CHAPITRE VII
LE PÊCHEUR DE PERLES
Vers quatre heures du matin, comme le capitaine était assis sur la lisse avec Herrick, ils entendirent s’élever devant eux, au sein de la nuit, la voix des brisants. Tous deux se dressèrent d’un bond et furent tout yeux et tout oreilles. Le bruit était continu, tel le passage d’un train ; on n’y percevait ni haut ni bas ; une minute après l’autre, l’océan se brisait avec une puissance égale contre l’île invisible ; et à mesure que le temps s’écoulait, et que Herrick attendait en vain une modification dans le volume de ce roulement, une sensation d’éternité s’imposait à son esprit. À un œil expérimenté, l’île même se décelait par une série de taches réparties au bas du ciel étoilé. Et la goélette fut mise en panne et l’on resta sur le qui-vive jusqu’au jour.
Il n’y avait pour ainsi dire pas de brume matinale. Une clarté parut à l’est ; puis ce fut un lavis d’une teinte exquise, subtile et indicible, entre pourpre et argent ; et puis des braises en ignition. Celles-ci scintillèrent d’abord au ras de la mer, puis parurent s’aviver et s’obscurcir et s’élargir ; on eût dit qu’une étincelle venait de prendre et se communiquer au bord inférieur de quelque massive et quasi incombustible tenture murale, sans que la salle elle-même fût vraiment menacée. Peu après néanmoins, tout l’orient irradiait d’or et d’écarlate, et la lumière du jour emplit la voûte du ciel.
L’île – l’île non découverte et niée – était à cette heure devant eux et toute proche ; et Herrick s’avoua que jamais il n’avait rêvé spectacle plus étrange et exquis. La plage était d’un blanc parfait, la barrière continue des arbres, d’un vert sans pareil ; la terre avait peut-être dix pieds d’élévation, les arbres trente de plus. Çà et là, tandis que la goélette longeait la côte vers le nord, le bois s’interrompait ; et la vue plongeait sans obstacle par-dessus la mesquine bande de terre (comme on regarde par-dessus un mur) sur le lagon intérieur – et sans obstacle encore par-dessus le lagon jusqu’à l’autre bord de l’atoll alignant son crayonnage d’arbres sur le ciel matinal.
Herrick s’ingéniait à trouver des comparaisons. L’île était comme le bord d’une vaste cuve submergée ; elle était comme le talus d’un chemin de fer annulaire où aurait poussé un bois : elle semblait si mince parmi le tumulte des brisants, si frêle et jolie qu’il n’eût pas été surpris de la voir s’enfoncer et disparaître sans bruit, et les ondes se refermer sans rides sur sa disparition.
Cependant, le capitaine, juché dans les barres de flèche, et la lunette à la main, inspectait les quatre points cardinaux, épiait des indices d’habitation. Mais l’île se déployait sans fin, par segments allongés en indéfinis promontoires, où l’on n’apercevait toujours ni maison ni homme ni fumée. Ici, une multitude d’oiseaux de mer s’essoraient et papillotaient, et pêchaient dans les eaux bleues ; et là, sur des milles et des milles, la frange de cocotiers et de pandanus s’étalait déserte, offrant ses délicieux bosquets verts à d’inexistants promeneurs, et le silence de mort était rompu par le seul roulement de la mer.
La brise était très légère, la vitesse du bateau faible, la chaleur intense. Le pont brûlait sous les pieds, le soleil flambait très haut, d’airain, dans un ciel d’airain ; la poix bouillonnait dans les coutures, et les cerveaux dans leurs boîtes crâniennes. La surexcitation de nos trois aventuriers leur rongeait les moelles comme une fièvre. Ils chuchotaient, désignaient de la tête ou du doigt, se parlaient à l’oreille, avec un bizarre instinct de discrétion, en approchant comme des espions et des voleurs de cette île suspecte ; et il n’était pas jusqu’à Davis, qui, perché dans ses barres, ne donnât ses ordres de préférence par gestes. Les hommes subissaient la contagion de ce mutisme, comme des chiens, sans comprendre ; et parmi le tonnerre de tant de milles de brisants, c’était un bateau silencieux qui approchait d’une île vide.
