Scène V
Germaine, entrant et à la cantonade. — Ne prévenez pas Monsieur, ne le prévenez pas !… (À Sonia.) C’est très amusant. Vous pouvez entrer, Mademoiselle, ils sont tous à table.
Sonia. — Si Monsieur l’ambassadeur apprend notre équipée, il sera furieux.
Germaine. — Mademoiselle, papa n’est jamais furieux. Il est de la carrière. Ce qui peut arriver de pis, c’est qu’il soit infiniment mécontent. Vous savez que c’est la première fois que je vais chez un garçon.
Sonia. — Je l’espère bien.
Germaine. — Quoi ! C’est idiot ! Pourquoi une fiancée n’aurait-elle pas le droit d’aller chez son fiancé et de fouiller partout… C’est bien arrangé, n’est-ce pas ?… Georges a de l’ordre.
Sonia. — Il a de l’ordre. Mais si vous continuez…
Germaine. — Je voudrais voir qui Georges a invité à déjeuner. Ah ! par exemple, s’il a invité une femme… Je suis sûre que la salle à manger est là. Je vais entrouvrir la porte sans qu’on m’entende.
Sonia. — Pas comme ça.
Germaine. — Comment ?
Sonia. — Vous allez faire crier le bois… soulevez le loquet avant d’ouvrir.
Germaine. — C’est vrai… Ah ! je vois… Oh !
Sonia. — Quoi ?
Germaine. — Un chapeau de femme… Le misérable ! Ah ! non, c’est une corbeille de fleurs.
Sonia. — Vous m’amusez beaucoup…
Germaine. — Je vois Brizailles… je vois Faloise… ah ! voilà Georges… comme ils écoutent… Qui est-ce qu’ils écoutent comme ça… Oh !
Sonia. — Quoi encore ?
Germaine. — En mille ! Je vous le donne en mille ! Devinez qui est là ?
Sonia. — Qui ?
Germaine. — Un flirt à vous.
Sonia. — Quelle idée !
Germaine. — Votre flirt de Calcutta… le monsieur qu’à la fois vous admirez et qui vous agace.
Sonia. — M. d’Andrésy !
Germaine. — Regardez !
Sonia. — C’est vrai !
Germaine. — Ah ! vous avez rougi.
Sonia. — Encore cette plaisanterie.
Germaine. — Vous avez rougi, Mademoiselle, et vous rougissez de nouveau.
Sonia. — Prenez garde… ils vont vous entendre.
Germaine. — Oui.
Sonia. — Soulevez le loquet.
Germaine. — Oui… (Elle referme la porte.) Ça vous a donné un coup, hein ?
Sonia. — Quoi ?
Germaine. — De revoir M. d’Andrésy. Avouez que c’est votre type.
Sonia. — Mademoiselle, vous avez des façons de parler…
Germaine. — Vous étiez très amusants tous les deux, à Bombay… Moi, je crois qu’il a le béguin pour vous…
Sonia. — M. d’Andrésy a mieux à faire que de s’occuper d’une pauvre fille comme moi…
Germaine. — C’est que vous êtes jolie.
Sonia. — Mais non.
Germaine. — Si… très jolie. Et avec ça, ombrageuse, farouche. Diane ! le surnom que vous a trouvé d’Andrésy est très exact… Diane !…
Sonia. — Allons… voyons.
Germaine. — Non ?… Vous n’êtes pas farouche, peut-être ?
Sonia. — J’ai horreur des galanteries et des propos fades, voilà tout.
Germaine. — Tiens ! c’est fermé à clé, ça.
Sonia. — Qu’est-ce que vous faites ?
Germaine. — C’est fermé à clé… je voudrais bien voir ce qu’il y a dedans. Il doit y avoir des lettres compromettantes…
Sonia. — Ce serait une raison pour ne pas regarder.
Germaine. — Georges m’a parlé d’un petit meuble en marqueterie, où il enferme tous ses secrets. Donnez-moi un truc pour ouvrir la serrure.
Sonia. — Comment, voulez-vous…
Germaine. — Venez là. Vous connaissez un tas de trucs. Vous êtes si adroite de vos mains.
Sonia. — Je ne veux pas être témoin de ce que vous allez faire ; je trouve que votre attitude…
Germaine. — Mademoiselle, la barbe… Allons bon !…
Sonia. — C’est bien fait. Et on vous aura entendue.
