CHAPITRE VIII
PLUS AMPLE CONNAISSANCE
Le canot était reparti, et déjà à mi-chemin du Farallone, avant que Herrick se retournât pour monter à regret sur la jetée. Couronnant le rivage, la figure de proue le considérait avec une sorte d’ironie, sa tête casquée rejetée en arrière, son formidable bras faisant le geste de lancer quelque chose, une coquille ou autre projectile, dans la direction de la goélette à l’ancre. On eût dit la farouche déité de l’île, avancée sur son seuil comme pour s’envoler, et perpétuant ce geste d’essor. Herrick, qu’elle dominait de la tête et des épaules, la considérait avec un bizarre sentiment de curiosité romanesque, et son imagination s’égarait dans l’histoire de cette existence aventureuse. Longtemps elle avait été le guide aveugle d’un navire parmi les flots ! longtemps elle était demeurée ici sous le soleil violent, qui n’avait pas encore réussi à la patiner ; et il se demandait si c’était ici le dernier de ses avatars, ou si d’autres lui étaient réservés. Et il lui prit un vague regret de n’avoir pas devant lui une vraie déesse, ou de n’être lui-même un païen, pour s’incliner devant elle en cette heure difficile.
Quand il s’avança, ce fut dans l’ombre fraîche de nombreux palmiers adultes ; des bouffées de la brise mourante agitaient leurs cimes, et de toutes parts, avec une agilité de libellule ou d’hirondelle, les taches de soleil fuyaient, hésitaient, et reprenaient leur place. Le sable était résistant et lisse, et les pas d’Herrick n’y faisaient pas plus de bruit que sur la neige fraîche tombée. Il gardait encore les traces d’une avenue, soignée naguère comme celle d’un jardin d’Europe ; mais la contagion avait fait son œuvre, et les herbes folles l’envahissaient. Les bâtiments de la colonie apparaissaient çà et là entre les stipes de la colonnade, fraîchement repeints, coquets et propres, et tous muets comme la tombe. Nul autre bruit sous la voûte sombre à part un remue-ménage de volaille ; et de derrière la maison aux vérandas, on voyait s’élever de la fumée et on entendait le crépitement d’un feu.
Les magasins étaient les plus proches, sur la droite. Le premier était fermé ; dans le deuxième, Herrick aperçut confusément, par une fenêtre, un énorme tas de nacre amoncelée à l’autre bout ; le troisième, béant, frappa l’imagination du visiteur par la multiplicité et le désordre de son contenu romanesque. Il y avait des câbles, des cabestans et des poulies de toutes dimensions ; des hublots de cabine et des échelles ; des cuves de fer rouillé, un capot d’échelle ; un habitacle, avec sa monture de cuivre et son compas vainement pointé, dans la confusion et la pénombre de ce hangar, vers un pôle oublié ; des cordages, des ancres, des harpons, une roue de gouvernail, une boîte à outils portant le nom du navire, l’Asie : tout un magasin de curiosités navales, solides et matérielles, pesantes à soulever, difficiles à briser, serties de cuivre et bardées de fer.
Deux naufrages au moins avaient dû contribuer à la formation de cet amas de débris ; et comme Herrick les considérait, il lui sembla que les états-majors de ces deux navires étaient là devant lui, qu’il entendait leurs pas et leurs chuchotements, et qu’il voyait du coin de l’œil les fantômes vulgaires des matelots.
Et ce n’était pas là simple imagination : un bruit de pas s’approchait, indéniable ; et, tandis qu’il tenait toujours les yeux fixés sur les débris, la voix de son hôte se fit soudain entendre, avec une douceur d’élocution insolite.
— Des vieilleries ! disait-elle ; des vieilleries, rien d’autre ! Est-ce que monsieur Hay a rencontré un objet symbolique ?
— J’ai rencontré du moins une forte impression, répliqua Herrick, se retournant vivement, dans l’espoir de découvrir sur les traits de son interlocuteur le commentaire de ses paroles.