Enfin, une brèche apparut dans cette interminable chaussée. D’un côté s’allongeait un éperon de corail ; de l’autre un massif d’arbres élevés barrait la vue ; entre les deux s’ouvrait l’embouchure de l’énorme bassin. Deux fois par jour l’océan se pressait dans cet étroit orifice et s’amassait entre les frêles murailles ; deux fois par jour, lors du jusant, la surabondance formidable des eaux s’échappait forcément par là. Quand le Farallone s’y présenta, c’était l’heure du flux. Comme mues par l’instinct qui ramène le pigeon voyageur à son point de départ, les eaux gagnaient le vaste réceptacle, dépassaient en tournoyant le goulet, où elles se paraient de tons merveilleux, liquides et soyeux, pour aller ensuite emplir jusqu’au bord la mer intérieure. La goélette se présenta courant au plus près, et fut saisie par le flot et emportée comme un jouet. Elle glissait ; elle volait ; un instant l’ombre fugitive des palmiers du rivage se projeta sur le pont ; le fond du chenal fut visible une seconde et disparut aussitôt ; l’instant d’après, elle voguait à la surface du lagon, et dessous, enfermés dans la transparence liquide, par myriades folâtraient les poissons multicolores ; par myriades s’étalaient au fond les pâles fleurs du corail.
Herrick était émerveillé. Dans la joie du spectacle, il oubliait le passé et le présent ; il oubliait la menace de la prison, et de la famine ; il oubliait que les expédients les plus hasardeux l’avaient conduit à cette île. Un banc de poissons, aux couleurs de l’arc-en-ciel, et à becs de perroquets, se leva dans l’ombre de la goélette, et en sortit pour chatoyer au soleil sous-marin. Ils étaient beaux comme des oiseaux, et leur passage muet lui donna l’impression d’un songe.
Cependant, sous les yeux de Davis en vigie, le lagon déployait toujours ses eaux désertes, et la succession indéfinie des arbres du rivage se dévidait comme une ligne de loch. Et il n’y avait toujours pas trace d’habitation. Dès son entrée, la goélette s’était dirigée vers le nord, où l’eau semblait plus profonde ; et elle allait maintenant dépasser le haut massif d’arbres qui s’élevait de ce côté du chenal et empêchait de voir plus loin. Sur toute l’étendue des rivages bas de l’île, il ne restait plus que cette baie à découvrir. Et tout à coup le rideau se leva : devant eux, un havre étroitement caché apparut, et ils virent, muets de surprise, les demeures des hommes.
L’apparition, ainsi instantanément révélée aux gens du Farallone, ressemblait moins à une ville qu’à une importante ferme rurale, avec son hameau annexe : une longue série de magasins et de hangars ; isolée d’un côté, une maison d’habitation à véranda profonde ; de l’autre, une douzaine de cases indigènes ; une bâtisse pourvue d’un clocheton, grossière tentative architecturale qui avait la prétention d’être une chapelle ; par-devant, sur la plage, quelques lourdes embarcations tirées à sec, et une jetée de madriers s’avançant parmi les eaux sans profondeur du lagon tiède. Sur le musoir de la jetée se déployait à un mât de pavillon l’étamine rouge d’Angleterre.
Par-derrière, sur les côtés et par-dessus, le même bois touffu de palmiers qui avait d’abord masqué la colonie prolongeait son toit bruissant de verts éventails, qui se tordaient et se froissaient très haut et modulaient tout le jour leur chant argentin dans le vent. On avait l’impression indéfinie mais certaine que ce lieu était habité, mais il y régnait une atmosphère d’abandon presque funèbre : on ne voyait pas une forme humaine circuler entre les cases, d’où ne s’élevait aucun bruit humain de travail ou de jeu. Seule, au haut de la grève et tout auprès du mât de pavillon, une femme de taille démesurée, blanche comme neige, désignait quelque chose de son bras tendu. Un regard plus attentif montrait en elle un morceau de sculpture navale, la figure de proue d’un navire qui avait longtemps oscillé et plongé parmi tant de lames déferlantes, et qui, maintenant déposée à terre, servait d’enseigne et de génie titulaire à cette ville abandonnée.
