Scène III
Grécourt, entrant. — C’est vous qui me débinez, Brizailles ?
Brizailles. — Au contraire. Je vous accuse d’immoralité. Je vous fais de la réclame. Mais, enfin, votre livre, Le vol à travers l’histoire, c’est l’apologie du vol… le vol désormais historique.
Georges, qui a sonné. — Un apéritif avant déjeuner ? Nous ne déjeunons que dans une demi-heure.
Grécourt. — Je ne m’éloignerai pas avec dédain d’un verre de porto.
Georges, à Brizailles. — Et toi ?
Brizailles. — Whisky and soda !
Bertaut, entrant. — Voici Le Matin, Monsieur.
Georges. — Merci. Apportez du porto et du whisky.
Grécourt. — Ah ! Dites-donc, à propos de journaux, avez-vous lu Le Figaro ?
Georges. — Non. Pourquoi ?
Grécourt. — Il y a une lettre d’Arsène Lupin.
Georges. — Dans Le Figaro aussi ? Justement ma fiancée vient de me téléphoner que dans Le Matin…
Grécourt. — Allons donc, vous n’aviez pas lu l’article ? Il concerne votre futur beau-père. (Il tire Le Figaro de sa poche.) La lettre est d’ailleurs tout à fait bien, nette, insolente. Si Lupin n’est pas un mythe…
Brisaille, l’interrompant. — Lupin n’existe pas. C’est la création d’un fumiste.
Georges. — Il n’y a pas de fumiste sans feu.
Grécourt. — Si Lupin et ses exploits sont réels, ce voleur-là serait de tous ceux que j’ai étudiés, le plus audacieux et le plus extraordinaire… Tenez, lisez la lettre à haute voix… j’aurai plaisir à l’entendre.
Georges, lisant. — « Monsieur le Rédacteur en chef… Il y a un an… »
Bertaut, entrant. — M. Jean de Faloise…
Faloise, entrant. — Dis donc, mon vieux… Ah ! bonjour Brizailles. (À Grécourt.) Monsieur…
Georges. — Le baron Jean de Faloise, notre aéronaute national… M. Henri Grécourt, notre grand romancier.
Faloise. — Oh ! Monsieur, j’ai lu votre livre… admirable ! Mais il manque un chapitre. Le chapitre d’Arsène Lupin. (À Georges.) Tu as lu Le Gaulois ? Pourquoi riez-vous ?
Georges. — Justement, j’allais lire la lettre d’Arsène Lupin dans Le Matin. Elle est aussi dans Le Gaulois ?
Faloise, tirant Le Gaulois de sa poche. — Elle est épatante.
Tous trois. — « M. le Rédacteur en chef… »
Brisailles. — Ah ! non, tirons au sort.
Albert, annonçant. — M. Bergès.
Georges. — Ah ! voici notre escrimeur. Tu n’as tué personne, ce matin ? Vous vous connaissez ?
Tous. — Oui, certainement.
Bergès, à Faloise. — Je crois, monsieur, que j’ai eu l’honneur d’être témoin contre vous dans un duel.
Faloise. — Vous confondez, monsieur, vous m’avez bel et bien flanqué un coup d’épée.
Bergès. — Oh ! Je vous demande pardon !
Georges, à Grécourt. — Eh bien, cet article ? (À Bergès.) Il paraît qu’il y a un article sensationnel, aujourd’hui.
Bergès. — Oh ! la ! la ! J’en ai un autre à vous offrir.
Tous. — Ah ! Lequel ?
Bergès. — Dans Le Journal. (Tirant Le Journal de sa poche.) Vous n’avez pas lu Le Journal ? Une lettre d’Arsène Lupin. (Il lit.) « M. le Rédacteur en chef… » (On se tord.) Qu’est-ce que vous avez ?
Grécourt. — Alors, quoi, c’est une circulaire ?
Georges. — Grécourt, toi qui fais des conférences. Lis-nous ça de ta voix d’or.
Georges. — Tiens, voilà le verre d’eau, voilà le tapis vert.
Bertaut. — Pardon, Monsieur, Monsieur n’a pas lu Le Petit Journal ?
Georges. — Non, pourquoi ?
