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Classiquesen Ligne

Scène VI

Bergès, D’Andrésy, Faloise, Grécourt, Brizailles

Bergès. — Alors, quoi, vraiment, vous croyez que vous pourrez m’obtenir ça ?…

D’Andrésy. — Que le président de la République assiste à votre assaut d’honneur ? Mais c’est la moindre des choses. Je m’en charge.

Bergès. — C’est vrai ? Vous comprenez, notre cercle est tout jeune. Ça lui donnera une consécration… Je vous remercie… et ça au nom de tous mes collègues. Vous connaissez donc le président de la République ?

D’Andrésy. — Je ne vais pas à l’Élysée. C’est trop mêlé. Mais enfin, je suis assez bien avec le gouvernement. Aussi, monsieur Grécourt, si vous pensez au Prix Nobel…

Faloise. — Il ne pense qu’à ça. On a de ces obsessions. C’est ridicule. Ainsi moi, j’avoue que la Légion d’honneur…

D’Andrésy. — Le Prix Nobel… en Suède ? Monsieur Grécourt, ce n’est pas impossible…

Grécourt. — C’est sérieux ?

D’Andrésy. — J’écrirai, ce soir même, au comte de… Sichy…

Grécourt. — Allons donc !…

D’Andrésy. — Comptez sur moi… (À Faloise.) Et vous… (Lui prenant la boutonnière.) C’est une affaire entendue.

Faloise. — Non. La Légion d’honneur ?… Vous pouvez me décrocher ça ? Ah ! mon cher, je vous remercie… c’est un ridicule que j’ai, je vous l’avoue, mais je vous remercie.

Brizailles. — Dis donc, mon vieux ?

D’Andrésy. — Quoi ?

Brizailles. — Tu remarqueras que je ne t’ai rien demandé ? Tous les autres sont là, après toi, parce que tu as de l’influence. Mais enfin, ils ne te connaissent pas autant que moi. On se tutoie tous les deux… on est de vieux copains. Enfin, je ne t’ai rien demandé, n’est-ce pas ?

D’Andrésy. — Non, rien.

Brizailles. — Eh bien ! voilà, mon vieux, moi, c’est un bureau de tabac.

D’Andrésy. — Hein, tu veux un bureau de tabac ?

Brizailles. — Oui. Elle a figuré dans une revue où elle jouait Mme de Maintenon. L’année prochaine, elle a un engagement aux Nouveautés. Alors tu comprends, c’est pour sa mère.

D’Andrésy. — Ça, c’est plus difficile. Elle ne se contenterait pas d’une place de concierge ?

Brizailles. — Ah ! non, mon vieux, une place de concierge pour sa mère ! Tout ce que tu veux, mais pas ça.

D’Andrésy. — Pourquoi ?

Brizailles. — Parce que sa mère est déjà concierge.

D’Andrésy. — Ah ! Eh bien, je vais voir ça… tu me l’enverras ?

Brizailles. — La mère ?…

D’Andrésy. — Ah ! non… la fille.

Brizailles. — Merci, mon vieux… tu es un type épatant.

Georges, rentrant. — Ah ! vous êtes sortis de table ?

Grécourt. — Dis donc : c’est un être délicieux, tu sais…

Georges. — Qui ça ?

Tous. — Ah ! exquis… charmant !… D’Andrésy ? c’est un type épatant.

Bertaut, entrant. — Monsieur, c’est le bijoutier.

Georges. — Le bijoutier ?

Bertaut. — Il dit que c’est pour une monture.

Georges. — Ah ! oui, la perle, c’est pour le cadeau que je fais à ma fiancée… vous permettez. (Il prend le coffret, l’ouvre.) Tiens ! Alors ça, c’est plus fort que tout… ce n’est pas possible.

Tous. — Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

Georges. — J’ai mal regardé… Non, elle n’y est pas.

Tous. — Quoi ?

Georges. — La perle !

Tous. — La perle ?

Georges. — Vous avez bien vu ; je vous l’ai montrée tout à l’heure. Elle y était. Eh bien ! elle n’y est plus.

Brizailles. — Allons donc !

D’Andrésy. — Vous dites… vous dites que la perle qui était là tout à l’heure, n’y est plus ?