Le Farallone se laissait porter par la brise ; le vent, d’ailleurs, était plus fort ici que dehors, sous l’abri de la terre ; les paysages successifs se déroulaient devant la goélette avec l’abondance d’un panorama. Le langage du pavillon était clair : ce n’était pas le trophée minable et déteint qui s’est arraché à force de battre contre son poteau, et de claquer sur la désolation ; et, le confirmant, on pouvait distinguer, dans l’ombre profonde de la véranda, un étincellement de cristaux et une blancheur de nappe. Si, comme il le semblait, la figure de proue, avec son geste figé et sa pâleur lépreuse, régnait seule sur ce hameau, ce n’était guère depuis longtemps. Des mains avaient été actives, des pas avaient foulé ces lieux, depuis moins d’une heure. Ceux du Farallone en étaient sûrs ; leurs yeux fouillaient l’ombre dense des palmes, d’où peut-être on les épiait ; à supposer que la force de l’attention en fût capable, leurs regards eussent transpercé les murs des bâtiments ; et il leur vint, durant ces secondes d’anxiété, une persuasion quasi intolérable qu’on les observait et qu’on se jouait d’eux.
La pointe extrême des palmiers qu’ils venaient de dépasser enfermait une crique, qui resta invisible aux gens du bord jusqu’au dernier moment ; et de cette crique, une chaloupe s’avança soudain à vive allure, et une voix héla :
— Ohé ! de la goélette ! Dirigez-vous sur le môle ! Encore deux encablures, et vous aurez vingt brasses d’eau et un fond de bonne tenue.
La chaloupe était montée par deux hommes basanés en étroits kilts bleus. L’homme qui venait de parler tenait la barre, vêtu du costume blanc habituel aux tropiques ; un chapeau à larges bords ombrageait son visage ; mais on pouvait distinguer qu’il était solidement bâti, et le timbre de sa voix décelait un gentleman. Nul doute, par ailleurs, que le navire eût été aperçu au large depuis un moment, et que les habitants se fussent préparés à le recevoir.
Machinalement, les ordres furent exécutés, et la goélette prit son mouillage. Les trois aventuriers se réunirent derrière le rouf et attendirent, le pouls galopant et le cerveau entièrement vide, l’arrivée de cet étranger, si grosse, peut-être, de conséquences. Ils n’avaient aucun plan, aucune histoire prête ; ils n’avaient pas le loisir d’en forger une ; pris la main dans le sac, il leur restait à courir la chance. Toutefois, un espoir tempérait cette crainte. L’île n’étant pas déclarée, il était impossible que cet homme pût occuper une situation qui le mît à même d’exiger leurs papiers. Bien plus, si le Findlay disait vrai, comme il paraissait de plus en plus probable, cet homme était le représentant des « intérêts privés » ; il ne devait pas voir leur venue sans inquiétude ; et peut-être (insinuait l’espérance) ne demanderait-il pas mieux que d’acheter leur silence.
La baleinière accostait alors le navire ; et ils purent enfin reconnaître à quelle sorte d’homme ils avaient affaire. C’était un grand gaillard, haut de six pieds quatre pouces, et d’une carrure proportionnée, mais dont les muscles semblaient relâchés par une indolence plus grande que de la simple langueur. Mais son œil était là pour corriger cette impression : œil d’un éclat et d’une douceur insolites, sombre comme la houille et semé de paillettes plus brillantes que la topaze ; œil incomparablement sain et viril, œil qui mettait en garde contre la colère impétueuse de son possesseur. Son teint, naturellement foncé, s’était basané sur l’île au point qu’il se différenciait à peine de celui d’un Tahitien ; seuls ses allures et ses gestes, et la vigueur qu’ils cachaient, comme le feu dans le silex, trahissaient l’Européen. Il était vêtu d’un complet blanc de coupe impeccable ; son voile et sa cravate étaient de soie aux couleurs tendres ; sur le banc, à côté de lui, reposait une carabine Winchester.
— Le docteur est-il à bord ? lança-t-il en montant. Le docteur Symonds ? Vous ne le connaissez pas ? Le Trinity Hall non plus ? Ah !
Il ne semblait pas étonné, il affectait plutôt de l’être, par politesse ; mais son œil se posa tour à tour sur chacun des trois hommes avec une insistance quasi féroce.
— Ah ! voilà ! dit-il, il y a erreur, sans doute, et je dois vous demander à quoi je suis redevable du plaisir… ?
Il était alors sur le pont, mais il avait l’art de se rendre inaccessible ; le plus trivial bon gars, aux trois quarts ivre, se fût abstenu de la moindre liberté ; et pas un des aventuriers ne se hasarda même à lui tendre la main.