Attwater se tenait dans le cadre de la porte, qu’il emplissait presque tout entier ; ses mains, levées par-dessus sa tête, agrippaient le chambranle. Il sourit quand leurs yeux se rencontrèrent, mais sa physionomie était impénétrable.
— Oui, une impression puissante. Vous êtes comme moi : rien de si émouvant que les navires ! dit-il. Les ruines d’un empire me laisseraient froid, alors qu’un vieux bout de rambarde, sur lequel un marin s’est accoudé pendant son quart de nuit, me fouette l’imagination. Mais allons un peu visiter l’île. Ce n’est rien que sable, corail et palmiers ; mais l’endroit est assez curieux.
— Je le trouve divin, fit Herrick, respirant avec force.
— Oh, c’est parce que vous êtes nouveau venu de la mer, dit Attwater. Je crois aussi que vous apprécierez le nom qu’On lui donne. Ce nom est aimable. Il a de la saveur, il a de la couleur, il a de la sonorité ; il est comme son auteur – il est à demi-chrétien ! Rappelez-vous votre première vision de l’île, et que celle-ci n’est que bois, bois et eau ; et supposez que vous ayez demandé son nom à quelqu’un et que l’On vous ait répondu : nemorosa Zacynthos.
— Jam medio apparet fluctu(29) ! s’écria Herrick. Ô dieux tutélaires, oui, c’est cela !
— S’il figure un jour sur la carte, les marins en feront du joli, dit Attwater. Mais venez voir le hangar aux scaphandres.
Il ouvrit une porte, et Herrick aperçut une série de nombreux appareils soigneusement rangés : pompes et tuyaux, et les bottes plombées, et les gros casques à groin brillant alignés contre le mur ; dix vêtements complets.
— Il faut vous dire que toute la moitié orientale de mon lagon est peu profonde ; de sorte que nous pouvions y atteindre en ce costume avec une grande facilité. Le rendement était incroyable, et le spectacle singulier quand on était à la besogne, et que ces monstres marins – il tapota le casque le plus proche – faisaient sans cesse leur apparition au milieu du lagon. Vous aimez les symboles ? interrogea-t-il abruptement.
— Oui, certes, répondit Herrick.
— Eh bien, je voyais ces engins venir ruisselants à la surface et replonger pour remonter ruisselants et redescendre à nouveau, cependant que l’homme, à l’intérieur, restait sec comme une rôtie ! Et je me disais que nous avons tous besoin d’un vêtement pour plonger dans le monde, et en revenir indemnes. Quel nom donneriez-vous à ce vêtement ? interrogea-t-il.
— L’amour-propre, répondit Herrick.
— Non, je parle sérieusement.
— Appelez-le respect de soi-même, alors ! corrigea Herrick en souriant.
— Et pourquoi pas la grâce ? Pourquoi pas la grâce de Dieu, Hay ? Pourquoi pas la grâce de votre créateur et rédempteur, de Celui qui est mort pour vous, qui vous soutient, que vous crucifiez à nouveau chaque jour ? Il n’y a rien ici (se frappant la poitrine) – rien là – (battant le mur) – rien là – (tapant du pied) – rien que la grâce de Dieu ! Nous marchons sur elle, nous la respirons ; nous vivons et mourons par elle ; elle constitue l’axe de l’univers ; et un gamin en pyjama lui préfère l’amour-propre !
Le grand homme sombre se tenait devant Herrick auprès de la rangée de casques, et il parut se dilater et resplendir ; mais l’instant d’après la vie se retira de lui.
— Je vous demande pardon, dit-il ; je vois que vous ne croyez pas en Dieu ?
— Pas à votre sens, je le crains, dit Herrick.
— Je ne discute jamais avec les athées jeunes ou avec les ivrognes invétérés, dit Attwater avec désinvolture. Traversons l’île jusqu’au rivage extérieur.
