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Classiquesen Ligne

Scène II.

Une autre partie du jardin.
Entrent LA DUCHESSE et LAURA.
la duchesse.

Enfin, Laura, vous m’assurez que personne n’est descendu cette nuit au jardin ?

laura.

Combien de fois faut-il vous le dire ?

la duchesse.

Encore une seulement.

laura.

Eh bien ! madame, je vous répète que j’y suis restée jusqu’au moment où l’aurore a paru couvrant de perles toutes ces fleurs charmantes, et je n’ai aperçu personne ; de sorte que vous ne pouvez soupçonner qui que ce soit au monde, excepté moi.

la duchesse.

J’ai d’autres soupçons, Laura.

laura.

Lesquels ?

la duchesse.

C’est que la dame aura été avertie du départ de Frédéric, et, qu’en conséquence, elle ne devait pas descendre au jardin. — Mais n’importe. J’ai toujours cette consolation que je les ai empêchés de se voir et de se parler cette nuit.

laura.

Il est vrai. (À part.) Ah ! si elle savait que, dans sa folle jalousie elle s’est entremise pour ces amants et les a réunis elle-même !


Entre FRÉDÉRIC, et, un peu après, FABIO.
frédéric.

Permettez, madame, que je baise votre main.

la duchesse.

Eh quoi ! Frédéric, vous voilà déjà de retour ?

frédéric.

On va vite, madame, lorsqu’on a du zèle et du dévouement.

fabio.

D’autant que, comme il n’y a guère qu’une lieue d’ici à Mantoue…

frédéric.

Que dis-tu là ?

fabio.

Pardon, je me trompe ; je voulais dire qu’il n’y a que douze lieues.

la duchesse.

Apportez-vous une lettre du duc ?

frédéric.

Je ne serais pas revenu sans cela ?

fabio, à part.

Je n’ai jamais vu mentir avec une aussi aimable impudence.

frédéric.

Voici la lettre, madame.

la duchesse, à part.

C’est bien son écriture !… Je suis vengée !

fabio, à Frédéric.

Quelle est cette lettre ?

frédéric.

Du duc.

fabio.

Quoi ! vous voulez m’en conter à moi aussi ?

la duchesse.

Et comment vous trouvez-vous, aujourd’hui ?

frédéric.

Mais… madame, le dévouement respectueux dont je fais profession pour votre altesse est si heureux de s’employer à votre service, qu’en vérité, vous pouvez le croire, je n’ai jamais passé une meilleure nuit.

fabio, à part.

Je le crois bien ! Il a beau vouloir dissimuler et mentir, cela lui est impossible.

laura, à part.

Je vois, à son visage, à son regard, le vrai sens qu’il attache à ces paroles.

la duchesse, lisant.

« Madame, je vous suis on ne peut plus reconnaissant des bontés que vous témoignez à Henri, et je ne le suis pas moins de l’honneur que vous m’avez fait de me répondre et de m’envoyer cette réponse par votre secrétaire. Il me sera impossible de m’acquitter jamais envers vous de l’une et de l’autre dette que je viens de contracter ; surtout lorsque mon âme est déjà votre esclave… » (À part.) Il est inutile que j’en lise davantage. (Haut.) Je vous remercie, Frédéric, de la diligence que vous avez mise à me servir.

frédéric.

Je suis fier, madame, d’avoir réussi à vos souhaits.

la duchesse.

Vous êtes sans doute fatigué ; allez vous reposer. Vous reviendrez plus tard, et nous achèverons quelques dépêches.

frédéric.

Permettez, madame, qu’avant de m’en aller, je remette à madame Laura cette lettre en votre présence ; j’estime et j’honore trop une personne qui est à votre service pour lui remettre un message dans un moment où cela pourrait vous offenser.

la duchesse.

De qui est cette lettre ?

frédéric.

Je l’ignore. Au moment où je partais, une dame est sortie de l’appartement de la duchesse mère et me l’a confiée. Cette dame est sans doute une de ses parentes ou une de ses amies.

fabio, à part.

À mesure que je l’entends, je deviens de plus en plus stupéfait et hébété.

laura.

Je reconnais l’écriture, madame ; elle est de madame Célia, et, avec votre permission, je me retire pour la lire. (À part.) Jusqu’à ce que j’aie complètement disparu à ses yeux, je serai plus morte que vive.

frédéric, bas, à Laura.

Lisez vite.

laura, bas, à Frédéric.

Soyez tranquille.

Elle sort.
la duchesse.

Allez avec Dieu.

frédéric.

Vivez éternellement, et que vos jours soient aussi brillants que le soleil.

Il sort.
la duchesse.

Oh ! que je m’applaudis de l’avoir privé de l’occasion que son amour espérait ! J’ai à craindre, il est vrai, de nouveaux rendez-vous, mais ma vigilance saura les empêcher.

fabio, à part.

Si elle s’y prend toujours de même, certes elle n’avancera pas à grand’chose.

la duchesse.