— Eh bien, dit le capitaine, m’est avis qu’on peut appeler cela un hasard. Nous avions entendu parler de votre île, et lu dans l’Annuaire cette phrase au sujet des intérêts privés, comprenez-vous ; aussi, en voyant le lagon reflété dans le ciel, nous avons mis le cap droit dessus, et nous voici.
— S’père qu’y a pas d’indiscrétion ? dit Huish.
L’étranger considéra Huish avec un air de légère surprise, et détourna les yeux avec affectation. On ne pourrait imaginer mutisme plus offensant.
— Votre venue ici pourrait me convenir fit-il. Ma goélette personnelle est en retard, et je pourrais me servir de vous en attendant. Accepteriez-vous du fret ?
— Ma foi, je le suppose, dit Davis. Cela dépend.
— Je m’appelle Attwater, continua l’étranger. Vous êtes, je présume, le capitaine ?
— Oui, monsieur. Je suis le capitaine de ce navire : capitaine Brown.
— Eh ben, dites un peu, fit Huish, mieux vaut le dire tout de suite. Il commande sur le pont, c’est vrai, mais pas en bas. En bas, nous sommes tous égaux ; nous avons tous une part dans l’entreprise ; pour ce qui est des affaires, je vaux autant que lui ; et voici ce que je propose : allons dans le carré boire un coup, et jaspiner là-dessus entre copains. Nous avons du chouette pétillant, ajouta-t-il, avec un clin d’œil.
La présence du gentleman éclairait comme un flambeau la vulgarité du commis ; et d’instinct Herrick, comme on se gare d’une blessure, se hâta de l’interrompre.
— Je m’appelle Hay, dit-il, puisque nous en sommes aux présentations. Nous serions fort heureux si vous acceptiez de nous faire visite.
Attwater se pencha vivement vers lui :
— De l’Université ? dit-il.
— Oui, Merton, dit Herrick, et l’instant d’après il était rouge pourpre de son indiscrétion.
— Je suis de l’autre série, dit Attwater. Trinity Hall, Cambridge, j’ai donné à ma goélette le nom du vieux bahut. Ma foi, l’endroit est singulier de même que la compagnie, pour notre rencontre, monsieur Hay, poursuivit-il, avec une impolitesse désinvolte à l’égard des autres. Mais répétez-moi… Je demande pardon à ce monsieur, je n’ai pas très bien saisi son nom.
— Je m’appelle ’Uish(26), monsieur, répliqua le commis, rougissant à son tour.
— Ah ! dit Attwater.
Et puis, se tournant vers Herrick :
— Confirmez-vous l’éloge que fait de votre cuvée M. Wish ? ou dois-je l’attribuer à l’ingénu débordement de son lyrisme naturel ?
Herrick était embarrassé ; la velouteuse brutalité de leur hôte l’avait fait rougir ; de se voir accepté comme un égal et les autres aussi délibérément ignorés, lui plut d’abord malgré lui, et fit ensuite passer dans ses veines une onde de colère.
— Je ne sais, dit-il. Ce n’est que du Californie ; je le crois passable.
Attwater parut se décider.
— Eh bien donc, voici : vous trois, messieurs, viendrez à terre ce soir et apporterez avec vous un panier de vin ; je ferai en sorte de trouver le solide. Et, entre parenthèses, il y a une question que j’aurais dû vous poser en montant à bord : avez-vous déjà eu la petite vérole ?
— Pas personnellement, dit Herrick. Mais la goélette l’a eue.
— Des décès ? fit Attwater.
— Deux, répondit Herrick.
— Oui, c’est une terrible maladie, reprit Attwater.
— Vous avez eu des décès ? demanda Huish ici sur l’île.
— Vingt-neuf, dit Attwater, vingt-neuf décès et trente et un cas, sur les trente-trois âmes de l’île… Voilà une singulière façon de compter, n’est-ce pas, monsieur Hay ? Des âmes ! Je ne prononce jamais le mot sans effroi.
— Ah ! c’est donc pour ça que tout est désert ? dit Huish.
— C’est pour cela, monsieur Wish, dit Attwater ; c’est pour cela que la maison est vide, et le cimetière plein.
— Vingt-neuf sur trente-trois ! s’écria Herrick. Mais quand il a fallu les enterrer… ou bien vous êtes-vous fatigués d’enterrer ?