Le trajet n’était pas long, car la largeur maxima de l’île ne dépassait guère deux cents yards, et ils firent la promenade à loisir. Herrick croyait rêver. Il était venu là plein d’incertitudes, s’apprêtant à étudier ce masque ambigu et ironique, à en extraire l’individu réel, et à agir en conséquence ; seulement alors il prendrait une décision. Une cruauté de fer, une insensibilité de fer aux souffrances d’autrui, la poursuite inflexible de ses intérêts propres, une froide culture, des manières antipathiques ; voilà ce qu’il avait prévu, et ce qu’il croyait encore voir. Mais que cet assemblage brillât en outre d’un reflet de zèle religieux, l’étonnait de façon inexprimable ; et il s’efforçait en vain, tout en marchant, d’ajuster en un tout cohérent ses bribes de connaissances – de les faire coïncider avec l’image préconçue de l’homme qui marchait à côté de lui.
— Quoi donc vous a amené dans les mers du Sud ? demanda-t-il alors.
— Des tas de choses, dit Attwater. Jeunesse, curiosité romanesque, l’amour de la mer, et (ce qui va vous surprendre) de l’intérêt pour les missions. Celui-ci a pas mal décliné, comme bien vous pensez. Elles ne prennent pas le chemin de la réussite ; elles sentent trop le curé de paroisse, elles sentent trop la vieille femme, et même la vieille fille. Des vêtements ! des vêtements ! elles ne voient que cela : mais les vêtements ne sont pas le christianisme, pas plus qu’ils ne sont le soleil dans le ciel, ni ne sauraient en tenir lieu. Les missions s’imaginent qu’un presbytère garni de roses, et des cloches d’église, et de vieilles dames distinguées se saluant dans les allées, sont partie intégrante et fondamentale de la religion. Mais la religion est chose farouche, comme l’univers qu’elle illumine ; farouche, froide et nue, mais infiniment forte.
— Et vous avez découvert celle île par hasard ? dit Herrick.
— Tout comme vous ! dit Attwater. Et depuis lors j’ai monté une affaire, une colonie, et une mission à mon goût. J’étais un homme du monde avant d’être un chrétien ; je suis toujours un homme du monde ; et je veux que ma mission rapporte. Les dorloteries n’ont jamais produit rien de bon. Il faut qu’un homme affronte la vue de Dieu et travaille à rendre sa valeur loyale ; alors je consentirai à lui parler, mais pas avant. J’ai donné à ces mendiants ce qu’il leur fallait : un juge en Israël, le porteur du glaive et du fouet ; j’étais en train de faire un nouveau peuple ici ; et voilà que l’ange du Seigneur les a frappés, et ils ne sont plus !
Comme ces mots s’achevaient dans un geste, les deux promeneurs atteignirent le porche en bois de palmier situé au bord de la mer et face au soleil prêt à se coucher. Tout alentour, et pareils à de frustes automates de bois animés d’une activité maléfique, les crabes se bousculaient et fuyaient vers leurs trous. Sur la droite, désigné par Attwater qui se tourna brusquement, était le cimetière de l’île, jonché de blocs de corail de grosseurs variées, depuis celle d’un poing d’enfant jusqu’à celle d’un crâne, entremêlés de tertres de même matière, et enclos d’une grossière muraille en carré. Rien n’y poussait que deux ou trois buissons fleuris ; le nombre seul des tertres, et leur forme inquiétante, décelaient la présence des morts.
Attwater en pénétrant dans ce fieu funèbre par la porte béante, cita :
Ici gisent les farouches ancêtres du hameau,
— Le corail au corail, les cailloux aux cailloux, dit-il. Ce fut l’objet principal de mon activité dans le Pacifique Sud. Les uns étaient bons, d’autres mauvais, et la plupart (bien entendu, comme toujours) médiocres.
Il y avait, entre autres, un garçon qui ne cessait de gambader comme un chien ; si vous l’appeliez, il arrivait comme la flèche s’élance de l’arc ; lorsqu’il venait sans être appelé, c’était avec un œil suppliant et un petit pas de danse trépignante. Or, son inquiétude a pris fin désormais, il est couché avec les rois et les grands de la terre ; les fastes de ses actions ne sont-ils pas inscrits au livre des chroniques ? Ce garçon était de Penrhyn ; comme tous les insulaires de Penrhyn il était difficile à manier : têtu, jaloux, violent. Il gît ici bien tranquille. Et ainsi font tous.