Fabio ?

fabio.

J’attendais pour vous parler, madame, qu’il s’en fût allé, et, en attendant, je faisais semblant de regarder ces tableaux.

la duchesse.

Dis-moi, pendant la route, ton maître montrait-il beaucoup de chagrin de cette absence ?

fabio.

Quelle absence ?

la duchesse.

Celle qu’il a faite cette nuit.

fabio.

Quoi ! madame, vous pensez qu’il a voyagé cette nuit ?

la duchesse.

Comment cela ne serait-il pas, puisqu’il m’apporte la réponse du duc, non-seulement scellée de son sceau, mais tout entière écrite de sa main.

fabio.

Que sais-je ? Il est sorti avec moi, mais au bout d’une lieue, tout au plus, avec moi il est revenu.

la duchesse.

Que dis-tu là ?

fabio.

La vérité la plus vraie qu’il y ait au monde. Il m’a laissé à la maison en me commandant, comme à l’ordinaire, de ne pas sortir, et il est allé s’amuser.

la duchesse.

Cela n’est pas possible.

fabio.

S’il n’est pas allé s’amuser, il est allé s’ennuyer.

la duchesse.

Allons, achève.

fabio.

Au matin il est revenu, et si joyeux, si content, qu’on voyait bien qu’il avait eu ce qu’il voulait.

la duchesse.

Tu mens, impudent que tu es !

fabio.

Celui qui ment, ment, comme on dit, dans les duels.

la duchesse.

Qui a-t-il donc envoyé à sa place ?

fabio.

Personne.

la duchesse.

Alors comment a-t-il eu ces lettres ?

fabio.

Ce n’était pas si difficile ! Un homme qui a un démon qui porte et rapporte des billets, peut bien lui demander aussi d’aller et de venir avec des lettres. Voyez-vous, mon maître doit avoir un génie familier, et, en le supposant, je ne mens pas.

la duchesse.

Pour moi, je suis obligée de croire que tu mens.

fabio.

Vous me la donnez belle ! Eh bien, je vous jure Dieu qu’il ne s’est pas en allé, et qu’il a passé toute cette nuit dernière avec sa dame.

la duchesse.

Tais-toi et va-t’en. Voici Laura ; et pour sortir du doute où je suis, je voudrais savoir quelle est cette lettre qu’il lui a remise.

fabio, à part.

Pauvre duchesse ! que Dieu la protège au milieu des soucis qu’elle a de savoir à quelle personne mon maître fait la cour !… Pour lui, vive Dieu ! il a tort de ne pas voir ce qu’elle lui veut. Ah ! ce n’est pas moi qui me ferais ainsi désirer !

Il sort.


Entre LAURA.
laura, à part.

Maintenant que j’ai lu le chiffre, je reviens auprès de la duchesse, afin qu’elle ne s’inquiète pas de mon absence.

la duchesse.

Laura, qu’est-ce donc que vous écrit Célia ?

laura.

Mille folies. Voici sa lettre, madame, si vous la voulez voir. (À part.) Je lui donnerai celle qui était dedans.

la duchesse.

Non, Laura, je n’y tiens nullement. Il est des choses dont j’ai plus à cœur de te parler. — Je vous ai dit hier que j’avais appris d’une manière certaine qu’une dame avait écrit à Frédéric de venir lui parler la nuit suivante.

laura.

Oui, madame.

la duchesse.

Cela m’a d’abord préoccupée à cause du décorum. Puis il y a eu de ma part un peu de curiosité. Puis, je ne sais quelle fantaisie… Vous savez que, pour connaître cette dame, je lui ai donné une mission et vous ai priée de faire la garde dans le jardin… Eh bien, il faut que vous sachiez qu’un espion que je tiens auprès de lui, vient de m’avertir à l’instant que Frédéric ne s’était pas absenté, et qu’il avait passé toute la nuit à causer avec sa dame.

laura.

Cela est bien audacieux !… Et — vous a-t-on nommé cette dame ?

la duchesse.

Non.

laura.

Alors, madame, n’en croyez rien ; car, en admettant qu’il eût pu vous tromper avec cette lettre supposée, à quoi bon m’aurait-il trompée également avec celle-ci ?

la duchesse.

Vous êtes bien sûre que votre lettre est bien de votre cousine.

laura.

J’en suis bien sûre.

la duchesse.

Alors il aura envoyé à sa place une autre personne, qui aura apporté ces deux lettres, et là-dessus mon espion ne sait rien.

laura.

Il faut que cela soit ainsi.

la duchesse.

Il me vient un autre soupçon. Vous avez passé la nuit dans le jardin, et vous n’y avez vu descendre aucune dame. D’un autre côté, mon espion me dit que Frédéric a passé toute la nuit avec sa dame. Je conclus de là que la dame qu’aime Frédéric n’habite point le palais.

laura.

Je n’en doute pas non plus ; il faut croire qu’elle demeure en ville.

la duchesse.

Eh bien ! je tenterai mille moyens, jusqu’à ce que je sache qui est cette dame.

laura.