Georges. — Oui.

D’Andrésy, avec assurance. — Non.

Georges. — Mais si !

D’Andrésy. — Non… vous vous trompez. C’est tout à fait inadmissible.

Georges. — Oui, mais c’est comme ça… voyez vous-même.

D’Andrésy. — Je… ça par exemple… (Il regarde autour de lui.) Ah ! ça, mais…

Georges. — Vous soupçonnez quelqu’un ?

D’Andrésy. — Ah ! non, cette fois-ci, je ne soupçonne plus personne. Mais elle est raide, celle-là.

Georges. — Ah ! oui, alors, elle est raide. (À Bertaut.) Oui, vous n’êtes pas entré dans cette pièce… vous serviez à table. (Appelant.) Joseph ! (Il lui parle bas.)

Joseph. — Monsieur n’a qu’à téléphoner à Mademoiselle. Je n’ai même pas dépassé la porte.

Georges. — C’est bien. D’ailleurs, je vous crois. (À Bertaut.) Renvoyez le bijoutier.

D’Andrésy. — C’est bien simple. Il faut nous fouiller.

Tous, ainsi que Georges. — Oh !

D’Andrésy. — Dame ! il n’y a qu’un de nous, qui ait pu prendre cette perle. (Mouvement.) Tout à l’heure, pendant que nous déjeunions, qui êtes-vous venu retrouver dans cette pièce ?

Georges. — Personne… je…

D’Andrésy. — Mais si. Dites ?

Tous. — Oui, dites.

Georges. — Non… des gens de ma famille… mon frère… mon cousin…

D’Andrésy. — Oui, votre frère, je le connais, mais votre cousin…

Georges. — Ah ! mon cher…

D’Andrésy. — Quoi !… nous en sommes réduits à nous soupçonner nous-mêmes… nous pouvons bien dire quelques mots de trop.

Georges. — Mes amis, n’insistez pas. C’est un malheur… on n’en meurt pas… Enfin, quoi, c’est très désagréable… et voilà tout…

Brizailles. — Ah ! mais non, je tiens à ce qu’on me fouille… J’y tiens absolument…

(Il enlève sa jaquette.)

Grécourt. — Moi aussi… j’ai fait un livre sur les voleurs… de là à conclure que je suis kleptomane ! Ah ! mais non.

Georges. — Je vous en prie… Assez, vous me désobligez extrêmement.

D’Andrésy. — Georges a raison, messieurs, vous êtes ses amis, des familiers de la maison… Moi, je suis un étranger, qu’on me laisse seul avec Georges.

Georges. — Vous êtes fou, d’Andrésy !

Brizailles. — À ce compte-là, je demande qu’on fouille Georges aussi.

Faloise. — D’autant que, par mégarde, il a très bien pu mettre la perle dans sa poche.

Georges. — Tiens ! je n’avais pas pensé à cela. C’est qu’au fond… Oh !

Tous. — Quoi ?

Georges. — Dans ma doublure… mais je l’ai… je l’avais…

Tous. — Ah !

Georges. — Mais oui… je l’avais… Tenez… tâtez…

D’Andrésy. — C’est vrai.

Bergès. — Ah ! on ne fait pas de ces blagues-là aux gens.

Georges. — Je vous demande pardon : je suis désolé. C’est une aventure ridicule et pénible.

Tous. — Mais non. Ça n’a aucune importance.

Brizailles. — Eh bien, mon vieux, j’aime mieux ça… on a beau être sûr de ses amis… on perd une perle comme ça… il en reste toujours quelque chose…

Georges. — Je vais faire défaire ma doublure… Comment, vous partez déjà ?

Bergès. — Oui, j’ai un assaut.

Faloise. — Moi, j’ai rendez-vous au cercle.

Grécourt. — Moi, je vais à la Chambre.

Brizailles. — Ça a jeté un froid.

Georges. — Eh bien ! on se reverra tout à l’heure ? Vous allez à « l’Union » ?

Tous. — Oui, oui.

Georges. — Eh bien ! à tout à l’heure.

Tous. — Oui, à tout à l’heure… (Cordialement.) Au revoir, monsieur d’Andrésy !…