Et la ténèbre fut l’ensevelisseuse des morts !
Il resta la tête penchée dans la rouge lueur du couchant ; sa voix résonnait tantôt douce et tantôt amère selon le sens de ses paroles.
— Vous aimiez ces gens, s’exclama Herrick, singulièrement troublé.
— Moi ? dit Attwater. Certes non ! N’allez pas me croire philanthrope. Je n’aime pas les hommes, et je déteste les femmes. Si j’aime quelque peu les îles, c’est parce que vous les y voyez dépouillées de leurs oripeaux, volatiles morts et coiffures extravagantes, jupes et rubans de couleur. En voici un que j’aimais toutefois, dit-il, posant le pied sur un tertre. C’était un beau sauvage ; il avait une âme sombre ; oui, j’aimais celui-là ; je suis fantasque, ajouta-t-il, regardant Herrick fixement, et j’ai parfois des caprices. Vous me plaisez.
Herrick se détourna vivement et regarda au loin les nuages qui peu à peu s’élevaient, se rassemblaient pour les funérailles du jour.
— Je ne puis plaire à personne, dit-il.
— Vous vous trompez là-dessus, dit l’autre, comme chacun se trompe d’ordinaire en ce qui le concerne. Vous êtes attirant, très attirant.
— Impossible, dit Herrick ; il n’est personne à qui je plaise. Si vous saviez comme je me méprise… et pourquoi !
Sa voix emplissait le paisible cimetière.
— Je savais que vous vous méprisiez, dit Attwater. Ce matin j’ai vu le sang vous monter à la face, en vous rappelant Oxford. Et je rougissais presque moi-même de voir un homme, un gentleman, avec ces deux vulgaires loups.
Herrick se tourna vers lui en frissonnant.
— Loups, répéta-t-il. J’ai dit loups, et vulgaires loups. Savez-vous que ce matin, en montant à bord, je tremblais ?
— Vous le cachiez bien, balbutia Herrick.
— Une habitude que j’ai. Mais j’avais peur, néanmoins. J’avais peur des deux loups.
Il leva lentement la main.
— Et dites-moi, Hay, pauvre enfant perdu, que faites-vous avec les deux loups ?
— Ce que je fais ? Je ne fais rien, dit Herrick. Il n’y a rien de suspect ; tout est en règle ; le capitaine Brown est une bonne âme ; c’est un… c’est… (la voix-fantôme de Davis lui clamait à l’oreille : « Il va y avoir un enterrement » ; et son front se couvrit de sueur). Il a l’esprit de famille, reprit-il, en déglutissant ; il a des enfants au pays… et une femme.
— Un personnage très édifiant, dit Attwater. M. Wish aussi, sans doute ?
— Je n’irai pas jusque-là, dit Herrick. Je n’aime pas Huish. Et pourtant… il a ses mérites.
— Et, bref, tout compte fait, les meilleurs compagnons de bord que l’on puisse rêver ?
— Oh oui, dit Herrick, tout à fait.
— Passons donc à l’autre motif pour lequel vous vous méprisez ? dit Attwater.
— Ne nous méprisons-nous pas tous nous-mêmes ? s’écria Herrick. Vous comme les autres ?
— Oh certainement. Quoique au fait ?… Mais je sais du moins une chose : je n’ai jamais poussé un cri tel que le vôtre, Hay ! Il venait d’une conscience troublée. Ah, mon ami, ce pauvre scaphandre de l’amour-propre est bien endommagé ! Aujourd’hui, si vous m’en croyez, aujourd’hui même, avant que le soleil ait disparu, et dans ce lieu où reposent tant de sauvages innocents, vous allez tomber à genoux et avouer vos péchés et vos chagrins à votre rédempteur, Hay…
— Pas Hay ! interrompit l’autre, d’une voix étranglée. Ne m’appelez pas ainsi ! Je veux dire… Pour l’amour de Dieu, ne voyez-vous pas que je suis à la torture ?