Pourquoi cela, madame ?

la duchesse.

Pouvez-vous le demander, Laura !… Lorsque je vous ai confié et que je me suis avoué à moi-même le sentiment qui m’anime, peu importe qu’il le sache ou qu’il l’ignore !… J’ai au cœur tant d’orgueil, tant de fierté, que je ne puis pardonner même l’injure qu’on m’a faite par ignorance.

Elle sort.
laura.

Il est essentiel que Frédéric soit averti de cet espionnage jaloux… Mais, hélas ! l’avertir de prendre garde, ce sera lui apprendre que la duchesse est jalouse ; et il n’est pas prudent d’apprendre à l’amant le plus fidèle qu’il y a une autre femme qui l’aime ; car alors l’homme le plus modeste conçoit tant de vanité, que tout ce qu’on lui accorde ensuite devient à ses yeux chose due. Mais n’importe, ô ciel ! il vaut encore mieux qu’il sache et les espions qui l’entourent et les dangers qui le menacent… Pour l’avertir, repassons cette espèce de chiffre qu’il m’envoie, et que je dois connaître au mieux. (Elle tire un papier de son sein, et lit :) « Toutes les fois, madame, que vous aurez quelque chose à me dire, je vous prierai d’abord de me faire signe avec votre mouchoir, afin que je prête attention. Puis, sur quelque sujet que vous parliez, les premiers mots dont vous vous servirez chaque fois que vous prendrez la parole, seront pour moi, et le reste pour tout le monde ; de manière que je puisse réunir tous les premiers mots dont vous vous serez servie, et savoir ce que vous m’aurez dit. Il en sera de même lorsque moi je vous ferai le signal. » (Parlant.) Ce chiffre est facile et ingénieux ; mais la difficulté est de l’employer de telle sorte que ce que l’on dit ait un sens raisonnable pour toutes les personnes là présentes. Pour mieux m’en pénétrer, je vais le relire.


Entre LISARDO.
lisardo, à part.

Laura est si fort occupée à lire ce papier, que si les indignes soupçons de la jalousie ne peuvent l’atteindre, la curiosité n’en est pas moins très-vivement excitée, et je désirerais bien savoir ce qui l’absorbe à ce point. Oh ! si je pouvais lire ce papier sans qu’elle me vît !

laura.

Qui vient là ?

lisardo.

C’est moi, Laura.

laura, à part.

Grand Dieu !

lisardo.

Pourquoi ce trouble et cette crainte ?

laura.

Je ne suis point troublée et je ne crains rien.

lisardo.

Ce papier que vous cachez et cette rougeur subite qui vous est montée au visage le feraient croire.

laura.

Vous êtes dans l’erreur. Si j’ai caché ce papier et si la rougeur m’est venue, ce n’est nullement un effet du trouble où votre présence m’aurait mise, c’est par suite du dépit que j’éprouve en voyant un manque de confiance aussi injurieux. Vous étiez venu m’espionner, et, pour vous justifier, vous faites semblant d’avoir à vous plaindre !

lisardo.

Moi, Laura, j’ai en vous une entière confiance, et pour que vous ne doutiez pas de la sécurité que votre noblesse inspire à mon amour, je vous prie de me dire naïvement quel est ce papier.

laura.

C’est un papier dont je vais dans un moment livrer au vent les débris, car à votre sotte demande, fille du vent, le vent seul doit répondre.

lisardo.

Alors, puisque vous le confiez au vent, je le lui enlèverai.

laura.

Vous ne le ferez pas ! Non que je redoute que vous en réunissiez les fragments et que vous les lisiez : mais il importe à mon honneur de ne point céder aux vils soupçons que vous m’avez laissée entrevoir.

lisardo.

Il importe aussi à mon honneur de savoir ce que c’est.

laura.

Voilà que je les livre au vent, et comme vous n’êtes pas mon mari, j’espère que la chose en restera là.

lisardo.

Si je ne suis pas votre mari, je suis votre cousin et votre futur, et je veux réunir les tronçons de ce serpent plein de venin.

laura.

Prenez garde alors ! car vous pourriez vous repentir d’avoir touché à un tronçon de ce serpent.

lisardo.

Quoi qu’il arrive, je veux en rassembler les débris.

laura.

Je vous en empêcherai.

lisardo.

Laissez-moi, Laura !

laura.

Finissez, vilain jaloux !


Entrent d’un côté ARNESTO et de l’autre LA DUCHESSE, et un peu après FRÉDÉRIC et FABIO.
arnesto.

Quel est ce bruit, Lisardo ?

la duchesse.

Pourquoi ces cris, Laura ?

lisardo.

Ce n’est rien.

laura.

Au contraire, c’est beaucoup. (À part.) Amour, viens à mon aide !

arnesto.

Eh quoi ! vous parliez ainsi…

la duchesse.

Vous vous querelliez de la sorte…

arnesto.

À votre cousin ?

la duchesse.

