon M. Delille, cette île, que, dans un intérêt privé, l’on chercherait à garder secrète, serait située par 12° 49’ 10” lat. S. et 137° 6’ long. W. Confirmant la position susdite, le commodore Matthews, du royal Scorpion, affirme l’existence d’une île par 12° 0’ lat. S et 137° 16’ long. W. Il doit s’agir de la même île, si toutefois elle existe, ce qui est très douteux et absolument contesté par les marchands des mers du Sud. »
— Couillonnade ! lâcha Huish.
— C’est plein de conditionnel, dit Herrick.
— C’est tout ce que vous voudrez, s’écria Davis, mais ça y est. C’est l’endroit pour nous, il n’y a pas d’erreur.
— Que dans un intérêt privé l’on chercherait à garder secrète, lut Herrick par-dessus son épaule. Qu’est-ce que ça peut bien signifier ?
— Ça doit signifier des perles, dit Davis. Une île à perles, dont le gouvernement ne sait rien ? Ça me fait l’effet d’une propriété à la hauteur. Supposons même que ça ne signifie rien. Supposons que c’est une île, pas plus ; j’imagine que nous pourrons faire le plein de poisson, et de cocos, et de choses indigènes, et réaliser le plan Samoa haut la main… Combien de temps, disait-il, qu’il fallait compter avant de relever Anaa ? Cinq heures, je crois ?
— Quatre ou cinq, dit Herrick.
Davis s’avança jusqu’au seuil.
— Quelle brise aviez-vous cette fois où vous avez atterri à Anaa, Oncle Ned ? demanda-t-il.
— Six ou sept nœuds, répondit le Noir.
— Trente ou trente-cinq milles, dit Davis. Grand temps de réduire la toile, en ce cas. Si c’est une île, nous n’avons pas besoin d’aller buter le nez contre dans l’obscurité ; et si ce n’est pas une île, nous pouvons passer au travers tout aussi bien de jour. Pare à virer ! hurla-t-il.
Et la goélette mit le cap sur cette illusoire lueur du ciel, qui déjà commençait à pâlir et à diminuer de grandeur, comme la buée de l’haleine s’évanouit sur un carreau de vitre. En même temps on serra les ris des basses voiles à plat.