— Presque, dit Attwater ; du moins un jour arriva où nous y renonçâmes. Il y avait cinq morts ce matin-là, et treize mourants, et personne en état de se mouvoir que le fossoyeur et moi. Nous tînmes conseil de guerre, jetâmes les… bouteilles vides… au lagon, où elles furent… enterrées.
Il jeta un regard derrière lui, sur l’eau étincelante.
— Alors, c’est entendu, vous venez dîner ? Mettons à six heures et demie ? Vous serez si aimables !
Sa voix, en prononçant ces phrases conventionnelles, prit l’accent faux de la mondanité et Herrick suivit inconsciemment son exemple.
— Nous serons certainement très honorés, dit-il ; à six heures et demie ? Avec tous nos remerciements.
Car ma voix s’est mise au diapason du canon
Qui ébranle les profondeurs marines quand le combat est commencé.
cita Attwater, avec un sourire, qui fit place aussitôt à une solennité mortuaire.
— J’attendrai spécialement M. Wish, continua-t-il. Monsieur Wish, j’espère que vous avez bien saisi l’invitation.
— Je vous crois, mon petit, répliqua le jovial Huish.
— C’est donc bien réglé et bien entendu, n’est-ce pas ? dit Attwater. M. Wish et le capitaine Brown à six heures trente sans faute, et vous, Hay, à quatre heures précises.
Et il appela sa chaloupe.
Durant tout cet entretien, une foule de pensées anxieuses avaient fondu sur le capitaine. Il n’était pas de rôle pour lequel la nature l’eût mieux doué que celui du jovial capitaine marin. Mais ce jour-là, il était taciturne et distrait. Ceux qui le connaissaient auraient vu qu’il ne perdait pas une seule syllabe, et qu’il les soupesait et les éprouvait chacune au trébuchet. Il eût été difficile de définir le regard, froid, attentif et menaçant, tel celui d’un homme qui rumine un projet, dont il étudiait leur hôte sans méfiance ; ce regard allait et venait, il s’éclipsait ; il était parfois si léger que Herrick lui-même se reprochait comme puériles ses suppositions ; ou bien il était si net et appuyé qu’il révélait ses mauvais desseins pour ainsi dire jusqu’au dernier cheveu de sa tête.
Il s’éveilla alors, comme en sursaut.
— Vous parliez de fret ? dit-il.
— Vraiment ? fit Attwater. Bah, ce n’est pas le moment d’en parler.
— Votre goélette personnelle est en retard, si j’ai bien compris ? continua le capitaine.
— Vous avez parfaitement bien compris, capitaine Brown, dit Attwater. Trente-trois jours de retard aujourd’hui, à midi.
— Elle va et vient, hé ? elle fait la navette entre ici et ?… insinua le capitaine.
— Précisément. Tous les quatre mois : trois voyages par an.
— Vous l’accompagnez quelquefois ? interrogea Davis.
— Non pas, on reste ici, dit Attwater. On a beaucoup de besogne.
— Ah, vous restez ici ? exclama Davis. Encore longtemps, dites ?
— Encore longtemps, ô Seigneur, dit Attwater, avec une gravité parfaite et sévère… Mais c’est peu probable, ajouta-t-il en souriant.
— Non, je ne pense pas, dit Davis. Non, je suppose que non. Pas avec vos pénates autour de vous, et dans un endroit aussi commode. Car c’est un endroit joliment commode, dit-il, avec un regard circulaire.
— L’endroit, comme vous avez l’indulgence de le reconnaître, n’est pas totalement dépourvu d’agrément, répliqua l’autre.
— De la nacre, je suppose ?
— Oui, il y a eu de la nacre.
— C’est une fameuse grosse bêtasse de lagon, dit le capitaine. Y a-t-il un… est-ce que la pêche… la pêche est-elle toujours ce que vous appelleriez bonne ?
— Je ne sais si je la qualifierais jamais de quelque manière, dit Attwater, puisque vous m’obligez à cet aveu.
— Il y a des perles aussi ? dit Davis.
— Des perles aussi.
— Ma foi, je renonce, lâcha Davis dans un rire qui sonnait faux comme un jeton. Si vous ne voulez pas parler, ne parlez pas, et voilà tout.