Avec votre futur époux ?

arnesto.

Qu’y a-t-il donc de nouveau ?

la duchesse.

Que s’est-il passé entre vous ?

lisardo.

Il n’y a rien, que je sache.

laura.

Au contraire, j’ai beaucoup à me plaindre. (À la Duchesse.) Ne m’avez-vous pas laissée ici, madame, il n’y a qu’un moment, avec une lettre de Célia ?

la duchesse.

Il est vrai.

laura.

Eh bien, cela posé, j’en appelle à vous, madame, de l’insolence d’un homme qui m’a témoigné les soupçons les plus odieux. (Elle agite son mouchoir.) Et afin que vous sachiez tout, veuillez me prêter attention, vous, madame, et vous aussi, mon père, ainsi que toutes les personnes ici présentes ; car il m’importe que tout le monde connaisse le secret qu’enferme mon cœur.

frédéric, bas.

Qu’est-il donc arrivé, Fabio ?

fabio, de même.

Je ne sais. (À part) C’est peut-être le résultat de ce que j’ai dit à la duchesse, et c’est peut-être aussi le résultat d’autre chose.

frédéric, à part.

Elle a fait le signal, soyons attentif et ne perdons pas un seul mot.

arnesto.

Eh bien ! Laura, qu’attends-tu ?

la duchesse.

Dites-nous donc ce que vous vouliez nous dire.

laura.

Madame la duchesse sait déjà, — elle dont l’esprit et la pénétration égalent la beauté, — à quel point je lui suis dévouée[10].

la duchesse.

Cela est vrai ; mais où voulez-vous en venir avec cela ?

frédéric, à part.

Voici les premiers mots que je dois retenir : « Madame la duchesse sait déjà. »

laura.

Que vous ne vous êtes pas absenté, — n’est-il pas vrai, madame ? et c’est là ce qui me défend contre d’injustes soupçons.

arnesto.

Cela suffit, ma fille, il est inutile de vous affliger ainsi.

frédéric, à part.

Elle vient de me dire clairement : « Que vous ne vous êtes pas absenté. »

laura.

Elle sait que vous avez parlé avec une dame, — Lisardo, comme il ne convient point, car enfin je ne vous appartiens pas encore, heureusement.

lisardo.

C’est vous qui avez manqué à ce que vous deviez à notre mutuel amour.

la duchesse.

Silence ! — Achevez, Laura.

frédéric, à part.

N’oublions pas : « Elle sait que vous avez parlé avec une dame. »

laura.

Il lui est venu une horrible jalousie, — je ne sais à quel propos, et se laissant aller à une aveugle colère, il a offensé mon honneur.

lisardo.

Elle lisait une lettre et quand je lui ai demandé à la voir, elle l’a déchirée.

arnesto.

Elle a fort bien fait.

frédéric, à part.

« Il lui est venu une horrible jalousie. »

laura.

Ne me nommez pas, je vous prie. (À Arnesto.) Je ne tiens pas à me marier, et surtout avec un homme comme lui.

arnesto.

Vous vous êtes bien mal conduit, en vérité.

lisardo.

Je vous jure, seigneur, que…

arnesto.

Allez, taisez-vous.

frédéric, à part.

Elle vient de dire : « Ne me nommez pas, je vous prie. »

laura.

Défiez-vous de vos entours, — ai-je entendu dire bien souvent. Que ferait donc après le mariage celui qui, avant, peut s’oublier ainsi ?

lisardo.

J’ai eu tort, belle Laura, je l’avoue ; mais que l’amour me serve d’excuse.

arnesto.

L’amour vous rend encore plus coupable.

frédéric, à part.

« Défiez-vous de vos entours. »

laura, à Lisardo.

Et venez de nouveau me parler !… — Vous verrez comme vous serez reçu. Tout est fini entre nous désormais, et vous essayeriez en vain de me fléchir.

Elle sort.
arnesto.

Je partage la juste indignation de ma fille.

Il sort.
frédéric, à part.

« Et venez de nouveau me parler. »

la duchesse.

Vous avez manqué d’égards envers Laura, Lisardo ; mais, tout affligée que j’en suis, je vous excuse ; je sais ce que c’est que la jalousie, et je comprends les mouvements qu’elle peut inspirer.

Elle sort.
fabio, à part.

Grâce à Dieu, la duchesse est sortie sans parler de moi, et je n’ai pas à craindre que mon maître devine que j’ai bavardé.

lisardo.

Le ciel me protège !… Regardez-vous donc comme un si grand crime, seigneur Frédéric, que j’aie voulu savoir ce que contenait cette lettre ? et y avait-il là de quoi irriter si fort Laura et son père, et de quoi affliger la duchesse ?… Vous avez bien compris, je pense, le léger motif qui a donné lieu à tout ce bruit ?

frédéric.

C’était assez clair, vraiment. Laura s’est fâchée contre vous à cause de votre manque de confiance.

lisardo.

Malheureux que je suis ! mon espérance est morte, et je n’ai plus qu’à mourir.