Bertaut. — Il y a une lettre qui concerne Son Excellence, le futur beau-père de Monsieur. (Commençant à lire.) « M. le Rédacteur en chef… »
Georges. — Ah ! M. Bertaut, non !
Bertaut. — Bien, Monsieur.
Faloise. — C’est inouï, et je suis sûr que la lettre est aussi dans le Gil Blas, dans La Libre Parole, dans Le Petit Parisien, dans Comœdia… quel arriviste, ce Lupin !
Grécourt. — Je lis ?
Tous. — On écoute.
Grécourt, lisant. — « M. le Rédacteur en chef. Vous voudrez bien excuser la longueur de cette missive, mais je crois opportun de préciser certains faits. D’ailleurs, dût cette illusion être trop flatteuse pour moi, j’ai l’impression que ma prose n’est pas trop désagréable à vos lectrices. » Hein ?
Georges. — Quel cabot !
Grécourt, continuant. — « … Voici les faits : ayant appris, il y a un an, que M. le comte d’Avremesnil, chargé de représenter la France au Congrès de Bombay, rapporterait, à la fin de sa mission, un diadème, cadeau royal du rajah au président de la République, il me vint un scrupule. En effet, à ce diadème, disait-on, resplendissent les plus merveilleuses émeraudes qui soient au monde. Justement inquiet… » Inquiet est un chef-d’œuvre !…
Tous. — Continuez ! Continuez !…
Grécourt. — « Justement inquiet, j’écrivis au président de la République la lettre suivante : « Monsieur le Président, mon patriotisme tant de fois mis à l’épreuve… » Je trouve ça charmant.
Georges. — Mais, continue ! On dirait que c’est toi qui l’as écrite.
Tous. — La lettre.
Grécourt. — « … tant de fois mis à l’épreuve, s’épouvante à l’idée qu’un diadème, destiné à figurer un jour dans notre musée national du Louvre, puisse être dérobé à la France… »
Brizailles. — Vive l’armée.
Grécourt. — « Il n’y a qu’une personne, par ce temps d’immoralité à outrance, qui soit capable de vous rapporter ce diadème en bon état, et, à coup sûr, ce n’est point ce parfait honnête homme, mais un point c’est tout. J’ai cité M. le comte d’Avremesnil. »
Georges, se levant. — Je vous en prie. Ce n’est pas drôle. (À Grécourt.) Non, ne ris pas, mon vieux.
Grécourt. — « Si vous vous refusez avec un parti pris qui, prenez garde, devient de l’obstination à vous passer de mes services, je vous prouverai qu’on ne peut impunément s’en priver et je m’offrirai ce diadème… vous savez ce que cela veut dire… Veuillez avoir la bonté de me répondre dans les vingt-quatre heures, à mon adresse ordinaire : M. Arsène Lupin. France. » Je trouve ça délicieux.
Georges. — C’est lui qui l’a écrite !
Grécourt. — « Cette lettre, chose paradoxale, étant demeurée sans réponse, je me suis vu forcé d’adresser au président de la République le billet suivant : « Monsieur le Président, M. d’Avremesnil est arrivé à Paris, il y a huit jours. M. Balsan, secrétaire d’ambassade, en ce moment porteur du fameux diadème, arrivera à Paris, le 14 mars, à 6 heures du soir. J’ai le regret de vous informer que le 14, à minuit, le diadème sera en ma possession. Ne vous en prenez qu’à vous-même, car il y a quelques mois, je vous en eusse fait cadeau volontiers contre la croix de la Légion d’honneur, que je pense avoir mieux méritée que certains couturiers, autres gens de lettres. »
Georges. — Ça, c’est drôle ! ça c’est franchement drôle !
Grécourt, continuant. — « … autres gens de lettres et diplomates… » Il y a diplomates, mon vieux.
Georges. — Oui, enfin, tout ça, c’est quelqu’un qui a voulu être désagréable au père de ma fiancée.
Brizailles. — Mais oui, il n’a jamais existé, ce Lupin.
Faloise. — C’est un bruit que fait courir la police, quand elle ne sait plus à quel saint se vouer.
Georges. — Et cela fait le bonheur des apaches. Quand Lupin paraît, les surins dansent.
Faloise. — Donnez-nous aujourd’hui notre Lupin quotidien.