— Je le vois, je le sais, c’est moi qui vous y ai mis et vous y maintiens, ce sont mes doigts qui serrent la vis ! dit Attwater. Plaise à Dieu que j’amène ce soir un pénitent devant son trône ! Allons, au siège de la pitié ! Il est plein de miséricorde, ami… plein de miséricorde !
Il ouvrait les bras, tel un crucifix, son visage irradiait d’un éclat séraphique ; dans sa voix, qui s’élevait peu à peu, il y avait des larmes.
D’un effort suprême, Herrick se ressaisit.
— Attwater, dit-il, vous dépassez les bornes. Que voulez-vous ! Je ne suis pas croyant. Ce qui est pour vous réalité vivante n’est pour moi, en conscience, que légendes. Je ne crois pas qu’il existe sous le ciel une formule capable de soulager mes épaules de leur fardeau. Je dois rester courbé jusqu’à la fin sous le poids de mes fautes ; je ne puis m’en débarrasser ; pensez-vous que je ne le voudrais pas, si je croyais la chose possible ? Je ne peux pas… je ne peux pas… et voilà tout.
L’extase avait abandonné les traits d’Attwater ; le sombre apôtre s’était évanoui, ne laissant à sa place qu’un gentleman désinvolte et railleur, qui ôta son chapeau et salua. L’impertinence du geste fit monter le sang au visage de Herrick.
— Que voulez-vous dire par là ? s’écria-t-il.
— Eh bien, rentrons-nous à la maison ? dit Attwater. Nos hôtes vont bientôt arriver.
Herrick tint bon un moment, les poings et les mâchoires crispés ; mais peu à peu le but de sa mission se dégagea devant son esprit comme la lune sort des nuages. Il était venu pour attirer cet homme à bord ; il y échouerait, dût-il même pouvoir dire qu’il l’avait tenté ; il était sûr d’échouer, et il le savait, et il savait que cela valait mieux ainsi. Et ensuite, qu’allait-il advenir ?
Il poussa un soupir et se tourna pour suivre son hôte qui l’attendait avec un sourire de politesse, et qui, avec une sorte d’obséquiosité, lui montra le chemin sous la colonnade assombrie des palmiers. Ils s’avançaient en silence, la terre exhalait son parfum puissant, l’air mettait aux narines une senteur chaude et aromatique ; et tout au fond du bois, la clarté des flambeaux et du feu désignait la demeure d’Attwater.
Herrick, cependant, combattait une tentation irrépressible de se redresser, de lui toucher le bras et de lui glisser à l’oreille ces mots : « Prenez garde, ils veulent vous assassiner. » Une existence serait sauvée ; mais les deux autres ? Les trois existences montaient et descendaient sous ses yeux comme les seaux d’un puits, ou comme les plateaux d’une balance. Il lui fallait choisir, et cela sans retard. Durant des minutes interminables, les rouages de la vie tournèrent devant lui, et il pouvait encore, d’un coup de pouce, les enclencher à droite ou à gauche, il pouvait encore décider qui allait vivre et qui mourir. Il examina les personnages. Attwater l’étonnait, l’intriguait, l’éblouissait, le charmait et le révoltait à la fois ; qu’il vécût semblait un bien douteux ; et l’évocation de son cadavre lui était si pénible qu’elle le hantait comme une hallucination, avec tous ses détails visuels et auditifs. Sans cesse, il avait sous les yeux l’image de ce grand corps renversé en diverses attitudes et criblé de blessures variées : tombé sur la face, tombé à la renverse, tombé sur le flanc, ou s’agrippant à un appui avec des doigts relâchés par l’agonie mortelle. Il entendait le chien du pistolet retomber, la balle partir, la victime pousser un cri ; il voyait le sang couler. Et cette accumulation de détails semblait, à l’instar d’une consécration rituelle, envelopper cet homme dans les rets du sacrifice. Puis ce fut le tour de Davis, avec ses gros doigts, sa peau rude, sa nature grossière comme pain d’orge, son courage et sa gaieté indomptables, aux jours anciens de leur famine, le mélange attachant de ses défauts et de ses vertus, la soudaine révélation d’une tendresse située au-delà des larmes ; ses enfants. Ada et sa maladie d’intestins, et la poupée d’Ada.