Il sort.
frédéric, à part.

Mon espérance ne va guère mieux.

fabio, à part.

Décidément j’ai rien à craindre.

frédéric, à part.

Maintenant, il me faut réunir tout ce qu’elle a dit, pourvu toutefois que je me le rappelle. Interrogeons pour cela son portrait, il me semblera que c’est elle qui me parle. (Il regarde un portrait.) Belle et charmante image, qu’est-ce donc que vous avez dit ?

fabio, à part.

Ah ! c’est le portrait qui lui dit tout ça !… C’est bon à savoir ! voilà du nouveau à conter.

frédéric, à part.

« Madame la duchesse sait déjà que vous ne vous êtes pas absenté. Elle sait que vous avez parlé avec une dame. Il lui est venu une horrible jalousie. Ne me nommez pas, je vous prie. Défiez-vous de vos entours, et venez de nouveau me parler. » (À Fabio.) Vive le ciel, traître, c’est toi qui m’as vendu ! c’est toi qui as été dire que je ne m’étais pas absenté !

fabio, éperdu.

Seigneur, quelle colère vous a pris tout à coup ? et pourquoi me traitez-vous ainsi ?

frédéric.

Je sais pourquoi, traître !

fabio.

Eh quoi ! seigneur, n’étiez-vous pas content de moi lorsque nous sommes entrés dans ce salon ? Quelle espèce d’accusation ou d’indice avez-vous ici trouvé contre moi ? Personne ne vous ayant parlé, qui a pu vous dire du mal de moi ?

frédéric.

Oui, drôle, depuis que je suis entré ici j’ai appris que tu avais conté que je ne m’étais pas absenté cette nuit et que j’étais allé voir ma dame.

fabio.

Vous avez appris cela depuis que vous êtes entré ?

frédéric.

Oui.

fabio.

Mais remarquez, seigneur…

frédéric.

Je te châtierai comme tu le mérites.

fabio.

Mais, seigneur, qui vous appris cela ?

frédéric.

Rappelle-toi à qui tu l’as dit… C’est cette personne qui me l’a rapporté.

fabio.

Je ne l’ai dit à personne. (À part.) Je mourrai s’il le faut, mais je ne dirai pas ce qui en est.

frédéric, tirant son poignard.

Vive Dieu ! tu vas mourir à l’instant de ma main.


Entre HENRI.
henri.

Qu’est ceci ?

frédéric.

Je veux tuer un infâme.

fabio.

Modérez-vous, seigneur.

henri.

Songez, Frédéric, que vous êtes dans le palais.

frédéric.

Laissez, — que je verse son sang impur.

henri.

Fuis donc, malheureux !

fabio.

Je ne demande pas mieux, et je le ferai lestement, comme cela m’est arrivé déjà bien des fois. — Ah ! que votre altesse est bon enfant !

Il sort.
henri.

D’où vient donc, Frédéric, que vous êtes ainsi tout bouleversé ? Quel en est le motif ?

frédéric.

C’est que je suis trahi. La duchesse sait que je ne me suis pas absenté.

henri.

Par qui l’a-t-elle appris ?

frédéric.

Il n’y a que vous, moi et ce valet qui le sachions.

henri.

Est-ce qu’elle vous l’a dit ?

frédéric.

Elle ? non ; elle a trop d’esprit, et elle fait semblant de l’ignorer.

henri.

Peut-être que la personne qui vous l’a dit l’a-t-elle inventé ?

frédéric.

Pour cela, non ; car c’est la personne la plus intéressée.

henri.

Elle peut avoir été trompée ?

frédéric.

C’est impossible. Aussi je ne vois d’autre conduite à tenir que de me soumettre à mon malheur et de lui avouer la vérité.

henri.

Bien que je dusse lui paraître le plus coupable et m’attirer sa colère, je ne vous en détournerais pas, — tant je souhaite votre repos, — si je pensais que ce fût là le meilleur parti.

frédéric.

Eh bien, dans le trouble où je suis, conseillez-moi. Que feriez-vous ?

henri.

Je me tairais, je resterais tranquille ; je voudrais d’abord la voir venir, et puis j’agirais en conséquence. Car elle est instruite ou non de ce qui s’est passé. Si elle le sait, et que sa modestie l’empêche de vous en rien dire, n’est-ce pas travailler contre vous-même que d’aller lui parler de cela lorsqu’elle veut l’ignorer ? Si elle ne le sait pas, ce serait travailler contre nous deux, ce serait lui apprendre vous-même ce qu’un autre n’a pu lui dire. Ainsi donc, moi, à votre place, je traiterais de mon mieux mon valet, afin que s’il n’a pas parlé, il ne dise rien plus tard, et que s’il a parlé il n’aille pas se plaindre à elle et la mettre dans la nécessité de se déclarer.

frédéric.