Brizailles. — Pour moi, Lupin, c’est comme Jacques l’éventreur, comme tous ces gigolos-là, une série de crimes que l’incurie de notre République…
Bergès. — Bravo !
Brizailles. — « … et la superstition des foules attribuent au même état légendaire. »
Tous. — Voilà.
Faloise. — Pourquoi conduis-tu des cotillons ? Tu devrais être orateur.
Grécourt. — Comparer Lupin à Jacques l’éventreur, c’est formidable !
Bergès. — Ça, c’est vrai. Lupin n’a jamais assassiné.
Faloise. — Il n’a même jamais tué quelqu’un en duel.
Georges. — Tu crois à l’existence de Lupin, toi ?…
Grécourt. — Oui, j’y crois. Il annonce qu’il prendra le diadème, je crois sa menace sincère. Il annonce qu’après cela il prendra La Joconde.
Georges. — Hum !…
Faloise. — C’est vrai… j’ai lu cette fumisterie dans les journaux.
Georges. — La Joconde du Musée du Louvre… Et, malgré ça, tu crois en Lupin ?
Grécourt. — Oui.
Brizailles, Déclamant. — Moi, je crois en Lupin comme je crois en Dieu…

ou je brise cette potiche !
Georges. — C’est son rôle. Il vient de faire un livre sur les voleurs ; Lupin lui donne de l’actualité.
Grécourt. — Laissez-moi donc tranquille… Vous nieriez l’existence de Napoléon ?
Faloise. — Elle est bonne !
Grécourt. — Parfaitement. C’est un principe chez vous ! Dès qu’il y a un être qui sort un peu de l’ordinaire, qui a de l’allure, qui vous dépasse, ou bien vous le blaguez, ou bien vous le niez. Vous avez des âmes veules, médiocres… vous êtes pourris de littérature… vous puez le scepticisme… Et d’abord vous ne croyez à rien…
Georges. — Et toi ?
Grécourt. — Vous ne croyez pas à la guerre et vous êtes tous ébahis quand elle vous tonne dessus, vous ne croyez pas à l’amour… ; vous ne croyez pas à l’héroïsme… vous ne croyez pas aux vrais duels.
Bergès. — Ah ! pardon !
Grécourt. — Enfin, vous êtes des êtres trop intelligents, trop raffinés, trop cultivés, de sorte que vous ne comprenez plus rien à notre époque et que vous niez ce produit synthétique de notre temps, cette résultance, cette évidence, ce document : Arsène Lupin !
Georges. — Mais, enfin, où sont tes preuves ? Sur quoi fondes-tu ta croyance en Lupin ?
Grécourt. — Sur ses actes, mon chéri, sur les actes qu’on lui attribue, dont il se vante et qu’on peut constater… Il y a là, comment dirais-je… une marque de fabrique, un procédé nouveau et qui lui est propre.
Brizailles. — Un manque de procédés, plutôt.
Grécourt. — Prenez chacune de ses aventures, prenez son évasion de la Santé, prenez l’affaire Cahorn, vous retrouverez toujours une certaine manière d’agir, dont je ne saisis pas encore le secret, mais qui est comme une signature très personnelle et tout à fait inimitable.
Bergès. — Il y a du vrai…
Grécourt. — C’est une sorte de pression exercée sur la victime choisie, tout un ensemble de travaux d’approche….
Faloise. — Oui, mais…
Grécourt. — Un investissement progressif de l’ennemi… du bluff, du battage, bref, tout un système de combinaisons obscures, lointaines, enchevêtrées, mais qui, toutes, ont ce caractère commun de forfanterie calculée, de certitude prétentieuse et mathématique… Vous me demandiez mes preuves… les voilà. Et puis, quoi ! peut-être le connaissions-nous tous… N’a-t-on pas prétendu que Lupin n’était autre que d’Arbelles !
Bergès. — D’Arbelles ! Édouard d’Arbelles !
Grécourt. — Oui.
Georges. — D’Arbelles ! Mais j’ai connu d’Arbelles !
Faloise. — Moi aussi. Et c’est vrai qu’il avait mauvaise réputation. Il a été blackboulé au Jockey.
Grécourt. — Musset aussi.