Non, Herrick ne pouvait laisser la mort s’approcher de celui-là, même en imagination : une chaleur parcourut tous ses membres, ses muscles se contractèrent, et il sentit que le père d’Ada trouverait en lui un fils dévoué jusqu’à la mort. Et Huish lui-même participait en quelque sorte de cette immunité ; par la tacite adoption de la vie quotidienne, ils étaient devenus frères ; leur cohabitation sur le bateau et leurs misères passées avaient créé entre eux un lien de loyauté implicite, dont il fallait que Herrick tînt compte, sous peine de complet déshonneur. L’atrocité de ces morts soudaines étant égale, il n’y avait pas d’hésitation possible : ce devait être Attwater. Et cette pensée (qui était une condamnation à mort) ne se fut pas plus tôt formulée en lui que toute son humanité se reporta, en désarroi, de l’autre côté : et l’examen de son for intérieur ne lui montra plus que confusion et clameur inarticulée.
Dans tout cela il n’était nullement question de Robert Herrick. Il s’était abandonné au reflux dans les affaires d’autrui, et le reflux l’avait emporté vers le large : déjà il entendait rugir le maelstrom qui devait l’engloutir. Et dans son âme possédée et déshonorée il n’y avait aucune pensée d’égoïsme.
Depuis combien de temps marchait-il en silence aux côtés de son compagnon ? Herrick l’ignorait. Les nuages se dissipèrent soudain, la crise passa ; il se retrouva plein d’un calme désespéré ; l’usage du langage banal lui revint ; et il entendit avec surprise sa propre voix qui disait :
— Quelle charmante soirée !
— N’est-ce pas ? dit Attwater. Oui, les soirées d’ici seraient fort agréables, si on savait que faire. De jour, naturellement, on peut tirer.
— Vous tirez ? demanda Herrick.
— Oui, je suis ce qu’on appelle un fin tireur. C’est la foi : je crois que mes balles iront droit au but ; si je venais à manquer une fois, j’aurais la main gâtée pour neuf mois.
— Vous ne manquez jamais le but, alors ?
— Pas, à moins que je ne le veuille. Mais l’art est de le manquer avec élégance. Il y a eu dans les îles de l’Ouest un vieux roi qui savait vider son Winchester tout autour d’un homme, en lui éraflant les cheveux ou emportant une bribe de ses vêtements à chacune des dix balles, jusqu’à la dernière qu’il lui logeait entre les deux yeux. C’était un joli exercice.
— Vous pourriez faire cela ? demanda Herrick avec un frisson.
— Oh, je puis faire n’importe quoi, repartit l’autre. Vous ne comprenez pas : ce qui doit arriver arrive.
Ils approchaient des arrières de l’habitation. L’un des hommes s’affairait autour du feu de cuisine, où brûlaient avec leur clarté irradiante, vive et dense, des écales de noix de coco. Un fumet de nourritures bizarres emplissait l’air. Les lampes étaient allumées à l’intérieur des vérandas, et la maison projetait dans l’obscurité du sous-bois une illumination aux ombres compliquées.
— Venez vous laver les mains, dit Attwater.
Et il introduisit son hôte dans une pièce garnie de nattes : lit de camp, coffre-fort, deux ou trois rayons de livres contenus dans une armoire vitrée, et un lavabo de fer. Il poussa un appel en langue indigène, et l’instant d’après une robuste et jolie jeune femme, porteuse d’un essuie-mains frais, apparut sur le seuil.
— Hallo ! s’exclama Herrick, voyant alors pour la première fois le quatrième survivant de l’épidémie, et se rappelant avec un sursaut les ordres du capitaine.
— Oui, dit Attwater, toute la colonie, ou ce qui en reste, loge dans la maison. Nous avons tous peur des diables, s’il vous plaît ! et Taniera couche avec celle-ci dans le salon de devant, et l’autre garçon dans la véranda.