Bien que ce ne soit pas là mon avis, je suivrai le vôtre, ne serait-ce que pour qu’on ne puisse pas m’accuser de m’être perdu par un fol entêtement. Je reprendrai mon valet et je parlerai à la duchesse sans me justifier, jusqu’à ce qu’elle s’explique avec moi.

Il sort.
henri.

C’est moi qui hérite à mon tour de l’incertitude où il était ; il s’éloigne et me laisse… Je suis venu en ces lieux seulement pour voir la belle Flerida, ne pensant pas que je pourrais m’y oublier, et voilà que je reste à sa cour sous un nom et sous des vêtements qui ne sont pas les miens. N’ai-je pas à craindre d’être reconnu d’un moment à l’autre et que cette aventure ne porte atteinte à sa considération ? Puisqu’en venant ici mon intention était de voir tout par moi-même, qu’attends-je encore ? ou pourquoi tardé-je à réaliser mon projet ?


Entre LA DUCHESSE.
la duchesse, à part.

Aveugle et tyrannique passion, pourquoi me conduis-tu encore en ce lieu ?… (À Henri.) Que faites-vous là, seigneur ?

henri.

Hélas ! noble et illustre madame, j’exprimais à ces fleurs et à ces fontaines, dont vous êtes l’aurore, les plaintes de l’amour.

la duchesse.

Pourquoi cela ?

henri.

C’est qu’en vous voyant, divinité charmante, tout tuer autour de vous par l’éclat de vos rayons qui égale celui du soleil, et par vos flèches qui ne sont pas moins dangereuses que celles de l’amour. je me dis que pour soumettre le monde vous n’auriez pas besoin de déployer toutes vos forces ; car il suffirait d’un seul de vos rayons et d’une seule de vos flèches.

la duchesse.

Je m’étonne doublement de ce langage, seigneur Henri : d’abord que vous osiez me le tenir, et ensuite que je puisse l’entendre. Retirez-vous de ma présence. Si le duc vous a envoyé à ma cour, ce n’a pas été pour que vous manquiez à lui-même et à moi.

henri.

Je ne croyais pas vous manquer, madame ; et pour le duc, je suis sûr de ne lui avoir pas manqué ; car il éprouve tous les sentiments que je vous exprime.

la duchesse.

On a vu souvent se marier, mais jamais aimer par procuration. Et alors même que j’admettrais votre excuse, et que vous me parleriez pour lui, ne vous ai-je pas averti de ne me parler à ce sujet que quand je vous en parlerais moi même ?

henri.

Oui, madame ; mais parmi les conditions vous n’avez pas mis celle que vous ne m’en parleriez jamais, et que par conséquent je devais toujours me taire.

la duchesse.

Eh bien ! s’il faut absolument que je vous parle, seigneur Henri, ce sera aujourd’hui même ; et ce sera pour vous dire, puisque vous m’avez comparée au soleil, que le duc serait bien imprudent de vouloir affronter le soleil avec des ailes de cire ; et je vous engage de nouveau à vous retirer, sans quoi ma colère répondrait d’une autre façon au duc et à vous.

henri.

Je vous obéis, madame, dans la crainte d’un châtiment plus grand ; si toutefois il peut y avoir quelque chose de plus triste que de s’éloigner de votre beauté. (À part.) Hélas ! je me meurs !

Il sort.
la duchesse.

Cet excès d’audace me donne beaucoup à penser… Amour, laisse-moi tranquille un moment pour que je puisse réfléchir… Mais qui a pénétré jusqu’ici ?


Entre FABIO.
fabio.

C’est moi, madame la duchesse, qui viens furieux vous conter toute sorte de choses. Oui, j’enrage de voir que tout n’est que bavardage au palais, et que votre altesse elle-même bavarde.

la duchesse.

Que voulez-vous me dire en ce moment ?

fabio.

Et vous, madame, pourquoi l’avez-vous dit tout à l’heure ?

la duchesse.

Je vous comprends encore moins.

fabio.

Avez-vous donc eu peur, madame, que ce que je vous avais dit de mon maître ne vînt à tourner à l’aigre, si vous l’aviez gardé une heure de plus sur le cœur ?

la duchesse.

Et à qui donc l’ai-je confié ?

fabio.

À personne, sans doute, excepté à lui ; car aussitôt que vous avez été partie, il est tombé sur moi d’une belle manière, et si l’on ne l’eût retenu, infailliblement il me tuait.

la duchesse.

Pourquoi cela ?

fabio.

Eh ! mon Dieu, parce que votre altesse a jasé.

la duchesse.

Et comment aurais-je pu le lui dire, puisque je ne lui ai pas parlé ?

fabio.

Eh bien, si ce n’est pas vous, c’est le diable ; c’est certain. Aussi j’aurais eu encore du nouveau à vous conter, mais je ne m’y hasarde plus.

la duchesse.

Dis-moi ce qui s’est passé.

fabio.

Je ne sais rien.

la duchesse.

A-t-il reçu une lettre ?

fabio.

Je ne sais rien.

la duchesse.

Où est-il allé ?

fabio.