Bergès. — D’Arbelles ! n’était-ce pas ce très jeune homme, menant grand train, fort pâle, joli garçon et qui ressemblait à d’Andrésy ?
Grécourt. — Oui, il y avait entre eux une ressemblance extraordinaire et tous deux étaient à la mode. Un beau jour, il y a près de dix ans, d’Arbelles s’est évaporé. Le lendemain, un mandat d’amener a été lancé contre lui… On l’a poursuivi jusqu’en Australie. Et, le jour où on a mis la main dessus, on s’aperçut qu’on avait arrêté… devinez qui ?
Brizailles. — Alphonse XIII.
Grécourt. — Non. Mais d’Andrésy.
Georges. — Hein ?
Bergès. — Ce pauvre d’Andrésy ! Il a dû en faire une grimace ! Il était très lié avec d’Arbelles.
Georges. — Ah ! Ils étaient très liés ?
Brizailles. — Mais, au fait, qu’est-ce qu’il est devenu ?
Faloise. — Qui ça ? d’Arbelles ou d’Andrésy ?
Brizailles. — D’Andrésy. D’Arbelles n’est pas intéressant.
Grécourt. — À moins qu’il ne soit Lupin.
Faloise. — D’Andrésy est mort, du moins, on me l’a dit.
Bergès. — Moi, on m’a dit que s’étant introduit dans un harem, il avait enlevé la femme d’un pacha !
Brizailles. — Moi, on m’a dit qu’en chassant le buffle, il avait rencontré un tigre et que c’est du tétanos qu’il était mort. (À Georges.) Pourquoi ris-tu ?
Grécourt. — Moi, on m’a assuré qu’il avait découvert une mine d’or. Je le tiens d’un ami de sa famille.
Faloise. — D’ailleurs, elle est très bien, sa famille. D’Andrésy est le neveu du duc de Charmerace.
Bergès. — Oui, mais aucune fortune. Je me suis même laissé dire que c’était là la cause de son départ.
Brizailles. — Eh bien moi, on m’a dit plus fort.
Tous. — Quoi ?
Brizailles. — Je ne me rappelle plus, mais c’était effrayant.
Grécourt. — En tout cas, il a disparu de la circulation. Un Parisien de moins… Dis donc, Georges, avec tout ça, on meurt de faim.
Tous. — Oui.
Brizailles. — Si on se mettait à table.
Georges. — Impossible ! J’attends quelqu’un.
Grécourt. — Qui ça ?
Georges. — Il n’est pas ruiné, il n’a pas enlevé de femme turque, il n’a pas attrapé le tétanos avec un tigre, et il est généralement exact.
Grécourt. — Tu te f… de nous ?
Georges. — Je l’ai vu pour la dernière fois au Thibet, il y a six mois. Et il m’a dit : Je viendrai déjeuner chez vous, le lundi 1er mars, à une heure un quart.
Brizailles. — Le nom du Juif errant ?
Georges. — C’est mon meilleur ami.
Tous. — Merci.
Georges. — Du moins, je devrais être son meilleur ami. Il m’a sauvé la vie.
Tous. — Qui est-ce ?
Georges. — Seulement, il est si mystérieux, si distrait…
Brizailles. — Le nom du Terre-Neuve, ou je brise cette potiche.
Georges. — Ah ! non, ne la casse pas. C’est d’Andrésy.
Brizailles. — Oh !
Georges. — Animal !
Bergès. — D’Andrésy ! Il n’est donc pas mort ?
Georges, ramassant les débris. — Une potiche unique.
Grécourt. — Et il vient déjeuner ?
Brizailles. — Et il t’a sauvé la vie ?
Grécourt. — Raconte-nous l’histoire.
Georges. — Vous n’y croiriez pas. À Paris, ça a l’air idiot.
Tous. — Mais non…
Georges. — Et puis, ça m’est désagréable… vous savez que je ne suis pas lâche… eh bien, je n’ai jamais eu peur comme ça.
Faloise. — Tu nous mets l’eau à la bouche.
Georges. — Puisque vous y tenez, voilà ! Sachez qu’il se trouve à mi-chemin de Menasson à Calcutta un temple sacré dont l’entrée, périlleuse aux Européens, est interdite aux femmes. Des prêtres fanatiques le desservent, dont le chef religieux n’est autre, paraît-il, que le daïlama de Lhassa.