— Elle est jolie, dit Herrick.
— Trop. C’est pourquoi je l’ai mariée. On ne sait jamais si On n’en viendra pas à faire des sottises avec les femmes ; aussi lorsqu’il ne resta plus que nous, je menai le couple à la chapelle et accomplis les rites. Elle fit beaucoup de difficultés. Mais je ne vois pas du tout le mariage d’un point de vue romanesque.
— Et la garantie vous paraît suffisante ? interrogea Herrick, étonné.
— À coup sûr. Je suis un homme simple et tout littéral. Ceux que Dieu a unis, telle est la formule, n’est-ce pas. Aussi les a-t-On mariés, et On respecte le mariage.
— Ah ! fit Herrick.
— Je puis, voyez-vous, m’attendre à faire un excellent mariage une fois de retour au pays, commença Attwater d’un ton confidentiel. Je suis riche. Ce seul coffre-fort – et il posa la main dessus – représentera une honnête fortune lorsque j’aurai le loisir de mettre les perles sur le marché. Depuis dix ans s’y accumulent les produits d’un lagon où j’ai eu jusqu’à dix plongeurs du matin au soir ; et j’ai expérimenté un nouveau procédé : j’ai fait macérer tout un lot de nacre, ce qui m’a réussi admirablement. Désirez-vous les voir ?
Cette confirmation de l’hypothèse du capitaine frappa fortement Herrick, qui eut de la peine à se contenir.
— Non, merci, je n’y tiens pas, dit-il. Les perles ne m’intéressent guère. Je suis fort indifférent à ces…
— Hochets ? suggéra Attwater. Et cependant j’estime que vous devriez jeter un coup d’œil sur ma collection, qui est réellement unique, et qui – oh ! c’est le cas pour chacun de nous et pour tout ce qui nous entoure ! – ne tient qu’à un cheveu. Ce qui aujourd’hui croît et fleurit sera demain coupé et jeté au séchoir. Ce qui aujourd’hui est ici, rassemblé dans ce coffre, peut-être sera dispersé demain – ou ce soir ! Ton âme, ô insensé, ton âme te sera peut-être réclamée dès ce soir.
— Je ne vous comprends pas, dit Herrick.
— Non ? dit Attwater.
— Vous parlez par énigmes, dit Herrick, mal à l’aise. Je ne comprends pas quel homme vous êtes, ni où vous voulez en venir.
Attwater se tenait poings aux hanches, et la tête penchée en avant.
— Je suis un fataliste, répliqua-t-il, et à cette heure même – puisque vous y insistez – un expérimentateur. À ce propos, dites-moi donc qui a effacé le nom de la goélette ? dit-il avec une douceur railleuse, car voyez-vous, On est d’avis que cela devrait être complété. Ce nom reste en partie lisible ; et ce qui mérite d’être fait, il faut bien le faire. Vous êtes de mon avis ? Trop aimable ! Eh bien, allons-nous dans la véranda ? J’ai un sherry sec sur lequel je veux avoir votre opinion.
Herrick le suivit jusqu’à la table dont la nappe et les cristaux resplendissaient sous la lumière des lampes suspendues ; il le suivit comme le criminel suit le bourreau, ou le mouton le boucher ; il prit machinalement le sherry, le but, prononça quelques phrases machinales d’éloge. Sa terreur avait soudain changé de nature : jusque-là il avait vu Attwater ligoté et bâillonné, comme une victime impuissante, et il avait aspiré à le sauver ; il le voyait à présent se dresser mystérieux et menaçant, tel l’ange de la colère du Seigneur, armé de son savoir et prêt à condamner. Il reposa son verre et fut surpris de le trouver vide.
— Vous êtes toujours armé ? dit-il.
Et l’instant d’après il eût voulu s’arracher la langue.
— Toujours, dit Attwater. J’ai traversé une révolte ici : ce fut un des incidents de ma vie de missionnaire.
Juste alors un bruit de voix leur parvint, et regardant hors de la véranda, ils virent s’approcher Huish et le capitaine.