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Classiquesen Ligne

Scène IV

Les mêmes, D’Andrésy
(Mouvement. Tout le monde se lève.)

D’Andrésy. — Mon cher Georges, je crois être exact. Je vous ai donné rendez-vous il y a six mois, pour le 1er mars, à une heure un quart… et, regardez, il est une heure un quart… Avouez que vous me prenez pour Monte-Cristo !


Vous êtes un misérable, mon garçon, mais
pour cette fois, vous avez le champ libre…

Georges. — Quand je vous le disais, que c’est un devin. Nous en parlions.

D’Andrésy. — J’en étais sûr… car, enfin, je débarque, et le temps de remettre mon pardessus au fidèle Bertaut…

Georges. — Comment ?

D’Andrésy. — Quoi ?

Georges. — Vous dites le fidèle Bertaut… vous l’avez donc connu ?

D’Andrésy. — Naturellement… chez votre pauvre mère… il y a dix ans… mais vous oubliez vos devoirs de maître de maison, mon cher Georges. Je vais être obligé de me présenter moi-même. (Après une seconde d’hésitation.) Monsieur Grécourt, n’est-ce pas ?

Grécourt. — Oui, Monsieur…

D’Andrésy. — Votre livre Le vol à travers les âges est une œuvre… Il y a des pages remarquables… tenez, les pages 17, 18, et 19 sont, à mon sens, définitives.

Grécourt. — Ah ! monsieur… que je suis heureux de vous entendre dire cela… ce sont les pages que j’ai la faiblesse de préférer…, et vous êtes le premier lecteur à me les signaler…

Georges — Monsieur Bergès…

D’Andrésy. — Oh ! mais je connais Monsieur… j’ai eu l’honneur de faire assaut contre lui… nous étions dans la même salle, chez Roulland.

Grécourt. — Vous devez confondre, monsieur… Je n’y ai point fréquenté.

D’Andrésy. — Au Cercle d’Anjou, alors ?

Grécourt. — Ah ! oui… et il me semble, en effet…

D’Andrésy. — N’est-ce pas ?

Georges — Vous connaissez le baron Jean de Faloise ?

D’Andrésy. — Je crois bien. Un camarade de cercle ! Vous rappelez-vous le cyclamen aux temps héroïques de la bicyclette ?

Faloise. — Tiens ! c’est vrai !… mais ma parole…

D’Andrésy. — Vous ne me remettez pas… et vous non plus, mon cher Brizailles !… Vous avez donc oublié le dernier cotillon que nous avons conduit ensemble chez la duchesse d’Étampes ?

Brizailles. — Pas du tout… pas du tout… mais je n’avais gardé de vous l’image…

D’Andrésy. — Hélas !… vous me confirmez l’implacable accusation de mon miroir. J’ai donc tellement vieilli.

Brizailles. — Au contraire, c’est que…

D’Andrésy. — Quoi donc ?

Brizailles. — Vous avez rajeuni…

Faloise. — C’est vrai !

D’Andrésy. — Oh !

Brizailles. — Mais, maintenant, je retrouve votre regard, vos gestes… le d’Andrésy d’autrefois… ça va bien, mon vieux ?

D’Andrésy. — Mais très bien… et vous ?

Brizailles. — En avons-nous fait des noces ensemble ! Ça me fait plaisir… vieux copain…

Bertaut. — Monsieur est servi.

Tous. — Ah !

Brizailles, à Georges. — Ah ! non… la bague.

Grécourt. — Ah ! oui… la bague.

D’Andrésy. — Quelle bague ?

Brizailles, à d’Andrésy. — Dis donc, mon vieux, il paraît… on se tutoie toujours, hein ?

D’Andrésy. — Plus que jamais.

Brizailles. — Il paraît que tu as des dons de devin… Et que tu es devenu sorcier…

Georges. — C’est une plaisanterie, mon cher d’Andrésy… mais une bague avait disparu de chez moi et je prétendais, tout à l’heure, qu’au lieu de m’adresser à Guerchard j’aurais mieux fait de vous demander conseil.

Brizailles. — Il m’a affirmé qu’en cinq minutes tu retrouverais la bague.

Georges. — Oui, j’ai eu la faiblesse…

D’Andrésy. — Cinq minutes… on peut…

Tous. — Ah !

D’Andrésy. — Quand la bague a-t-elle disparu de chez vous ?

Georges. — Je ne sais pas ; hier après-midi, à quatre heures, elle était encore sur la cheminée de mon cabinet de toilette et à minuit, quand je suis rentré, elle n’y était plus.