Brizailles. — Ah ! non, mon vieux, pas de géographie. Ça embrouille et c’est la barbe.
Georges. — Soit. Mais il faut bien vous dire qu’on raconte à propos de ce temple les légendes les plus abominables, supplices, sacrifices humains, tortures…
Faloise. — Agence Cook. 2 francs d’entrée.
Georges. — Tu es idiot. Ça existe.
Grécourt. — Oui, ça existe.
Georges. — Et nos imaginations étaient tellement surexcitées par ces histoires que nous racontait d’Andrésy — d’Andrésy dont nous avions fait la connaissance trois jours auparavant — qu’un soir, sans le prévenir, je me suis mis en route pour le temple accompagné de ma fiancée et de Mlle Kritchnoff.
Bergès. — C’est idiot d’emmener des femmes dans ces cas-là.
Georges. — Pardon, c’étaient elles qui insistaient, moi je voulais y aller seul. Au reste, habillées comme moi d’amples vêtements de flanelle, elles avaient l’air de jeunes garçons. L’expédition commença bien. Vers six heures du soir, après avoir traversé un pays pittoresque, que le coucher du soleil…
Brizailles. — La barbe !
Georges. — Je me sens incapable de raconter dans ces conditions-là…
Grécourt, à Brizaille. — Mais oui, taisez-vous donc. Raconte comme tu veux.
Georges. — Bref, nous arrivons au temple. La porte était entrouverte ; nous nous glissons… Figurez-vous une lumière laiteuse… une ombre bleue… Et parmi des parfums de roses et d’encens, une odeur atroce, suffocante… À un moment, nous eûmes l’idée de rebrousser chemin, mais l’autel, là-bas, nous attirait, un autel de marbre blanc et noir… un autel funéraire devant lequel trois prêtres… deux qui psalmodiaient à voix basse… un troisième, incliné vers quelque chose que nous ne pouvions pas voir, vers quelque chose qui vivait, qui vivait… douloureusement. Brusquement, un cri, un abominable cri, le cri de quelqu’un qu’on égorge… et nous restions là, tremblants d’horreur, Mlle Kritchnoff auprès de moi, Mlle d’Avremesnil, à quelques pas… séparés les uns des autres par plusieurs brahmes, qui, blancs comme des fantômes, venaient d’entrer un à un. Atrocement angoissé, je voulus me frayer un passage. Impossible ! J’insistais violemment et cherchais déjà mon revolver, quand des mains s’agrippèrent à mon bras et un bâillon me ferma la bouche. Mlle d’Avremesnil poussa un cri et j’eus cette intuition horrible, effrayante, qu’on l’entraînait vers l’autel, qu’elle était la victime choisie, et que le sacrifice…
Bergès. — Mais, c’est odieux !
Tous. — Eh bien ?
Georges. — Eh bien, au fond du sanctuaire, une petite porte s’ouvrit. Quelqu’un entra. Je reconnus d’Andrésy. Il s’approcha de l’autel, regarda fixement les misérables qui entouraient Mlle d’Avremesnil et fit un geste ; rien de plus. Pas un mot. Je sentis que les mains me relâchaient. Le bâillon tomba de ma bouche. Le sanctuaire se vida. Quelques secondes après, nous étions seuls, tous les trois, en face de d’Andrésy.
Bergès. — Comédie !
Brizailles. — C’est Monte-Cristo, ton d’Andrésy.
Georges. — Blaguez ! Je n’oublierai jamais la minute d’épouvante que j’ai passée là… et jamais non plus, — et cela est plus étrange encore — jamais non plus la sensation immédiate de paix et de certitude que j’éprouvai en voyant d’Andrésy apparaître au seuil de la porte et s’avancer sans hâte…
Grécourt. — Du théâtre ! du théâtre !
Georges. — Soit, mais où sont les ficelles ? Et dans quel but cette mise en scène ? Et cette autorité sur ces prêtres, d’où lui venait-elle ?
Bergès. — Mais lui-même, quelle explication t’en a-t-il donnée ?