Germaine. — Mais le tiroir est ouvert. (La porte s’ouvre.) Oh !
Sonia. — Oui, Monsieur Georges, voilà ce qu’elle faisait.
Georges. — Germaine, vous n’êtes pas honteuse ?
Germaine. — Non.
Georges. — Vous n’avez rien pris, au moins ?
Germaine. — Si.
Georges. — Comment si ! (Il regarde.) Germaine, rendez-moi mes lettres.
Germaine. — Jamais de la vie, par exemple ! De qui sont-elles ?
Georges. — De personne… d’un ami… Rendez-les-moi.
Germaine. — Si c’est d’un ami je peux regarder.
Georges. — Non.
Germaine. — Alors, c’est d’une femme.
Georges. — Germaine, vous êtes insupportable.
Germaine. — M’aimez-vous, oui ou non ?
Sonia. — Mademoiselle Germaine…
Germaine. — Oh ! Sonia ! ne vous mêlez pas à des querelles de ménage. Fouillez dans la bibliothèque. Les livres, c’est votre partie. (À Georges.) De qui sont ces lettres ?

pas ?… Georges a de l’ordre
Georges. — Germaine, c’est absurde !
Germaine. — Alors, vous gardez des lettres de femme quand vous êtes fiancé ?
Georges. — Eh bien, oui, là… ce sont des lettres de femme.
Germaine. — Oh ! c’est trop fort !
Georges, la poursuivant. — Germaine !
Germaine. — Ah ! je veux voir… Oh !…
Georges. — Vous êtes bien avancée, maintenant.
Germaine. — Elles étaient de moi… mais il n’y a pas que des lettres…
Georges. — Germaine, non, pas ça, non.
Germaine. — Un de mes mouchoirs… un ruban… une plume de mon éventail…
Georges. — Dans ma situation… Un diplomate…
Germaine, à Sonia. — Mademoiselle, devinez ce qu’il y avait là-dedans.
Georges. — Germaine, je ne veux pas.
Germaine. — Oh ! ce que c’est orgueilleux, un homme ! Georges, vous ne m’aimez pas.
Georges. — Et vous ?
Germaine. — Moi non plus.
Georges. — Alors, on s’embrasse.
Germaine. — Oh ! devant Sonia.
Georges. — Elle fouille dans la bibliothèque.
Germaine. — Vous venez goûter tout à l’heure ?
Georges. — Vous ne le méritez pas.
Germaine. — Allons donc ! Je vous ai fait une scène et nous ne sommes pas encore mariés… vous êtes ravi… Sur ce, je vous rends à vos invités. Ah ! ne dites pas à papa que je suis venue.
Georges. — Il serait infiniment mécontent ?
Germaine. — Tu parles ! Et ce n’est pas le moment. Il est dans un état de nerfs !
Georges. — Ah ? cette plaisanterie, la lettre d’Arsène Lupin l’aurait-elle affecté ?
Germaine. — Oh ! pour ça non. Il ne croit pas à Lupin, papa : c’est un esprit fort !
Georges. — Il tient ça de sa fille.
Germaine. — Certainement. (À Sonia.) Mademoiselle, on les met.
Sonia. — Comment ?
Germaine. — On calte, on démarre ; enfin, quoi, on fiche le camp. Qu’est-ce qu’on vous apprend donc en Russie ?
Sonia, qui est montée sur une chaise et a pris un livre. — Vous permettez, Monsieur Georges, que je vous emprunte un livre ?…
Georges. — Mais, je crois bien. Lequel ?
Sonia. — C’est un livre traduit de l’anglais : « De la supériorité des femmes vierges sur tous les hommes et même sur les autres femmes ».
Germaine. — Croyez-vous, hein ? quel numéro !… Ah ! dites-donc, vous allez me donner une parole d’honneur…
Georges. — À propos de quoi ?
Germaine. — Vous ne direz à aucun de vos invités que je suis venue. Au fond, ça n’est pas convenable.
Georges. — C’est entendu.
Germaine. — Même pas au beau d’Andrésy, vous savez que Sonia est folle de lui.
Sonia. — Mademoiselle…
Germaine. — Vous en mourrez. (La poussant.) Good by you !…
Georges. — Good by you !