Je ne sais rien.

la duchesse.

Est-il venu quelqu’un qui lui ait parlé en secret ?

fabio.

Je ne sais rien.

la duchesse.

Tu me donnerais presque à penser que tu te repens de me servir, et que tu es plus dévoué à Frédéric qu’à moi.

fabio.

Ce n’est pas cela.

la duchesse.

Qu’est-ce donc ?

fabio.

C’est que votre altesse a jasé, et si mon maître venait encore à soupçonner quelque chose, il me tuerait.

la duchesse.

Je remarque qu’il ne t’a pas tué jusqu’à présent.

fabio.

Il est vrai ; mais à ce propos, voici un petit conte. — Un galant était en conversation avec sa dame ; et, profitant de l’occasion, certain insecte[11] disait en lui-même : « Ce n’est pas le moment qu’il se gratte, et je puis, sans crainte, me régaler à l’aise. » À la fin, pourtant, fatigué de la démangeaison, le galant porta les doigts où cela lui démangeait, et parvint à faire l’insecte prisonnier. Or, au même instant la dame se retourna, et vit son galant qui tenait la main comme un homme qui va prendre du tabac ; et comme il n’y avait là personne qui put l’entendre, elle lui demanda d’un air sérieux : « Eh bien, avez-vous tué ce cavalier ? » Le galant fut d’abord interloqué ; mais bientôt s’étant remis, et tenant la main comme je vous ai dit : « Non, madame, fit-il, je ne l’ai pas encore tué, mais je le serre de près. » — Et moi, madame la duchesse, je vous dirai la même chose en ce moment : On ne m’a pas encore tué, il est vrai, mais de près l’on me serre. Aussi, après votre trahison, je ne vous dirai pas que j’ai vu aujourd’hui mon maître qui tenait un portrait au moyen duquel vous pourriez découvrir quelle est cette belle dame dont il est si épris, s’il vous était possible de vous le procurer. Voilà, madame, ce que je vous dirais, et d’autres choses encore, si je ne craignais votre langue. Mais ne comptez pas que je vous dise jamais cela ni autre chose : et surtout lorsque je considère que le seigneur Frédéric est mon maître, et que votre altesse bavarde.

Il sort.
la duchesse.

Il a un portrait !… Ah ! c’est ici que j’ai besoin d’esprit et d’adresse pour l’obliger à le montrer sans trahir mes sentiments !… Mais ce n’est pas ici le lieu ; nous serions trop exposés aux regards.


Entre FRÉDÉRIC.
frédéric, à part.

Après tout, le meilleur parti est peut-être de ne point lui parler de cela, et d’attendre qu’elle-même m’en parle. (Haut.) Madame, puisque votre altesse m’a envoyé chercher, vous voulez sans doute signer les dépêches ?

la duchesse.

Oui ; mais le jardin n’est pas pour cela l’endroit convenable… surtout à cette heure que le soleil se couche dans son brillant tombeau. Portez sans retard ces dépêches dans mon appartement, et avant d’entrer, n’oubliez pas que vous avez beaucoup à écrire cette nuit. Si donc votre dame vous attend, vous pouvez lui envoyer dire que ce ne sera pas pour aujourd’hui ; car si vous n’avez pas cette nuit une mission au dehors, vous n’en serez pas moins absent pour cette fois, je vous assure.

frédéric, à part.

Ô ciel ! qu’entends-je ?


Entre LAURA.
laura, à part.

Ici la duchesse et Frédéric ! Eh bien ! puisqu’elle m’ôte les occasions, je veux les lui ôter aussi. (Haut.) Je vois, madame, que votre altesse a fait un pacte avec le printemps, et le printemps doit être charmé.

la duchesse.

Comment cela ?

laura.

C’est que votre altesse le remplace dans ce jardin d’où elle ne sort plus, et qu’elle donne à la rose sa pourpre et au jasmin sa blancheur.

la duchesse.

Il est temps que je me retire. Allons-nous-en, Laura. (À Frédéric) Vous, ne tardez pas de venir avec les dépêches ; et en allant les chercher, vous pouvez donner avis de ce que je vous ai dit.

frédéric.

Je ne suis pas aussi heureux que vous le présumez, madame (il tire son mouchoir, et l’agite), et je pourrais d’ici même donner cet avis.

laura, à part.

Il a fait le signal. Attention !

frédéric.

Je suis bien malheureux, — madame, au contraire, j’éprouve à chaque instant des contrariétés, et ma vie n’est qu’un ennui continuel.

laura, à part.

Il a dit : « Je suis bien malheureux. »

frédéric.

Je ne puis vous parler aujourd’hui, — sans que votre altesse me montre que j’ai beaucoup perdu de son ancienne bienveillance.

laura, à part.

Il vient de dire : « Je ne puis vous parler aujourd’hui. »

frédéric.

Il m’est impossible de venir au jardin, — sans que votre altesse m’adresse ou quelque reproche ou des railleries qui ne m’affligent pas moins.

la duchesse.