Georges. — Aucune. Il a souri… de son indéfinissable sourire et il m’a dit : « Vous ne comprendriez pas », et il a ajouté : « D’ailleurs, vous vous feriez de moi une opinion fausse. ».
Grécourt. — Enfin, toi, que ressens-tu à l’égard de d’Andrésy ?
Georges. — Je ne sais pas… Il m’a sauvé la vie… il a sauvé la vie de celle que j’aime… je lui dois une gratitude profonde, et pourtant…
Grécourt. — Il t’inquiète ?
Georges. — Oui… non… c’est un sentiment… Comment dirais-je ?… un sentiment de sympathie à la fois et de malaise… le sentiment que c’est un être spécial, trop différent de nous tous. Il voit, il devine des choses que personne au monde ne verrait, ne devinerait. Il y a du fakir, chez cet homme-là.
Brizailles. — Il lit dans le marc de café ?
Georges. — Tenez… on m’a volé une bague, hier au soir, une bague à laquelle je tenais. J’ai fait venir le secrétaire de Guerchard. Il n’a rien trouvé, naturellement. Eh bien, je suis sûr qu’au bout de cinq minutes d’Andrésy me dirait où elle est.
Faloise. — Allons donc !
Brizailles. — Cent sous que je donnerais pour voir ça.
Georges. — Et puis quoi ! C’est un être qui m’impressionne, parce que je le sens supérieur, oui, supérieur par les ressources dont il dispose, par les secrets dont il vous domine. Et, malgré tout cela, un être dont je subis le charme autoritaire ; un être de séduction… oui, tu disais le mot, Brizailles : Monte-Cristo… Monte-Cristo devait produire cet effet à Albert de Morcerf.
Brizailles. — Fichtre ! À ta place je ne serais pas plus tranquille que ça.
Faloise. — Moi, mon avis, c’est que tu as eu le cauchemar. Et vous, Grécourt ?
Grécourt. — Eh bien, moi, Messieurs, j’ai un tout autre avis. J’admets Lupin, mais je ne vais pas jusqu’à croire en Monte-Cristo. Avoue que tu as eu là une réminiscence, mon cher Georges. Tu n’as pas lu Monte-Cristo, ces jours-ci ?
Georges. — Tu plaisantes. Pourquoi ?
Grécourt. — Parce que la situation est la même. Tu n’as pas Monte-Cristo ici ?
Georges. — Si (indiquant un rayon à la bibliothèque). J’adore Dumas.
Grécourt. — Eh bien ! attends mon vieux (tout en cherchant le livre). Tome III. Albert de Morcerf, fait prisonnier à Rome par des bandits italiens, est mystérieusement sauvé par Monte-Cristo, comme toi par d’Andrésy ; comme toi aussi, Morcerf donne rendez-vous à Monte-Cristo, chez lui, pour déjeuner à dix heures et demie.
Brizailles. — Un peu tôt.
Grécourt. — Comme Morcerf, tu convies à ce déjeuner un dandy, quelques boulevardiers.
Brizailles, désignant Grécourt. — Un homme de lettres à la mode.
Grécourt. — Et comme Morcerf… mais tenez, je lis :
« — Raillez, raillez, tant que vous voulez, Messieurs, dit Morcerf, un peu piqué. Quand je vous regarde, vous autres, Parisiens, habitués du Boulevard, promeneurs du Bois de Boulogne, et que je me rappelle cet homme, eh bien, il me semble que nous ne sommes pas de la même espèce.
« — Je m’en flatte, dit Beauchamp ou Brizailles.
« — Toujours est-il, ajouta Château-Renaud ou Faloise, que votre comte de Monte-Cristo est un galant homme dans ses moments perdus, sauf toutefois ses petits arrangements avec les bandits italiens.
« — Eh ! il n’y a pas de bandits italiens, dit Debray ou Grécourt.
« — Pas de Monte-Cristo, ajouta Beauchamp.
« — Tenez, cher ami, voilà dix heures et demie qui sonnent. Avouez que vous avez eu le cauchemar et allons déjeuner, dit Beauchamp.
« Mais la vibration de la pendule ne s’était pas encore éteinte, lorsque la porte s’ouvrit et que Germain annonça : Son Excellence… »
Bertaut — Monsieur le comte d’Andrésy !