D’Andrésy. — Qui a pu pénétrer dans cette pièce ?

Georges. — Mes domestiques. Je ne soupçonne personne.

D’Andrésy. — La bague a-t-elle une singularité… est-elle, par exemple… très mince ?…

Georges. — Comment, diable, savez-vous ça ?

D’Andrésy. — Ce garçon qui m’a ouvert la porte, ce jeune valet de pied, vous l’avez depuis longtemps ?

Georges. — Non, depuis huit jours, mais j’ai sur lui les meilleurs renseignements.

D’Andrésy. — Quand il est entré à votre service il portait déjà ce gros anneau de cuivre au médius de la main droite ?

Georges. — Il porte au médius de la main droite ?… Je n’avais jamais remarqué cela.

D’Andrésy. — Sonnez votre valet de pied sous un prétexte quelconque. Ah ! un moment… vous allez me donner votre parole que si je vous rends votre bague, le coupable pourra sortir d’ici sans être inquiété ?…

Georges. — Ma parole… mais…

D’Andrésy. — Par affection pour vous, je puis vous rendre ce petit service. Mais je ne suis ni un dénonciateur, ni un justicier. C’est même là un métier qui me répugnerait un peu.

Georges, sonnant. — Alors, vous croyez qu’Albert… ce garçon, dont les certificats… Enfin… (Entre Albert.) Albert je, oui… téléphonez donc au garage… c’est ça… vous demanderez l’automobile pour trois heures.

Albert. — Bien, Monsieur.

D’Andrésy, une cigarette à la bouche, à Albert. — Je cherche… je cherche… les allumettes…

Albert. — Voilà, Monsieur…

(Albert frotte une allumette et la présente à d’Andrésy.)

D’Andrésy, à Albert. — Tiens, vous avez donc été au Cambodge ?

Albert. — Moi, Monsieur ?

D’Andrésy. — Ce gros anneau de cuivre que vous avez au doigt… il n’y a qu’une peuplade qui fabrique et qui porte ces anneaux-là.

Albert. — En effet, c’est un camarade…

D’Andrésy. — Faites donc voir…

(Il avance la main. L’autre recule. D’Andrésy saisit son bras brusquement.)

Albert. — Eh bien, quoi ? que voulez-vous de moi ?

(Faloise, Georges, Bergès se sont avancés.)

D’Andrésy. — Je vous en prie.

Brizailles, bas. — D’Andrésy va se faire aplatir.

D’Andrésy, à Albert. — Cet anneau…

Albert. — Mais…

D’Andrésy, prend Albert au collet. Celui-ci se débat et tombe. D’Andrésy s’empare de l’anneau et, tout en maintenant Albert du genou, ouvre l’anneau et en tire la bague. À Georges. — C’est bien cette bague-là ?

Georges. — Oh… oui…

D’Andrésy, à Albert. — Vous êtes un misérable, mon garçon, mais, pour cette fois, vous avez le champ libre. Allez vous faire pendre ailleurs. (Bas.) Je ne t’ai pas fait mal ?

Albert. — Non, patron.

Bertaut, entrant et voyant Albert se relever. — Oh !

Georges, à Bertaut. — J’ai renvoyé Albert, dites à Jean de monter avec lui et de fouiller sa malle.

Bertaut. — Oh !

Georges. — Après cela, vous pourrez servir.

(Sort Bertaut.)

Faloise. — Moi, je n’ai plus faim.

Brizailles. — Écoute, tu as été épatant.

Georges. — Enfin, nous allons déjeuner… Ah ! nom d’un chien de nom d’un chien !

Tous. — Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a encore ?

Georges, prenant un coffret. — La perle ? Pourvu que ce gredin ne m’ait pas chipé… ah ! s’il m’avait chipé cette perle… non, elle est là…

D’Andrésy. — Une perle ?

Georges. — Oui, elle est là… je l’avais achetée hier… ma fiancée l’avait remarquée… alors j’ai eu peur que ce gredin… ça fera un beau pendentif, n’est-ce pas ?…

D’Andrésy. — Elle est superbe.

Bertaut. — Monsieur est servi.

Georges. — Albert est parti ?

Bertaut. — Oui, Monsieur, il n’est même pas monté pour faire sa malle, il est parti, tout de suite.

Georges. — Bon débarras. À table Messieurs. (À d’Andrésy.) Et vous savez, Hubert, encore merci.

D’Andrésy. — Il n’y a pas de quoi !