Il suffit. Laissons cela.

laura, à part.

Récapitulons tout ce qu’il a dit : « Je suis bien malheureux. Je ne puis vous parler aujourd’hui. Il m’est impossible de venir au jardin. »

la duchesse.

Allons, suivez-moi, Laura ; (à Frédéric.) et vous, ne tardez pas à venir.

frédéric, à part.

Est-il un amour plus malheureux !

la duchesse, à part.

Est-il un sentiment plus indigne !

laura, à part.

Est-il une jalousie plus visible !

La Duchesse et Laura sortent.
fabio, entrant.

Par où donc pourrai-je sortir sans risquer d’être rencontré par mon maître ? Mais j’ai beau dire et faire, le voici.

frédéric.

Fabio ?

fabio, s’éloignant.

Pardon, monseigneur.

frédéric.

Pourquoi donc me fuis-tu ? (À part.) Je suis forcé de dissimuler avec ce drôle.

fabio.

C’est que je crains que ce maudit démon qui vous parle à l’oreille ne vous ai dit encore quelque fausseté sur mon compte.

frédéric.

Je sais maintenant la vérité ; je sais que tu m’as été fidèle.

fabio.

Je crois bien !… Plût à Dieu que certaines gens l’eussent été autant que moi avec la ville de Madrid[12].

frédéric.

Je veux, pour te dédommager, te donner un habit.

fabio.

À moi ! un habit ?

frédéric.

Oui, à toi.

fabio.

En ce cas, puissiez-vous dans l’autre monde avoir l’âme habillée d’une robe de chambre cramoisie, de chausses de cristal, et d’un surtout d’ambre gris !

frédéric.

Mais il faut que tu me dises quelque chose.

fabio.

Tout ce que vous voudrez.

frédéric.

Dépêchons, je suis obligé de m’en aller,

fabio.

Que Dieu retienne ma langue !

frédéric.

La duchesse t’a-t-elle interrogé sur mon amour ?

fabio.

Non, certes ; mais de ce qu’elle m’a dit, j’ai induit que si vous ne comprenez pas ce qu’elle veut, c’est que vous n’avez pas beaucoup d’esprit.

frédéric.

Elle t’a donc dit quelque chose ?

fabio.

Sans doute ; soit dit sans vous flatter.

frédéric.

Tu mens, vilain drôle. Espères-tu donc me faire accroire que cette noble beauté qui peut comme l’aigle regarder en face le soleil, ait laissé tomber les yeux sur un mortel aussi obscur et aussi humble ?

fabio.

Eh bien, seigneur, feignez pendant quelques jours de l’aimer, et vous verrez.

frédéric.

Alors même que tes soupçons malicieux auraient quelque fondement, je n’essayerais pas de m’en assurer ; car un amour, moins glorieux sans doute, mais auquel je suis moins disproportionné, occupe mon cœur tout entier.

fabio.

Comme cela, vous n’avez jamais aimé deux femmes à la fois ?

frédéric.

Non.

fabio.

Et cependant vous croyez… ?

frédéric.

Achève.

fabio.

… Que vous avez eu du bonheur ?

frédéric.

Cela n’est pas aimer, c’est tromper.

fabio.

Il y a d’autant plus de plaisir.

frédéric.

Comment peut-on aimer de deux côtés à la fois ?

fabio.

Voici comme. — Il y a près de Ratisbonne deux villages de grand renom, dont l’un se nomme Agéré, et l’autre Macarandon. Or, un seul curé desservait les deux paroisses, et, les jours de fête, disait la messe aux deux endroits. Or, un habitant de Macarandon étant allé à Agéré, et ayant entendu chanter la préface, remarqua que ce jour-là le curé avait prononcé à haute voix gratias agere, et qu’il n’en avait pas fait autant à Macarandon[13]. Très-mécontent de cela, il dit au curé : Vous donnez les grâces à Agéré comme si chez nous on ne vous avait pas payé la dime. » En entendant une observation si juste, les nobles macarandoniens supprimèrent les offrandes au curé. Or, le curé voyant cela, en demanda la cause au sacristain ; celui-ci lui dit pourquoi ; et à partir de ce jour, chaque fois qu’il entonnait la préface, le curé ne manquait plus de chanter d’une voix claire et puissante : « Nos tibi semper, et ubique gratias à Macarandon. » Si donc, monseigneur, vous desservez deux paroisses à l’Amour, ce dieu aveugle, remplissez bien vos devoirs des deux côtés, et vous verrez qu’avant peu vous et moi nous aurons en quantité des offrandes et des régals, parce que vous aurez chanté à Flérida ce que vous chantez à Macarandon.

frédéric.

T’imagines-tu que je t’écoute ?

fabio.

Pourquoi pas ?

frédéric.

Je ne pense qu’à mes ennuis.

fabio.

Puisque pour Agéré vous dédaignez Macarandon, je crains bien qu’on ne vous supprime là-bas le pain bénit d’amour.

Ils sortent.