— Il n’y a plus aucune raison pour que j’affecte la moindre discrétion au sujet de mon île, répliqua Attwater ; cette raison a disparu avec votre arrivée ; et je suis assuré, en tout cas, que des gentlemen comme vous et M. Wish y auraient toujours eu le plaisir de s’y trouver comme chez eux. L’objet actuel de notre différend – si j’ose m’exprimer ainsi – est une question de temps et d’opportunité. Je possède des informations que vous me croyez capable et que je ne me crois pas en droit de transmettre. Enfin, nous verrons ce soir. À tantôt, Wish !
Il prit place dans sa chaloupe, qui démarra.
— Bien compris, hein ? fit-il. Le capitaine et M. Wish à six heures trente, et vous, Hay, à quatre juste. Vous comprenez cela, Hay ? Dites-vous bien que je n’admets pas d’excuse. Si vous n’êtes pas là à l’heure dite, il n’y aura pas de festin : pas de chansons, pas de souper monsieur Wish !
Des oiseaux planaient dans l’air, un banc de poissons bigarrés voguaient dans le milieu inférieur, à peine plus dense ; entre les deux, comme le cercueil de Mahomet, la chaloupe s’éloignait rapidement à la surface, et son ombre la suivait sur le fond étincelant du lagon. Attwater, à la barre, regardait fixement derrière lui par-dessus son épaule ; il ne quitta pas des yeux le Farallone et le groupe du gaillard d’arrière, avant que sa chaloupe eût abordé contre la jetée. Alors, d’un pied agile, il se hâta sur le rivage ; on vit son costume blanc briller dans l’ombre du bois ; et il disparut dans la maison.
Le capitaine, avec un geste et une attitude significatives, appela les aventuriers dans le carré.
— Eh bien, dit-il à Herrick, quand ils furent assis, voilà tout de même un bon chopin. Il vous gobe sérieusement.
— Pourquoi serait-ce un bon chopin ? demanda Herrick.
— Oh, vous allez voir tout de suite de quoi il retourne, repartit Davis. Vous allez à terre et vous vous mettez bien avec lui, voilà tout ! Vous attraperez des tas de tuyaux ; vous découvrirez peut-être le fin mot de ce fret, et ce que c’est que le quatrième individu – car ils sont quatre, et nous ne sommes que trois.
— Admettons que j’y arrive, et après ? exclama Herrick. Répondez-moi à cela !
— Je vais le faire, Robert Herrick, dit le capitaine. Mais d’abord mettons bien les choses au point. Vous savez, j’aime à le croire, que c’en est fini de cette spéculation du Farallone ? Vous savez que c’est absolument fini ? et que si cette bêtasse d’île ne s’était trouvée là ainsi tout à point, vous savez, j’aime à croire, ce qui serait advenu de vous et moi et de Huish ?
— Oui, je sais cela, dit Herrick. Peu importe à qui la faute ; je le sais. Et après ?
— Peu importe à qui la faute, vous le savez ; très bien, dit le capitaine, et je vous suis obligé du rappel. Mais venons-en à cet Attwater : que pensez-vous de lui ?
— Je ne sais, dit Herrick. Je me sens attiré et repoussé par lui. Il a été d’une grossièreté inouïe avec vous.
— Et vous, Huish ?
Huish était en train d’astiquer sa pipe de bruyère favorite ; il leva à peine les yeux de cette tâche absorbante.
— Ne me demandez pas ce que je pense de lui ! dit-il. Un jour viendra, si Dieu le permet, où je le lui dirai en face.
— Huish est aussi de mon opinion, dit Davis. Quand cet homme s’est avancé en disant : « Regardez-moi bien, c’est moi Attwater » – et vous l’avez bien vu, par Dieu ! – j’ai pris sa mesure du premier coup. C’est l’échantillon authentique, dis-je, et il ne me va pas ; c’est l’authentique aristocrate, de première classe, à blindage de cuivre. Ah ! si vous ne le savez pas, moi je le sais. Dieu vous damne, est-ce que Dieu vous a créés ? Non, cela ne saurait être qu’authentique ; il faut être né pour ça, et remarquez : sec comme du champagne et dur comme un cent de clous ; rien d’un imbécile ; non, monsieur ! pas une bribe de sa personne ! Eh bien, pourquoi est-il ici sur cette île de sauvages ? dis-je. Il n’est pas ici à ramasser des œufs. Il a un palais en Angleterre, et des larbins poudrés ; et s’il n’y est pas resté, pariez qu’il sait pourquoi ! Vous me suivez ?
— Oh oui, je vous entends, dit Huish.
— Il a donc fait de bonnes affaires ici, continua le capitaine. Pendant dix ans, il a fait une grosse affaire. C’est de la perle et de la nacre, comme de juste ; et nul doute que la nacre est expédiée régulièrement par ce Trinity Hall, et que l’argent en va tout droit à la banque, aussi cela ne nous concerne pas. Mais qu’y a-t-il d’autre ? N’y a-t-il rien qu’il garderait vraisemblablement ici ? N’y a-t-il rien qu’il serait forcé de garder ici ? Oui, monsieur, les perles ! D’abord, parce qu’elles sont trop précieuses pour les confier à d’autres mains. Deuxièmement, parce que les perles exigent d’être longtemps manipulées et assorties ; et l’homme qui vend ses perles comme elles lui viennent, une ici, une là, au lieu de les conserver et d’attendre – eh bien, cet homme-là est un imbécile, et ce n’est pas Attwater.
— Probable, dit Huish, que c’est comme ça ; pas certain, mais probable.
— C’est certain, dit Davis, rudement.
— Admettons que ce le soit, dit Herrick. Admettons que tout soit ainsi, et qu’il ait ces perles – collectionnées depuis dix ans ! Admettons qu’il les ait ? Je vous pose la question.
Le capitaine tambourina sur la table avec ses doigts épais ; il regarda fixement Herrick en plein visage, et Herrick aussi fixement regarda la table en tapotant des doigts ; le navire à l’ancre oscillait doucement, et une large traînée de soleil allait et venait, de l’un à l’autre.
— Écoutez-moi ! lâcha soudain Herrick.
— Non, écoutez-moi plutôt d’abord, dit Davis. Écoutez et comprenez-moi. Nous ne tenons aucunement à cet individu, même si vous y tenez. Il est de votre bord, pas du nôtre ; il vous gobe, et il a essuyé ses bottes sur moi et Huish. Sauvez-le si vous pouvez !
— Le sauver ? reprit Herrick.
— Sauvez-le, si vous en êtes capable ! réitéra Davis, en frappant du poing. Allez à terre, et parlez-lui gentiment ; et si vous l’amenez avec ses perles à bord, je l’épargnerai. Si vous ne le faites pas, il y aura un enterrement. Est-ce ainsi, Huish ? Ça vous va-t-il ?
— Je n’ai pas l’habitude de pardonner, dit Huish, mais je ne suis pas non plus de ceux qui gâchent la besogne. Amenez le bougre à bord et amenez les perles avec lui, et vous ferez de lui ce qu’il vous plaira, vous « le marronnerez »(27) où vous voudrez, je vous l’accorde.
— Bon, et si je ne peux pas ? s’écria Herrick, dont le visage ruisselait de sueur. Vous me parlez, comme si j’étais Dieu tout-puissant, de faire ci et ça ! Mais si je ne peux pas ?
— Mon fils, dit le capitaine, mieux vaudra faire tout votre possible, ou bien vous verrez des choses.
— Oh oui, dit Huish. Oh fichtre oui !
Il regarda Herrick avec un rictus mince d’une férocité ignoble ; et l’expression triviale qu’il venait d’employer lui rappela un fragment du refrain d’une chanson comique qu’il avait dû entendre vingt ans plus tôt à Londres, jacassement absurde, qui, à cette heure et dans ce lieu, faisait l’effet d’un hideux blasphème : « Chic et pic et cric et flic et schlingavoilaba doré(28). »
Le capitaine le laissa aller jusqu’au bout ; l’expression de ses traits n’avait pas changé.
— Du train dont vont les choses, il y en a beaucoup qui ne vous laisseraient pas aller à terre, reprit-il. Mais je ne suis pas de ceux-là. Je sais que vous ne vous retourneriez pas contre moi, Herrick ! Ou si vous deviez le faire… Eh bien, faites-le, et soyez damné !
Et il se leva brusquement de table.
Il se dirigea vers le rouf ; et arrivé à la porte, il se retourna et appela Huish, avec une brusque violence, comme un chien qui aboie. Huish le suivit, et Herrick resta dans le carré.
— Faites bien attention ! chuchota Davis. Je connais notre homme. Si vous ouvrez encore la bouche pour lui parler tout est fichu.